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Insula Rhéa (II)

Le roman de l’été

D 15 août 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Extraits de Philippe Sollers, Vérités & Légendes par Gérard de Cortanze [1]

é. L’île en soi. Bateau tourné vers l’Amérique. Île du sel. Île frappée par des vagues de cristal. Île brève, sans relief. « Voilà Ré, écrit Philippe Sollers dans un texte magique qu’il lui consacra en 1983, île de partout et de nulle part, comme l’embarcation de la fiction même. » Et ceci, dans Un amour américain : « Je suis depuis deux jours dans la maison au bord de l’eau, et c’est comme si j’étais là depuis un mois. À peine arrivé tout s’efface, Paris, les rues, les voitures, les gens, les bavardages, les soucis, les grimaces, les nouvelles du jour, la télévision ; les journaux. Je me mets au silence, et le silence grandit vite vers l’océan. Je suis seul, j’entends le cri espacé des mouettes. La marée est haute, pas de vent. » Je ne sais pas pourquoi, les pages que Philippe Sollers consacre, dans ses livres, à l’île de Ré me font penser à Rousseau. Pas n’importe lequel, celui des Rêveries du promeneur solitaire, quand assis, au bord du lac sur la grève, il fixe le bruit des vagues et l’agitation de l’eau, dont le flux et le reflux suffisent « pour lui faire sentir avec plaisir son existence, sans prendre la peine de penser ».

...

Île chérie, sur laquelle repose une maison familiale qui fut rasée par les Allemands pendant la guerre, en 1942. Reconstruite des années plus tard, elle servira de base de repli à la famille après que l’usine de Talence aura fait faillite. Cette destruction de la maison joue un rôle essentiel dans la « construction » de Philippe Sollers - une blessure jamais refermée : « Nous les Diamant, on a d’abord été détruits par les Allemands, à Ré. Ça gênait, paraît-il, leurs canons surveillant le large. Leurs tourelles pointées sur les marées. Tout y est passé : les maisons, les arbres... Je revois Lena pleurer silencieusement dans les herbes folles, murmurant, comme ça, les dents serrées : "les acacias, les acacias... " » (Portrait du Joueur). Un rappel : vingt ans après, ce sera au tour du domaine de Talence d’être lui aussi rasé, lors de la faillite de l’usine, pour céder la place à un Suma. « Ce drame a été vécu par la famille de façon assez lointaine. Nous étions en pleine guerre, les véritables problèmes du moment étaient plutôt liés à l’approvisionnement de topinambours ... Et puis, notre grand-père a encore ses chevaux de course. Il possède une maison à Bègles où nous allons le dimanche. Vers la fin de la guerre, nous partons vivre à la campagne - un an et demi à Cayac, où nous avons loué une maison. Nous avions aussi une autre propriété à Créon, entourée de vignes. Donc, c’est cela, Ré nous paraît à ce moment assez loin. Ma mère était, elle, très affectée, c’était la maison de son enfance... Heureusement pour elle, les gens du village ont été extraordinaires, ils ont soigneusement conservé tous les meubles, les objets, rien n’a été volé. Mais enfin, oui, tout avait été rasé, la maison gênait la batterie côtière allemande, et se trouvait, paraît-il, à un endroit stratégique...  »

Les souvenirs liés à cette maison, tout du moins avant qu’elle ne soit rasée, sont pour Philippe Sollers assez lointains : « Des souvenirs peu nombreux, mais très intenses. Je me souviens très bien de l’océan. Je dois avoir deux-trois ans... Je joue dans le sable et je perds un petit camion auquel je tiens beaucoup. Mais c’est très flou ... Il Y a une jolie photo de ma mère, devant le mur, avec moi dans les bras. Je me souviens de mon grandpère maternel qui chassait le canard, assis devant sa porte, et partait pêcher avec son petit bateau pour ne revenir qu’avec la marée...  » Les véritables « souvenirs » sont ceux des histoires de famille, des récits légendaires, rattachés à une maison dans laquelle, au fond, il n’a pas vécu. La nouvelle d’ailleurs est reconstruite différemment. L’original vient de la fin du XVIIIe siècle, acheté par un arrière-grand-père maternel, officier de marine à Bordeaux - « je ne peux m’empêcher de le remercier, toujours, en pensée, d’avoir choisi ce lieu si extraordinaire  » -, pour chasser et pêcher. C’était une sorte de hameau, avec des maisons qui, comme toutes celles construites à l’époque, ont une particularité : elles ne regardent jamais vers l’extérieur. Voilà un hameau dans lequel on s’enferme, on plante des arbres, on se protège. Au fond, le jeune Philippe Joyaux ne découvre véritablement l’île de Ré que dans les années 50, quand la maison a été reconstruite

« Première terre française où la Liberté est venue s’asseoir », dit le savant Dr Kemmerer, dans son Histoire de l’île de Ré, publiée à La Rochelle en 1870, celle-ci n’était à l’origine qu’un ensemble de petits îlots de terrain jurassique - Loix, Saint-Martin, les Portes et Ars -lesquels, soudés au fil des siècles par les alluvions marines de sable au sud, et l’argile au nord, finirent par former l’Insula Rhéa. [...] Le village d’Ars chevauche deux mers. D’un côté l’océan, qui vient frapper le bout de la route de La Grange, au sud-ouest. De l’autre, au nord-est, une mer intérieure, lagune privée vénitienne, appelée jadis la Mer d’Ars, et aujourd’hui le Fier. C’est là que le marin pêcheur a trouvé refuge.

Revenons au Dr Kemmerer. Évoquant la « Seigneurie du Fiert », il écrit : « J’avais à tort donné à cette seigneurie le nom de seigneurie du Fief. Son nom de Fiert vient de la mer qui bat, fiert sur rivages, et qui fiert autour de l’isle de Rhé, comme le disait en 1463, Loys, chevalier d’Amboise. » Encore une histoire d’eau, le Fier, c’est de l’eau qui fierte, qui circule, mais avec sauvagerie et fureur, fieror, fieresse. Le Martray est un territoire protégé, ligne de sable, calmes marées. Pourquoi ? Encore Kemmerer : « On doit à Nicolas Masseau la plus grande partie des travaux qui ont mis les plages sablonneuses du Fiert à l’abri des dévastations de l’Océan. Les navires étrangers fréquentaient la baie du Fiert, et délestaient d’énormes quantités de sable qui firent la base de digues artificielles. Ainsi, sous la République, trente gros navires de la Belgique y laissèrent leur lest, pour prendre un chargement de sel marin. » Voilà, nous y sommes, Ré peut commencer. Ajoutons ceci : d’un côté les marais salants et les vasières, de l’autre les oiseaux ceci : d’un côté les marais salants et les vasières, de l’autre les oiseaux gambettes, gorgebleues, etc. « L’île de Ré, c’est mon bateau. Les lignes de mes manuscrits sont pareilles aux rides de l’eau sur l’océan.  »

Les références à l’île de Ré sont innombrables. C’est la nature, avec sa faune et sa flore. En premier lieu le canna, « qui est aux fleurs ce que la sole est aux poissons ... Simplicité, générosité ... » (Femmes). C’est aussi l’explosion mauve et rose de la lavande et des lavaters ; le jeune figuier « qui a tenu face à l’océan pendant l’hiver. Je l’embrasse » (L’année du tigre)  ; les cupressus noirs, cadeau des Allemands, à travers lesquels traverse la pleine lune ; mais encore le débordement du fenouil, « l’odeur de la fraîcheur elle-même » (L’année du tigre), les pins parasols bas, les giroflées jaunes, les vignes, et le laurier près de la fenêtre du bureau. La faune, bien sûr : les mouettes qui planent au-dessus de l’écluse, les canards au vol ralenti un peu niais qui se partagent la surface de l’eau ; les hérons et les aigrettes, en contrebas, sur la digue. Mais aussi les tas de sel brillants dans le soleil, la marée haute l’après-midi, les longues marches, la tempête certaines nuits, la continuité du vent, le ciel bleu, le léger souffle du nord-est ou le beau temps froid.

Ré c’est aussi un programme régénérateur. Au Martray, c’est une heure de tennis tous les matins, des brasses dans l’eau calme et un long aprèsmidi de travail. C’est aussi l’assurance d’un calme absolu. Sans doute, vaudrait-il mieux ne pas le dire, pour que le malentendu persiste, mais c’est vrai : Philippe Sollers est quelqu’un de tout à fait méditatif, « yoga à la limite. Mais à apparences contradictoires  », confie-t-il. « Ici, à l’île de Ré, je vis retiré, profitant du silence de la nuit avec juste un peu de télévision pour avoir des nouvelles de la circulation. On croit, et je laisse croire, que je suis en perpétuelle agitation. Mais ce qui devrait surprendre les gens c’est que j’arrive à écrire tant de salades. "Quand est-ce qu’il fait tout cela ?" » (Lire, mai 1988). Oui, au Martray, Philippe Sollers peut méditer à loisir, et écrire, entre le ciel noir velouté plein d’étoiles, les mouettes, ou une messe de Joseph Haydn diffusée à la radio. Avec parfois des rêves singuliers : « Pluie toute la nuit. Matin calme et bleu. Je ne sais pas comment l’île, pendant le sommeil, s’arrange pour prendre de front toute la tempête possible. Parfois, j’ai l’impression qu’elle est allée, comme un grand navire, dériver au loin sur l’océan, pour se réamarrer en douce, le matin, pour le lever du soleil. »

Au Martray, frêle esquif complètement cerné par l’eau, langue de terre la plus étroite de toute l’île, l’eau est présente partout : « On voit l’eau de partout, on a l’impression d’être constamment traversé par l’eau ... » (Femmes). C’est un thème principal, une ligne qui court de Ré à à Venise, de Venise à Hambourg, de Hambourg à New York, etc. L’île de Ré, c’est aussi le cimetière d’ Ars-en-Ré, que Philippe Sollers traverse dans le film d’André S. Labarthe, où il revient sur ces jeunes pilotes anglais, australiens, néo-zélandais, abattus là entre 1940 et 1942, et près desquels il serait heureux d’être enterré... L’île de Ré, c’est enfin l’écriture, enfin et toujours, l’enfance. En ses objets, meubles, livres, bibelots, souvenirs. Au centre, le secrétaire de papa », si présent dans Le C ?ur Absolu : « Le temps est resté là, dans l’acajou, tranquille... Mince nappe résistante, invisible, pleine de traces de mots, comme un buvard d’air... Tablette absorbante... Le contraire du guéridon occulte ... Toutes les paroles y rentrent, y chauffent le bois, s’y taisent à jamais, ressortent, on dirait, en couleur luisante ... Je l’ai fait venir de Bordeaux. » Autrefois à droite de la bibliothèque dans la maison familiale qui ouvrait sur l’explosion du magnolia blanc, le secrétaire contenait papiers, lettres de banque, factures, chèques, passeports, loyers, pièces de monnaie, etc.

Comme c’est étrange, ce secrétaire, en réalité, provient du côté maternel et non paterneL .. Passage de la réalité à la fiction : on change la provenance ? « Le secrétaire sur lequel je travaille dans l’île de Ré est un secrétaire Louis XV à étoile, très beau, très mystérieux parce qu’il est plein de petites taches d’encre. le suis sensible aux meubles. Ils sont parlants, ils sont habités, ils sont chargés. Surtout lorsqu’il y a des déménagements, des destructions, et que vous héritez, on ne sait pas très bien ni comment, ni pourquoi, d’une bibliothèque, d’un meuble, de livres anciens, d’objets qui ont été entre les mains de plusieurs personnages... Ce sont des réserves de temps. Ça joue immédiatement dans l’imagination. Sur ce secrétaire-là, j’écris toujours à la main ; je tape à la machine sur une autre table. Mais je vais répondre à votre question : pourquoi avoir inventé cette provenance ? le l’ai mis au père, au sens plus symbolique que réel. Les hommes avec le plus de dimension viennent plutôt du côté de ma mère. Vous connaissez ma théorie ? Si on est écrivain ou artiste, il faut déloger le père de sa mère, sinon ce n’est pas la peine, on est en deçà du jeu. Il vaut mieux alors que la mère soit intéressante ... Il ya des époques à père, comme il y a des époques à mère... Mozart a eu ce père-là, Sade cet autre... Et puis après, c’est autre chose, ça passe par les mères... Il y a des moments où ça passe davantage par les femmes que par les hommes. Nous sommes en plein dedans, et pour longtemps.  »

...

A suivre...



[1Editions du Chêne,2001

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