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Insula Rhéa (V)

Le roman de l’été

D 24 août 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Extraits de Philippe Sollers, Vérités & Légendes par Gérard de Cortanze [1]

Il a soixante-quatre ans. Il médite, comme jadis lorsqu’il prenait la ligne Montparnasse-Étoile ou qu’il errait le long des berges abandonnées de la Seine. Il est dans une méditation sérieuse. Il songe à Bacon qui a dit un jour : « Aujourd’hui, il n’y a plus personne avec qui parler. » Et à qui il a répondu, par livre interposé : « C’est bien mon avis, quelle importance ? » En effet, quelle importance... Hannah Arendt a raison, la grande vertu de toutes les aristocraties c’est que « les gens savent toujours qui ils sont et donc ne se comparent pas aux autres. Cette permanente comparaison est vraiment la quintessence de la vulgarité. » Philippe Sollers sait qui il est. Il ne se compare pas. Il continue de vivre sa vie en ne se mesurant qu’à lui-même. Il est à un moment de sa vie où décidant de faire une promenade il s’aperçoit qu’il est dans son propre paysage. Voilà sa profonde solitude : se promener dans son propre paysage. Comme le peintre de Borges qui, à la fin de sa vie, s’aperçoit qu’il n’a peint que son portrait, qu’il n’a cherché à peindre que son portrait. Plongé dans son écriture, stylo en main, il couvre le carnet d’intentions mémorialistes, d’aventures précises et misérables.

Il écrit. L’écrivain écrit. C’est Dominique Rolin qui raconte. Il est à Venise, donc il est à Ré. Il s’installe. Il a chaud. Il est torse nu, ramassé. Il devient comme une sorte de plante. La femme qui est là n’existe plus. Tout se passe dans la nuque, le cou et les épaules. Tout le reste est tendu, vissé à la table. Et là, la femme assiste à quelque chose d’absolument extraordinaire, à cette espèce de passage de la pensée qui sort d’un cerveau d’homme et qui tout à coup se rassemble, coule dans la main droite et se transforme en mots. L’homme-écrivain travaille longtemps, tout le temps, ponctuellement, dans les horaires, les minutes et les mois. Aucune interruption dans sa tête. Ici, à Ré, où nous voilà revenus, il est dans l’émerveillement : il possède le temps. Il est dans le temps, son temps. Alors, tout le temps de la vie l’aime, il n’a plus à se défendre du temps, comme à Paris. Il est dans la continuité admirable du temps et de la nature.

Et maintenant, les ultimes questions avant de quitter l’homme-écrivain, en son île.

« Il y a une vingtaine d’années, vous aviez répondu au questionnaire de Proust. J’aimerais vous interroger sur certaines de vos réponses. Vous affirmiez que la qualité essentielle chez l’homme était le désespoir, c’est toujours vrai ?

- Le doute mène au désespoir, comme dirait Lautréamont, et à la méchanceté. Reformulé aujourd’hui, je dirais volontiers qu’il s’agit d’une aptitude au négativisme radical. Chez l’homme, je pense que c’est nécessaire. On ne va pas demander ça à une femme. Qualité essentielle, chez l’homme, donc. Ça me vient peut-être de mon père, qui était comme ça, et que je n’aijamais pris en flagrant délit de prôner des valeurs.

- En revanche, la qualité chez la femme était la pudeur...

- > Oui, c’est pour aller dans le sens d’Hitchcock dont les héroïnes sont des explosives sensuelles. Elles ont l’air de rien, et puis ... L’impudeur est très gênante, je trouve, chez une femme.

- Votre vertu préférée : la générosité. Vous êtes généreux ?

- Oui, il me semble. Ce n’est pas à moi de le dire. Faites un sondage (rires).

C’est même quelque chose qu’on peut vous reprocher, que ce soit naturel ... Que vous répondrait un freudien strict...

- Ce que vous êtes  ?

- Je considère qu’il faut même parler au-delà... Le lecteur de Dante vous répondrait que l’avarice est un péché qui est puni très sévèrement, et qu’il faudrait relire tout ça pour voir comment c’est encore susceptible de servir à une analyse aujourd’hui. Mais lefreudien strict, donc, vous dit, tout à trac, que l’absence de générosité est la manifestation d’un caractère anal qui, chez moi, est peu prononcé.


- Votre plus grand malheur était : laisser un malentendu.
..

- Ça, c’est dépassé aussi. En même temps, je m’en fiche. Ce ne serait plus ça le comble du malheur. Ce serait ... Je vais vous avouer que je ne vois plus ce que c’est.  »

Voilà. On peut arrêter là. Je laisse l’écrivain à sa table. Travelling arrière.

Silence. C’est la nuit. Les deux corps de bâtiments sont blancs dans la nuit. L’eau du Fier clapote. Bruits de mer, derrière la zone plus sombre, herbue, de l’autre côté : l’océan tout près. Je regarde la silhouette derrière les vitres de la porte-fenêtre. Une évidence : Philippe Sollers n’est pas un intellectuel. Je voulais terminer sur cette citation de Scott Fitzgerald : « Il traversa la salle à manger et il entra dans son bureau, aveuglé, un instant, par l’éclat de ses deux mille livres, dans le coucher de soleil. Il était assez fatigué - il allait s’allonger pendant dix minutes, et puis il verrait s’il pouvait démarrer sur une idée dans les heures qui lui restaient avant le dîner. » Elle est bouleversante, et de circonstance... Mais Philippe Joyaux est venu reprendre la parole. Il voulait avoir le dernier mot. Au fond, ça ne m’étonne pas de lui. Il a soufflé à l’oreille de Philippe Sollers une citation de Montaigne, assez fort, toutefois, pour que je l’entende : « Il faut étendre la joie, mais retrancher la tristesse. » Rideau. Noir. La pièce que nous venons d’interpréter devant vous, avait pour titre : Philippe Sollers ou la volonté de bonheur, roman. Pour les amateurs de biographie, il n’est pas inutile de rappeler que Philippe Joyaux, dit Philippe Sollers...


A suivre...

Insula Rhéa (I)
Insula Rhéa (II)
Insula Rhéa (III)
Insula Rhéa (IV)
Insula Rhéa (VI) Epilogue avec Anton Webern


[1Editions du Chêne,2001

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