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Le coup de Breton

D 18 juin 2008     A par A.G. - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Oscillations

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Gérard Farasse

Dans le numéro 98 de L’Infini, Gérard Farasse [1], dans un texte passionnant intitulé "L’aimé des fées", revient sur les relations complexes, contradictoires, souvent ironiques, voire polémiques, entre Philippe Sollers et le surréalisme.

Ironiques ? Les exemples sont nombreux :

dans Lois (1972) : " L’humour est votre canon, votre surraison. Abandonnez le surréalisme qui nourrit le sous-réalisme, les deux ayant avec le soi-disant naturel une odeur de chiottes et de sacristie. "

Femmes (1983) : " Le surréalisme ! Parlons-en ! Les pruderies occultes de Breton... L’imposture minaudière d’Aragon... L’exaltation anti-sexuelle d’Artaud... Seul Bataille garde un peu d’allure dans ce grand capharnaüm refoulant..."
ou : " Et qu’est-ce qu’on voit là, tout à coup, devant nous ? Une masse informe, tassée, beige, porté à bout de bras par deux gardes du corps, "ex-jeunes poètes-romantiques-membres-du-parti"... Aragon ! Lui-même... Tel qu’en lui-même enfin l’absence d’éternité le change... Le surréalisme vitreux... Le communisme hébété... "

Le coeur absolu (1987) : " — Surréalisme, bazar et compagnie ? ", etc, etc...

On pourrait multiplier les exemples.

Pourtant — et c’est tout l’intérêt de l’analyse précise, minutieuse, de Gérard Farasse — à l’inverse, on pourrait citer d’autres textes, tout aussi nombreux, où Sollers se réclame d’un certain "état d’esprit" du surréalisme.

Exemple : " Au commencement de la modernité, rompant avec l’increvable XIXè siècle, il y a [...] le surréalisme, et d’abord André Breton " (La société de Bataille, dans Eloge de l’infini).

Ou, en 1998, dans Solitude de Bataille :
" Aujourd’hui, je ferais une correction, une rectification à ce qu’on a fait dans Tel Quel qui a été une tentative de débordement, sur Bataille et sur Artaud en même temps, et qui culmine à Cerisy où les critiques ont été formulées pas seulement contre Sartre, ça allait pratiquement de soi, mais aussi contre Breton. Je dirais que ces critiques ont été excessives et qu’il faudrait reconsidérer avec les dates l’oeuvre de Breton dans une perspective beaucoup moins énervée que celle de l’époque. " (entretien publié dans le numéro 602 des Temps modernes consacré à Georges Bataille et repris dans Eloge de l’infini).

ou encore dans L’année du tigre (1999) :
" Il y a lieu de se défier de tout individu qui se croit obligé, en passant, d’attaquer André Breton. Trois raisons :
C’est lui, et personne d’autre, qui a le mieux combattu, dès le début l’imposture stalinienne (de même, bien entendu, que le fascisme et le nazisme). Pas de réconciliation possible, là-dessus, avec Aragon (même posthume). [...]
C’est la question capitale de la poésie (et de son abaissement). Breton, avec une ténacité admirable a laissé ouverte la question Lautréamont/Rimbaud, plus actuelle que jamais (et cela dans un tout autre sens que le terrorisme nihiliste de Blanchot).
Enfin, mais c’est l’essentiel, l’incorruptibilité de Breton : " Je cherche l’or du temps. " Le sel, l’or. "

ou encore dans Passion fixe (2000) : " On a eu tort de trop critiquer Breton, disait François, ces jours-là. D’accord, les poèmes ratés, l’obsession spiritualiste, la mauvaise peinture, le merveilleux de bazar, les hystériques pseudo-voyantes... Mais l’intransigeance morale a sa grandeur, et puis la poésie, la liberté, l’amour, le sens divinatoire des situations, les dérives dans Paris, l’inspiration sans raison, les rencontres... On devrait faire du nouveau dans ce sens, aller plus loin, philosophiquement plus loin... "

Revirement soudain ? Non. Réévaluation plutôt, et commencée très tôt. En témoigne l’article que Sollers publia en 1988 à l’occasion de la parution du premier tome des Oeuvres complètes d’André Breton dans la Pléiade que nous reproduisons ci-dessous.


Breton manifeste

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Le sens de l’infini : la légende du Monde parle d’elle-même.

Comme tout va vite : Breton en " Pléiade " [2], c’est aussi la première fois que cette collection reproduit des photographies. Voici les visages de Benjamin Péret, de Desnos, d’Eluard et de Breton lui-même, l’homme qui, pour dire son dégoût des descriptions, introduisit des illustrations dans ses récits. Et, soudain, le doute ; sommes-nous bien en 1988 ? Soixante ans après la parution de Nadja ? Ou bien 1928 sera-t-il plus proche de nous dans vingt ans, en 2008 ? Ne serait-il pas nécessaire, d’une façon ou d’une autre, de reprendre à l’improviste l’idée révolutionnaire désormais annulée partout, dans un paysage qui ressemble sans doute à celui, bouché, morne, automatique, qu’un certain nombre de jeunes gens, après la première guerre mondiale, avaient décidé de bouleverser sans retour ? L’avenir le dira ou non.

Mais peu importe : il me semble impossible de ne pas relire le Manifeste du surréalisme (ces phrases sues autrefois par coeur) sans un serrement de gorge. J’en garde précieusement une vieille édition paraphée de la fine écriture soignée disant : " A X, aimé des fées ". J’ai envie d’y croire. Un peu de magie, donc, pour changer. " Tu as le sens de l’infini, calme et stupéfiant, comme un doigt pointé sur une ligne de ta propre écriture. " Et ainsi de suite. L’opération " sacrée " menée sur le langage par Breton, en continuité avec sa volonté de rassembler de partout l’expérience poétique, a déclenché l’histoire souterraine de notre siècle.

Les épisodes de cette histoire sont très connus et peut-être très méconnus. Breton est l’homme qui a pu rêver, de leur vivant, de Picasso et d’Apollinaire. Il a pensé que le grand matin était arrivé où pourraient se nouer la volonté révolutionnaire, l’ouverture de l’inconscient accomplie par Freud, la vie vécue comme poésie permanente. Il a été l’acteur principal de cette synthèse impossible dans la réalité, et, assez vite, il a dû devenir l’exégète des déceptions éprouvées.

Commémorons et mourons...

Nous ne le savons que trop aujourd’hui : non, la révolution sociale n’entraine pas forcément la reconnaissance de Rimbaud et de Lautréamont. Non, l’inconscient freudien ne ressuscite pas l’alchimie et l’occulte, bien au contraire, et Nicolas Flamel est décidément introuvable dans les rues de Paris. Non, la morale n’est pas la garantie suprême de l’invention littéraire, et l’écriture automatique ou les rêves n’engendrent pas le merveilleux promis. Et pourtant... Ce que le premier universitaire venu pourrait savamment désigner comme les erreurs de Breton est sans doute préférable au sommeil où nous sommes. Contresens ? Si vous voulez. Engagement contredit par le temps ? Soit. Mais vous, là, que proposez-vous ? Qu’avez-vous à nous dire ? Que faites-vous de vos journées, de vos nuits ? A quoi mène votre vie encadrée de cadre ? Que peut-il vous arriver ? Pas grand-chose, n’est-ce pas ? Commémorons 89, commémorons 68, commémorons, commémorons, chrysanthémons et mourons.

Etonnante disponibilité de Breton et des autres dans ces années décisives. La rue est à eux. Un incident minime, une rencontre peuvent changer le cours de l’existence. Le hasard est enfin observé de près. Les hystériques sont à la mode, on s’imagine qu’elles pourraient avoir du génie. Une femme, un oracle. Un lapsus, une phrase de demi-sommeil : trésors. La pensée parle, elle se dialogue toute seule. Le Bureau de recherches surréalistes doit centraliser les informations, il est ouvert à tout vent. L’histoire est suspendue, les nouvelles sont cryptées, le journal découpé au petit bonheur produit des poèmes.

La perception est modifiée, elle va le rester, si nous le voulons, aujourd’hui même. Exemple, je lis les titres suivants : " Le pompiste voulait être payé en liquide français ". " Décents ces maillots de l’été ". " Aurélie peut-être enlevée par plusieurs personnes ". " La guerre des pousse-pousse ". " Le cargo de la peur ". " Enigme à la Edgar Poe : un homme retrouvé le sexe tranché : suicide ? " (Journal du dimanche, 15 mai 1988 ; page 3).

Autrement dit, le surréalisme est là dès que vous le décidez. Le coup de Breton a réussi dans la trame au-delà de toute espérance. Question de saccade, aurait-il dit, de diagonale en sursaut. Il n’est pas interdit de tenter le jeu, ce sera toujours aussi bien, que dis-je, beaucoup mieux, que la rumination télévisée quotidienne. Votre partenaire écrit une question, vous y répondez sans la connaitre. Artaud : " Qu’est-ce qui vous dégoûte le plus dans l’amour ? " Breton : " C’est vous, cher ami, et c’est moi. " Breton : " Qu’est-ce que le viol ? " Péret : " L’amour de la vitesse. "

Quel jeune homme ne rêvera pas longtemps, toujours, d’avoir pour amis à admirer, à injurier, à exclure, Breton, Aragon, Bataille, Artaud ? Quel jeune homme n’a pas déjà ses suicidés qui le jugent, et qui s’appellent définitivement Vaché, Crevel ou Drieu ? Qui n’a pas plus ou moins envie d’organiser un procès Barrès (changez le nom) ou de signer cette définition de Jeanne d’Arc, on ne peut mieux venue ces temps-ci, mais datée de 1926 : " Oh monsieur, quelle femme que cette Jeanne d’Arc ! Je crois que l’impudicité même avait établi toutes ces flammes dans le con de cette putain royale, la coquine était toute en feu, et le foutre exhalait par ses pores " ? (Le journal le Monde peut reproduire ce propos en toute sérénité puisqu’il est imprimé sur papier bible en " Pléiade "). Oui, lequel ? Ou alors, résignons-nous à la montée du fascisme qui existait bel et bien à l’époque dont nous parlons et dont nous avons cru nous débarrasser en rêve.

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Dessin et découpage originaux de Nadja

Le surréalisme, Breton, ne sont pas des questions d’époque, mais un état d’esprit. " C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires, l’existence est ailleurs. " " Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. " C’est un homme de vingt-huit ans qui écrit ces lignes. Rien à faire : le Manifeste est splendide. Il a une force, une alacrité renversantes. Amusez-vous : " Se faire inscrire la veille des élections, dans le premier pays qui jugera bon de procéder à ce genre de consultations. Chacun a en soi l’étoffe d’un orateur : les pagnes multicolores, la verroterie des mots. Par le surréalisme, il surprendra dans sa pauvreté le désespoir... Il promettra tant que tenir si peu que ce soit consternerait. Il donnera aux revendications de tout un peuple un tour partiel et dérisoire... Incapable de défaillance, il jouera sur le velours de toutes les défaillances. Il sera vraiment élu et les plus douces femmes l’aimeront avec violence. "
Qui a dit que le surréalisme a vieilli ? Qu’il est seulement la proie des collectionneurs et des érudits ?

Les conseils pour écrire des faux romans me semblent aussi d’une actualité brûlante, ils sont toujours susceptibles de fâcher très fort l’industrie. Mais j’en dirai autant, une fois sautés les essais toujours un peu laborieux d’" écriture automatique " (ça marche une fois sur vingt), des simulations psychiatriques de l’Immaculée Conception (écrite en collaboration avec Eluard). Débilité mentale, manie aiguë, paralysie générale, délire d’interprétation, démence précoce, la folie est de toute façon en vous, sachez la reconnaitre, distanciez-la. Derrière ces désordres, l’esprit philosophique de Breton veille. Il n’est d’ailleurs jamais meilleur que dans l’humour noir, qui lui va mieux que l’amour. Il se surpasse dans l’invective et faiblit dans l’occultisme. Moins il s’éblouit, plus il vise juste en étant injuste. " Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent. " Eternel problème, n’est-ce pas, plus convaincant que la prise au sérieux de l’astrologie ou des voyantes. Mais voici les fantômes de Trotski, de Lénine, qui n’ont toujours pas pu pénétrer les arcanes rhétoriques des Chants de Maldoror. On a tout essayé avec ces fortes natures : peine perdue, ils n’ont jamais voulu apprendre le français électrisé. Que de malentendus ! Quelle énergie gaspillée ! Enfin, la chose devait être tentée quand même. " Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion. " Il est curieux que Breton n’ait pas ajouté le mot travail à cette trinité abhorrée. Ici, nous sommes en 1930. On sait ce qui s’est passé dix ans plus tard.

Et c’est bien là l’émouvant, si l’on songe au mouvement surréaliste comme à tous ceux qui avaient refusé le pli. Breton exilé (il ne rentrera jamais tout à fait), Desnos déporté, Artaud enfermé, Aragon en résidence de parti surveillée, Bataille enfoui en province... Mais, en 1928, tout semble encore possible. Nadja, " l’âme errante ", nous révèle Paris sur fond d’hallucination noire. Le surréalisme a-t-il été, comme il se le proposait, un " vice nouveau " ? Oui, et c’est pourquoi il faut sans cesse réinventer le vice. J’aime ce moment où Breton écrit ni plus ni moins que Contre la mort : " Le surréalisme vous introduira dans la mort qui est une société secrète. Il gantera votre main, y ensevelissant l’M profond par quoi commence le mot Mémoire. " Gardons la mémoire, le temps n’est rien.

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 20-05-1988,
repris dans La guerre du goût, Gallimard, 1994.

*


Vingt ans plus tard...

Cap Breton

Ses écrits sur l’art réunis dans la Pléiade, le fac-similé d’« Arcane 17 » enfin publié et « Manifeste du surréalisme » vendu chez Sotheby’s : jamais André Breton n’a été plus célébré. Il reste pourtant scandaleusement méconnu [3].

Je me revois, très jeune, un matin, chez André Breton, au 42 rue Fontaine, à Paris. Je lui ai écrit, il m’a répondu, j’ai franchi son filtrage téléphonique, j’ai un rendez-vous auquel j’arrive avec une heure d’avance, tournant dans le quartier avant de sonner à sa porte. L’intérieur, aujourd’hui dispersé, a été photographié et se retrouve dans le bel album de la Pléiade qui vient de paraître. C’était donc là, dans cette grotte ou cette cabine de cosmonaute que respirait cet homme extraordinaire, entouré de sculptures, de masques, de poupées, de tableaux, ce citoyen du monde nouveau dont je lisais avec passion chaque ligne. L’effet de présence aimantée de Breton était colossal. Courtois pourtant, affable, attentif, généreux, merveilleusement disponible. Je ressens encore, à l’aveugle, la charge du « Cerveau de l’enfant » de Chirico accroché au mur. Quelle accumulation de voyages, de combats, de trouvailles, de charmes ; quelle navigation de phrases et d’esprit. De quoi a-t-il parlé, ce jour-là, avec sa diction impeccable ? A ma grande surprise, uniquement d’alchimie.

Mais quelle émotion, un peu plus tard, de recevoir la réédition des « Manifestes du surréalisme », avec cette dédicace de sa fine écriture bleue « à Philippe Sollers, aimé des fées ». J’ai suivi ma route, sinueuse, un peu folle et accidentée, mais l’écriture bleue m’est restée au coeur. Il y a eu ce mot cinglant à propos d’un titre de Paulhan, « Braque le patron ». « Vous vous rendez-compte de comment parlent ces gens ? Le patron ! Le patron ! » Plus tard, encore, cette rencontre inopinée (et pour moi surchargée de signes) dans un café, près de la revue « Tel quel », où nous étions avec Georges Bataille qui passait nous voir certains après-midi. Breton entre, il suivait une femme. Il s’assoit seul, je vais le saluer, il se plaint légèrement de ne pas pouvoir écrire, étant « envoûté », puis me demande si, là, ne se trouve pas Georges Bataille. Mais oui, bien sûr. Breton se lève alors et va saluer Bataille, ils décident de se retrouver bientôt, mais peu probable puisque Bataille n’a plus que quelques jours à vivre. Je réentends cette phrase de Breton : « Qui va pouvoir parler à la jeunesse ? » La jeunesse, moi, je m’en foutais. Mais, deux ans après la mort de Breton, elle s’insurgeait à Paris, faisant de Mai-68 une démonstration éclatante de surréalisme. On comprend que le récent président de la République, très agité, ait décidé, quarante ans après, de « liquider » ce spectre.

Je viens de contempler hier, chez Sotheby’s, le manuscrit du premier manifeste (1924), placé sous vitrine et à vendre, comme toutes choses. Je ne déchiffre pas le texte, je l’écoute : « Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. » Rythme et intensité intacts. En 1955, dans « Du surréalisme en ses oeuvres vives », Breton définissait son mouvement comme « une opération de grande envergure portant sur le langage ». Ce point est décisif, quelles que soient les controverses secondaires auquel il a donné lieu. Breton, dans le chaos dévastateur d’aujourd’hui ? Mais oui, et plus que jamais. Est-il vraiment mort il y a quarante-deux ans, ou bien faut-il considérer avec le plus grand sérieux ces lettres de lumière inscrites sur sa tombe : « Je cherche l’or du temps » ? Cet or n’a pas d’âge, et aucun trafic financier ne peut l’utiliser ni l’user. C’est une étoile d’insurrection permanente. A l’exception des grands aventuriers qui, comme lui, ont bouleversé le nerf intime du XXème siècle (Duchamp, Picasso, Artaud, Bataille), rien, ou si peu, ne tient devant la lucidité lyrique de Breton. Sartre ne comprend rien à Baudelaire ? Breton sanctionne. Camus aplatit Lautréamont ? Breton s’indigne. On publie un faux Rimbaud ? Breton démonte l’escroquerie intellectuelle et la surdité flagrante. Le fascisme ? A vomir. Le stalinisme ? « Un éden de laquais et de bagnards. »

Sans cesse, l’auteur de « l’Art magique » (« L’amour est le principe qui rend la magie possible. L’amour agit magiquement ») rappelle une ligne d’éclairs dont les noms sont Sade, Hugo, Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Apollinaire, c’est-à-dire, non pas des oeuvres pour professeurs mais l’irradiation, parfois contradictoire, d’une même expérience. Il serait plus confortable, en effet, de la « liquider », cette expérience, et c’est d’ailleurs ce qui est en cours. On célèbre Lévi-Strauss comme « penseur du XXème siècle », mais on veut oublier qu’il doit beaucoup à Breton qui, lui, reste scandaleusement méconnu. Certes, il a ses dévots, de moins en moins nombreux et somnambuliques. Mais le premier ignorant venu, désormais, se donne le droit de critiquer automatiquement tel ou tel aspect de son action. Le mot « Gnose », sur lequel Breton insiste carrément à la fin de sa vie, les fait rire. Les mêmes, immergés et décomposés dans le spectacle, hausseraient même les épaules devant cette proposition essentielle de Novalis : « Nous sommes en relation avec toutes les parties de l’univers, ainsi qu’avec l’avenir et le passé. Il dépend de la direction et de la durée de notre attention que nous établissions le rapport prédominant qui nous paraît particulièrement déterminant et efficace. »

Le pseudo-réalisme revient sans cesse comme chez lui, le roman familial ne s’est jamais aussi bien porté (malgré Freud, que Breton salue à maintes reprises), l’asservissement des consciences n’a peut-être, malgré nos prétentions, jamais été aussi fort. On rêve, en lisant ce que Breton écrit de Picasso en 1933 : « Un esprit aussi constamment, aussi exclusivement inspiré, est capable de tout poétiser, de tout ennoblir. » A travers tous les combats historiques, rien n’est plus politique que d’attaquer sans arrêt la « tyrannie d’un langage avili ». Ecoutez-le : il suinte de partout, ce langage, il organise la résignation, la médiocrité littéraire, la marchandisation générale, l’oubli. Breton s’est beaucoup dépensé dans des discours pour la défense de la liberté. Il n’est pas inutile de rappeler qu’en décembre 1940, avant de pouvoir passer à New York, il a été interpellé à Marseille comme « anarchiste dangereux recherché depuis longtemps », pour laisser place à la visite de Pétain dans cette ville alors couverte d’affiches dont certains slogans avaient été conçus par Emmanuel Berl : « Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal » ; « La terre, elle, ne ment pas. » On pourrait y ajouter aujourd’hui la crème du décervelage : « Travailler plus pour gagner plus. » Non, on ne « travaille » pas, on aime, on joue, on découvre. Le sinistre stalinien Ehrenbourg, en 1934, dénonce violemment les surréalistes qui, selon lui, refusent de travailler, « étudient la pédérastie et les rêves », et ont comme programme : « Ici on boit, on chante, et on embrasse les filles. » Cela lui vaudra une gifle retentissante du libertaire Breton, lequel, avec une hauteur modeste, a ainsi défini son parcours : « Si la vie, comme à tout autre, m’a infligé quelques déboires, pour moi, l’essentiel est que je n’ai pas transigé avec les trois causes que j’avais embrassées au départ et qui sont la poésie, l’amour et la liberté. Cela supposait le maintien d’un certain état de grâce. Ces trois causes ne m’ont apporté aucune déconvenue. Mon orgueil serait de n’en avoir pas démérité. »

Par rapport à cette déclaration magnifique, que notre misérable époque de cinéma publicitaire se regarde enfin telle qu’elle est.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 5 juin 2008.

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Archives

Interview d’André Breton (1930)

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André Breton, entretien avec André Parinaud (1950)

« Le merveilleux est beau. Il n’y a même que le merveilleux qui soit beau. »


André Breton - Entretien 1/9


André Breton - Entretien 2/9


André Breton - Entretien 3/9


André Breton - Entretien 4/9


André Breton - Entretien 5/9


André Breton - Entretien 6/9


André Breton - Entretien 7/9


André Breton - Entretien 8/9


André Breton - Entretien 9/9

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André Breton, Pionnier du Surréalisme (27/02/61)

En 1961, Judith Jasmin s’entretient avec le poète André Breton dans son atelier de Paris. Pour situer les téléspectateurs, la journaliste demande d’entrée de jeu à l’écrivain de lui définir le surréalisme. Celui que ses détracteurs surnomment le « pape du surréalisme » voit ce mouvement comme une « réaction contre le rationalisme et contre le positivisme philosophique ». Pour André Breton, les artistes surréalistes adoptent une attitude libre de tout intérêt esthétique ou moral dans leur production. Ils laissent à l’inconscient une large place dans leur processus de création.

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André Breton par André Breton

Un film de Michel Pamart, Dominique Rabourdin.
Production : FR3, Centre Pompidou, Ina, Sodapéraga, 1991. _ Vidéo numérisée, noir et blanc et couleur, 55 min.

Réalisé à l’occasion de l’exposition organisée par le Centre Georges Pompidou du 22 avril au 26 août 1991, ce portrait se construit autour des entretiens radiophoniques enregistrés par André Parinaud avec André Breton en 1952 et bénéficie des œuvres et documents rassemblés dans l’exposition. Les réalisateurs ont également utilisé des images d’archives (Ina, 1960-1982) et des extraits de films (« L’Age d’or » de Luis Bunuel et Salvador Dali, 1930, « Le surréalisme » de Robert Benayoun et Pierre Braunberger, 1964, « Paris la belle » de Pierre Prévert, 1928).


André Breton par André Breton par rikiai


Voir en ligne : André Breton. Le site de référence



NADJA, 1928 (extraits)

" Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail... "

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André Breton en 1927

« Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’évènement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet évènement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail. Mais j’anticipe, car c’est peut-être là, par-dessus tout, ce qu’à son temps m’a fait comprendre et ce qui justifie, sans plus tarder ici, l’entrée en scène de Nadja.
Enfin voici que la tour du Manoir d’Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! » (Nadja, p.67-68)

" A la Nouvelle France "

« 6 octobre. - De manière à n’avoir pas trop à flâner je sors vers quatre heures dans l’intention de me rendre à pied à " la Nouvelle France " où je dois rejoindre Nadja à cinq heures et demie. Le temps d’un détour par les boulevards jusqu’à l’Opéra, où m’appelle une course brève. Contrairement à l’ordinaire, je choisis de suivre le trottoir droit de la rue Chaussée-d’Antin. Une des premières passantes que je m’apprête à croiser est Nadja, sous son aspect du premier jour. Elle s’avance comme si elle ne voulait pas me voir. Comme le premier jour, je reviens sur mes pas avec elle. Elle se montre assez incapable d’expliquer sa présence dans cette rue où, pour faire trêve à de plus longues questions, elle me dit être à la recherche de bonbons hollandais. Sans y penser, déjà nous avons fait demi-tour, nous entrons dans le premier café venu. Nadja observe envers moi certaines distances, se montre même soupçonneuse [...] Elle avoue qu’elle avait l’intention de manquer le rendez-vous que nous avions convenu. J’ai observé en la rencontrant qu’elle tenait à la main l’exemplaire des Pas perdus que je lui ai prêté. Il est maintenant sur la table et, à en apercevoir la tranche, je remarque que quelques feuillets seulement en sont coupés. Voyons : ce sont ceux de l’article intitulé : " L’esprit nouveau " [...] » (Nadja, p. 86)

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La Fleur des amants

« Nadja a inventé pour moi une fleur merveilleuse : « la Fleur des amants ». C’est au cours d’un déjeuner à la campagne que cette fleur lui apparut et que je la vis avec une grande habileté essayer de la reproduire. Elle y revint à plusieurs reprises par la suite pour en améliorer le dessin et donner aux deux regards une expression différente. C’est essentiellement sous ce signe que doit être placé le temps que nous passâmes ensemble et il demeure le symbole graphique qui a donné à Nadja la clef de tous les autres. » (p. 136-138)

André Breton, Nadja (Gallimard, 1964, édition entièrement revue par l’auteur)

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Breton lit L’union libre (1931)

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[1Gérard Farasse est professeur de littérature française du XXe siècle de l’Université du Littoral-Côte d’Opale.
Grand lecteur de Francis Ponge, Gérard Farasse a participé à l’édition de son oeuvre en Pléiade. Il a, par ailleurs, publié "Déplier Ponge", Entretiens de Jacques Derrida avec Gérard Farasse
et Objet : Ponge (augmenté du Manuscrit de « L’Âne »). Il a montré l’influence de Ponge sur le jeune Sollers. Cf. Sur les Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers.

[2André Breton, Oeuvres complètes, Gallimard, "Bibiothèque de la Pléiade", Tome I, 1988

[3« Ecrits sur l’art et autres textes. oeuvres complètes, IV », par André Breton, Edition de Marguerite Bonnet publiée sous la direction d’Etienne-Alain Hubert, Gallimard, la Pléiade, 1 584 p., 68 euros (59 euros jusqu’au 31 août 2008). A noter la parution de l’« Album André Breton », 360 p., 372 illust., établi par Robert Kopp, offert pour l’achat de trois volumes dans la Pléiade.

Lire aussi : André Breton, la force de l’art

et, sur L’Album : L’hommage bâclé à André Breton.

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6 Messages

  • A.G. | 10 avril 2013 - 16:41 1

    Vente André Breton : dix ans déjà !

    « La vente André Breton, qui a eu une audience médiatique mondiale considérable, constitue l’un des grands événements de ma vie professionnelle. Tous les acteurs de cette aventure peuvent témoigner qu’elle a été une lutte permanente, du début à la fin, entre partisans et adversaires de l’entreprise. Beaucoup de gens auraient aimé que cette vente « capote » ; elle sera conclue en 2003.

    Après la mort d’André Breton, survenue le 28 septembre 1966, sa dernière femme Elisa et sa fille Aube Elléouët n’ont cessé d’œuvrer pour la création d’une fondation du surréalisme à Paris. Mais sans la compréhension et le soutien des pouvoirs publics, leurs efforts furent voués à l’échec. »

    Lire le témoignage de Marcel Freiss.


  • A.G. | 23 février 2012 - 11:20 2

    Sur bibliobs, un article consacré à « La révolution numérique d’André Breton » :

    « La collection Breton n’aura pas échappé au nouvel ordre numérique. Tous ses manuscrits, photos, tableaux, objets "trouvés" et ?uvres d’art populaire océanien, américain ou africain, sont recensés sur un site consacré au père du surréalisme. » Le site en question a été conçu par l’éditrice Constance Krebs. Consultez-le ici. Il est la preuve, s’il en fallait, que la "toile" n’est pas qu’une gigantesque poubelle et peut être une source documentaire appréciable (les lecteurs de pileface ne seront pas surpris).

    Puisque j’y suis, pour respirer un peu, résister à la propagande, vous aérer, relisez cet extrait de Nadja que je rappelais déjà il y a cinq ans, peu avant les présidentielles :

    « Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. » (la suite ci-dessus).

    Immoral, n’est-ce pas ?


  • A.G. | 7 avril 2007 - 20:22 3

    Breton : " Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feu [...], où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs, où un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres. Nantes où j’ai aimé un parc : le parc de Procé. " (Nadja)

    Sollers : " Nicolas Flamel est décidément introuvable dans les rues de Paris. "

    Introuvable ? Bien sûr que non.
    Pour s’en persuader, il faut lire les articles que D. Brouttelande, le premier à ma connaissance, a consacré ici-même aux " lieux " de Sollers, arpentant, livres en main, les rues de Paris comme seuls avaient su le faire André Breton et Guy Debord.

    I - Des Glycines au Parc

    II - Au c ?ur du parc ou d’un château l’ ?uvre


  • St. M. | 7 avril 2007 - 16:18 4

    Je trouve l’or du temps.


  • D.B. | 7 avril 2007 - 16:13 5

    Et pour un clin d’oeil "intemporel" :

    "Un peu de travail, répété trois cent soixante-cinq fois, donne trois cent soixante-cinq fois un peu d’argent, c’est à dire une somme énorme. En même temps, la gloire est faite."

    Baudelaire, Mon coeur mis à nu - Fusées


  • A.G. | 7 avril 2007 - 15:03 6

    " Et, soudain, le doute ; sommes-nous bien en 1988 ? Soixante ans après la parution de Nadja ? Ou bien 1928 sera-t-il plus proche de nous dans vingt ans, en 2008 ? " se demandait Sollers il y a près de 20 ans.

    Nous sommes en 2007. A ceux qui aspirent à nous gouverner, restaurer la " valeur travail " ou bâtir " la nouvelle France ", on ne peut que rappeler ce que Breton écrivait il y a 80 ans dans Nadja !

    Actualité intempestive !