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A propos de « La chasse spirituelle » attribuée à Arthur Rimbaud (I)

Un nouveau manuscrit de Rimbaud ?

D 22 novembre 2012     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Extrait du manuscrit de La Chasse spirituelle, attribué à Arthur Rimbaud (©Léo Scheer).


Le 21 novembre 2012, Bibliobs, sous le titre « Et si le plus célèbre des faux Rimbaud était... un vrai Rimbaud ? », se fait l’écho de la publication, le 5 décembre prochain, par les Éditions Léo Scheer, de La chasse spirituelle, manuscrit attribué à Rimbaud, accompagnée d’une longue postface de Jean-Jacques Lefrère, le biographe du poète :

Tiens, il pourrait y avoir du nouveau chez Rimbaud. Cette fois, il n’est plus question de son « orientation LGBT (lesbien, gay, bi et trans) » qui, selon madame Najat Vallaud-Belkacem, « explique une grande partie de son œuvre ». Il est question d’une partie douteuse de son œuvre. C’est largement aussi intéressant.
Cette partie douteuse de l’œuvre du poète, c’est la fameuse « Chasse spirituelle », ce texte mythique après lequel ont galopé toutes sortes de chercheurs, de collectionneurs et de maniaques pendant des décennies.
« La Chasse spirituelle » proprement dite y occupera une douzaine de pages, elles seront suivies d’une postface de plus de 400 pages rédigée par Jean-Jacques Lefrère, le biographe bien connu de l’auteur du « Bateau ivre ».
(Le Nouvel Observateur)

Quatre cent pages de postface pour douze pages de Rimbaud : « l’affaire est d’une complexité effroyable », aurait prévenu sobrement Lefrère, contacté par téléphone. Effectivement. Surtout quand on constate que le manuscrit attribué à Rimbaud, au moins ce qui nous en a été révélé (cf. fac-similé ci-dessus), semble être celui du texte déjà publié en 1949  [1] et dénoncé comme un « faux » par André Breton qui n’hésitait pas à écrire dans Flagrant délit :

L’affaire de la Chasse spirituelle ne paraît momentanément complexe que parce qu’on n’en connaît pas encore bien les dessous. Mais patience. On les forcera à s’éclairer non pas en insistant sur l’absolue carence intellectuelle de ceux qui ont osé mettre le nom de Rimbaud en avant d’un texte aussi bien formellement que foncièrement indigne de lui, que dis-je, de nature à entraîner la protestation immédiate...

Breton se serait-il formellement et foncièrement trompé ? La polémique, qui ne manquera pas de rebondir, risque d’avoir une dimension tout autre que celle qui porta hier sur « Le rêve de Bismarck » ou sur telle photographie retrouvée.

*


La Chasse spirituelle chez Léo Scheer

On lit sur le site des Éditions Léo Scheer :

La Chasse spirituelle d’Arthur Rimbaud est un des grands mystères de la littérature française. L’affaire, que l’on croyait enterrée depuis soixante ans, resurgit aujourd’hui grâce à l’investigation minutieuse du spécialiste incontesté qu’est Jean-Jacques Lefrère. En menant l’enquête, le biographe de Rimbaud a découvert de nombreux indices qui confirment qu’à l’origine de La Chasse spirituelle il existait bel et bien un authentique manuscrit du poète.

D’habitude, les savants viennent démontrer que tel chef-d’œuvre trônant dans les musées ou les bibliothèques n’est, en réalité, qu’un faux. Ici, nous assistons à l’inverse : ce qui avait fini, après d’âpres polémiques, par être classé au rang des pastiches refait surface avec tous les attributs d’un vrai Rimbaud, dont le manuscrit avait été perdu (peut-être le verrons-nous d’ailleurs réapparaître à l’occasion de cette nouvelle publication).

Que s’est-il passé en 1949 ? Nicolas Bataille, comédien, et Akakia Viala, metteur en scène de théâtre, sont déçus. Leur adaptation sur scène d’Une saison en enfer, selon la critique et le public, méritait bien son nom. Ils décident de se venger. Amis du libraire Maurice Billot, lui-même proche de Maurice Saillet, Maurice Nadeau et Pascal Pia, ils lui confient, en exigeant la plus grande discrétion, un manuscrit attribué à Rimbaud. C’est alors que tout s’emballe : Saillet publie le chef-d’œuvre retrouvé sous forme d’une plaquette préfacée par Pia, et Nadeau lui consacre la une de Combat. André Breton, ayant toujours un compte à régler avec quelqu’un, saute sur l’occasion pour dénoncer la supercherie et écrit un pamphlet, Flagrant délit, destiné à décrédibiliser le livre (Nadeau ne s’en remettra d’ailleurs jamais complètement). La presse s’empare de l’affaire, qui devient un énorme scandale international, dont on a du mal, aujourd’hui, à imaginer les répercutions.

Voici donc la publication de La Chasse spirituelle, texte dont rien ne permet plus désormais d’affirmer qu’il est ou n’est pas de Rimbaud avec en postface l’incroyable travail de Jean-Jacques Lefrère, accompagné des documents qui lui ont permis de mener ses recherches (celles-ci l’ayant conduit jusqu’à des personnages aussi fascinants qu’Emmanuel Peillet). Éditions Léo Scheer.

*


ARCHIVES : L’AFFAIRE RIMBAUD

«  La chasse spirituelle (ce faux Rimbaud grotesque démasqué, en son temps, par André Breton) »

Philippe Sollers, Le fusil de Rimbaud.

En attendant de découvrir le fruit des recherches de l’infatigable Jean-Jacques Lefrère, ce « découvreur, le contraire d’un assis universitaire », cet « enquêteur précis et inspiré » (Sollers), il n’est sans doute pas inutile de rappeler ce que disait l’un des principaux protagonistes de l’affaire de la fausse Chasse spirituelle (mai-juillet 1949), le comédien Nicolas Bataille (1926-2008).

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Edition originale. Un des 60 premiers exemplaires sur vergé d’Arches.

Nicolas Bataille, Comment j’ai fait un faux Rimbaud

Comment j’ai fait un faux Rimbaud. L’histoire de la Chasse spirituelle, suivi de la lecture de La Chasse spirituelle, 57’, document audio paru en février 1991.

1. Comment j’ai fait un faux Rimbaud


(durée 26’07)

André Breton et les auteurs du pastiche :

[...] je mets délibérément hors de cause les auteurs avoués du pastiche. Qu’il soit bon ou mauvais, les raisons qui leur ont dicté de l’entreprendre sont acceptables : on sait qu’il s’agissait pour eux de se venger de critiques de mauvaise foi auxquelles ils avaient été en butte lors de leur participation à un spectacle tiré d’Une Saison en Enfer. On aurait mauvaise grâce à les chicaner sur le procédé qui, à cette fin, leur a paru le plus expédient, d’autant plus que celui-ci a atteint son but, qu’en efficacité il a même porté bien au-delà. On leur doit d’entendre souffler ce vent salubre. L’émotion qu’ils ont montrée devant les proportions que prenait l’aventure et la mise au point qu’ils se sont hâtés de faire sont, de toute manière, à leur honneur.
Dans « l’affaire de la Chasse spirituelle » M. Saillet, réfugié derrière ses zébrures, n’est mis nommément en cause qu’assez tard, mais du premier coup de manière plus grave que tout autre. C’est M. Billot, commis-libraire, qui conte, à la conférence de presse du 24 mai : « Au mois de mai dernier, mon camarade Nicolas Bataille m’a apporté un texte : il me confiait sous le sceau du secret qu’un admirateur d’Une Saison en Enfer lui avait permis, toujours sous le sceau du secret, de compulser ce texte et même d’en prendre copie. Au bout de deux jours, j’ai quand même porté ce texte à Maurice Saillet, en lui confiant — sous le sceau du secret — qu’il s’agissait du fameux inédit de Rimbaud la Chasse spirituelle. Une dizaine de jours plus tard, Saillet m’annonça que le texte allait paraître au Mercure de France... — Une chose n’est pas éclaircie, demanda M. Benjamin Péret : Comment votre texte est-il passé de Saillet au Mercure ? — C’est M. Maurice Saillet qui l’a remis à M. Pascal Pia, affirme alors M. Billot [2]. » (André Breton, Flagrant délit. Je souligne. A.G.)


2. Lecture de La chasse spirituelle

par Jacques Roland.

avec une sixième partie intitulée Amours bâtardes.


(durée 28’)

La chasse spirituelle en pdf (sans la sixième partie).

*


André Breton écrivit Flagrant Délit en juillet 1949.

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Illustration : La Guerre, lithographie du Douanier Rousseau.

« Flagrant délit » : André Breton dénonce la mystification littéraire

Flagrant Délit. Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage fut publié en juillet 1949 chez Thésée. La lithographie du Douanier Rousseau qui illustre la couverture est éloquente : c’est La Guerre. Jean-Jacques Pauvert republia Flagrant délit en 1964, dans sa collections Libertés, puis à nouveau en 1979, dans le recueil « André Breton, La clé des champs » (1ère édition, 1953, éd. du Sagittaire) [3].
On trouve dans ce dernier volume au titre magnifique, à la suite de Flagrant délit, les lettres où Breton manifeste ses critiques immédiates (le jour même de la publication d’extraits dans le journal Combat) à propos du faux Rimbaud publié sous le titre : La chasse spirituelle. Critiques qui portent d’abord et essentiellement sur la question de la langue avec la lucidité dont Breton avait déjà fait preuve en 1923 à propos de la réimpression d’un sonnet attribué à Rimbaud intitulé Poison perdu.

En 1949, André Breton considérait que « l’existence du manuscrit de la vraie Chasse spirituelle » demeurait « des plus problématiques ». Mais d’autres manuscrits semblaient exister (ceux de « Lys » et des « Remembrances ») qu’il proposait de « soumettre à une analyse graphologique ». Breton n’en émettait pas moins de sérieuses réserves sur les limites d’une telle méthode :

L’examen superficiel de l’écriture, tel qu’y procèdent les personnes non spécialisées, ne saurait bien entendu suffire. En cas de fraude de ce genre, on a tout lieu de s’attendre à ce que l’écriture soit imitée. La méprise est d’ailleurs facile même si la mauvaise foi n’intervient pas : qu’on en juge par la publication, en 1919, sous le contrôle de Paterne Berrichon, de quarante et un poèmes donnés comme fac-similé des manuscrits de Rimbaud et dont dix, réunis pourtant en cahier, ne seront reconnus qu’au bout de plusieurs années pour des « copies » prises par Verlaine. Il n’est pas moins confondant de voir M. de Bouillane de Lacoste, après l’expertise qui a mis fin à la « querelle de Poison perdu », réexaminer le manuscrit lettre à lettre pour aboutir d’ailleurs aux mêmes conclusions (espérons que les graphologues professionnels disposent de moyens de vérification plus perfectionnés).
Avant d’en venir à ces extrémités de laboratoire, je pense qu’il faut avoir épuisé l’étude interne d’un texte et s’être fait une opinion précise sur la validité ou la non-validité de sa structure. (André Breton, Flagrant délit. Je souligne. A.G.)
*


L’affaire de La chasse spirituelle, avant que Breton n’écrivit Flagrant délit, donna lieu à quelques lettres préalables.

Lettre à Combat

Paris, le 19 mai 1949 [4].

Messieurs,

Il n’est pas un « rimbaldien » véritable dont l’émotion, à découvrir ce matin la page littéraire de Combat, n’ait dû faire place presque aussitôt à l’inquiétude, pour se muer peu après en indignation. Je déplore, une fois de plus, pour ma part, que le responsable de cette page puisse tomber dans des pièges aussi grossiers. Il faut, en effet n’avoir jamais rien entendu à Rimbaud pour oser soutenir que les « quelques phrases » citées sont de lui. La médiocrité extrême de l’expression, que ne parvient pas à masquer un travail laborieux de pastiche, entraîne d’emblée le préjugé le plus défavorable en ce qui regarde l’authenticité d’un tel document. Bien que cela fût superflu pour en avoir le cœur net, j’ai tenu à me procurer l’ouvrage annoncé sous le titre « la Chasse spirituelle » et j’ai eu la patience de le lire. Il n’y a absolument rien là qui soit de nature à laisser subsister le moindre doute : la paraphrase constamment maladroite aussi bien des thèmes que des modes de formulation de Rimbaud, l’absence de tout éclair au cours de ces quelque vingt-cinq pages (et c’est trop peu dire !) — par-dessus tout l’odieuse vulgarité de « ton » — ôteraient à elles seules toute envie d’argumenter plus longtemps. Les mystifications littéraires ne sont pas toujours dénuées de charme et je me souviens, en particulier, de « Poèmes libres d’Apollinaire » qui, pour ne pas être dus à cet auteur, - en singeaient pas moins brillamment sa griffe. Mais, cette fois, M. Pascal Pia exagère. Pour s’en tenir sur le plan des épithètes et des images, à qui — d’un peu sensible et informé — fera- t-on croire que Rimbaud succombe à des associations telles que chats griffus, mariées hypocrites, mammouths furieux, soit assez en peine d’analogies pour se contenter de la tête sonore comme un coquillage géant, d’une terre chaude comme un oiseau  ? Les verbes ici en usage (Des chansons niaises groupaient des rondes dans ma tête), employés parfois en toute ignorance de la langue (Je titube les soixante vies du cycle) ne le cèdent en indigence qu’aux représentations aspirant à être de tout luxe : Je vois sans hésitation (sic) des falaises de quartz, etc... Il est à peine utile d’observer que le Rimbaud de 1872 — au faîte de son génie — n’eût pu connaître d’aussi graves et continuelles défaillances sans qu’il faille rejeter le principe d’identité. Je pense que Combat s’honorerait en déclarant sans tarder que sa bonne foi a été surprise et que l’ouvrage publié sous le titre « la Chasse spirituelle » est un faux, de caractère particulièrement méprisable.

ANDRÉ BRETON

*


Un mot à André Breton

Je ne crois pas que l’affaire de « la Chasse spirituelle » ait été un « piège grossier ». J’en vois par contre un où Breton est tombé tête la première : Pascal Pia. Je suis encore convaincu de l’authenticité du texte. Si c’est un faux ou un demi-faux (un texte de Rimbaud « arrangé » par ses copieurs), assez de bons esprits le tiennent ou l’on tenu pour vrai pour que je me console d’être en leur compagnie. Mlle Akakia et M. Bataille n’ont fourni aucune preuve de leur travail de pastiche, les plus simples et les plus immédiates, celles que je leur demandai de présenter, nos lecteurs s’en souviennent, dans un article paru ici-même, mardi dernier.
Le « une fois de plus » à propos de « piège grossier » demande à être illustré par des exemples. J’espère que Breton n’aura que la peine de les énumérer dans un article que je me ferai un plaisir de publier dans cette page, à la tête de laquelle il ne me voit pas sans aigreur. Depuis quand ? Depuis un certain article qui ne lui a pas fait plaisir sur ses malheureux « Poèmes », alors que quelques mois auparavant, je lui avais causé, m’a-t-il dit « une des plus grandes joies de sa vie ». Mais Prévert n’écrivait-il pas déjà en 1930 : « Pour une coupure de presse, il se met au lit » !
Il n’y a donc qu’un « piège » où je reconnaisse aujourd’hui avoir été pris : celui que m’a tendu cet homme que je continue malgré tout d’aimer et d’admirer, quand il a voulu me faire croire qu’il était d’une autre envergure que celle, très ordinaire, de l’« homme de lettres ».

MAURICE NADEAU.
(Combat, 26 mai 1949.)

*


Lettre au Figaro

Paris, le 27 mai 1949.

Je m’explique mal pourquoi M. Pascal Pia veut faire croire que je lui attribue la paternité du texte abusivement publié sous le titre « la Chasse spirituelle » et que je n’en démords pas après que ce texte a été revendiqué en toute propriété par deux comédiens.
Dans la lettre de protestation que j’adresse à
Combat le 19 mai — soit le jour même de sa « révélation » dans ce journal — je me borne à écrire qu’en matière de mystification littéraire « cette fois M. Pascal Pia exagère ». A ce moment précis, M. Pascal Pia est, en effet, le seul responsable que je puisse mettre en cause. En tant que signataire de l’introduction pdf , il se porte garant de l’authenticité de l’« œuvre » présentée. Cette œuvre étant de toute évidence un faux, il est normal qu’on lui en demande compte sans perdre de vue d’autres apocryphes, tels ces « Poèmes libres d’Apollinaire », à la publication desquels la rumeur publique veut qu’il ne soit pas étranger. De tels exploits marquent le goût d’une activité assez particulière pour que, en présence de toute nouvelle « trouvaille » de M. Pascal Pia, nous nous tenions sur nos gardes. Ceci dit — et faisant la part du goût et de l’humour dont il s’est rarement départi — je n’ai pas un instant supposé qu’il fût l’auteur du texte qui nous occupe, je n’ai pas cessé de répéter à qui voulait m’entendre que s’il était de lui il serait presque sûrement meilleur.
Pour qui a suivi les développements de l’« affaire Rimbaud », l’intérêt n’est d’ailleurs plus tout à fait là. Aujourd’hui la véritable question est de savoir quelles tractations, commerciales et autres, ont abouti à la publication sous le nom de Rimbaud, au Mercure de France, à 3.310 exemplaires numérotés, d’un texte dont Jean Paulhan peut dire objectivement qu’il relève de « la poésie moderne comme on l’imagine dans les provinces reculées ». Qui a trempé dans ces tractations ? Espérant, bien en vain, noyer le poisson, M. Nadeau tente de faire croire que j’assouvis contre lui une rancune personnelle. Je lui rétorquerai que lorsque, en 1923, j’ai soutenu contre Forain lui-même que le sonnet « Poison perdu » ne pouvait être de Rimbaud, ce qui est acquis aujourd’hui, j’obéissais déjà à la même horreur de l’imposture. Il est humain que je me tienne pour largement dédommagé des récentes attaques de MM. Nadeau et Saillet par la manifestation au grand jour de leur totale incompétence critique. Tout ce qu’il leur reste à sauver au- delà est leur « honorabilité ».

ANDRÉ BRETON

*


« L’AFFAIRE RIMBAUD » TROUVE SON ÉPILOGUE

L’affaire de « la Chasse spirituelle » dont le Figaro et le Figaro littéraire ont largement entretenu leurs lecteurs, vient de trouver son épilogue. Elle se dénoue de la façon la plus heureuse, puisque nous apprenons que le Mercure de France, éditeur du fameux pastiche, abandonne le bénéfice de cette édition au Musée Rimbaud. D’après la lettre de M. Hartmann au conservatoire du Musée de Charleville, il s’agirait « d’une somme assez considérable ».

Le Figaro littéraire,
2 juillet 1949.

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Photographie reproduite dans La clé des champs (Pauvert, 1979)
*


En quête de la chasse spirituelle

Le dimanche 18 septembre 2011, France Inter présentait une courte pièce radiophonique de Bertrand Leclair qui retraçait l’histoire de la mystification.

Avec :
Nicolas Bataille : Stéphane Varupenne
Akakia Viala : Estelle Meyer
André Breton : Alain Rimoux
Henri Matarasso : Philippe Touzet
Louise : Frédérique Cantrel
La cliente : Christèle Wurmser

Réalisation : Christine Bernard-Sugy
Assistante de réalisation : Delphine Lemer
Bruitages : Bertrand Amiel
Prise de son, montage, mixage : Jean-Michel Bernot - Marie Lepeintre

*

« Chasse spirituelle » ou « combat spirituel » ?

Akakia Viala et Nicolas Bataille, afin de prouver qu’ils étaient bien les auteurs du pastiche La chasse spirituelle, ajoutèrent une sixième partie intitulée Amours bâtardes (cf. l’enregistrement audio ci-dessus). La dernière phrase dit :

« Dieu ne sera pas nommé au matin de nos oublis. »

Arthur Rimbaud écrit (en 1873) dans le texte qui conclut Une saison en enfer :

« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul [...] ».

Son titre ? Adieu.

***


Entretien avec Jean-Jacques Lefrère

Depuis la rédaction de cet article, J.-J. Lefrère est revenu sur l’affaire qui fit grand bruit en 1949. A l’issue de l’entretien accordé à L’Express, le mystère reste entier sur le manuscrit de La chasse spirituelle attribué à Rimbaud (rendez-vous le 5 décembre)...

Mais qui est l’auteur du faux Rimbaud ?

La Chasse spirituelle, un inédit de huit pages d’Arthur Rimbaud, surgit spectaculairement un beau jour de 1949 dans Combat, qui constelle les kiosques de Paris d’affichettes révélant son scoop. Que savait-on de ce poème jusqu’alors ?

On n’en connaissait guère que le titre. Il s’agissait d’un manuscrit en prose, confié par Rimbaud à Verlaine, lequel l’avait laissé au domicile conjugal lorsqu’il avait quitté brusquement la France, en 1872, pour suivre son ami, dans l’équipée qui allait conduire les deux compagnons d’enfer à Bruxelles, avec la fin brutale et tragique que l’on sait. Verlaine, par la suite, tentera de rentrer en possession de divers effets personnels et manuscrits laissés dans le foyer abandonné, dont plusieurs écrits de Rimbaud, mais sans résultat : La Chasse spirituelle resta dans sa belle-famille, comme les autres écrits de Rimbaud, comme ce poème magnifique, intitulé Famille maudite, que l’on a retrouvé il y a quelques années, en provenance presque directe de la belle-famille de Verlaine. Plus tard, alors que Rimbaud était parti pour d’autres horizons, Verlaine montrera une constance remarquable, durant plusieurs années, pour remettre la main sur, je cite, ce "manuscrit dont le titre nous échappe et qui contenait d’é­tranges mysticités et les plus ai­gus aperçus psychologiques".

En même temps que Combat, Le Mercure de France publie l’intégralité de cette Chasse spirituelle sous forme de livre. Est-ce du "bon", du grand Rimbaud ?

Le texte a beaucoup déconcerté à sa parution, et il y avait sans doute de quoi. Il rappelait tout à fait, par son ton, bien des passages d’Une saison en enfer. D’un autre côté, j’ai quelque difficulté à concevoir ce que peut être du "bon" Rimbaud, ce qui implique qu’il en est du mauvais. Il est clair que si l’on publiait aujourd’hui Un coeur sous une soutane ou les pièces de l’Album zutique, sans reproduire leur manuscrit en fac-similé, nombre de gens crieraient au faux en clamant que c’est trop "mauvais" pour être du poète de Bateau ivre.

A peine La Chasse spirituelle parue, un homme et une femme prétendent en être les auteurs. Qui sont-ils ? Et pourquoi auraient-ils commis ce faux Rimbaud ?

Ils s’appellent Nicolas Bataille et Akakia Viala (un pseudonyme, dont le prénom signifie en grec "sans malice"). Le premier a été figurant dans Les Enfants du Paradis et sera plus tard le metteur en scène de la Cantatrice chauve au théâtre de la Huchette ; la seconde est bibliothécaire à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Ils ont porté sur les planches, l’année précédente, Une saison en enfer, et la critique n’a pas toujours été tendre pour leur initiative. Aragon, notamment, a fustigé leur mise en scène... sans même être allé voir la pièce ! Nicolas Bataille et Akakia Viala prétendront que, pour se venger, entre autres d’Aragon, ils ont composé un faux Rimbaud, en le coiffant du titre de cette oeuvre perdue, La Chasse spirituelle. Pour habiller leur geste, ils expliqueront qu’un vieux collectionneur les a contactés à l’issue d’une représentation et leur a montré le fameux manuscrit.

Comment parviennent-ils à piéger des spécialistes de Rimbaud ?

Via un libraire auquel Bataille et Viala l’ont glissé, de grands connaisseurs du poète, Maurice Saillet, Maurice Nadeau et Pascal Pia, ont entre les mains ce texte. Ils ne croient pas du tout à leur version. Ils viennent de publier des passages de La Chasse dans Combat et la totalité du texte en volume. Pascal Pia révèle qu’il a eu connaissance, il y a longtemps, de la vente du manuscrit de La Chasse spirituelle par un libraire. Les protagonistes sont en place, la bataille Rimbaud va commencer. Est-elle terminée ? Les jours prochains le diront.

Alors que Mauriac fut à deux doigts de publier dans Le Figaro un article s’extasiant sur cette Chasse spirituelle, un homme, et non des moindres, André Breton, prétendra, le jour même de la sortie de Combat, à partir d’une simple analyse littéraire du texte, que le poème de Rimbaud est un "faux". Soixante ans après, on ne peut que saluer sa clairvoyance. Pourtant, on vous sent un peu réservé sur sa réaction. Pourquoi ?

Loin de moi l’idée de desservir le rôle de Breton dans la circonstance. Mais les choses ne se sont pas passées comme la postérité les a rapportées. On a parlé de la clairvoyance d’un grand poète pour juger l’oeuvre d’un autre grand poète. L’explication n’est pas fausse, mais elle est incomplète, car elle fait abstraction de ceci : Breton avait déjà eu à débattre sur des attributions de textes à Rimbaud et connaissait parfaitement le contexte biographique et historique du poète, et surtout il avait été prévenu par deux libraires que le texte qu’allait publier le Mercure de France n’avait pas la garantie d’authenticité que peut conférer la découverte d’un manuscrit autographe. Qui plus est, le nom de Pascal Pia, qui l’avait déjà piégé avec un faux poème d’Apollinaire, ne pouvait que le conforter dans ses soupçons. Il n’empêche qu’il faut reconnaître la fermeté et le courage de sa lettre dénonçant le faux : si le Mercure de France avait répliqué en exhibant un manuscrit, Breton aurait perdu la face.

Les deux auteurs du faux, Bataille et Viala, ne pensaient pas que leur canular prendrait les dimensions d’une polémique nationale. Ils organisent une incroyable conférence de presse pour s’expliquer, chez Lipp, mais, étrangement, ne parviennent pas à prouver qu’ils sont bien les auteurs de cette Chasse spirituelle. Pourquoi ?

En effet, leur explication n’a pas convaincu tout le monde. Ils ont eu beau présenter des notes de travail, des pages de brouillon, on leur a rétorqué qu’ils auraient très bien pu les fabriquer après coup. En réalité, il faut se replacer dans le contexte de l’année 1949. On vivait à l’heure de Rimbaud : découvertes et publications se multipliaient. La publication de La Chasse spirituelle a eu un écho immense, car elle répondait parfaitement à une attente : l’espoir de retrouver ce texte mythique. Et voilà que deux comédiens inconnus annoncent qu’ils en sont les véritables auteurs, qu’ils ont monté un canular. Ceux qui ont donné foi au texte prétendent que c’est la revendication de la paternité de ce texte qui est en réalité une mystification ! Ajoutez-y les désirs de règlements de compte entre surréalistes et critiques et les oppositions politiques entre journaux qui s’emparent de l’affaire (Le Figaro contre Combat)...

Vous avez été proche du grand critique Pascal Pia (1903-1979), dont vous avez d’ailleurs récemment préfacé les Chroniques littéraires (Editions du Lérot), ainsi que de Maurice Nadeau, aujourd’hui âgé de 101 ans. N’ont-ils pas été imprudents en publiant un texte dont ils n’avaient jamais vu le manuscrit ?

Il est incontestable qu’ils n’avaient pas vu le manuscrit, mais Pia avait appris la survie et donc l’existence d’un manuscrit de La Chasse spirituelle. Tous deux ont fait confiance à Maurice Saillet, dont ils tenaient le texte et qui n’était pas le premier venu en matière d’histoire littéraire. Il est évident que l’objectif de Pia, avec la publication de ce texte, était de débusquer le manuscrit, en espérant que son détenteur se manifesterait, ne serait-ce que pour dire que le texte publié n’était pas conforme au manuscrit. Le problème est qu’aucun collectionneur ne s’est fait connaître en 1949.

Breton ira jusqu’à consacrer un pamphlet entier à l’affaire, Flagrant délit, ne ménageant pas Pia, Saillet et Nadeau. Ce dernier dira, plus tard avoir traîné cet épisode comme une "casserole". Ces trois hommes ont-ils été durablement marqués par cette polémique ?

Ce que je puis dire, c’est que les protagonistes de La Chasse spirituelle avec lesquels les hasards de la vie m’ont mis en relation ne m’ont pas donné l’impression d’être sortis indemnes du combat. Il faut dire que la polémique de 1949 a été très violente, et qu’elle survenait sur un fond de grande tension entre Breton et ces trois grands critiques, qui ne l’avaient vraiment pas ménagé. Saillet et Nadeau, surtout, avaient fait montre, dans leurs articles sur Breton, d’une ironie que ce dernier ne pouvait tolérer. Pour Breton, cette occasion d’une revanche était trop belle.

Vous publiez un étrange fac-similé du manuscrit du poème en quatrième de couverture de votre livre. De quoi s’agit-il exactement ?

Comme vous, je constate que la quatrième de couverture du volume reproduit un fac-similé du manuscrit de La Chasse spirituelle. Ce manuscrit fameux aurait donc survécu ?

Propos recueillis par Jérôme Dupuis, L’Express du 26-11-12.

***

[1Vous pourrez le vérifier en lisant le texte et en écoutant la lecture de La chasse spirituelle à la fin du témoignage de Nicolas Bataille.
En 1949, on ne connaissait pas l’existence du manuscrit. Et, jusqu’à récemment, certains en contestaient même l’existence.

[2Le Figaro, 25 mai 1949.

[3On trouve désormais Flagrant délit dans le Tome III des Œuvres complètes de Breton en Pléiade (1999).

[4Publiée dans Combat le 26 mai.

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