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Nous sommes tous surréalistes

De la métaphysique à l’acte d’amour par André Breton

D 19 mars 2009     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En novembre 1964 André Breton préfaçait la première exposition du peintre et écrivain Jean-Claude Silberman, membre du dernier groupe surréaliste qu’il avait rejoint en 1956. Cette exposition d’ « enseignes sournoises », images peintes et découpées sur le mur, fut présentée à la galerie Mona Lisa, à Paris [1].
Le 10 décembre 1964, en marge de cette exposition, Breton répondait à des questions du Nouvel Observateur dans un article intitulé « Nous sommes tous surréalistes ».

André Breton est mort en septembre 1966 à Paris. Cet article est donc un des derniers qu’il ait écrit.

Quarante ans exactement après la publication du retentissant « Manifeste du surréalisme », André Breton suscite, une fois encore, une intense curiosité avec un petit texte intitulé « A ce prix » et qui sert de préface au catalogue de l’exposition Silberman. André Breton a 68 ans ; et sans doute l’inquiétude admirative qu’il provoquait s’est-elle changée en respect ; et de fascination en vénération, Breton est devenu le pape d’un mouvement jadis incendiaire et qui s’accorde mal des églises et des orthodoxies. Il reste que le compagnon d’Aragon, l’ami de Trotsky, l’auteur de « Nadja », des « Vases communicants » et de « l’Amour fou » est resté dans son combat et dans ses attitudes d’une intransigeante vigilance. Aucune académie, aucune institution n’a jamais songé à l’apprivoiser. A aucun moment, il n’a fourni de prétexte au conformisme. Bien plus, il lui est arrivé une curieuse aventure ! Ses rêves sont devenus la plus quotidienne des réalités et il peut les voir de par le monde, habillés sous les plus étranges uniformes. A propos de ce texte, Guy Dumur [2] lui a posé quelques questions : sur les prolongements du surréalisme, le Pop’art et le nouveau roman ; la métaphysique et l’éducation sexuelle ; sur la politique aussi. André Breton, qui se départit mal de son silence, n’a pas hésité à répondre dans le Nouvel Observateur. Voici ses réponses.

« Il y a les sorcières, il y a les fées. Comme Breton m’a écrit un jour que j’étais aimé des dernières (elles disparaissent à vue d’oeil), je lui offre une cigarette, Turkish and American blend, chameaux, pyramides et palmiers (Raymond Roussel aurait adoré ces paquets). Il sourit, et, en rêve, nous montons au sommet du World Trade Center, qui, donc, avec ses deux tours jumelles, n’a pas encore explosé sous les avions des kamikazes. Une mauvaise rumeur prétend que ces fous de Dieu étaient en de  fumer  lorsqu’ils ont lancé sur cet élégant gratte-ciel leurs bombes fumantes. Ici, j’offre une deuxième cigarette à Breton en lui disant : « Il paraît que nous allons mourir prématurément. » Sur quoi, en vieux lion ayant pris la forme de la statue Uli, de Nouvelle-Irlande, que j’ai vue autrefois chez lui, rue Fontaine, il me dit doucement : « Mais non, mais non. » Et, comme nous sommes à New York, il ajoute : « Vous savez ce que dit Duchamp, la mort n’arrive qu’aux autres. »

Philippe Sollers, Les voyageurs du Temps, 2009, p. 79-80.

« Qui nous eût dit, il a y quarante ans, que l’Université en viendrait, pour sa part, à considérer de si près et, somme toute, avec tant d’égards, le surréalisme ! C’est du moins le cas pour l’étranger. Une amie, Mme Anna Balakian, américaine, me confiait qu’un tiers des jeunes . professeurs postulant une chaire de français à Yale ou Harvard, dont il lui écheyait d’apprécier les candidatures, envisageaient de faire porter leurs cours sur le surréalisme. Nous convînmes que c’était beaucoup trop... Mais voici le catalogue d’exposition établi en 1964 à Hluboka, en Tchécoslovaquie : il y est dit que « dans l’une des plus importantes tendances de l’art tchèque moderne, le rôle dirigeant fut joué par l’activité surréaliste », En provenance du même pays, voici, plus récent encore, un numéro de la revue « Slovenski pohledi » consacré au surréalisme, qui se termine par un dictionnaire parfaitement à jour. Autre chose : voici une lettre qui me parvient tout juste de Budapest, la ville au nom névralgique entre toutes : elle donne pour imminente la publication en langue hongroise du « Manifeste du surréalisme ». Cela veut dire que, par-delà l’antagonisme de structure des deux « blocs », de part et d’autre, le surréalisme passe la rampe. Ce n’est pas rien.

Pop’art et nouveau roman

Par définition le surréalisme ne saurait s’inscrire, quelque forme qu’elle prenne, contre aucune nouvelle expression de la révolte. Le tout est de savoir si c’est bien toujours de cela qu’il s’agit. Prenons pour exemple le Pop’art : indiscutablement il cerne les aspects les plus aberrants, les plus nocifs de la civilisation industrielle, mais il ne la dénonce pas explicitement, ce qui prête à croire qu’il s’en accommode, voire à admettre qu’il en participe. Une telle position est en notable régression sur la nôtre de toujours. De par ses constitutions poétiques même, le surréalisme répugne à tout ce qui, dans l’ ?uvre plastique, peut faire appel aux déchets et résidus. Dans le premier numéro du Nouvel Observateur, Jean-Paul Sartre a dit excellemment ce qu’il faut penser du phénomène « yé-yé ». Le « happening », progéniture d’ « Hellzapoppin », me semble frôler un des pires écueils : celui de la promiscuité sexuelle. Par ailleurs, j’ai déjà trop fait état de mon peu d’appétit devant les ?uvres de fiction pour qu’on attende de moi, sur le « nouveau roman », un jugement pleinement averti. Cela dit, rien ne m’empêche de porter intérêt à ce que signent Rauschenberg ou Télémaque, ni Jouffroy, en dépit de nos vives dissenssions, non plus que Robbe-Grillet, Sollers ou Butor.

La poésie doit-elle être ésotérique ?

La poésie proprement dite tout comme celle qui de nos jours irrigue comme jamais les arts plastiques, doit à tout prix faire respecter son sens originel, étymologique. De tout temps, sous toutes les latitudes, c’est elle qui a commandé le réseau sensitif de l’homme et elle ne saurait sans trahison précisément envers l’homme, renoncer à aucune de ses prérogatives. Une fois pour toutes, Rimbaud a dégagé mais d’autant accru la responsabilité du poète : « Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe ». Que dans cette phrase il ait souligné les mots « là-bas » montre assez que c’est en eux que tout réside. Le tout, en présence d’une ?uvre, est de supputer jusqu’à quelle profondeur de ce là-bas son auteur aura pu atteindre (ou en sera quitte pour renvoyer à leurs moutons nombre de prétendus poètes et artistes qui, de toute évidence, n’en ont jamais franchi le seuil). C’est surtout, de notre part, cette conviction fondamentale qui autorise à parler d’une attitude ésotérique du surréalisme.

De la métaphysique à l’acte d’amour

La métaphysique, en tant qu’effort d’élucidation des causes premières et des premiers principes, n’a rien de florissant aujourd’hui. Elle n’a jamais réussi à se débarrasser de ce sérieux bâton mis dans ses roues au XVIIIe siècle, que Clément Rosset, dans l’Introduction la récente réédition des « Dialogues » de Hume, fait consister en ceci : « Des quatre hypothèses d’un dieu bon, malin, bon et malin, ni bon ni malin, c’est la dernière qui est la plus plausible ». Dans le texte que j’ai écrit pour l’exposition Silberman, je me suis borné à soutenir que le mécanisme analogique chez l’homme — eût-il à bout de course versé dans l’outrecuidance de se construire un dieu à sa ressemblance, créant ainsi un rapport qu’il n’a été que trop facile d’inverser —, que ce mécanisme lui est inhérent et lui offre en son for intérieur sa seule chance de s’orienter, voire de progresser.

Dans ce même court texte, je n’ai pas conscience de pouvoir infléchir la solution d’un problème qui se pose avec acuité à notre temps : celui de l’éducation sexuelle. Confondante, à coup sûr, a été et demeure, dans l’ensemble, l’impréparation de ceux d’un sexe comme de l’autre à leur rapprochement physique (si je parle de rapprochement physique, c’est par défiance envers le vocabulaire en cours qui plaque les mots « acte d’amour » sur ce qui trop souvent n’a rien à voir avec l’amour).

Affinités électives

« L’aimantation positive entre deux personnes, ou, comme on l’a dit autrefois, les " affinités électives ", est un sujet peu traité, ou bien outageusement simplifié et idéalisé. Question d’ondes, de vibrations, d’atomes ? Effluves imperceptibles, pollens réservés ? La surprise est toujours la même, tant on est habitué aux radiations négatives, voix désagréables, petits détails choquants, rafales de négativité. On me déplaît, je déplais, affaire courante sur laquelle on peut broder tant qu’on veut. Pas question d’origines ethniques ou sociales, pas non plus question d’opinions. L’aimantation est tout autre chose. Pas la foudre, plutôt l’eau. Montée, retrait, détours, nappes bassins, fontaines, cascades. Et soleil dans l’eau. J’ai connu ça, il y a longtemps, au beau pays de Loire : royaume immédiat, châteaux dans l’air, inondations, courant lisse, éclaircies, calme, soleil... »

Philippe Sollers, Les voyageurs du Temps, 2009, p. 38-39.

Toujours est-il que l’empirisme à peu près total qui règne dans ce domaine est générateur de mécomptes, de doutes, de fantasmes et d’angoisses, à l’abri desquels n’est même pas toujours l’amour dignifié. La psychanalyse aidant, la tentation a été d’y remédier par l’éducation sexuelle, mais les témoignages convergent pour établir, qu’où elle a été pratiquée, une grande décoloration et un très sensible retrait du goût de vivre se sont ensuivis. C’est que, sans doute par hâte d’en finir, on a arraché le voile et ainsi profané, faute des précautions requises, le lieu même où se tissent les rêves. Ici encore le mieux est de s’en remettre au principe ésotérique qui veut que tout ce qui est révélé soit, de quelque autre manière, revoilé. De ce revoilement me semble, que la poésie seule peut faire les frais.

Ç’est de ce point de vue qu’à l’éducation sexuelle sous l’aspect abrupt qu’elle revêt j’ai cru devoir opposer une  initiation  dont, bien sûr, les modalités restent déterminer. Elles ne sauraient se dégager que de la délibération en commun de sexualistes, médecins, psychologues, éducateurs... et poètes.

Tout en engageant — elle s’impose — la lutte contre l’ignorance, la confusion, qui dans ce domaine font le jeu de la plus abjecte hypocrisie, il faut veiller à ce que rien ne soit sapé de ce qui prend racine au plus profond dans le c ?ur de l’homme. Si l’attraction demande à être éclairée sur elle-même, la sélection demande à s’exercer plus que jamais en fonction des affinités électives [3]. C’est en ce sens que j’ai pu parler de quête au sens médiéval. Rien ne fera jamais que l’amour, dans sa conception la plus haute, ne demeure un mystère - le plus grand mystère de la vie - et qu’il cesse d’être célébré comme un mystère.

« La Terreur et la Vertu »

Si la gauche politique est actuellement si mal en point, je n’hésite pas à penser, pour ma part, qu’elle pâtit avant tout de la honteuse tolérance dont beaucoup ont fait preuve envers les pires forfaits du régime stalinien. Objectera-t-on que les temps ont changé ? Le récent procès du jeune poète Brodsky suffirait à montrer quel cas on continue à faire en URSS de la liberté de création. Le malaise, extrême, il faut bien le dire, tient essentiellement en ceci : par-delà les frontières auxquelles il a réussi à étendre son empire, c’est-à-dire hors des vastes régions qu’il contrôle et où il couvre la libre expression de son éteignoir, le parti dit communiste, de par ses modes de recrutement et son organisation parfaitement rodés, polarise sans effort le mécontentement de la classe opprimée et, sur un plan strictement limité, est le plus apte, sinon le seul, à pouvoir faire aboutir ses revendications. Ajouterai-je que ces jours fameux « qui ébranlèrent le monde » conservent grand pouvoir sur les promotions successives de jeunes qui ne regardent pas trop à la suite et, à cette flamme — comme, hélas aussi, à ce retour de flamme — se brûlent les ailes comme nous avons fait. Le problème de la gauche est de savoir si elle doit inclure ou non les actuels « communistes ». Je n’aurai pas la présomption de le résoudre.

Quoi qu’il en soit, j’estime qu’ici — dans ce pays, en particulier — la situation eût-elle considérablement empiré, la gauche serait appelée, à renaître de ses cendres. Je m’en assurais, assistant il y a quelques semaines aux deux très belles émissions télévisées qui passaient sous le titre « la Terreur et la Vertu » [4]. Je ne crois pas qu’un film comme « le Cuirassé Potemkine » [5] lui-même laisse ses spectateurs plus frémissants. J’évaluais le nombre de jeunes esprits qui allaient en garder l’empreinte et me persuadais que rien n’était perdu. Les noms de Robespierre et de Saint-Just, aussi bien que celui de Fourier, celui de Flora Tristan que ceux de Delescluze et de Rigault, même si pour l’instant une rumeur de troupeau les couvre, n’ont pas fini de résonner sous le pavé de Paris. »

André Breton, Le Nouvel Observateur n°4 du 10-12-64.

Vous trouverez les réponses manuscrites de Breton sur le site André Breton.

*

Lire aussi : Le coup de Breton.


[1On peut écouter une conférence de Jean-Claude Silberman sur Le surréalisme et l’inconscient sur ce site.

[2Guy Dumur était alors critique littéraire au Nouvel Observateur.

[3C’est moi qui souligne. A.G.

[4Émission de la série La caméra explore le temps. La Terreur et la Vertu comprit deux parties : Robespierre et Danton. Breton gardait un faible pour le premier.

[5Le célèbre film du cinéaste soviétique Eisenstein.

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2 Messages

  • A.G. | 31 mai 2013 - 21:30 1

    A l’occasion de la publication de la Correspondance inédite entre Michel Leiris et Jacques Baron (éditions Joseph K., 190 p., 16,50 euros), Philippe Sollers, dans Le Nouvel Observateur du 30 mai 2013, revient avec une nostalgie non dissimulée sur la Jeunesse du surréalisme, c’est-à-dire ses débuts, mais aussi son éternelle jeunesse...

    « Le 2 juillet 1925, un banquet est donné à Paris, à la Closerie des Lilas, en l’honneur du poète Saint-Pol-Roux. Une vieille écrivaine célèbre, Rachilde, clame, de façon patriotique, que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. De jeunes énervés « surréalistes » sont là, notamment un type de 24 ans qui explose, se met à la fenêtre, et crie : "A bas la France ! Vive Abd el-Krim !" Son nom ? Michel Leiris. Le lendemain, il écrit à son ami Jacques Baron, 20 ans, qui accomplit son service militaire en Algérie : " Je vous écris, le visage et les jambes tout endoloris des coups que j’ai reçus hier... Il paraît que j’ai mérité la mort pour avoir laissé échapper quelques cris du cœur, et la foule a voulu m’écharper. J’en suis heureusement quitte pour quelques ecchymoses et une forte courbature. " »

    La suite ici


  • D.B. | 18 avril 2009 - 18:55 2

    On signale la dernière livraison N° 37 (Janvier-Février-Mars 2009) de la revue Histoires Littéraires qui ce trimestre consacre un dossier au Surréalisme. Deux entretiens inédits de novembre 1981 avec Jacques Baron et Philippe Soupault.

    A toutes fins, rappelons que le directeur de cette revue « consacrée à la littérature française des XIXe et XXe siècles » n’est autre que Jean-Jacques Lefrère, l’auteur des biographies de référence d’ Isidore Ducasse et d’Arthur Rimbaud...