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André Breton à la radio

par Philippe Sollers et Jean Thibaudeau, Tel Quel n° 13, printemps 1963

D 21 mars 2009     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entre le 12 mars 1960 et le 10 mai 1963 Philippe Sollers adresse plusieurs lettres à André Breton. Chaque lettre se termine par un témoignage « de respect et d’admiration ». Parfois, si la réponse de Breton ne vient pas, l’impatience, voire le désarroi, du jeune Sollers est grande :

« Une fois de plus, cher Monsieur, — et sans grand espoir de réponse ! —, je m’enquerrai auprès de vous du questionnaire que notre petite revue s’était autorisée à vous adresser. Est-il totalement impossible d’en espérer le retour et l’écho ? C’est bien désolant.
Croyez-moi — en toute incertitude — respectueusement vôtre. »
(1er août 1961) [1].

En 1962, c’est la dédicace connue de la réédition des Manifestes du Surréalisme : « A Philippe Sollers, aimé des fées. André Breton. »

En février 1963 Tel Quel publie, dans la rubrique " Choix critique " de son numéro 13 [2], de longs extraits d’un texte écrit par Philippe Sollers et Jean Thibaudeau (ils ont alors, respectivement, 26 et 27 ans) pour une émission de la série Photogrammes. Titre : André Breton à la radio.

Il est intéressant de relire ce texte aujourd’hui : outre l’analyse qui est proposée de l’oeuvre de Breton — cet « homme d’oppositions » capable de « faire jouer tous les moyens de la pensée dans un mouvement dialectique » —, s’y marquent déjà les références aux auteurs dont, dans les années qui suivront, la revue Tel Quel, à la suite des surréalistes et sous l’impulsion de Sollers, approfondira la lecture (Sade, Lautréamont, Hegel, Engels, Freud, etc.).
Comment, par ailleurs, le lecteur du dernier roman de Sollers, Les Voyageurs du Temps, ne serait-il pas frappé de lire ces phrases : « Qui pourrait oublier la grande dérive de Nadja dans l’espace et le temps ? Qui pourrait oublier cette apparition inespérée de la liberté ? » ?

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Tel Quel n° 13 (printemps 1963)

On a l’habitude de considérer le surréalisme, et souvent pour en mésestimer les conséquences, à partir des effets secondaires qui, sans doute, ont modifié notre vie quotidienne. L’insolite, le merveilleux nous paraissent maintenant donnés. Nous ne sommes plus à nous étonner de rien. De même que n’importe qui, lisant les journaux, peut invoquer Kafka à propos de n’importe quoi, de même « surréalisme » est devenu un mot commode par où la réalité reste un adjectif. Nous croyons penser et voir de manière « surréaliste », mais c’est à André Breton qu’il faut demander en quoi l’authentique pensée de surréalisme s’oppose absolument aux lieux communs. L’entreprise de Breton, en effet, n’a pas cessé, malgré le chaos où nous vivons, de se poser passionnément comme totalitaire, n’acceptant jamais d’utiliser ses propres ressources a des fins exclusives de production.

Comment présenter André Breton en dehors d’un schéma chronologique déjà bien connu et longuement développé des exégètes ? L’importance historique d’une telle pensée n’est pas seulement comprise dans la suite de ses prise de position historiques. On peut soutenir que le but essentiel de Breton a été — reste —, comme il est dit dans le Deuxième Manifeste, la détermination du « point » qui résoudrait, par un dernier sursaut dialectique, les contradictions permanentes de l’esprit et du réel. Breton est en effet un homme d’ oppositions , ce qui explique, d’autre part, que dans son entreprise entrent en jeu des activités apparemment très différentes : la politique, l’art, la philosophie, la psychanalyse, etc. Il semble que sa pensée ait été dominée par ces deux mots d’ordre, l’un de Rimbaud : « changer la vie », l’autre de Lautréamont : « la poésie doit avoir pour but la vie pratique » ; sans oublier la position proprement marxiste — changement du monde — qui était, aux yeux de Breton, une conséquence immédiate et nécessaire de ces deux principales injonctions.
C’est ce côté d’ enquête  menée simultanément dans tous les domaines qui nous semble la marque propre du génie de Breton. Cette enquête, nous vivons encore grâce à son ampleur, c’est elle qui peut nous indiquer le moyen de continuer à fonder notre recherche.
Certes, il paraît y avoir loin du jeune homme doué pour la poésie et qui, visiteur de Paul Valéry, aimait lui montrer ses premiers sonnets mélodieux, au révolutionnaire sombre et théoricien, au poète merveilleux et violent que Breton est devenu. Il a écrit : « Sans doute y a-t-il trop de nord en moi pour que je sois vraiment l’homme de la pleine adhésion. ». Si Breton a littéralement semé sur sa route des individualités brillantes et certes de premier plan, c’est sans doute qu’il a toujours remis ce nord à plus loin qu’eux et que lui ; à plus loin que tout système définitif. D’autres ont pu se cramponner fiévreusement à des expériences déréglées. Lui a toujours voulu, sans transiger avec l’actualité immédiate, indiquer un chemin où la connaissance ne cessât de se de se parer de la profusion de l’imaginaire ; où l’imaginaire fut soumis à la critique de la connaissance en cours. Sans cesse, lorsqu’on parle de Breton, il faut revenir à cette ambition de faire jouer  tous  les moyens de la pensée dans un mouvement dialectique dont Hegel, pour lui, reste le grand modèle. On peut envisager ainsi l’obstination à laquelle Breton s’est toujours tenu de procéder à une  mise en commun  de la pensée. Il fallait que l’homme plongeât dans sa communauté de pensée au moyen du langage (écriture automatique, psychanalyse : n’oublions pas que Freud a été introduit en France surtout grâce au surréalisme), mais que d’autre part il s’associât à d’autres hommes pour outrepasser ses propres limites et ainsi se livrer à une entreprise pratique de communication.

Toujours Breton revient sur un point capital : la définition du  moi  est la tare de la pensée occidentale, c’est elle qui est à la source de toutes les mesquineries, comme aussi, paradoxalement, de tous les débordements sans issue. Breton veut atteindre, par une mise en question de la subjectivité la moins observée, l’objectivité qui reste sa grande préoccupation (le  soi  opposé au  moi ), il veut surmonter avant tout l’opposition sujet-objet, perception-représentation, mais la surmonter d’une manière qui fasse jouer concrètement les tensions les plus diverses. Le « hasard objectif », les rêves, l’écriture automatique, les sommeils médiumniques, les jeux et, plus tard, la cabale phonétique seraient les explosifs utilisés par l’esprit nouveau. (...)

45 ans plus tard, Sollers, aimé des fées, écrit :

« Breton a 28 ans en 1924 (année du Manifeste). Il écrit dans une lettre :
« Il me faut à tout prix retrouver l’usage de l’accidentel, pouvoir noter sur mon propre calendrier, de temps à autre, quelque chose d’équivalent à ce fait "historique" qu’on peut lire chaque jour, en détachant la page sur le calendrier de tout le monde. Tant de poésie s’attache à ce que je n’ai pas encore fait. »
Cinq ans plus tôt (mais c’était hier), il est allé recopier Poésies d’Isidore Ducasse (comte de Lautréamont) à la Bibliothèque nationale, et les a publiées, en août 1919, aux éditions Au Sans Pareil. Personne n’en avait jamais entendu parler.
Un de mes papillons surréalistes préféré est :
« Vous qui ne voyez pas, pensez à ceux qui voient. »
Viva est une fée, elle voit. »

Les Voyageurs du Temps, 2009, p. 80.

L’apport de Breton se situe surtout dans la définition théorique des expériences, ainsi que dans les ?uvres où poésie et critique alternent régulièrement. Un curieux mouvement de dépassement ne cesse de le pousser en avant. Tout se passe en somme comme si, cherchant la voie d’accès la moins illusoire « au point suprême » qui reste pour lui le pôle essentiel, Breton avait été amené à brûler les unes après les autres des étapes où d’autres se sont figés. Comme Rimbaud, il a attaqué au départ « à droite, à gauche ». Faisant appel aux libérateurs, aux destructeurs même que sont à des niveaux divers Sade, Lautréamont, Jarry, Apollinaire, Vaché ; faisant appel d’autre part aux organisateurs que sont Novalis, Hegel, Engels, Freud. Libérant le langage et l’esprit de leurs chaînes logiques ; relançant le langage et l’esprit vers leurs fonctions supérieures de dévoilement. Nous avons là le schéma, simplifié bien sûr, mais non sans justesse, du mouvement de la pensée de Breton. La révolte y sert de prémisse nécessaire à la communion. Le  non  assure au  oui  toutes ses chances de généralité et de justesse. L’expérience publique se retourne dans le goût de l’occultation (et par exemple de l’alchimie). Ce n’est pas une des moindres fascinations d’une telle oeuvre qu’elle semble en accord avec une structure fondamentale de l’esprit. Cette structure n’est jamais si accomplie que dans la poésie dont Breton s’est fait le révélateur central. On peut dire qu’un de ses plus grands motifs de gloire est d’avoir rendu irrémédiables les aventures de cette poésie qui, avec Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, s’est identifiée de plus en plus à une recherche de la vérité.
« La poésie doit mener quelque part... » Mais elle doit y mener, si l’on peut dire, par tous les chemins à la fois. D’abord par le  merveilleux  qui est, pourrait-on dire, la preuve sensible de cet en-marche. La peinture surréaliste qui a trouvé en Breton son regard idéal, matérialisera les signaux épars dans le rêve, le désir inconscient, l’amour, la surprise éveillée. Elle est par excellence le domaine renouvelable des apparitions concrètes et symboliques de la poésie. Il suffit de se reporter aux livres de Breton (Nadja, Les Vases communicants, l’Amour fou) pour saisir ce processus d’unification entre réflexion, quotidienneté, passage de la folie, aventures, éléments plastiques. Ce sont des livres, en vérité, qui ne ressemblent à aucun autre. Les remarques philosophiques font place à l’éclairage du paysage le plus imprévu ; des photographies de lieux privilégiés précèdent les reproductions d’oeuvres singulièrement inquiétantes d’Ernst, de Chirico, de Dali. L’automatisme le plus chargé le dispute à la rhétorique la plus ferme. Ces livres n’ont rien à perdre, ils ne perdent rien. On pourrait dire d’eux ce que Breton lui-même écrivait du Moine de Lewis, qu’ils « n’exaltent, du commencement à la fin, et le plus purement du monde, que ce qui de l’esprit aspire à quitter le sol ».

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André Breton
Nadja, édition entièrement revue par l’auteur (1964)

Qui pourrait oublier la grande dérive de Nadja dans l’espace et le temps ? Qui pourrait oublier cette apparition inespérée de la liberté ?
Pour la première fois peut-être depuis les contes de fées, mais repris sur le plan de la gravité intelligente, nous sentons que le véridique nous est conté. (...)

Voilà pourquoi l’oeuvre de Breton reste entièrement actuelle. Elle n’a pas été mêlée aux triomphes vulgaires qui s’épuisent d’eux-mêmes dans le temps. Elle est naturellement amie de ceux qui ont poussé le plus loin possible dans la voie de la pureté et de la rigueur. Breton est l’homme de la fidélité, son attitude envers Trotzky le montre. Mais sans cesse sa parole rappelle l’esprit à son ambition, à son intention. C’est une ?uvre qui prend tout son sens par rapport à la contestation absolue du langage que fut le surréalisme, contestation qui, poursuivie sur le plan de la pensée, a préservé Breton de toute exploitation verbale, l’a maintenu dans un courant principal : « Si ma propre ligne, fort sinueuse, j’en conviens, du moins la mienne, passe par Héraclite, Abélard, Eckhart, Retz, Rousseau, Swift, Sade, Lewis, Arnim, Lautréamont, Engels, Jarry et quelques autres... je m’en suis fait un système de coordonnées à mon usage, système qui résiste à mon expérience personnelle, et, donc, me paraît inclure quelques-unes des chances de demain. »
Aujourd’hui, Breton insiste surtout sur l’aspect secret du surréalisme. Mais s’il a rejoint, par des moyens imprévisibles, le savoir qui n’a pas cessé de fonder, dans le meilleur des cas, l’esprit des poètes, s’il a rejoint cette région où le silence débute, son action tout entière prouve qu’il ne saurait s’agir d’une démission ni d’une facilité. C’est en passant par toutes les phases du concret, et d’autant plus qu’elle n’en néglige aucune, que la pensée a le plus de chances d’arriver à cette position de « décryptement » que Breton veut lui assigner. De là, conciliatrice des contraires, nous pouvons dire qu’elle devient elle-même le point dont elle était la recherche passionnée. Nous sommes loin ici du surréalisme entre guillemets. C’est à la fondation d’une minorité liée par une telle pensée que Breton a donné sa vie : « Considérant le processus historique où il est bien entendu que la vérité ne se montre que pour rire sous cape, jamais saisie, je me prononce du moins pour cette minorité sans cesse renouvelable et agissant comme levier : ma plus grande ambition serait d’en laisser le sens théorique indéfiniment transmissible après moi. »

Ces pages constituent le texte d’une émission, dans la série Photogrammes consacrée au Surréalisme (France -III) présentée par Philippe Sollers et Jean Thibaudeau.

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En octobre 1963 la revue Tel Quel, dans son numéro 14, publie la réponse de 40 écrivains ou critiques à une enquête (les questions étaient : Pourquoi êtes-vous critique et quels sont vos critères ? et : Qu’avez-vous appris de la critique et qu’en attendez-vous ?). Breton, sollicité, ne semble pas avoir répondu (son nom ne figure pas parmi les réponses).

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[1voir l’article de VK : Lettres de Philippe Sollers à André Breton.

[2Le sommaire du numéro 13 de Tel Quel.

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