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Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ?

D 9 juillet 2007     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ? Comment le lire ?
Et que signifie « lire » au juste quand il s’agit de Rimbaud ?
De tous les écrivains français, Philippe Sollers est l’un des rares qui posent la question sans répit.
Elle traverse toute son oeuvre : romans, écrits critiques et conférences.

Le point ci-dessous avec :

un entretien du 20 octobre 2004
deux textes publiés en 2000 et 2004 :
Génie de Rimbaud revient sur les Illuminations (suivi du manuscrit de Vies)
Salut de Rimbaud sur Une saison en enfer.
le Rimbaud en son temps de Marcelin Pleynet, publié en 2005 et dédié à Philippe Sollers, objet de malentendus. Nous y avons joint deux articles — l’un de Patrick Kéchichian et l’autre de Jean Ristat.

Mais, d’abord, en ouverture, ce petit montage :

« Pourquoi des poètes en temps de détresse ? »


(durée : 1’28" — Archives A.G.)
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1. L’entretien.

Avant de commencer cet entretien, si vous deviez donner un conseil à quelqu’un désirant découvrir Rimbaud, quel serait-il ?

Philippe Sollers. « Quelqu’un »... Si c’est quelqu’un qui doit s’intéresser à Rimbaud, il le fera par hasard, très tôt, en lisant... Si ce « quelqu’un » sait lire - ce qui est peut-être toute la question -, et est sensible aux couleurs, à la nature, alors ce sera la choc... En répondant ainsi, je vous parle de moi en fait. Le choc sur le texte même, Voyelles : «  A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,/ Je dirai quelque jour vos naissances latentes/ A, noir corset velu des mouches éclatantes... ». Le choc sur le langage. Il vit d’une vie étrange, qu’évidemment la société n’écoute pas, ne considère pas. Ce « quelqu’un », que j’imagine avoir quatorze-quinze ans, soit oubliera, soit se résignera à entrer dans le carcan de la communication et du salariat dépressif. Ou bien il entretiendra le choc. Ce qui fera de lui, peut-être, à condition qu’il lise beaucoup d’autres choses, un amateur de ce que l’on appelle la littérature, et principalement la poésie. Comme tous les grands poètes, Rimbaud élit ses lecteurs. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus... En tout cas, cela s’est passé ainsi pour moi. Baudelaire et Rimbaud. Un peu plus tard Lautréamont. Et puis, encore plus tard, toute la bibliothèque.

Je recommanderais tout de même à ce « quelqu’un », pour son goût personnel qui va l’entraîner assez loin, d’assez bonnes études classiques, en particulier en latin. On oublie l’énorme capacité de lecture de Rimbaud, dès le plus jeune âge, sa facilité déconcertante de lecture et de passage d’une langue à une autre, même après son « retrait » - la poursuite de la même chose sous d’autres formes : l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’arabe même, qu’il veut apprendre lorsqu’il est là-bas. C’est un doué des langues qui commence alors à entendre le français d’une autre manière. Vous voyez, lorsque l’on est parti sur Rimbaud, on peut aller assez rapidement vers des repères qui se soustraient à la légende étroite - « spectaculaire », pour le coup.

Vous aviez relevé, en 2000, le refus d’un manuscrit d’Illuminations envoyé de façon anonyme et refusé par les plus grands éditeurs [voir plus bas Génie de Rimbaud]. On ne sait donc pas ou plus lire Rimbaud ?

Philippe Sollers. Illuminations a été envoyé aux plus grands poètes de l’époque. Que ça leur ait échappé et aux générations suivantes, vu le nombre d’impressions et de réimpressions constitue déjà un symptôme sur le « cas Rimbaud ». Verlaine, c’est très étrange, n’a lu ni Une saison en enfer ni Illuminations. Mallarmé est intégré à ce milieu littéraire, que Rimbaud fuit - il ne veut pas être « intégré » -, et veut le considérer comme une comète qui est passée. Ensuite, en dehors des auteurs de travaux érudits et universitaires, qui a « lu » Arthur Rimbaud ? Qui a « lu » Une saison en enfer ?...

Sur Rimbaud, vous avez deux versions : soit la version surréaliste, qui consiste à vomir ce qu’a pu en dire Isabelle (la benjamine de la fratrie très liée à Arthur Rimbaud - NDLR), soit celle de la « conversion » version Claudel (auteur de la préface de l’édition des « OEuvres » de Rimbaud, en 1912 au Mercure de France - NDLR)... Il faut scruter cela de plus près. Le symptôme de l’érosion de la capacité de lecture m’a amené à insister sur l’extraordinaire aventure de Rimbaud. Tout le monde connaît son visage et croît connaître son histoire avec Verlaine ou au Harar. Mais son histoire en Europe reste méconnue et son équipée à Java, mystérieuse. Sur Stuttgart on ne sait rien. Il faut voir Rimbaud déambuler dans les rues de Milan... « L’Europe de Rimbaud »...

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Rimbaud à Harar, 1883

Il y a le cliché « l’homme aux semelles de vent » [1]. Mais, comme Genet, imaginez-vous l’idée de la marche. Le parallèle avec Nietzsche - « j’ai besoin de sept à huit heures de marche par jour » - est tout aussi saisissant. Ce sont des gens qui pensent que l’on ne pense pas si on ne marche pas. Tout le monde se jette sur le corps de Rimbaud, - il en a eu marre - mais regardez les photographies du Harar, par exemple : c’est un corps d’athlète, une extraordinaire capacité physique, tout sauf un « rond de cuir ». Il est un des derniers grands témoins de la marche en Europe.

Cette question de la lecture de Rimbaud m’a obligé d’y revenir sans arrêt, par tous les bouts à la fois : le texte lui-même et la biographie. Chaque fois que nous nous voyons, avec Marcelin Pleynet — qui prépare un livre important sur Rimbaud [2] —, il ne se passe pas un moment sans que nous parlions de points du texte qui demeurent opaques ou de la situation historique dans laquelle il écrit.

J’y reviens par exemple dans Studio (Éditions Gallimard, 1997 - NDLR). J’avais décidé de m’intéresser au journal de sa soeur Vitalie (soeur cadette d’Arthur Rimbaud, née en 1858 - NDLR). Ce texte constitue un témoignage exceptionnel sur la vie de Rimbaud à Londres, en 1874, après l’écriture d’Une saison en enfer. Ses rapports avec Arthur sont masqués par ceux d’Isabelle. À cette époque donc, Rimbaud est déjà déserteur. Après l’affaire de Bruxelles, il est clair qu’il ne pourra pas trouver un emploi en France. Comme il n’est pas un bourgeois, cela va le conduire à exercer des métiers assez bizarres. Rimbaud est un pragmatique, c’est là où la légende romantique trouve sa butée. Imaginez un instant qu’on lui eût trouvé un emploi, secrétaire d’ambassade à Venise comme Rousseau, par exemple, il aurait accepté tout de suite. Que fait-il au Harar ? Amasser de l’argent et rêver d’un fils ingénieur... Je voudrais souligner aussi l’absence d’études sur son père - dont certaines chronologies ne mentionnent même pas la mort. Cela attire l’attention sur le culte matriarcal des poètes français et au-delà. Dans Studio j’évoquais également la mère de Hölderlin. Le sujet mériterait une histoire à part entière.

Il faut être sensible à cette situation historique étrange, surtout dans l’histoire du pays, le « coinçage dix-neuviémiste » qui s’opère là. C’est le « dix-neuvième siècle à travers les âges » pour reprendre le titre du livre de Philippe Muray, un très bon titre, avec une résonance politique... Il faut donc reprendre tout cela et voir ce que cela donne de nos jours.

Qu’est-ce qui constitue, selon vous, la modernité de Rimbaud aujourd’hui ?

Philippe Sollers. Je ne sais plus combien j’ai d’éditions d’Illuminations — pour disposer de typographies différentes. À chacune, j’ai l’impression de les lire pour la première fois, ce qui ne m’arrive pas souvent, estimant être un lecteur attentif. À ce point, il n’existe pas d’équivalent. Il s’opère une mutation de la langue parfaitement ouverte à des expériences nouvelles. Même Une saison en enfer : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul. » C’est l’écrivain métaphysique. Certains veulent lire Rimbaud sans prendre en compte les Écritures, comme Breton, c’est imbécile, « Rimbaud m’a trompé »... Pour reprendre ma première réponse, je conseillerais à ce « quelqu’un » de se renseigner sur la religion dont Rimbaud est issu, pour savoir de quoi on parle, sans vouloir le christianiser mais pour pouvoir le lire de tous les côtés à la fois et montrer que ça fait délirer tout le monde dans un sens ou dans l’autre, qu’il faut apprécier... Ça impressionne. Alors, on s’efforce de recouvrir ça, légendairement, sexuellement...

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Rimbaud à Harar, 1883

Le dossier « Rimbaud » est ancien et il ne fait que commencer à s’ouvrir. Il faut attendre 1912 et c’est Claudel qui s’en occupe. Il lit et ça le renverse. Claudel le compare à Pascal, ce qui a sa vérité comme trace brûlante et le français ramassé à un point très rarement atteint. Il est une oreille très sûre, qu’il a beaucoup boursouflée par la suite. Les surréalistes sont passés par Lautréamont sans comprendre ce qui s’est passé avec Poésies (1871-1872). c’est une expérience de liberté supérieure à chaque fois. N’oubliez pas non plus qu’il n’est pas devenu fou, loin de là et tout au contraire. Une des phrases les plus énigmatiques d’Une saison... et qui mériterait d’être creusée est : « Je tiens le système. » Il l’écrit à-propos de la folie, précisément. « Se libérer de la poésie » par l’expérience elle-même... Encore une fois : qui l’a lu ?

Dans L’Étoile des amants (2002), j’ai réalisé plusieurs expériences afin de montrer qu’en condensant des textes très anciens, sanscrits ou chinois, et d’autres récents, modernes, sans montrer les noms de leurs auteurs, vous avez l’impression que le même homme a écrit l’ensemble. Ce ne sont pas des citations, je les appelle des « preuves ». Cette dimension qui, à mon grand regret, n’a convaincu personne, est pourtant du plus grand intérêt. La forme romanesque qui permet de mettre en scène cela est possible si l’on prête attentions à ces fulgurances, à ces ouvertures... C’est très beau et c’est de la pensée, voir la Lettre du voyant : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. »

La poésie pense et beaucoup plus qu’on ne le croît, et les philosophes en général, hormis ce nom maudit de Heidegger et ce qu’il a écrit sur Nietzsche et Hölderlin... J’ai prononcé un jour une conférence sur « Rimbaud et Nietzsche » [3]. Je pense avoir été strict. S’agissant de la même expérience de rapprochement de « preuves », on ne peut reconnaître lequel des deux a dit quoi. 1873 pour l’un, 1882 pour le second : il s’est passé quelque chose chez les deux, de l’ordre de la mutation. On sent bien que dans cette expérience-là, il s’agit de quelque chose qui dépasse, et de loin, les catégories artificielles dans lesquelles on a essayé d’enfermer le concept dit « homme ». Cela demande de la persévérance...

On vit avec des textes pas du tout sacrés mais qui, à chaque fois, ouvrent un horizon de liberté illimitée. La chose me semble nécessaire dans la résignation en cours et la dévastation générale, qu’elle soit de droite ou de gauche...

Qui dit poésie dit rythme et, chez Rimbaud, rythme ne dit-il pas musique ? Le mot vient souvent sous sa plume tout au long de ses textes. Ainsi dans Illuminations : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour »...

Philippe Sollers. Essayez d’apprendre Rimbaud par coeur, ce n’est pas si simple : « J’ai embrassé l’aube d’été » et la suite. Tout cela est d’une extraordinaire perfection musicale : Si vous vous reportez au splendide Génie qui clôt Illuminations : « Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense. » Cette poésie est une grande propositon rythmée qui donne à penser de manière nouvelle. Il y a une nouvelle raison, il y a un nouvel amour : la question est essentiellement musicale et cela m’intéresse prodigieusement. Pourquoi ? Parce que les Français ont un rapport misérable avec la musique. Vous me direz que la planète tout entière ne s’écoute plus, tant elle bavarde. « Le français est la langue du diable », dit Mozart, alors que s’opère un tournant musical, une tempête admirable au XVIIe siècle qui retombe et est punie au XIXe. Les surréalistes n’étaient pas doués pour la musique. Les Français se débrouillent mieux avec la peinture. « J’ai connu dans le Nord toutes les femmes des peintres »...

Entretien réalisé par Michel Guilloux (l’Humanité du 20 octobre 2004)

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2. Génie de Rimbaud

Sur les Illuminations.

Il y a de cela quelques années, un groupe de jeunes gens, animé d’une volonté de démonstration radicale et humoristique, envoya, sous un nom banal, aux principales maisons d’édition françaises, le manuscrit des Illuminations tapé sur ordinateur. Un jeune poète inconnu proposait ainsi ses proses poétiques à la publication. Le résultat, prévisible au moins pour un des parieurs, ne se fit pas attendre : refus général, justifié par la formule standard. Curieusement, cette expérience ne fit rire personne. Il fut même parfois recommandé d’en oublier la portée.

Tout le monde pourtant connaît Rimbaud, ou du moins sa photographie. Chacun ou chacune peut, en principe, évoquer l’enfant prodige, le voyou, le voyant, le voyageur, l’ange déchu, l’amant de Verlaine, le trafiquant d’armes et peut-être d’esclaves, l’exilé du Harar, le martyr prématuré, le frère de sa soeur, le saint ou plutôt le révolutionnaire. C’est le Dormeur du val, c’est le Bateau ivre. Arthur Rimbaud ? Mais bien sûr, vous voulez rire. Le spectre qui a converti Claudel, l’éclaireur, au contraire, qui a mis les surréalistes sur la voie. Le « passant considérable », comme l’a dit Mallarmé, l’homme « qui s’est opéré vivant de la poésie » [4]. Le génie adolescent qui soudain s’est tu, et dont on interroge sans fin le silence. Le silence de Rimbaud et sa mort atroce, voilà qui nous touche. Quant à ce qu’il a composé, c’est un peu flou, excusez-moi. Une saison en enfer, oui, sans doute... Les Illuminations ? Je ne me souviens pas très bien. Des visions colorées, je crois, droguées, exotiques... Ecrites avant ou après sa renonciation à la poésie et le coup de revolver de Verlaine contre lui à Londres ? Publiées par qui, quand, comment ? Vous dites que c’est un best-seller ? Etrange.

Les choses sont pourtant assez simples : Rimbaud est parti et s’est tu, parce qu’il n’avait rien à dire aux hommes de la fin du siècle dernier qui sont, dans un autre décor, les mêmes que ceux de la fin du XXe siècle. Rien à dire au « milieu littéraire », bien entendu, mais rien à dire non plus à la Troisième République et à son clergé qui se perpétue jusqu’à nous. Il a traîné d’abord un peu partout en Europe, et puis l’Afrique, on connaît le film, l’argent durement gagné, les lettres où il se plaint surtout de l’ennui (un ennui implacable est son refrain essentiel quand il s’adresse à ses proches). La poésie, il n’en parle jamais, d’ailleurs c’était tout autre chose que ce que vous entendez encore par ce mot, rien à voir avec la littérature ni avec les « poèmes ». Mais quoi alors ? Ah, une autre façon d’être, tout simplement, une autre perception immédiate du temps, du corps, de l’espace, une nouvelle raison, un nouvel amour. Rapprocher les mots raison et amour est déjà un acte en contradiction complète avec presque toute la bibliothèque. « L’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue » (« Génie »). Et dans « Vies » : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. [5] » Et dans « Conte » : « Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour. » Et dans « Being Beauteous » : « Nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux. » Et dans « Veillées » : « Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences. » Et dans « Mouvement », où sont évoqués « les conquérants du monde cherchant la fortune chimique personnelle », ces vivants d’un lointain avenir « chassés dans l’extase harmonique et l’héroïsme de la découverte » : « Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche/Et chante et se poste. »

Il y a eu un déluge. Une nouvelle ère est en cours, qui rompt les amarres avec l’ancienne vision terrienne limitée et son projet platement social. La Commune de Paris a été écrasée, la grande industrie commence, la Technique va s’emparer du globe, mais une révolution inaperçue a eu lieu, et Rimbaud est là pour la dire dans sa liberté inouïe. Tout est transformé, la nature jaillit de partout, le temps se joue musicalement à chaque instant, des richesses inconnues débordent, mais personne ne s’en rend compte. Il faut remarquer que, dans les Illuminations, Rimbaud intitule certains fragments au pluriel : « Vies » ou « Villes ». On a plusieurs vies, on explore des villes aux architectures bouleversées, on est en état de veille continue dans un autre monde qui est cependant ici, tout de suite. C’est ce qu’un penseur, le plus profond du XXe siècle, appellera un « espace libre pour le jeu du temps ». Rimbaud multiplie les notations et les verbes : sourdre, rouler, monter, relever, descendre, éclater, éclairer. Il marche, et les fleurs se nomment, les paysages se fondent, une magie orphique recompose en lui et devant lui une « planète emportée ». On pense à la fois à La Divine Comédie et à La Flûte enchantée. Regardez : « La fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés. » Ou bien : « Dans la grande maison de vitres encore ruisselantes, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images. » Ou bien : « Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. » Ou bien : « Je me souviens des heures d’argent et de soleil vers les fleuves. » Ou encore : « Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !  »

Est-on à Paris, à Londres, à Stockholm ? En Italie, en Amérique, en Asie ? Quelque part dans un bois de la campagne française ? En Occident ? En Orient ? Dans les coulisses du haschisch ? Voici « des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis [qui] entourent la rose d’eau ». Nous avons à notre disposition l’or, la soie, la gaze, le velours, le cristal, le bronze, l’argent, l’agate, l’acajou, les émeraudes. Les fleurs sont des pierres précieuses, et réciproquement. L’enfance est retrouvée à volonté, des femmes envahissent les terrasses, « dames, enfantes, géantes, jeunes mères, noires, grandes soeurs, sultanes, princesses, petites étrangères et personnes doucement malheureuses ». Tout se passe comme si Rimbaud voulait nous décrire une apothéose de la valeur d’usage avant qu’elle soit définitivement niée par la valeur d’échange généralisée. Il s’agit de « corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance » - inexploitables, donc. Il nous parle d’une « satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs », d’une « immense opulence inquestionable », de « trouvailles et de termes non soupçonnés, possession immédiate. » Il a mis la main sur un trésor, et il ironise dans « Solde » sur le fait qu’il pourrait même vendre « ce qu’on ne vendra jamais ». Or là est précisément le scandale : l’humanité s’est engagée sur une autre voie, celle de la machination et du calcul ( « Nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va »). Quoi, vous nous proposez une dépense et une gratuité sans limites ? Disparaissez, Rimbaud, vous êtes trop. Trop beau, trop désirable, trop doué, trop riche. Vous gagnerez votre pain à la sueur de votre front. Vous vous ennuierez à mourir en menant une existence de chien. On vous coupera la jambe et on vous enterrera à Charleville dont vous avez eu tort de vous moquer autrefois. Pire, peut-être : vous passerez pour un « poète maudit », et des légions d’adolescents se prendront pour vous en balbutiant des hallucinations sans suite. Nous ne voulons ni de votre raison, ni de votre amour. La raison est économe, et pas fastueuse. L’amour doit être collectivement encadré. Vous êtes « pressé de trouver le lieu et la formule » ? Vous pensez que « la musique savante manque à notre désir » ? Mais la formule a été trouvée, monsieur, elle est chiffrable, et la musique n’a pas à être « savante », pas plus que le désir. Que signifie ce programme : « l’élégance, la science, la violence » ? Et ça : « dégagement rêvé, le brisement de la grâce avivée de violence nouvelle » ? Laissez-nous donc faire nos comptes, et allez vous faire pendre ailleurs. Ou alors, soyez poète comme tout le monde. Non ? Vous êtes sérieux ? Vous mettez votre silence dans la balance ? D’accord, on vous commémorera, mais on ne vous lira pas.

Les Illuminations n’ont pas de prix, elles ont tout le temps devant elles. « Dans une magnifique demeure cernée par l’Orient entier, j’ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite. J’ai brassé mon sang. Mon devoir m’est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions. » Mais quand même cet avertissement : « Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ? »

Ph. Sollers, Le Monde du 11 août 2000, Eloge de l’infini, 2001.

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Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos.
Qu’est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ?
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3. Salut de Rimbaud

Sur Une saison en enfer

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Edition originale (aux frais de l’auteur)
Bruxelles, Alliance Typographique (M.-J. Poot et Compagnie), 1873.

Le petit volume, le seul publié par l’auteur de son vivant sans aucun effet (il a fallu quarante ans pour le découvrir), est un explosif à long terme. Il a la même portée fulgurante en français que les Pensées de Pascal et les Poésies de Lautréamont. On ne le lit pas vraiment, on l’éprouve, on le subit, on l’apprend par coeur. « L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres - tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence. »

Haute métaphysique vécue, auto-exorcisme en plein déferlement d’un nihilisme désormais global, Une Saison est-il un livre religieux ? Bien sûr, mais très au-delà de ce que nous entendons par ce terme. Récit non pas d’une conversion, mais d’une mutation, d’une transmutation. Expérience unique ( « alchimie du verbe » ), risquée, au coeur de la perte de soi, dissociation et délire.

En principe, on ne revient pas de cette aventure brûlante que Rimbaud n’hésite pas à appeler « damnation ». Ce nouveau voyageur ne visite pas l’enfer comme Dante : il le vit de l’intérieur, il y est plongé, il en sort, il va encore écrire ses extraordinaires Illuminations (là encore, commentaires dans tous les sens depuis un siècle), puis se taire et disparaître dans sa légende (beaucoup de bavardages là-dessus).

Les poètes sont jaloux et furieux : il a raflé la mise en s’en désintéressant, avec la plus inadmissible des désinvoltures. Les religieux sont pétrifiés : c’est trop dur pour eux (malgré Claudel). Les surréalistes en sont possédés, mais n’aiment pas son désengagement radical. Les bourgeois, qui ont lu que l’auteur s’était « séché à l’air du crime », trouvent que ce garçon doué est au fond un terroriste ou un saltimbanque infréquentable. Les homosexuels le trouvent peu mariable. Les satanistes s’excitent misérablement à côté. Finalement, tout le monde se fout de ce qu’il a écrit. Restent les clichés commémoratifs amnésiques, Rimbaud par-ci, Rimbaud par-là, répétés jusqu’à la nausée. Comme quoi le Diable, grand noyeur de poisson, fonctionne.

Rimbaud, en 1873, va avoir 19 ans. Il précise la date de sa rédaction : avril-août. Il a déjà écrit d’admirables poèmes, dont il fait une petite anthologie rectifiée dans Une saison. Il a vécu tous les désordres et toutes les hallucinations possibles, il revient de Londres et de Bruxelles où Verlaine, égaré, lui a tiré dessus. Verlaine visait-il réellement un jeune homme très beau nommé Rimbaud ? Mais non, avec une grande intuition, il faisait feu sur Une Saison en enfer en train de s’écrire.

Les poètes de son temps n’ont pas pu ni voulu lire la prose de Rimbaud. Ni Verlaine ni Mallarmé n’en ont été capables. Quant à Claudel, qui a avoué avoir reçu là une « influence séminale », il ne lui a pas fallu moins qu’une conversion (comme Verlaine, d’ailleurs) pour se tirer d’affaire. Si Rimbaud n’est pas devenu un bon catholique (version de sa soeur Isabelle), dites-nous au moins qu’il a été un fervent révolutionnaire. Mais non, même pas, il n’aspirait au Harar qu’à devenir un bourgeois normal, il amassait péniblement de l’argent dans ce but.

Scandale religieux, scandale social : ni dévot, ni progressiste. Mais quoi alors ? La « vierge folle » (Verlaine si l’on veut) se plaint ainsi de son « époux infernal » dans Une saison : « C’est un Démon, vous savez, ce n’est pas un homme. » Ecoutons-la bien : «  Je reconnaissais — sans craindre pour lui — qu’il pouvait être un sérieux danger dans la société. — Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu’en chercher, me répliquais-je. »

On voit qu’André Breton, en répétant que Rimbaud avait eu pour mot d’ordre de « changer la vie » (expression qui équilibre à ses yeux le « transformer le monde » de Marx) parle, en réalité, comme la vierge folle. Rimbaud n’a rien prescrit, sauf « la liberté libre ». « Je veux la liberté dans le salut » est le contraire de l’agenouillement comme du slogan politique. Un jeune Français vient tout simplement de s’apercevoir qu’il vit au milieu d’un peuple « inspiré par la fièvre et le cancer », sur « un continent où la folie rôde ». Ce n’est certes pas la suite des événements historiques qui va lui donner tort. « Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi je suis intact, et ça m’est égal. »

D’où viennent la destruction, l’autodestruction, la folie ? De la haine de la beauté. La beauté attire le mal, le désir de déformer, de souiller. Peut-on s’évader de cette rengaine humaine, trop humaine ? Sans doute, et l’alchimie du verbe (couleur des voyelles, forme et mouvement des consonnes) devrait en principe créer « un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens ».

Rimbaud le dit : « Je devins un opéra fabuleux. » Dans sa Saison, il sauve l’essentiel de ses incomparables trouvailles (« Elle est retrouvée ! Quoi ? l’éternité »), tout en décrivant les menaces que l’expérience fait peser sur sa santé. « Aucun des sophismes de la folie — la folie qu’on enferme —, n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système. » Il sait qu’il a découvert une autre raison que la raison antérieure, une raison musicale, une nouvelle forme d’amour.

D’où cette conclusion abrupte : « Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » Cette « heure nouvelle » de raison va être « très sévère ». Elle va récuser « les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes ». Le « combat spirituel », aussi brutal que la bataille d’hommes, demande qu’on soit « absolument moderne ». Il ne s’agit plus de littérature ou de poésie, mais d’action directe (« rire des vieilles amours mensongères, frapper de honte ces couples menteurs — j’ai vu l’enfer des femmes là-bas » ). Dans quel but singulier ? « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » C’est tout. Rimbaud, comme chacun ou chacune, était possédé. Il ne l’est plus. C’est lui-même, avant d’inscrire la date de son récit, qui souligne la dernière phrase.

Philippe Sollers, Le Monde du 16.07.04.

La parole de Rimbaud (intégrale)

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Rimbaud en son temps

Présentation

« Rimbaud 1854-1891.
En cette seconde moitié du XIXe siècle, la France pervertie ne tolère ni ses artistes (Manet, Cézanne) ni ses écrivains (Baudelaire, Rimbaud). Le premier et le plus grand d’entre eux, Rimbaud, manifeste ce qu’il en est de la traversée en guerre de la société française, et c’est avec Une Saison en enfer qu’il en dévoile la détresse ("Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer") ; comme avec les Illuminations, il dévoile les "musiques savantes", les véritables enjeux de cette guerre, d’une guerre qui se poursuit encore dans le refoulement du perverti-moisi de notre époque.
"Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère." En ce sens, entre autres, ce Rimbaud en son temps — (ce "Rimbaud et les voies de la liberté") — voudrait faire entendre, dans l’actualité de l’oeuvre, que Rimbaud n’a toujours pas été lu, qu’il n’y a pas, et qu’il ne saurait y avoir, d’après Rimbaud. »

Dédicace

A Philippe Sollers dont les travaux (on en trouvera quelques références dans le corps du texte et en notes), et de très nombreux entretiens, de 1961 à ce jour, ont essentiellement alimenté et déterminé la poétique et la politique de la revue Tel Quel comme de L’Infini, et permis ce livre.

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Entretien avec Fabien Ribéry (2015)

Extrait :

Fabien Ribéry : Quel a été la réception de Rimbaud en son temps, livre auquel vous travaillez en cette année 2002 ? Pierre Brunel ou Jean-Jacques Lefrère vous en ont-ils parlé ?

M. Pleynet : La réception de mes livres laisse toujours à désirer. Et celle de fut relativement confidentielle. Pas le moindre signe des spécialistes de Rimbaud. Un écrivain (Rimbaud) qui, pour des raisons complexes et de purita­nisme moral, donne lieu à des identifications qui mériteraient d’être analysées. J’en ai avancé quelque chose dans un numéro de La Revue des lettres modernes sous le titre « Un certain silence », numéro où se trouvaient pour la première fois publiées les notes de Heidegger sur Rimbaud. J’ai d’ailleurs par la suite repris ce texte dans Art et littérature (1977).

J’ai eu une seule fois l’occasion de rencontrer J.-J. Lefrère, c’était à la Maison de la radio, lors d’une émission du « Panorama » consacrée à Lautréamont... sans autre bénéfice par ailleurs. Je n’ai jamais eu l’occasion de parler de Rimbaud avec lui. Pierre Brunel fut plus attentif, puisqu’il invita un de mes amis, Pascal Boulanger, à un séminaire en Sorbonne, et que l’intervention de Pascal Boulanger porta essentiellement sur mon étude sur Rimbaud et sur les rapports que mes œuvres pouvaient entretenir avec la pensée de Rimbaud.

Par la suite, et par l’intermédiaire d’un poète des éditions Gallimard, on me pro­posa de faire partie des « Amis d’Arthur Rimbaud », mais je refusai, me souvenant du commentaire de Jean Cocteau après avoir lu un essai de Claude Roy sur le poète des Illuminations : « Qu’importe à Rimbaud l’opinion de ceux qu’il aurait fuis. » Autant que je sache, Rimbaud n’eut pas d’amis de son vivant et il y a toujours quelque chose d’obscène à lui en imposer après sa mort.

Cela dit, le livre eut pour les spécialistes du spectacle un certain écho, et me valut çà et là quelques invitations à intervenir, notamment en septembre 2003, l’invita­tion d’Adauto Novaes, au Brésil (Rio de Janeiro, Brasflia, Sao Paulo). Le texte de cette conférence constitue la quatrième partie (« Les voies de la liberté ») du volume.

Pour le reste, avec cet essai, comme avec la plupart des autres, les malentendus habituels...

Marcelin Pleynet, Et incarnatus est, entretien avec Fabien Ribéry, L’Infini n° 133, automne 2015, p. 121.

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Coupures de presse

Une stimulante lecture de Marcelin Pleynet

par Patrick Kéchichian

Ce n’est pas une thèse, mais une sorte de journal de lecture. Une lecture doublée d’une interrogation sans cesse reprise, actualisée, à la mesure de l’auteur considéré. A la démesure surtout d’une oeuvre irrécupérable, malgré des tentatives multiples et contradictoires. Dans sa manière de considérer Rimbaud, Marcelin Pleynet accorde la plus grande attention à ces tentatives. Elles commencèrent du vivant de l’auteur des Illuminations. Paul Verlaine, immense poète lui aussi, mais qui jouait sa propre partie, fut le premier témoin et le metteur en scène de la légende du « poète maudit ». A la différence de son compagnon, et malgré ses propres errements, Verlaine appartenait au milieu littéraire, en était l’un des notables. C’est à ce titre, autant qu’à celui d’amant, qu’il tenta de s’approprier, pour en réduire la portée (mais pouvait-il la percevoir ?), l’oeuvre de son compagnon.

Rimbaud, lui, lorsqu’il vient à Paris en pleine Commune, n’a d’autre projet que de semer le désordre dans le milieu littéraire. Mais il ruse. Il dévoile en même temps qu’il dissimule ses intentions dans quelques missives, dont la fameuse lettre dite du « Voyant ». L’ « effrayant poète de moins de 18 ans », avec une « imagination pleine de puissance et de corruptions inouïes », dont parle un témoin, a fait son apparition. Au même instant — car tout est d’une folle urgence chez Rimbaud, et rien ne ressemble moins à une carrière que son itinéraire — se produit la fulgurante gestation de l’oeuvre. En 1875 — il a 21 ans —, tout est dit. Puis il y a le départ, le désintérêt pour le destin de ses écrits, le silence, la mort. Sa soeur Isabelle décrit superbement son agonie, en 1891 : « Il voit des colonnes d’améthystes, des anges marbres et bois, des végétations et des paysages d’une beauté inconnue, et pour décrire ces sensations, il emploie des expressions d’un charme pénétrant et bizarre... »

Marcelin Pleynet s’appuie justement sur Heidegger pour analyser le rapport complexe de Rimbaud au temps et à l’historicité. A propos du fameux silence, il cite notamment ces phrases du philosophe datant de 1972, à l’écart de pas mal d’âneries spiritualistes : « Ce silence est autre chose que le simple mutisme. Son ne-plus-parler est un avoir-dit. » La démarche de Pleynet consiste à repérer, dans la biographie comme dans les écrits de Rimbaud, ce qu’il en est de ce « dire », de sa liberté et de son destin dans la langue et l’histoire. «  La langue de Rimbaud est (...) essentiellement une autre langue qui parle dans la langue française. » Et cette langue nouvelle véhicule une pensée et une vision qui ne le sont pas moins. C’est là l’intuition fondamentale de Pleynet, étayée par une information précise et passionnée. Certains reprocheront à l’auteur son manque de prudence en certaines hypothèses. Félicitons-le au contraire de ses audaces et, comme dit Rimbaud, de sa « liberté libre ».

Patrick Kéchichian, Le Monde du 01.07.05.

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Rimbaud, littéralement et dans tous les sens

par Jean Ristat

Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Il meurt à Marseille le 10 novembre 1891. Le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance a donné lieu, l’an passé, à un grand nombre de manifestations tant à Paris qu’à Charleville-Mézières. Les éditeurs ont édité, les conférenciers prononcé des conférences, les ministres inauguré et les universitaires colloqué. Bref, la routine...

Qu’y a-t-il encore à dire de Rimbaud qui n’ait pas été déjà dit ? Et dans ce « déjà dit », j’entends qu’on a écrit tout et son contraire. On l’a célébré comme un saint, un voyou, un communiste, un anarchiste, un trafiquant, un chrétien, un mystique. Son silence a été interprété comme « un suicide poétique ». André Breton remarque que « l’aventure du Harar (l’interrogation qu’elle pose) a valu, et continue à valoir, à Rimbaud une grande part de l’intérêt passionné que nous lui portons ». Peut être. Ce dernier épisode de la vie du poète a en effet contribué à la construction d’une légende (d’un mythe) qui recouvre l’oeuvre écrite et tend même à l’effacer. « Il est triste qu’on ait à le dire, mais si Rimbaud est peut-être le plus grand poète des temps modernes, c’est pour avoir écrit des poèmes » (Aragon).

La question reste donc à l’ordre du jour : « A-t-on lu Rimbaud ? » Elle ne relève pas simplement de la littérature, de l’art de la poésie au sens d’une habileté, d’un savoir-faire. Pour sa part Marcelin Pleynet, dans Rimbaud en son temps, montre que le poète « n’a toujours pas été lu, qu’il n’y a pas, et qu’il ne saurait y avoir, d’après-Rimbaud ». Il faut observer que paraissent, au même moment, deux ouvrages de Philippe Sollers, Poker et Illuminations (réédité en Folio), dans lesquels la réflexion sur les oeuvres de Rimbaud et Lautréamont-Ducasse occupent une place centrale. Ces trois livres jouent entre eux et se répondent comme les parties d’une fugue qui se poursuivent et finalement se retrouvent.

Le sens latin du terme musical « fugue » a été repris au XVIIIe siècle comme « le fait de s’enfuir momentanément du lieu où l’on vit ». Nous voilà donc au coeur de la thématique développée par Marcelin Pleynet : «  "On est exilé dans sa patrie !" écrit Rimbaud à son professeur Georges Izambard, en août 1870. Quelle est la patrie de Rimbaud ? Qu’en est-il de cette "patrie" (...) pour le Français ? »

Essayons d’y voir clair. Que signifie ce titre : Rimbaud en son temps ? Une première interprétation nous est donnée par la quatrième page de couverture : « Rimbaud manifeste ce qu’il en est de la traversée en guerre de la société française, et c’est avec Une saison en enfer qu’il en dévoile la détresse, comme, avec les Illuminations, il dévoile (...) les véritables enjeux de cette guerre, d’une guerre qui se poursuit encore dans le refoulement du perverti-moisi de notre époque. » Le temps de Rimbaud est celui d’une France en guerre. Les troupes prussiennes entrent dans Paris le 1er mars 1871. La déchéance de Napoléon III est proclamée par l’Assemblée de Bordeaux qui, quelques jours plus tard, s’installera à Versailles. Thiers, premier président de la IIIe République, bientôt va réprimer dans le sang la Commune de Paris.

Rimbaud en son temps, c’est aussi Rimbaud dans le milieu littéraire de l’époque, dominé par les écoles symbolistes et parnassiennes. Mais le livre de Pleynet aurait tout aussi bien pu s’intituler « Rimbaud et le temps », en référence à l’ouvrage majeur de Heidegger Être et temps. Car c’est une lecture heideggérienne de Rimbaud qui nous est proposée.

J’avance évidemment à grandes enjambées. Chemin faisant, l’auteur s’attarde sur la relation Verlaine-Rimbaud. Il montre que le problème des Illuminations ne se réduit pas seulement aux débats conventionnels sur la datation, « l’ordre et la disposition des proses qui composent l’ensemble ». Enfin, il éclaire d’un jour nouveau les rapports de l’entreprise de Lautréamont-Ducasse et celle de Rimbaud.

Tous ces points méritent une attention particulière, tout comme la dédicace à Philippe Sollers « dont les travaux et de très nombreux entretiens, de 1961 à ce jour, ont essentiellement alimenté et déterminé la poétique et la politique de la revue Tel quel comme de l’Infini, et permis ce livre ». Voilà une déclaration qui a le mérite de la clarté.

Philippe Sollers dans Poker dialogue avec les animateurs de la revue Ligne de risque, François Meyronnis et Yannick Haenel. Dans les onze entretiens qui composent l’ouvrage, l’oeuvre de Lautréamont-Ducasse occupe une large place tout comme celles de Heidegger et de Guy Debord. « Mais qui prendrait en compte simultanément ces trois références : Heidegger, Debord, Lautréamont ? Je crains que les corps qui remplissent actuellement cette pièce ne doivent se résoudre à une durable solitude. »

Pour ma part et modestement, je voudrais simplement attirer l’attention du lecteur sur quelques affirmations de Philippe Sollers. L’une d’entre elles concerne les surréalistes et Lautréamont (je rappellerai simplement qu’Isidore Ducasse naît en 1846 et meurt en 1870. Sous le pseudonyme de Lautréamont, choisi par lui ou par son éditeur, il publie les Chants de Maldoror, et sous le nom d’Isidore Ducasse les Poésies. Un seul exemplaire de cet ouvrage était disponible en 1919 à la Bibliothèque nationale, recopié par Breton pour la revue Littérature : « Ni Breton ni Aragon n’ont compris que non seulement les Poésies ne ruinent pas les Chants, mais qu’on peut bien au contraire soutenir que les Poésies fondent les Chants. » Je ne peux que renvoyer Sollers au texte d’Aragon, Lautréamont et nous, publié sur deux numéros des Lettres françaises en juin 1967, à l’occasion de la parution du livre de Marcelin Pleynet Lautréamont par lui-même. Sollers l’a bien lu, puisqu’il raconte qu’« Aragon nous montre — alors — une certaine bienveillance ». C’est le moins qu’on puisse dire. Mais pourquoi ajouter : « Il commence aussi à se dire que lui-même a perdu beaucoup de temps dans les ornières que vous savez. » On aimerait quelques précisions — mais passons... Et un peu plus loin : « Le surréalisme est à la traîne par rapport à Lautréamont et à Rimbaud. À mon avis, les impasses intimes de Breton et d’Aragon ont fortement entravé leur lucidité. » Impasses intimes ? Ah, bon ! Lesquelles ? Et, plus sérieusement, pourquoi les associer dans une « interprétation de Lautréamont qui privilégie un irrationnel inutilement débridé » ? Laissons en effet Breton jouer aux tarots [6]. (à suivre.)

Jean Ristat, Les Lettres françaises du 24 mai 2005.

Lire aussi (exemple typique de malentendu) : Arrêtons de falsifier Rimbaud & l’histoire !!!

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Les deux premières photos de Rimbaud reproduites dans cet article ont été prises par Rimbaud lui-même au printemps de 1883. Elles se trouvent dans le très beau livre que Jean-Jacques Lefrère a publié aux Editions Phébus (octobre 2006). Dans une lettre "aux siens" (sa mère et sa soeur Isabelle), Rimbaud écrivait : " Ci inclus deux photographies de moi-même par moi-même. Je suis toujours mieux ici qu’à Aden. Il y a moins de travail et bien plus d’air, de verdure, etc...(...) Ces photographies me représentent l’une debout sur une terrasse de la maison, l’autre debout dans un jardin de café, une autre les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite. Ceci est seulement pour me rappeler ma figure, et vous donner des paysages d’ici. " (Pléiade, p 377-378, cité partiellement par JJ L. p 128)



[2Rimbaud en son temps, coll. L’infini, 2005.

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Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ;
un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour.

[6Sur le surréalisme et Lautréamont, voir notre article.

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3 Messages

  • A.G. | 14 avril 2014 - 10:55 1

    Rimbaud, le revenant des lettres

    La correspondance de Rimbaud ne se serait pas arrêtée avec sa mort, sur un lit d’hôpital, à Marseille, le 10 novembre 1891. Tel est le pari fou du grand rimbaldien Jean-Jacques Lefrère, qui a décidé de recueillir les lettres, témoignages, documents (et piques...) qu’ont échangés tous les proches du poète jusqu’en 1935. Soit près de... 10 000 pages et sept énormes volumes au total ! Une entreprise éditoriale fascinante — on voit littéralement se dessiner sous nos yeux la postérité de l’"homme aux semelles de vent" — qui n’a sans doute pas d’équivalent dans le monde. A l’occasion de la parution du quatrième volume, couvrant les années 1912 à 1920, rencontre avec le maître d’oeuvre de ce Rimbaud d’outre-tombe. Entretien.


  • A.G. | 20 juillet 2009 - 21:44 2

    De Charleville à Roche, le 19 juillet 2009, sur les traces de Rimbaud.


  • A.G. | 4 mai 2009 - 13:47 3

    Polémique autour d’une nouvelle édition

    Un Tout arrive ! entièrement consacré à Arthur Rimbaud autour d’une nouvelle édition (la troisième) de ses Oeuvres complètes dans la bibliothèque de Gallimard.

    Avec
    _ André Guyaux. Editeur et Professeur de littérature française à l’Université de Paris-Sorbonne. Voir André Guyaux présente la nouvelle édition des
    OEuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade
    .
    _ Jean Ristat. Ecrivain. Voir Rimbaud toujours.
    _ Dominique Noguez. Ecrivain.

    Jean-Jacques Lefrère — auteur d’une monumentale biographie d’Arthur Rimbaud — ayant écrit une violente critique de cette nouvelle édition en Pléiade, nous renvoyons à son article.