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Une lettre inconnue attribuée à Arthur Rimbaud

A Jules Andrieu, Londres, 16 avril 1874

D 16 octobre 2018     A par Albert Gauvin - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



S’agit-il d’une nouvelle affabulation ou d’une nouvelle supercherie comme celle de La chasse spirituelle qui a fait coulé beaucoup d’encre [1] ? Une lettre inconnue de Rimbaud, datée d’avril 1874 à Londres, aurait été retrouvée dans les archives du communard Jules Andrieu, ancien collègue de Verlaine à l’Hôtel de Ville de Paris, journaliste, poète, érudit, en exil à Londres de 1871 à 1881.


Le début de la lettre inédite attribuée à Arthur Rimbaud.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Voici la présentation qu’en fait Frédéric Thomas, auteur de Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste (L’Harmattan, , 2007 [2], de Salut et liberté. Regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud (aden.be, 2009) et de Rimbaud révolution (à paraître en janvier 2019 aux éditions L’échappée).

Une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud

Une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud datée d’avril 1874 à Londres. Son objet – « L’Histoire splendide » – et l’exposé de sa stratégie littéraire ouvrent une voie passionnante à la poursuite et au renouvellement des études rimbaldiennes.

par Frédéric Thomas

Découverte exceptionnelle : une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud. Celle-ci se trouvait dans les archives de Jules Andrieu, dont l’un des descendants, arrière-petit-fils du communard – qui vient de réaliser et de mettre en ligne sa biographie : C’était Jules. Jules Louis Andrieu (1838-1884). Un homme de son temps – en reproduit une copie (page 209) [3]. Si, dans l’impossibilité actuelle de consulter l’original, en raison de la succession en cours, il convient de demeurer prudent, l’origine, les mots et l’esprit de cette lettre poussent à conclure à son authenticité.

Situation

Écrite de Londres, où Rimbaud est revenu, accompagné non pas de Paul Verlaine, incarcéré, depuis l’été précédent, après avoir menacé de tirer sur son compagnon à Bruxelles, mais d’un autre poète, Germain Nouveau, cette lettre est datée du 16 avril 1874 ; soit à l’époque où Rimbaud (re)travaille aux Illuminations.

Mais qui est Jules Andrieu ? Pédagogue, journaliste et poète, auteur entre autres des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris de 1871 (rééditées en 2016 par Libertalia [4]), il fut l’un des dirigeants de la Commune. Au cours de la Semaine sanglante, il réussit à se cacher, puis à échapper à la répression, et à se réfugier à Londres. C’est là que Rimbaud fait sa connaissance, en compagnie de Verlaine, en septembre 1872. Celui-ci est en effet un ami et un ancien collègue d’Andrieu à l’Hôtel de Ville de Paris.

Jules Andrieu participe en réalité d’un micro-réseau politico-culturel, où se croisent des intellectuels « déclassés », la plupart communards, qui constitue comme le milieu naturel des pérégrinations de Verlaine et de Rimbaud à Bruxelles et à Londres. Au sein de cette confluence, Rimbaud considérait Andrieu comme un « frère d’esprit » selon son ami d’enfance, Ernest Delahaye. Sous les dehors « bonhomme » d’Andrieu et l’insolence maladroite de Rimbaud, ils partagent la volonté d’une régénération globale, de renouer les paroles avec la morale, la poésie avec l’action.

« L’Histoire splendide »

Ce qui emporte la conviction que Rimbaud est bien l’auteur de cette lettre tient à son contenu et son style. Cette sommation empressée de renseignements et de livres, cette impatience de tout et de tous les jours sont bien dans sa manière. Sans compter les échos à nombre de poèmes. La référence à Flaubert, à Quinet et, « mieux », à Michelet semble en outre confirmer tout un pan des études rimbaldiennes. Et impossible évidemment, de ne pas penser aux lettres de 1871, en lisant : « on se pose en double-voyant pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir ».

Cette lettre présente le projet de « L’Histoire splendide », confirmant ainsi les souvenirs de Delahaye, évoquant un projet de Rimbaud, que l’on croyait perdu : L’histoire magnifique, qui débutait par une série de photographies du temps passé. Difficile de faire la part d’ironie, de lucidité critique ou de détournement dans la volonté de Rimbaud de « faire une affaire ici », en usant d’« une réclame frappante » comme « vrai principe de ce noble travail ».

Le projet témoigne en tout cas d’une hybridation des écritures, du parasitage des frontières de la littérature, pour toucher à cette forme nouvelle – nouvelle et « libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment » –, au croisement du journalisme, du romantisme, de la fantaisie… et « du poème en prose [à la mode d’ici] », dont c’est l’unique occurrence dans les écrits de Rimbaud.

Mais, à suivre les indications de la lettre – « style […] négatif », avec des détails étranges, le tout perverti –, force est de constater que c’est une certaine histoire et sous un angle spécifique – celui de la violence – que veut écrire Rimbaud. Soit une contre-Légende des siècles. Non pas la marche de la barbarie à la civilisation, mais des « morceaux […] détachés », qui font voler en éclats l’histoire-spectacle, en donnant à voir, « illustrés en prose à la Doré », le « décor » des religions, « les traits du droit » et « l’enharmonie des fatalités populaires ». Tout le poids des déterminations sociales et idéologiques, qui pèse comme une fatalité. Et l’ensemble, « dévidé » de ses prétentions progressistes, « pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces ».

La « splendeur » de l’histoire s’entendrait par dérision ou de manière ambivalente ? Comme un grand éclat de lumière, attaché à la modernité clinquante des villes, du tourisme et du commerce ? Manière de fixer le progrès et l’Ordre des vainqueurs dans le miroir des « batailles, migrations, scènes révolutionnaires » ; triptyque qui structure d’ailleurs nombre de poèmes de Rimbaud. L’envers et le coût de cette splendeur.

Conclure

Ernest Delahaye a rattaché le projet d’« Une histoire magnifique » aux Illuminations. Ces pages n’en donnent-elles pas le décor, les mots, sinon leur détour, ce sur quoi elles ne cessent de buter ? L’ensemble placé sur un plan particulier : « pour une forme inouïe et anglaise ». « L’Histoire splendide », par sa « (magnifique) perversion » participerait aussi, à sa manière, du recodage des images, de leur fabrication comme de leur enchantement, pour redonner à la poésie sa puissance d’action.

En fin de compte, si l’auteur de cette lettre est bien Rimbaud, comme tout le laisse à penser, une (faible) part d’incertitude demeure et appelle à poursuivre les recherches. Mais si cette lettre est authentique, elle ouvre une voie passionnante à l’étude sur les Illuminations, sur le milieu communard fréquenté par Rimbaud et Verlaine, et sur cette zone grise entre l’écriture poétique de Rimbaud et les écrits de la période abyssine, qui se disputent son silence.

Frédéric Thomas, Dissidences.

*

La lettre attribuée à Arthur Rimbaud

 [5]


Lettre inédite d’Arthur Rimbaud.
ZOOM : cliquer sur l’image.

London, 16 April 74

Monsieur,

– Avec toutes excuses [6] sur la forme de ce qui suit, –

Je voudrais entreprendre un ouvrage en livraisons, avec titre : L’Histoire splendide [7]. Je réserve : le format ; la traduction, (anglaise d’abord) le style devant être négatif et l’étrangeté des détails et la (magnifique) perversion de l’ensemble ne devant affecter d’autre phraséologie [8] que celle possible pour la traduction immédiate : – Comme suite de ce boniment sommaire : Je prise [9] que l’éditeur ne peut se trouver que sur la présentation de deux ou trois morceaux hautement choisis. Faut-il des préparations dans le monde bibliographique, ou [10] dans le monde, pour cette entreprise, je ne sais pas ? – Enfin c’est peut-être une spéculation sur l’ignorance où l’on est maintenant de l’histoire, (le seul bazar moral qu’on n’exploite pas maintenant) – et ici principalement (m’a-t-on dit (?)) ils ne savent rien en histoire – et cette forme à [11] cette spéculation me semble assez dans leurs goûts littéraires – Pour terminer : je sais comment on se pose en double-voyant [12] pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir.

En peu de mots (!) une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n’importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens. Le vrai principe de ce noble travail est une réclame frappante ; la suite pédagogique de ces morceaux peut être aussi créée par des réclames en tête de la livraison, ou détachées. – Comme description, rappelez-vous les procédés de Salammbô : comme liaisons et explanations [13] mystiques, Quinet et Michelet : mieux [14]. Puis une archéologie ultrà-romanesque [15] suivant le drame de l’histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d’ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs. – Soyez prévenu que je n’ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu’à [16] un bachelier de quelques années – Je veux faire une affaire ici.

Monsieur, je sais ce que vous savez et comment vous savez : or je vous ouvre un [17] questionnaire, (ceci ressemble à une équation impossible), quel travail, de qui, peut être pris comme le plus ancien (latest) [18]) des commencements ? à une certaine date (ce doit être dans la suite) quelle chronologie universelle ? – Je crois que je ne dois bien prévoir que la partie ancienne ; le Moyen-âge et les temps modernes réservés ; hors cela que je n’ose prévoir – Voyez-vous quelles plus anciennes annales scientifiques ou fabuleuses je puis compulser ? Ensuite, quels travaux généraux ou partiels d’archéologie ou de chroniques ? Je finis en demandant quelle date de paix vous me donnez sur l’ensemble Grec Romain Africain. Voyons : il y aura illustrés en prose à la Doré, le décor des religions, les traits du droit, l’enharmonie [19] des fatalités populaires exhibées [20] avec les costumes et les paysages, – le tout pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces : batailles, migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques, sans forme jusqu’ici dans les cours ou chez les fantaisistes. D’ailleurs, l’affaire posée, je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. Mais un plan est indispensable.

Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m’apparaissent méprisables, la composition ne laisse pas que de me sembler fort ardue. Ainsi je n’écris pas mes demandes de renseignements, une réponse vous gênerait plus ; je sollicite de vous une demi-heure de conversation, l’heure et le lieu s’il vous plait, sûr que vous avez saisi le plan et que nous l’expliquerons promptement – pour une forme inouïe et anglaise –

Réponse s’il vous plait. [21] [22]

Mes salutations respectueuses

Rimbaud

30 Argyle square, Euston Rd. W.C.


Lettre inédite signée par Arthur Rimbaud.
ZOOM : cliquer sur l’image.
*

D’après le biographe de Jules Andrieu, la lettre de Rimbaud serait restée sans réponse.

Une analyse plus développée est en ligne sur le site de la revue rimbaldienne Parade Sauvage. Découverte d’une lettre de Rimbaud. pdf

*

Un souvenir de Delahaye

J’ouvre au hasard (c’est vrai) la monumentale biographie Arthur Rimbaud du regretté Jean-Jacques Lefrère (1954-2015) et je lis (Fayard, 2001, p. 475-476) :

[...] il faut sans doute considérer comme irrémédiablement perdue la « série de cinq ou six poèmes en prose » qui aurait été composée vers la fin de l’hiver 1871-72 et dont Delahaye, au fil de ses souvenirs, a donné des titres variables : Photographies du temps passé, La Photographie des temps passés, Photographie du temps passé. Ces écrits devaient constituer la première série d’un ensemble qui aurait été inti­tulé L’Histoire magnifique. Delahaye, seul à évoquer ces textes que Rimbaud lui aurait lus un jour — Verlaine n’y a jamais fait allusion — nous apprend qu’il s’agissait de « visions d’histoire » composées dans le ton de quelques poèmes des Illuminations tels que Fleurs, Aube ou Après le déluge. Leur unique auditeur ne gardait en mémoire que deux pièces :
« Un Moyen Âge et un Dix-septième siècle, deux merveilles qui étaient bien, en effet, de la photographie, tant elles donnaient une impression de vérité absolue ; seulement, qu’on s’imagine de la photographie qui reproduirait une synthèse, le portrait physique et moral d’une collection humaine au cours de plusieurs générations : idées, passions, mouvements, décor [23]. » Le Rimbaud l’artiste et l’être moral du même auteur donne d’autres précisions sur ces proses poétiques pour lesquelles l’auteur voulait « faire plus grand, plus vivant, plus pictural que Michelet » :
Je me rappelle vaguement une sorte de moyen âge, mêlée rutilante à la fois et sombre, où se trouvaient les « étoiles de sang » et les « cuirasses d’or » dont Verlaine s’est souvenu pour un vers de Sagesse ; avec plus de netteté je revois une image du XVIIe siècle, où le catholicisme de France paraît à l’apogée de son triomphe, et qu’il conden­sait, il me semble, en un personnage splendidement chapé et mitré d’or, se détachant sur une scène dont cette seule lecture ne peut m’avoir laissé de souvenir précis.

A suivre...


[2Reprise d’une Étude des affinités électives entre Marx et Rimbaud et de leur développement historique au sein du surréalisme belge et français de l’entre-deux-guerres.

[4Voir le compte-rendu que nous avons fait de cet ouvrage : https://dissidences.hypotheses.org/6934.

[5Les notes sont de Frédéric Thomas. Elles commentent ou rectifient la transcription de la lettre de Rimbaud par l’arrière-petit-fils de Jules Andrieu dans la biographie citée plus haut.

[6Et non « toutes mes excuses ».

[7Pas d’italiques.

[8Au singulier.

[9« Je prise » ou « je pense » ? Priser au sens d’estimer, évaluer, mettre un prix.

[10« où » ? Rimbaud dirait alors sa perplexité devant le choix d’endroits(s) pour faire ces « préparation » – sans doute publicitaires ?

[11Sans accent ?

[12Et non « double-croyant ». Qui plus est, « double-voyant » est cohérent avec le sens de la phrase.

[13« Explanations » et non « explorations », autrement dit « explications » en anglais. L’usage de l’anglais (ou du « franglais ») est attesté dans la correspondance de Verlaine et de Rimbaud (ici-même « latest ») ; cf. la lettre de Verlaine à Rimbaud du 18 mai 1873 : « Envoie esplanade. ». Voir le texte (p. 317) et la note 8, p. 320 de Michael Pakenham s’y rapportant dans Correspondance générale de Verlaine, tome 1, Paris, Fayard, 2005.

[14Double soulignement.

[15Cette orthographe (« ultrà » avec accent) se rencontrait. Ainsi, par exemple, dans le Journal des débats politiques et littéraires : « le parti ultrà-démocratique » (4 juin 1849, p. 3), « ses vues ultrà-protectionnistes » (21 mars 1852, p. 2). C’est plus répandu avec l’expression latine « nec plus ultrà ». Toujours dans le Journal des débats politiques et littéraires : « passe pour être le nec plus ultrà du modérantisme » (26 janvier 1864, p. 1). Et, plus près de Rimbaud, chez Lautréamont : « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultrà de l’intelligence », Isidore Ducasse, Poésies, Paris, Librairie Gabrie, 1870, p. 7.

[16Sans accent ?

[17Cette retranscription est incertaine. « Je vous donne un questionnaire » ?

[18Rimbaud se trompe s’il présente cela comme traduction du plus ancien : « latest » veut dire « le dernier », « le plus récent ».

[19Enharmonie (s’écrit aussi « enarmonie ») ou enharmonique renvoie à la métaphore musicale et/ou chorégraphique. Procédé qui consiste, en musique moderne, à ce que deux notes désignent un même son. Cela n’est pas sans rappeler le « rendus à l’ancienne inharmonie » de « Matinée d’ivresse »

[20Par ailleurs, le pluriel semble logique car il s’agit de l’ensemble des choses énumérées.

[21Pas de point d’exclamation.

[22Le « s’il vous plaît » marque un relatif assagissement ; trois ans plus tôt, à son ancien professeur, Georges Izambard, il enjoignait juste : « RÉPONDEZ-MOI » (Lettre à Georges Izambard, du 13 mai 1871).

[23Ernest Delahaye, « Histoire d’un cerveau français (étude sur Arthur Rimbaud) », L’Arc-en-ciel, octobre 1900.

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5 Messages

  • Circeto | 21 mai 2019 - 11:45 1

    La lettre dite du "double-voyant" ! Un must ! Qui dit mieux ?

    Elle coche haut la plume tous les items : le style, la tension, l’urgence, les tournures de phrases, les obscurités et autres bizarreries poétiques, la désinvolture, le trop-plein, le cynisme naïf...Elle suit (ou précède, si on a foi en l’homme) presque à la lettre les témoignages de Delahaye, les scansions de Lefrère. L’adresse est la bonne, le titre de l’oeuvre presque exact - juste le petit ce qu’il faut de décalé pour donner du crédit à un souvenir : "l’histoire splendide" en lieu de "l’histoire magnifique". "Splendide" comme "spirituelle". Et soudain, l’adjectif "magnifique "surgit ruisselant du corps du texte, seulement deux petites lignes plus loin, glissé l’air de rien, entre parenthèses, comme par mégarde, élégance ou nonchalance. Manquent seulement les "photographies du temps passé", mais il est vrai que nous en avons été gavé ces temps derniers...
    On entend, tout du long, la voix de Rimbaud, on sent son souffle (haletant ?) sur notre épaule. On ne peut donc s’y tromper, c’est lui. À 200% !
    Juste, peut-être un peu "too much", non ?
    Je réserve mon avis tant que le texte original n’aura pas été produit -les mains dans le dos, les fers aux pieds - devant la Justice publique. C’est bien le moins !

    Circeto

    Voir en ligne : RIMBAUD ÉTAIT UN AUTRE


  • Albert Gauvin | 4 février 2019 - 13:20 2

    Frédéric Thomas, Rimbaud révolution, éditions L’Échappée, à paraître le 8 février 2019


    Rimbaud révolution. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    « Frédéric Thomas récidive : il avait déjà publié Salut et Liberté. Regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud chez Aden en 2009 et, comme ne le signale pas son éditeur d’aujourd’hui dans son « Du même auteur », Rimbaud et Marx. Une rencontre surréaliste, à L’Harmattan en 2007. Cette omission est-elle due à la mauvaise réputation de L’Harmattan, dont on sait qu’il donne beaucoup dans le compte d’auteur à peine déguisé ? Ou au fait que cet ouvrage abordait déjà le thème de celui qui paraît aujourd’hui à l’Échappée, soit la rencontre entre Rimbaud et Marx dans la politique surréaliste ? Je ne saurais le dire, d’autant moins que je n’ai pas cet ouvrage sous la main… Quoi qu’il en soit, Rimbaud révolution est un excellent essai dont je ne puis que recommander chaudement la lecture. » Franz Himmelbauer. LIRE ICI.


  • Albert Gauvin | 30 janvier 2019 - 01:22 3

    Dans le dernier numéro de Parade sauvage, la revue d’études rimbaldiennes, figure un article savant relatant la découverte d’une lettre inédite d’Arthur Rimbaud.

    Cette lettre exceptionnelle lève le voile sur une facette méconnue du poète, notamment sur ses relations avec les communards réfugiés à Londres. Aujourd’hui, nous posons 6 questions à Frédéric Thomas1, docteur en sciences politiques et auteur de la découverte.

    Passéisme : Vous avez récemment découvert une lettre inédite dans les archives familiales de Jules Andrieu, quelles sont les raisons qui vous portent à croire que cette lettre est authentique ?

    Frédéric Thomas : Tout nous pousse à conclure à l’authenticité de cette lettre : l’origine, le destinataire, l’écriture (au sens graphologique) et, plus encore, la teneur et l’esprit de cette lettre, ainsi que les informations qu’elle contient2. S’il convient de demeurer prudent – nous n’avons eu accès qu’à un fac-similé de la lettre –, il faut remarquer que, jusqu’à présent, aucun chercheur n’a remis en question son authenticité depuis que nous l’avons rendue publique, il y a plus de trois mois de cela.

    Il s’agirait même de la seule lettre connue de Rimbaud en 1874 ?

    Oui, d’où son importance. Et ce d’autant plus que c’est une année au cours de laquelle Rimbaud travaille et/ou retravaille les Illuminations.

    Et que nous apprend-elle ?

    Elle confirme d’abord le projet de poèmes en prose, évoqué par l’ami d’enfance de Rimbaud, Ernest Delahaye, sous le titre L’histoire magnifique. Elle met également en évidence les affinités du poète avec le milieu politico-culturel communard, ainsi que l’importance du champ historique pour Rimbaud. On y lit aussi la référence à Michelet et la seule occurrence du terme « poèmes en prose » sous sa plume.

    Et bien d’autres choses encore… Cette lettre n’a pas fini de nous livrer tous ses secrets !

    Jules Andrieu et Eugène Vermersch étaient les amis les plus proches de Verlaine à Londres, et ceux que Rimbaud et lui fréquenteront le plus. Pouvez-vous nous indiquer comment les deux compagnons ont pu, un an après la Semaine sanglante, se retrouver parmi les membres de ce fameux club de réfugiés anglais – qui comptait, entre autres, Prosper-Olivier Lissagaray, Jules Vallès et Karl Marx ?

    Le Cercle d’études sociales a été fondé le 20 janvier 1872. Il s’agit à la fois d’un groupe d’entraide pour les communards en exil, d’un lieu de débats et, comme son nom l’indique, d’un centre d’études. C’est d’ailleurs grâce à la recommandation de Jules Andrieu que Paul Verlaine a pu s’y inscrire. On ne sait si Rimbaud en fit de même. Toujours est-il qu’il constitue, à Londres, l’un des centres névralgiques d’intellectuels communards « déclassés » comme on disait alors, auxquels Rimbaud et Verlaine sont liés.

    Cette Histoire splendide que souhaite entreprendre Rimbaud serait donc un ouvrage au service des communards défaits ?

    Non pas au service, mais participant d’une même constellation d’autres ouvrages historiques – ou, plutôt, de réflexion sur l’histoire – de communards. On pense aux Notes sur la Commune d’Andrieu, à L’histoire de la Commune de Lissagaray, au roman L’Insurgé de Vallès, aux Incendiaires de Vermersch, ou encore au recueil Les Vaincus (originellement dédicacé à Rimbaud) que Verlaine projetait.

    Aussi différents soient-ils, ces textes ont en commun d’interroger la défaite et l’avenir – voire même « la défaite sans avenir » du poème Les Corbeaux de Rimbaud – à partir des Vaincus, en essayant justement de dégager les fragments d’une contre-histoire des vaincus. Et, pour ce faire, de devoir inventer un style, qui parasite les frontières entre roman et essai, enquête et poème, critique et épopée.

    Le 6 janvier, vous avez évoqué le silence de la presse autour de cette découverte. Pourquoi pensez-vous que cette lettre « dérange » ?

    Elle dérange parce qu’elle bouscule l’image conventionnelle du poète, et, au-delà, de la poésie, et des liens entre poésie et politique (pour faire court). De plus, elle ouvre des pistes passionnantes ; ce qui suppose de nouvelles recherches, alors que nombreux sont ceux qui préfèrent s’en tenir au connu, sinon au cliché.

    Enfin, et de manière plus organique, cette lettre ouvre sur l’aventure et sur la surprise, soit à l’exact opposé du bavardage de la machine médiatique, saturé par le spectacle du dernier roman de Houellebecq.

    Passéisme, 23 janvier 2019.


  • Albert Gauvin | 28 janvier 2019 - 11:50 4

    La découverte de la lettre de Rimbaud de 1874 a suscité peu d’échos dans la presse hexagonale. Dans un article publié sur Mediapart le 6 janvier dernier (Josyane Savigneau y fait allusion dans un récent mail), Frédéric Thomas, qui a analysé cette lettre (j’en ai parlé dans l’article ci-dessus dès le 16 octobre), s’interroge sur ce silence étonnant. Par rapport au bruit qu’a fait la vente d’une autre lettre de Rimbaud, connue celle-là, il écrit :

    Le 9 octobre dernier, l’ultime lettre d’Arthur Rimbaud à sa sœur a été vendue par Sotheby’s pour un montant de 405.000 €. Impossible de l’ignorer ; toute la presse en a parlé. Nombreux furent, en effet, les articles, dépêches et autres communiqués. L’occasion de rappeler le sort tragique du poète, de disperser quelques anecdotes et citations, et de céder à la magie complaisante du prix. Et de se rassurer à bon compte sur le prétendu destin de l’art ; histoire de tenir à distance la poésie. [...]

    Puis, évoquant la lettre de 1874, il s’interroge :

    L’édition du 4 janvier 2019 du Frankfurter Allgemeine Zeitung consacrait une pleine page à la découverte de cette lettre. Comment expliquer une telle différence dans le traitement de l’information, d’un pays à l’autre – et alors que Rimbaud demeure, avec Hugo et Baudelaire, parmi les poètes les plus connus en France –, entre une lettre vendue et une lettre découverte ?
    Est-ce la peur du « fake news » ? Certes, il convient de demeurer prudent. Mais, tout laisse à penser que la lettre en question est bien authentique. De plus, à ce jour, l’ensemble des chercheurs s’accordent sur son authenticité. Surtout, cette prudence appelle à poursuivre les recherches, plutôt qu’à les ignorer ou à les taire. Or, il semble que la crainte du « fake news » serve d’excuse commode à la passivité. Il n’y a pas lieu non plus d’y voir un quelconque complot, pas plus qu’un dysfonctionnement, mais bien le révélateur d’une situation.
    Faute de temps et de moyens – et de curiosité ? –, les journalistes n’ont guère de possibilité de vérifier et de recouper l’information. Encore moins de mener un travail d’investigation. Il leur faut des faits bruts, quantifiables, facilement assimilables, directement exploitables. Quitte à passer à côté d’une découverte, à tourner le dos à la surprise.
    En réalité, cette lettre inconnue de Rimbaud embarrasse. Sa découverte déstabilise. Du fait que cette lettre n’était pas connue bien sûr. Mais aussi par son contenu – qui invite à relancer les recherches autour du poète –, et son destinataire ; mettant à mal l’image du génie solitaire, du « poète maudit », elle consacre l’inscription de l’auteur des Illuminations dans un micro-réseau politique et culturel de communards en exil. Enfin, elle n’a pas de prix. Décidément, on n’en a pas fini ; ni avec Rimbaud ni avec la poésie. « Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! » (Solde, Illuminations).
    Peut-être faut-il en prendre son parti ; Rimbaud dérange encore. La sommation qu’il avait faite à la poésie de « changer la vie » retentit jusqu’à nous. Dans la saturation médiatique comme dans nos silences. Demeure cette évidence : la découverte d’une de ses lettres nous est infiniment plus précieuse que sa vente.

    LIRE : Paradoxal silence autour de la découverte d’une lettre de Rimbaud.


  • Albert Gauvin | 12 janvier 2019 - 21:34 5

    L’Ardennais, 11 janvier 2019.

    À Charleville, on suit de près la lettre inédite de Rimbaud

    Ce manuscrit, qui recueille un certain crédit auprès des experts, daterait de 1874.

    Avec Rimbaud, on n’en a jamais vraiment fini. Quand on pense que tout a été dit, épluché et décortiqué, il y a toujours quelque chose qui remonte à la surface. Depuis plusieurs mois, la presse parisienne fait état d’une lettre inédite de Rimbaud, qui daterait de 1874, et adressée au Communard Jules Andrieu. Le courrier en question a été rendu public par son arrière-petit-fils et dévoilé, dans un premier temps, par la revue rimbaldienne La Parade sauvage, par l’intermédiaire du chercheur Frédéric Thomas. La découverte n’est pas anodine tant le poète carolo suscite un vif intérêt, comme en témoigne l’avalanche de publications à son sujet. Même si, paradoxalement, cette correspondance inédite n’a pas été commentée outre-mesure, hors du cercle restreint des spécialistes.

    «  Il n’y a pas de raison de penser que cette lettre n’est pas authentique, estime ainsi Alain Tourneux, président de l’association Les Amis de Rimbaud. On y reconnaît le style du poète. » L’ancien conservateur des musées carolos estime qu’autour de l’œuvre (et de la vie) du turbulent poète, la source n’est pas tarie. Tant s’en faut. « Je ne suis pas étonné outre mesure de cette découverte et je pense qu’on peut encore avoir de très belles surprises à l’avenir. Je suis optimiste », livre Alain Tourneux.

    Directrice du musée Rimbaud, Lucille Pennel partage le même avis que son prédécesseur : « C’est une bonne nouvelle, mais je ne suis pas surprise car n’oublions pas que Rimbaud a énormément bougé dans sa vie. Même s’il a gardé cette image de solitaire, il a en réalité croisé beaucoup de monde. Il n’est pas improbable que l’on retrouve, un jour, de nouvelle lettres de ce type. Celle-ci présente un réel intérêt. Elle éclaire sur les liens de Rimbaud avec les Communards.  »

    Libraire rue d’Aubilly (« Au temps des cerises »), et fin connaisseur de l’œuvre de Verlaine et Rimbaud, Philippe Majewski est en revanche plus réservé. « Je suis prudent, il faudrait voir la lettre », confie-t-il. Il faut dire qu’il y a des précédents en la matière. Des photos notamment, dont l’authenticité fut contestée. Mais des textes aussi, comme le poème en prose La chasse spirituelle, attribué à l’auteur du Bateau Ivre et paru en 1949 aux éditions du Mercure de France. En réalité, une spectaculaire imposture, avec aveux des faussaires à la clé. « Tout ce qui tourne autour de Rimbaud est mythique », glisse Philippe Majewski. Pour ne pas dire mystique. L’homme aux semelles de vent garde sa part d’ombre. Son charme est aussi là.

    L’Ardennais, 11 janvier 2019.