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Une lettre inconnue attribuée à Arthur Rimbaud

A Jules Andrieu, Londres, 16 avril 1874

D 16 octobre 2018     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



S’agit-il d’une nouvelle affabulation ou d’une nouvelle supercherie comme celle de La chasse spirituelle qui a fait coulé beaucoup d’encre [1] ? Une lettre inconnue de Rimbaud, datée d’avril 1874 à Londres, aurait été retrouvée dans les archives du communard Jules Andrieu, ancien collègue de Verlaine à l’Hôtel de Ville de Paris, journaliste, poète, érudit, en exil à Londres de 1871 à 1881.


Le début de la lettre inédite attribuée à Arthur Rimbaud.
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Voici la présentation qu’en fait Frédéric Thomas, auteur de Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste (L’Harmattan, , 2007 [2], de Salut et liberté. Regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud (aden.be, 2009) et de Rimbaud révolution (à paraître en janvier 2019 aux éditions L’échappée).

Une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud

Une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud datée d’avril 1874 à Londres. Son objet – « L’Histoire splendide » – et l’exposé de sa stratégie littéraire ouvrent une voie passionnante à la poursuite et au renouvellement des études rimbaldiennes.

par Frédéric Thomas

Découverte exceptionnelle : une lettre inconnue d’Arthur Rimbaud. Celle-ci se trouvait dans les archives de Jules Andrieu, dont l’un des descendants, arrière-petit-fils du communard – qui vient de réaliser et de mettre en ligne sa biographie : C’était Jules. Jules Louis Andrieu (1838-1884). Un homme de son temps – en reproduit une copie (page 209) [3]. Si, dans l’impossibilité actuelle de consulter l’original, en raison de la succession en cours, il convient de demeurer prudent, l’origine, les mots et l’esprit de cette lettre poussent à conclure à son authenticité.

Situation

Écrite de Londres, où Rimbaud est revenu, accompagné non pas de Paul Verlaine, incarcéré, depuis l’été précédent, après avoir menacé de tirer sur son compagnon à Bruxelles, mais d’un autre poète, Germain Nouveau, cette lettre est datée du 16 avril 1874 ; soit à l’époque où Rimbaud (re)travaille aux Illuminations.

Mais qui est Jules Andrieu ? Pédagogue, journaliste et poète, auteur entre autres des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris de 1871 (rééditées en 2016 par Libertalia [4]), il fut l’un des dirigeants de la Commune. Au cours de la Semaine sanglante, il réussit à se cacher, puis à échapper à la répression, et à se réfugier à Londres. C’est là que Rimbaud fait sa connaissance, en compagnie de Verlaine, en septembre 1872. Celui-ci est en effet un ami et un ancien collègue d’Andrieu à l’Hôtel de Ville de Paris.

Jules Andrieu participe en réalité d’un micro-réseau politico-culturel, où se croisent des intellectuels « déclassés », la plupart communards, qui constitue comme le milieu naturel des pérégrinations de Verlaine et de Rimbaud à Bruxelles et à Londres. Au sein de cette confluence, Rimbaud considérait Andrieu comme un « frère d’esprit » selon son ami d’enfance, Ernest Delahaye. Sous les dehors « bonhomme » d’Andrieu et l’insolence maladroite de Rimbaud, ils partagent la volonté d’une régénération globale, de renouer les paroles avec la morale, la poésie avec l’action.

« L’Histoire splendide »

Ce qui emporte la conviction que Rimbaud est bien l’auteur de cette lettre tient à son contenu et son style. Cette sommation empressée de renseignements et de livres, cette impatience de tout et de tous les jours sont bien dans sa manière. Sans compter les échos à nombre de poèmes. La référence à Flaubert, à Quinet et, « mieux », à Michelet semble en outre confirmer tout un pan des études rimbaldiennes. Et impossible évidemment, de ne pas penser aux lettres de 1871, en lisant : « on se pose en double-voyant pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir ».

Cette lettre présente le projet de « L’Histoire splendide », confirmant ainsi les souvenirs de Delahaye, évoquant un projet de Rimbaud, que l’on croyait perdu : L’histoire magnifique, qui débutait par une série de photographies du temps passé. Difficile de faire la part d’ironie, de lucidité critique ou de détournement dans la volonté de Rimbaud de « faire une affaire ici », en usant d’« une réclame frappante » comme « vrai principe de ce noble travail ».

Le projet témoigne en tout cas d’une hybridation des écritures, du parasitage des frontières de la littérature, pour toucher à cette forme nouvelle – nouvelle et « libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment » –, au croisement du journalisme, du romantisme, de la fantaisie… et « du poème en prose [à la mode d’ici] », dont c’est l’unique occurrence dans les écrits de Rimbaud.

Mais, à suivre les indications de la lettre – « style […] négatif », avec des détails étranges, le tout perverti –, force est de constater que c’est une certaine histoire et sous un angle spécifique – celui de la violence – que veut écrire Rimbaud. Soit une contre-Légende des siècles. Non pas la marche de la barbarie à la civilisation, mais des « morceaux […] détachés », qui font voler en éclats l’histoire-spectacle, en donnant à voir, « illustrés en prose à la Doré », le « décor » des religions, « les traits du droit » et « l’enharmonie des fatalités populaires ». Tout le poids des déterminations sociales et idéologiques, qui pèse comme une fatalité. Et l’ensemble, « dévidé » de ses prétentions progressistes, « pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces ».

La « splendeur » de l’histoire s’entendrait par dérision ou de manière ambivalente ? Comme un grand éclat de lumière, attaché à la modernité clinquante des villes, du tourisme et du commerce ? Manière de fixer le progrès et l’Ordre des vainqueurs dans le miroir des « batailles, migrations, scènes révolutionnaires » ; triptyque qui structure d’ailleurs nombre de poèmes de Rimbaud. L’envers et le coût de cette splendeur.

Conclure

Ernest Delahaye a rattaché le projet d’« Une histoire magnifique » aux Illuminations. Ces pages n’en donnent-elles pas le décor, les mots, sinon leur détour, ce sur quoi elles ne cessent de buter ? L’ensemble placé sur un plan particulier : « pour une forme inouïe et anglaise ». « L’Histoire splendide », par sa « (magnifique) perversion » participerait aussi, à sa manière, du recodage des images, de leur fabrication comme de leur enchantement, pour redonner à la poésie sa puissance d’action.

En fin de compte, si l’auteur de cette lettre est bien Rimbaud, comme tout le laisse à penser, une (faible) part d’incertitude demeure et appelle à poursuivre les recherches. Mais si cette lettre est authentique, elle ouvre une voie passionnante à l’étude sur les Illuminations, sur le milieu communard fréquenté par Rimbaud et Verlaine, et sur cette zone grise entre l’écriture poétique de Rimbaud et les écrits de la période abyssine, qui se disputent son silence.

Frédéric Thomas, Dissidences.

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La lettre attribuée à Arthur Rimbaud

 [5]


Lettre inédite d’Arthur Rimbaud.
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London, 16 April 74

Monsieur,

– Avec toutes excuses [6] sur la forme de ce qui suit, –

Je voudrais entreprendre un ouvrage en livraisons, avec titre : L’Histoire splendide [7].. Je réserve : le format ; la traduction, (anglaise d’abord) le style devant être négatif et l’étrangeté des détails et la (magnifique) perversion de l’ensemble ne devant affecter d’autre phraséologie [8] que celle possible pour la traduction immédiate : – Comme suite de ce boniment sommaire : Je prise [9] que l’éditeur ne peut se trouver que sur la présentation de deux ou trois morceaux hautement choisis. Faut-il des préparations dans le monde bibliographique, ou [10] dans le monde, pour cette entreprise, je ne sais pas ? – Enfin c’est peut-être une spéculation sur l’ignorance où l’on est maintenant de l’histoire, (le seul bazar moral qu’on n’exploite pas maintenant) – et ici principalement (m’a-t-on dit (?)) ils ne savent rien en histoire – et cette forme à [11] cette spéculation me semble assez dans leurs goûts littéraires – Pour terminer : je sais comment on se pose en double-voyant [12] pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir.

En peu de mots (!) une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n’importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens. Le vrai principe de ce noble travail est une réclame frappante ; la suite pédagogique de ces morceaux peut être aussi créée par des réclames en tête de la livraison, ou détachées. – Comme description, rappelez-vous les procédés de Salammbô : comme liaisons et explanations [13] mystiques, Quinet et Michelet : mieux [14]. Puis une archéologie ultrà-romanesque [15] suivant le drame de l’histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d’ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs. – Soyez prévenu que je n’ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu’à [16] un bachelier de quelques années – Je veux faire une affaire ici.

Monsieur, je sais ce que vous savez et comment vous savez : or je vous ouvre un [17] questionnaire, (ceci ressemble à une équation impossible), quel travail, de qui, peut être pris comme le plus ancien (latest) [18]) des commencements ? à une certaine date (ce doit être dans la suite) quelle chronologie universelle ? – Je crois que je ne dois bien prévoir que la partie ancienne ; le Moyen-âge et les temps modernes réservés ; hors cela que je n’ose prévoir – Voyez-vous quelles plus anciennes annales scientifiques ou fabuleuses je puis compulser ? Ensuite, quels travaux généraux ou partiels d’archéologie ou de chroniques ? Je finis en demandant quelle date de paix vous me donnez sur l’ensemble Grec Romain Africain. Voyons : il y aura illustrés en prose à la Doré, le décor des religions, les traits du droit, l’enharmonie [19] des fatalités populaires exhibées [20] avec les costumes et les paysages, – le tout pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces : batailles, migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques, sans forme jusqu’ici dans les cours ou chez les fantaisistes. D’ailleurs, l’affaire posée, je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. Mais un plan est indispensable.

Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m’apparaissent méprisables, la composition ne laisse pas que de me sembler fort ardue. Ainsi je n’écris pas mes demandes de renseignements, une réponse vous gênerait plus ; je sollicite de vous une demi-heure de conversation, l’heure et le lieu s’il vous plait, sûr que vous avez saisi le plan et que nous l’expliquerons promptement – pour une forme inouïe et anglaise –

Réponse s’il vous plait. [21] [22]

Mes salutations respectueuses

Rimbaud

30 Argyle square, Euston Rd. W.C.

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Lettre inédite signée par Arthur Rimbaud.
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D’après le biographe de Jules Andrieu, la lettre de Rimbaud serait restée sans réponse.

Une analyse plus développée est en ligne sur le site de la revue rimbaldienne Parade Sauvage.

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Un souvenir de Delahaye

J’ouvre au hasard (c’est vrai) la monumentale biographie Arthur Rimbaud du regretté Jean-Jacques Lefrère (1954-2015) et je lis (Fayard, 2001, p. 475-476) :

[...] il faut sans doute considérer comme irrémédiablement perdue la « série de cinq ou six poèmes en prose » qui aurait été composée vers la fin de l’hiver 1871-72 et dont Delahaye, au fil de ses souvenirs, a donné des titres variables : Photographies du temps passé, La Photographie des temps passés, Photographie du temps passé. Ces écrits devaient constituer la première série d’un ensemble qui aurait été inti­tulé L’Histoire magnifique. Delahaye, seul à évoquer ces textes que Rimbaud lui aurait lus un jour — Verlaine n’y a jamais fait allusion — nous apprend qu’il s’agissait de « visions d’histoire » composées dans le ton de quelques poèmes des Illuminations tels que Fleurs, Aube ou Après le déluge. Leur unique auditeur ne gardait en mémoire que deux pièces :
« Un Moyen Âge et un Dix-septième siècle, deux merveilles qui étaient bien, en effet, de la photographie, tant elles donnaient une impression de vérité absolue ; seulement, qu’on s’imagine de la photographie qui reproduirait une synthèse, le portrait physique et moral d’une collection humaine au cours de plusieurs générations : idées, passions, mouvements, décor [23]. » Le Rimbaud l’artiste et l’être moral du même auteur donne d’autres précisions sur ces proses poétiques pour lesquelles l’auteur voulait « faire plus grand, plus vivant, plus pictural que Michelet » :
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Je me rappelle vaguement une sorte de moyen âge, mêlée rutilante à la fois et sombre, où se trouvaient les « étoiles de sang » et les « cuirasses d’or » dont Verlaine s’est souvenu pour un vers de Sagesse ; avec plus de netteté je revois une image du XVIIe siècle, où le catholicisme de France paraît à l’apogée de son triomphe, et qu’il conden­sait, il me semble, en un personnage splendidement chapé et mitré d’or, se détachant sur une scène dont cette seule lecture ne peut m’avoir laissé de souvenir précis.

A suivre...


[2Reprise d’une Étude des affinités électives entre Marx et Rimbaud et de leur développement historique au sein du surréalisme belge et français de l’entre-deux-guerres.

[4Voir le compte-rendu que nous avons fait de cet ouvrage : https://dissidences.hypotheses.org/6934.

[5Les notes sont de Frédéric Thomas. Elles commentent ou rectifient la transcription de la lettre de Rimbaud par l’arrière-petit-fils de Jules Andrieu dans la biographie citée plus haut.

[6Et non « toutes mes excuses ».

[7Pas d’italiques.

[8Au singulier.

[9« Je prise » ou « je pense » ? Priser au sens d’estimer, évaluer, mettre un prix.

[10« où » ? Rimbaud dirait alors sa perplexité devant le choix d’endroits(s) pour faire ces « préparation » – sans doute publicitaires ?

[11Sans accent ?

[12Et non « double-croyant ». Qui plus est, « double-voyant » est cohérent avec le sens de la phrase.

[13« Explanations » et non « explorations », autrement dit « explications » en anglais. L’usage de l’anglais (ou du « franglais ») est attesté dans la correspondance de Verlaine et de Rimbaud (ici-même « latest ») ; cf. la lettre de Verlaine à Rimbaud du 18 mai 1873 : « Envoie esplanade. ». Voir le texte (p. 317) et la note 8, p. 320 de Michael Pakenham s’y rapportant dans Correspondance générale de Verlaine, tome 1, Paris, Fayard, 2005.

[14Double soulignement.

[15Cette orthographe (« ultrà » avec accent) se rencontrait. Ainsi, par exemple, dans le Journal des débats politiques et littéraires : « le parti ultrà-démocratique » (4 juin 1849, p. 3), « ses vues ultrà-protectionnistes » (21 mars 1852, p. 2). C’est plus répandu avec l’expression latine « nec plus ultrà ». Toujours dans le Journal des débats politiques et littéraires : « passe pour être le nec plus ultrà du modérantisme » (26 janvier 1864, p. 1). Et, plus près de Rimbaud, chez Lautréamont : « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultrà de l’intelligence », Isidore Ducasse, Poésies, Paris, Librairie Gabrie, 1870, p. 7.

[16Sans accent ?

[17Cette retranscription est incertaine. « Je vous donne un questionnaire » ?

[18Rimbaud se trompe s’il présente cela comme traduction du plus ancien : « latest » veut dire « le dernier », « le plus récent ».

[19Enharmonie (s’écrit aussi « enarmonie ») ou enharmonique renvoie à la métaphore musicale et/ou chorégraphique. Procédé qui consiste, en musique moderne, à ce que deux notes désignent un même son. Cela n’est pas sans rappeler le « rendus à l’ancienne inharmonie » de « Matinée d’ivresse »

[20Par ailleurs, le pluriel semble logique car il s’agit de l’ensemble des choses énumérées.

[21Pas de point d’exclamation.

[22Le « s’il vous plaît » marque un relatif assagissement ; trois ans plus tôt, à son ancien professeur, Georges Izambard, il enjoignait juste : « RÉPONDEZ-MOI » (Lettre à Georges Izambard, du 13 mai 1871).

[23Ernest Delahaye, « Histoire d’un cerveau français (étude sur Arthur Rimbaud) », L’Arc-en-ciel, octobre 1900.

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