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La Dernière Lettre de Rimbaud

D 1er novembre 2013     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


ajout du 04-01-14 : Frank Charpentier : Entretien avec Alain Veinstein


J’ouvre le journal L’Union du 22 octobre, dans son édition carolomacérienne :

CHARLEVILLE-MEZIERES (08). La publication, par l’éditeur haut-marnais Castor & Pollux, de l’ouvrage « Rimbaud, le météore de la poésie française » de la Chinoise Jie Wang, a servi de fil conducteur à la journée anniversaire organisée dimanche par le musée Rimbaud et la Ville. Né le 20 octobre 1854, l’enfant terrible de « Charlestown » fait l’objet chaque année d’une commémoration toujours différente. « On ne laisse jamais passer cette date qui précède de quelques semaines l’anniversaire de sa disparition, le 10 novembre 1891 à Marseille » rappelle le conservateur Alain Tourneux. « Cette année, la parution d’une traduction en Chinois du poète, par l’écrivain et traductrice Jie Wang, donne le ton de cette commémoration ». L’ouvrage a été publié avec le soutien du Conseil régional et présente, en vis-à-vis, les poèmes dans les deux langues, Français et Chinois, avec des illustrations de l’artiste Li Li. L’ouvrage bénéficie de l’expertise de Claude Jeancolas, grand spécialiste d’Arthur Rimbaud [1].
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La Chinoise Jie Wang au musée Rimbaud.

Une Chinoise à Charleville ? Rimbaud chinois ? Pour la première fois ? Le progrès est en marche. Que vaut la traduction ? Je suis vite rassuré :

C’est « une traduction précise et éblouissante » selon l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing, qui présente l’ouvrage en quatrième de couverture.

Giscard d’Estaing spécialiste de Rimbaud et sinologue ? Je l’ignorais.
Le journal poursuit :

À cette occasion, la Région, l’éditeur et la Ville ont invité 150 personnalités à Charleville-Mézières afin de visiter le musée avant sa fermeture pour travaux, rencontrer Jie Wang et Edouard Ropars, l’architecte du projet, puis découvrir la Maison des Ailleurs. C’était l’une des dernières manifestations dans le musée actuel. Alain Tourneux a présenté dans ses grandes lignes le projet de transformation aux invités. « Le musée va fermer ses portes à la fin de l’année pour une rénovation. Un nouveau musée serait d’ailleurs plus juste. Enfermer Arthur Rimbaud dans un musée n’est pas chose facile. C’est un grand défi, d’autant qu’il nous reste peu d’objets du poète. Ceux qui sont dans cette salle sont presque les seuls parvenus jusqu’à nous. Ce musée continue pourtant à s’enrichir et nous n’avons pas encore pu montrer l’intégralité de nos collections pour des raisons de sécurité. D’où la nécessité de lui donner un autre visage ». Pour y parvenir, la ville lance un appel du pied aux mécènes. Il en existait peut-être quelques-uns parmi les invités.

« Enfermer Arthur Rimbaud dans un musée n’est pas chose facile. »
Le même journal, dans son édition du 31 octobre, veille de la Toussaint catholique (une fois de plus confondue avec la commémoration des morts), nous livre quelques anecdotes qui montrent bien la crédulité de l’époque :

« On a déjà vu un touriste mexicain très ému en venant sur la tombe de Rimbaud, explique François Allard, responsable de la communication de l’office de tourisme. Et un autre qui en avait les larmes aux yeux. Il ne vivait que pour voir cette sépulture. » Comme eux, beaucoup viennent encore se recueillir sur la tombe d’Arthur Rimbaud, avenue Boutet. « Des gens de passage me demandent souvent où est sa dernière demeure », explique Xavier Simon, gérant du restaurant Le Dernier Sou, situé à quelques mètres de l’entrée du cimetière. Plus de 120 ans après sa mort, le poète attire toujours. Sur le logiciel de localisation de google, apparaît même la mention « sépulture d’Arthur Rimbaud », comme si c’était un monument tel que la Tour Eiffel. Xavier Simon, domicilié tout près du cimetière, ne peut s’empêcher de s’y arrêter chaque fois qu’il va se recueillir sur la tombe de sa grand-mère, enterrée au même endroit. Il faut dire que l’homme est un passionné. Dans son restaurant, on retrouve des vers de Rimbaud sur les murs ou encore sur le menu. Au moment de la Toussaint, il vend également des chrysanthèmes. « Tous les ans, certains m’en achètent pour fleurir la tombe du célèbre Carolo », remarque-t-il. Et il n’y a pas que ce type de présent que le poète reçoit.
Bernard Colin, agent de maîtrise des cimetières de la ville depuis 30 ans, recueille toutes sortes d’objets, qu’il garde précieusement dans des boîtes à chaussures. On y retrouve des lettres, des photographies, des recueils de poésie dans toutes les langues ou encore des portraits encadrés du jeune Rimbaud. Un fan y a même laissé une mini-bouteille d’absinthe. « Quand j’ai pris mes fonctions, explique-t-il, mon prédécesseur m’avait affirmé que personne ne venait sur la tombe de Rimbaud. Depuis les 150 ans de sa naissance en 2004, ça a pris une ampleur phénoménale. » Ce gardien de Rimbaud, ouvre parfois les portes du cimetière alors que celui-ci est normalement fermé. « Ce sont des personnes qui viennent de loin juste pour ça alors je les laisse entrer », avoue-t-il. Le flux des visiteurs reste plutôt constant à l’année. Et Bernard Colin a parfois eu la visite de célébrités comme Dominique de Villepin, Jacques Higelin. « Beaucoup d’artistes profitent du Cabaret Vert pour y venir. » D’autres, bien qu’anonymes, se sont illustrés : « J’ai déjà surpris un couple en train de fabriquer sa progéniture derrière la sépulture de Rimbaud ou encore une dame qui s’est mis nue devant. C’était son fantasme », explique-t-il amusé.

Du musée à la tombe, de la grand-mère aux chrysanthèmes, en passant par la « fabrication » des corps : exit Rimbaud, « le célèbre Carolo » (et triomphe de Vitalie Cuif, la mère Rimb, la mother, la bouche d’ombre, la daromphe). J’ai bien fait de n’être jamais allé au cimetière [2]. De toute façon, comme l’écrit un excellent auteur : « la tombe est vide ». Il faudrait quand même qu’on en avertisse « les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes », les touristes et tous les gens du cru.

Marcelin Pleynet, Le savoir-vivre (écrit le 1er novembre 2004) :

« La fête de tous les saints
Rimbaud : "Je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne, je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison."
La fête de tous les saints — le Roman... » [3]

Je ne m’attarderais pas sur ces anecdotes provinciales, à la fois savoureuses et ridicules, si, Champenois d’adoption moi-même, arrivé à Reims il y a plus de trente-cinq ans, en évitant expressément Charleville à cause de et surtout grâce à mes souvenirs de Rimbaud (Lettre à Georges Izambard, 25 août 1870 : « Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! — Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela voyez-vous, je n’ai pas d’illusion. » [4]), je ne m’attarderais pas, donc, si je ne venais d’achever ma lecture du livre d’un autre Champenois déclaré, Frank Charpentier, de son vrai nom [5] Frédéric Archimbaud, né à Rilly-la-Montagne, à quelques kilomètres de Reims, fils et petit-fils de charpentier, bâtisseur de l’« arche Rimbaud » (« souvenons-nous de l’enseigne : Archimbaud Père-et-fils Ouvriers-Charpentiers »), fugueur entêté (je l’ai peut-être croisé), enseignant accessoirement la « métaphysique radicale avancé », qui vient de publier dans la collection L’infini, chez Gallimard, La Dernière Lettre de Rimbaud. Essai, récit, « roman sans cesse médité », « voyage, écritures, amours, et trajectoires géographiques confondues », c’est un livre étrange et déroutant, savant et très personnel. Sorti le 10 octobre dernier, les jurys des divers « Prix », toujours à l’affût du « nouveau », n’auront pas eu le temps de le lire, hélas pour eux.
Qui est Frank Charpentier ? Les lecteurs de la revue L’Infini ont pu découvrir son nom récemment puisqu’il est l’auteur d’un interview de Philippe Sollers, « Une saison en enfer » : aller-retour (L’Infini 122, printemps 2013). De cet « Aller et retour », que vous êtes priés de lire A.R. comme les initiales d’Arthur Rimbaud, il est beaucoup question dans La Dernière Lettre de Rimbaud (attention la dernière lettre de Rimbaud, c’est aussi un D). Je ne vous en dis pas plus pour l’instant : La Dernière Lettre de Rimbaud est, comme La lettre volée d’Edgar Poe, un vrai polar plein de rebondissements, l’histoire d’une évasion, d’une résurrection et de leur patient déchiffrement (« Science avec patience ») à la première personne du singulier. La découverte de la « liberté libre » et du « nouvel amour » (avec L., après Isabelle). Allez-y voir vous-même...
(Je note, entre parenthèses, que, après nous avoir fait part de ses propres Illuminations en 2003 (livre écrit « en hommage à Arthur Rimbaud », « le plus grand poète de tous les temps »), c’est le troisième livre fondamental sur Rimbaud que Sollers édite depuis 2005 et le Rimbaud en son temps de Marcelin Pleynet [6] qui fut suivi de La musique plus intense (le Temps dans les Illuminations de Rimbaud) d’Olivier-P. Thébault en 2012 [7] : les choses se précisent et s’accélèrent. Va-t-on enfin changer de siècle et d’époque ? de Temps ?).

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Rimbaud par Picasso, 1960 (d’après la photographie de Carjat).
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La Dernière Lettre de Rimbaud

Que dit le quatrième de couverture ?

De quoi est-il question au fond, quand on parle de Rimbaud ou quand on le lit, si c’est encore vraiment le cas ? Rimbaud a écrit, Rimbaud n’a plus écrit. Mythe et légende douloureuse d’un génie poétique précoce et fulgurant, à la Mozart ; et puis le désert, le commerce, les trafics, — et la fin tragique, l’amputation, la mort. Tout a été dit là-dessus, « littéralement et dans tous les sens ». Imagerie diverse ou adoration plus ou moins aveugle d’une « belle gloire d’artiste et de conteur emportée », et finalement, presque toujours, célébration oblige, indifférence à l’essentiel : affaire classée. Exit.
Et si c’était un contresens complet ? Et s’il n’avait pas cessé... pas cessé d’écrire sa vie, d’un bout à l’autre, tout au long d’un parcours proprement géographique, et de la signer, de surcroît, secrètement, par son nom, ou plutôt par ses initiales, A.R., en se plaçant, consciemment ou non, sous ce signe constant ? Quel signe, d’ailleurs ? Celui de Noé ? Celui de Jonas ? D’un autre encore ? Se serait-il délibérément, retour de plus en plus initial, mis « à penser sur la première lettre de l’alphabet », et lequel ? Le narrateur s’en souviendra — et ça le mènera à une découverte bel et bien inouïe.

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Frank Charpentier : Entretien avec Alain Veinstein

Du jour au lendemain, 4 janvier 2013, 00h.

Quelques précisions dans mon commentaire du 4 janvier.

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Les premières pages du roman

L’épigraphe du roman est tirée d’une illumination de Rimbaud : À une raison. C’en est la dernière phrase. C’était déjà l’épigraphe du petit livre que Sollers consacra à Francis Ponge en... 1963 [8].

Arrivée de toujours, qui t’en iras partout.
ARTHUR RIMBAUD

Voici les premières pages du livre que nous offrent gracieusement les éditions Gallimard.

J’ai échappé au Programme. Autrement dit à la mort. Et de mon vivant. Illumination. Ça n’était pas prévu, si j’ose dire. Et pour cause.
Comment y suis-je arrivé, car c’est le terme exact, oui, comment suis-je parvenu en ce coeur pulsant du réel ? Coeur tout uniment éternel et temporel ? Coeur insituable mais parfaitement parlable ? Coeur que je suis, moi aussi ?
— En retrouvant tout simplement et très précisément le lieu et la formule. Quel lieu ? Quelle formule ? L’explication viendra, en temps et en heure, ici même. Clef de l’énigme. Clef de l’amour. Clef du festin ancien.
Impossible ? Absolument : L’impossible ! En parole et en acte. Ce n’est même que de cela qu’il sera question.
Offert à tous ? Gratis ? Solde de diamants sans contrôle ? Mais oui, en un sens, pour qui le veut, vraiment.
Féerie immédiate, opéra fabuleux, nouveau corps amoureux : tout de suite ! Sans cesse ! À jamais !
Perpétuel printemps du temps. À travers et par-delà les saisons, les pays, les années. Immortalité individuelle reconquise.
Vraie vie secrète, solitude radicale, communion véritable, à l’infini.
Vous ne me croyez pas ? Rien de plus normal : de toute façon, sauf exception, et encore, à vérifier, personne n’a jamais eu la foi sur la terre, celle qui sauve, s’entend, à commencer par les croyants. Et il en va ainsi depuis toujours ; de l’homme des cavernes à l’humanoïde contemporain de l’Empire du Rien, l’homme n’a jamais cru qu’en une seule chose : sa disparition consentie. Même si, certes, cela va s’accentuant chez ce dernier. Car ne croyant plus en rien, et voulant du même coup se dissimuler à toute force l’horizon bouché de sa sous-vie, voilà que le malheureux devient en tout point crédule. Auto-manipulable à souhait. Et dans un rictus perpétuel où le sourire le dispute à la grimace, il va se livrant lui-même, pieds et poings liés, à la fatalité apparemment irréfragable de l’humaine condition, comme à l’infrangible prison des faits.
Envoûtement surnaturel de la volonté, dira un certain Pascal. Servitude volontaire, disait peu avant lui un tout jeune homme de dix-sept ans à peine, nommé La Boétie. Mais il est vrai qu’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans et qu’on a des tilleuls encore verts sur la promenade. Ce qui n’empêchera cependant pas ce dernier, quelques années plus tard, de persister et de signer, jusque sur son lit d’agonie, en confessant à son doux et cher ami Montaigne, comme lui à la fois catholique et juif, autrement dit, marrane, qu’il entendait bien « mourir sous la foi et religion que Moïse planta en Judée, et qui, de main en main, par succession de temps, a été apportée en France ». Voilà ce qui s’appelle avoir véritablement de la suite dans les idées ; et comme je suis moi-même, sans doute, d’ascendance marrane portugaise par le père de ma mère, pareille confidence, telle qu’elle est rapportée par Montaigne dans une lettre à son père sur la mort de feu Monsieur de La Boétie, ne peut que m’aller droit au coeur.
Bon, me direz-vous, c’est entendu, vous prétendez, hum, hum, être arrivé en Arcadie, soit, nous verrons ; mais à quoi bon, si vous y demeurez seul, enfermé dans la tour d’ivoire de vos certitudes ?
Objection.
Premier point : qui vous parle d’Arcadie, ce n’est pas l’Arcadie que je veux. Et in Arcadia ego : souvenez-vous, le célèbre tableau de Poussin, où la Mort affirme qu’elle se trouve jusqu’en Arcadie. Non, non, j’ai visé plus loin, plus haut, plus intense, plus profond que la mort elle-même. L’Éden. Rien moins, et comme Rimbaud, dans Une saison en enfer, je puis bien dire : « C’est vrai ; c’est à l’Éden que je songeais ! » Et pas un éden de pacotille, mythologique, orientalisant ou autre, non, réel, c’est-à-dire sensible — et donc d’abord intérieur et verbal.
Et un beau jour, déclic, il y a treize ans, j’y suis retourné. Pour de bon. Et j’y demeure. Demeure poétique, de toute évidence, tant il est vrai, comme l’a dit tel autre voyant radicalement au courant du fond de l’affaire, que « les Poètes seuls fondent ce qui demeure ». Le reste passera, tout le reste, mais ces paroles ne passeront pas. Et depuis ce temps-là, ce jour-là, cette année-là, en effet, je suis un autre.
C’est d’ailleurs à partir de cette charnière parfaitement datée dans le temps que j’ai commencé d’entrevoir la série de coïncidences troublantes qui reliaient, jusqu’alors à mon insu, la vie de Rimbaud à celle de votre humble serviteur, géographie, dates, événements, échos, femmes, noms et prénoms, jusqu’à la découverte de ce qui peut, littéralement, s’appeler la signature chiffrée du poète, sous la forme de ses deux initiales : A.R. J’y viendrai. Puisque tels sont précisément « le lieu et la formule ». Et que deux trames parallèles, celle du poète et celle du narrateur, vont s’y jouer, s’y nouer et s’y dénouer, à distance, d’une manière prodigieuse.
Mais, à la différence du personnage de Vagabonds, Rimbaud lui-même, manifestement, qui avoue être « pressé » de trouver l’un et l’autre pour secourir son « pauvre frère » de l’époque, Verlaine a priori, ayant, dit-il, « en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil » — oui, contrairement à cet homme pressé de sortir d’esclavage, j’ai désormais tout mon temps. Je ne cherche plus : je trouve et retrouve chaque jour ce que j’ai trouvé ce jour-là, source des sources, perle à enterrer au fond du jardin, en soi, immense opulence inquestionnable.
Ensuite, deuxième point : j’ose dire tout aussi calmement mais fermement que je ne « prétends » pas, comme vous dites, je sais, c’est tout différent. Je récuse, en effet, une de ces expressions qui sous couvert d’honnêteté sont finalement profondément vicieuses, quitte à passer pour prétentieux, tant pis, alors que c’est selon moi l’humilité même, la vraie, s’entend, pas la fausse, justement. Oui, je sais - et d’une science absolument moderne quoique pourtant très ancienne, infaillible, en somme, parce qu’elle exige tout de ses amants et d’abord qu’ils parient, sans réserve, contrairement à tous les amis de la mort : « L’amour divin seul octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté. Adieu, chimères, idéals, erreurs. » Autrement dit, je ne suis pas un de ces prétendants qui font dans l’approximation : « C’est très-certain, c’est oracle, ce que je dis. » Et je reviens chez moi, comme Ulysse, pour justement mieux les défaire tous. Bander l’arc, tirer la flèche, ne pas rater la cible — un jeu d’enfant si l’on sait que c’est là l’étymologie hébraïque du mot péché, péché d’abord existentiel, et non point moral. On se trompe d’Ennemi, et l’Ennemi nous trompe.
Pécheur en tout je suis, sans doute, pas de mal à ça si j’ose dire, mieux que la fausse innocence de l’occultation létale endémique en tout cas, car ça permet au moins d’en sortir — et imparfait je suis aussi, en un sens — mais absolument sauf du péché contre l’Esprit, c’est-à-dire parfait d’accueillir la perfection et de me pardonner quand même d’être de passage dans le Processus, circuit vie-mort en boucle, et pardonnant ainsi au fond à tous les autres, malgré tout, même et surtout quand ils l’ont oublié. La vie ? Dans les coordonnées tronquées d’une réalité falsifiée à la base ? Un simple moment d’égarement, donc, mais désormais borné ; une chute dans les catégories logiques, mais à laquelle j’ai dit stop, basta, ou encore : ché-daï, en hébreu ; oui, ça suffit, et je lui ai mis un terme, avant que ne vienne apparemment le mien. Ensuite, une fois le travail de sape et de fond effectué, tout pivote comme par enchantement, la voie est rouverte, et tac, en un clin d’oeil, me voici de nouveau, émergeant ailleurs, vraiment ici, à l’air libre, et à volonté.
En outre et enfin, troisième point : pourquoi sous-entendre, avec l’image de la tour d’ivoire — dont on se demande d’ailleurs, au passage, pourquoi elle est toujours forcément négative ! —, que jouir pour soi seul serait néfaste, ou vain, voire criminel, qui sait ? Le paradis rien que pour moi ? Mais oui, pourquoi pas, s’il le faut, et même c’est la condition première et sine qua non pour le partager éventuellement avec quiconque, me semble-t-il. Et puis, c’est bien connu : « Mieux vaut le peu du juste que le beaucoup de nombreux criminels. » En hébreu, c’est encore plus beau et plus condensé : tov mé-ât latsadik mé-amone réchaîm rabim. Psaume 37, verset 16, tu peux aller vérifier, si tu veux, cher lecteur, ou bien chère lectrice, d’ailleurs, car cela te concerne aussi, n’est-ce pas : avant les nations, les guerres, les religions, avant même Abel et Caïn et le premier conflit fratricide, et donc bien avant qu’Israël, Lumière des Nations, ne devienne pour l’humanité en proie à ses propres divisions à la fois le miroir et le symptôme de ce qui l’agite, n’étions-nous pas seuls tous les deux dans le Jardin ? Et n’est-ce pas entre nous seuls que cela a d’abord mal, et faussement, commencé, à cause d’un fichu serpent halluciné ? On en reparlera, seul à seule, lectrice, si tu veux bien.
Bien, puisqu’on est libre, on s’en va.
Non ? : « Reprenons les chemins d’ici » ? « On ne part pas » ?
Si, quand même, envers et contre tous, envers et contre tout : « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. » Rien ne nous arrêtera. La victoire est au bout. Ce n’est pas un mirage. Mais il est vrai que rien n’aura été épargné au voyageur intrépide, on aura tout fait pour le freiner, l’entraver, l’empêcher de vouloir « la liberté libre » malgré tout, c’est-à-dire la « liberté dans le salut », et ça continue encore maintenant, y compris post mortem. Mais le contexte du nihilisme exponentiel est paradoxalement et à son insu extrêmement favorable aux nouveaux aventuriers, connus ou anonymes : on peut en effet parfaitement y demeurer caché en pleine lumière. Je navigue quant à moi, incognito, tout à mon aise dans l’océan du rien, et à l’instar de l’alchimiste transformant le plomb en or, je le convertis pour moi seul en vide — ce qui est tout différent — s’ouvrant alors comme coffre à merveilles ; me tenant à l’abri d’être sans abri mais pas sans séjour ; sans même plus avoir à m’opposer à quoi que ce soit - sinon à tout en bloc une bonne fois pour toutes, pour tout retrouver gratuitement, requalifié au centuple ; oui, avis à ceux que ça tente absolument, il n’est plus nécessaire de souffrir le martyre, indéfiniment du moins, plus besoin de devenir un grand fou aux yeux de la société, encore moins d’être son suicidé, subventionné ou pas. Ou plutôt, pire, il est possible d’être vraiment fou au-delà de toute mesure, c’est-à-dire vraiment raisonnable au-delà de toute imagination, sans craindre une seconde d’être enfermé. Leurres par centaines, aucune position repérable. Et il est loisible d’agir ainsi souverainement dans le plus grand secret.
Alors, qu’importe, les anciennes plaintes et, en effet, comme dit Rimbaud, « que parlais-je de main amie ! » Pas besoin de secours : il est faux par nature. Je n’ai qu’à déployer mon jeu, désormais, pour « frapper de honte ces couples menteurs » et je pose mes cartes, une par une, tous les temps sont en ma paume comme toutes mes sources sont en Toi, je tiens le pas gagné, le pas de côté décisif. Ce que je n’ai pas volé, devrais-je le rendre, comme dit le psalmiste ?
Écoutez plutôt le bilan de celui qui s’est retiré pour longtemps de vos horreurs économiques, oui, bilan encore et ô combien actuel, et scintillant, aujourd’hui même :
« Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence. »
« Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J’ai dit : Dieu. »
« Je tiens le système. »
« Je ferai de l’or, des remèdes. »
« Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »
« J’ai seul la clef de cette parade sauvage. »
« Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. »
Pourquoi ? C’est très simple :
« Je suis maître en fantasmagories. »
« Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer. »
« Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. »
« Je suis le saint en prière sur la terrasse... Je suis le savant au fauteuil sombre... Je suis le piéton de la grand-route... »
« Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions. »
« Je suis maître du silence. »
« Je suis caché et je ne le suis pas. »
Je suis ? Le nom de Dieu ? Du dieu caché et pourtant manifeste ? Oui, rien que ça, et comme le Fils de l’homme est maître du sabbat, paraît-il, quelles perspectives, quelles fêtes, quelle abondance immédiate ! Insondable prétention ? Provocation fumeuse ? Réédition du coup christique déjà discutable ? Ah ! Peut-être, mais n’oublions pas que si Je est un autre, alors chacun peut s’en réclamer et le clamer ; chacun, en effet, mais pas n’importe qui cependant. Chas de l’aiguille, porte étroite, chacun sa pâque victorieuse, s’il le désire en vérité. Rien n’est impossible. Après une saison passée en enfer, paradis retrouvable et retrouvé, à volonté et sans efforts. Un jour d’exercice un peu approfondi sur la terre, et puis éternellement en joie.
Mais alors, et le Harar, me direz-vous ? Et l’ennui ? Et le retour de la malédiction à la fin de sa vie ? Rappelez-vous les cris de désespoir prophétique d’Une saison en enfer : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » Comment ne pas y entendre, par anticipation, les déchirants aveux d’impuissance, de défaite, de résignation de presque toutes les lettres que Rimbaud adresse aux siens d’Aden, Arabie, ou du Harar. Celle du 5 mai 1884 : « Quelle existence désolante je traîne sous ces climats absurdes. » Ou bien celle du 10 septembre de la même année qui se conclut à peu près ainsi : « Enfin, comme disent les musulmans : C’est écrit ! — C’est la vie : elle n’est pas drôle ! » C’est un continu et « réel cauchemar » et il se lamente tout en se défendant tout de même vis-à-vis de ses proches : « Vous devez me considérer comme un nouveau Jérémie avec mes lamentations perpétuelles, mais ma situation n’est pas vraiment gaie. » Il est submergé par un ennui qui est tout sauf noble, baudelairien et noyé dans les fumées du spleen ou les vices splendides des grandes villes. Non, c’est net, précis, sans appel : « Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais connu quelqu’un qui s’ennuyât autant que moi. » Très tôt, d’ailleurs, depuis toujours en un sens, son diagnostic était fait, une seule note consolatrice à l’horizon : « Heureusement que cette vie est la seule et que cela est évident, puisqu’on ne peut s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci. » Un écrivain du début du siècle des camps et des charniers dira que plus diabolique qu’ici cela ne peut se trouver.
Bref, le Poète ou le mage devenu trafiquant ou voyageur de commerce, par sa lucidité irréductible et ses protestations de bonne volonté sincères (il veut sérieusement se marier, rêve d’avoir un fils, de l’éduquer, afin qu’il devienne ingénieur, etc.), décourage absolument tout le monde mutuellement : ses proches et ses (faux) amis, ses partisans comme ses adversaires, les anciens autant que les nouveaux, et à commencer par lui-même - (s’)interdisant ainsi, semble-t-il, dans la deuxième partie de sa vie toute issue, et d’abord celle qu’il n’avait cessé de chanter dans la première partie. Est-ce bien une partie d’ailleurs, ou bien une seconde vie, qui se veut une vie tout entière, fort d’une certaine méthode hautement affirmée : « Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. » Et c’est de la sorte qu’il reste fidèle, jusqu’au bout, à sa propre parole, que ce soit, contradictoirement et réciproquement, pour une fatalité de bonheur ou pour son contraire apparent : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. » C.Q.F.D.
Certes, dira-t-on, mais on peut prendre le problème dans tous les sens, au bout du compte, le résultat est là, implacable : la gangrène, l’amputation, la mort, avec peut-être la conversion, in extremis, rapportée par sa soeur Isabelle, on sait tout ça. Ah ! Les pièces du dossier pèsent très lourd. Trop lourd, sans aucun doute. La cause semble entendue. Passion, calvaire, mise en croix, déposition de croix, mise au tombeau, point final. Et sauf à cultiver, bien sûr, la douloureuse légende des siècles, celle, confite, du poète maudit, que lui-même avait quittée, et de son vivant, faut-il le rappeler ; sauf à idolâtrer le Voleur de feu, l’Homme aux semelles de vent, l’Adolescent Éternel, le Mystique à l’état sauvage ou encore le Voyant Voyou Dévoyé, en multipliant la plupart du temps les contresens — Benjamin Fondane excepté sans doute, qui, lui seul, prit au moins la pleine dé-mesure du risque du pari sur la parole poétique ; sauf à en analiser l’icône donc, faute d’intégrité propre, autrement dit faute d’être capable de dire Je et d’être soi-même réellement devenu un autre, de quelque chapelle pseudo-poético-ésotérico-érotico-gnan-gnan qu’on se revendique ; oui, sauf tout cela qui n’est guère propice à vous rendre sauf, avouons-le, l’affaire paraît bel et bien classée.
Eh bien, non, justement, objection, une fois encore, parlons-en, lecteur, de cette malédiction, de l’antique malédiction, et qui t’affecte ou t’infecte toi aussi de son venin à ton corps défendant, sauf à être sauf ; et souviens-t’en fort, car elle sera, preuve à l’appui, levée, à la lettre, oui, à la lettre près, au terme de ce récit, au terme d’un parcours littéralement géo-graphique, écriture du voyage d’un bout à l’autre d’une vie, du début à la fin, à moins que cela ne s’avère être d’une fin supposée à un tout autre début, bien avant ou, c’est tout comme, « bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays ».
Quel voyage ? Le voyage d’un « luxe inouï » (je souligne) et partant non encore entendu, d’un bout à l’autre des lettres, toutes les lettres, lettres de voyage comme lettres de l’alphabet, voyelles et consonnes mêlées comme la mer au soleil, jusqu’en leur coeur intime.
Oh ! Certes, la route fut âpre, interminable, et la fameuse « réalité rugueuse » épuisante et meurtrière, et c’est pourquoi il va nous falloir auparavant faire un long détour pour comprendre toute l’affaire et mener l’enquête jusqu’au bout, remonter jusqu’au Déluge, qui sait, voire plus avant, jusqu’au coeur interdit de l’Éden. Car, comme l’indique le Sonnet de Jeunesse, n’est-ce pas là l’histoire de tout homme et de tout l’homme : « Homme de constitution ordinaire, la chair n’était-elle pas un fruit pendu dans le verger, - ô journées enfantes » ? Quelle chair ? Quel fruit ? Quel verger ? Pour quel Homme ? Et dans quel idiome ? Là encore, tout va être à décrypter, et même à traduire, ô surprise, en hébreu, langue de l’Homme, langue d’Adam, langue de l’Éden — langue enfante de l’enfance de l’homme, langue écrite encore « sans paroles », mais à ré-enfanter, pour faire parler la Parole. Il suffisait d’y penser.
Alors, patience, oui : endurons une fois encore les « Fêtes de la patience », et les « Fêtes de la faim » ; endurons la « Comédie de la soif » et l’exil interminable des « Juifs errants de Norwège », ces « Anciens exilés chers » ; déjeunons d’air, mangeons des pierres et traversons les obstacles têtus, les retours de cauchemars, les horreurs persistantes ; ignorons les grincements de dents extérieurs, les sifflements de tous ces serpents sur nos têtes. Il n’y a que ça, en un sens. Apprenons en chemin à les faire servir notre but intime, notre voeu secret, car à leur insu, ils aident toujours plus à la longue à répondre en soi, à l’envers de l’envers, à l’appel du royaume. La ruse est de rigueur en ce continent où la folie rôde. Souvenons-nous : « il n’y a personne ici et il y a quelqu’un », vu que le monde — et l’inconscient de l’espèce tout entière avec lui — est structuré, non comme un langage, mais comme un obstacle au langage. Une vraie pierre d’achoppement permanent, la fameuse pierre de scandale, au sens étymologique, qu’il est conseillé de retourner avant même qu’elle ne se retourne contre vous pour mieux vous lapider.
N’importe. Au terme de si violents vagabondages, ayant connu l’enfer des femmes là-bas, il nous sera enfin, chacun à sa manière propre, « loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ».
Vie inviolable, irréductible, indemne : à jamais en joie-jouissance.
Alors, hop, je m’évade, à mon tour, et je vais m’expliquer.

Frank Charpentier, La Dernière Lettre de Rimbaud, p. 7-23. pdf

Autres extraits.

***


« J’ai eu raison dans tous mes dédains : puisque je m’évade !
Je m’évade !
Je m’explique. » RIMBAUD.

De Charleville à Roche

Je ne suis allé qu’une fois dans la maison de Rimbaud à Charleville. Elle se trouve quai Rimbaud (anciennement quai de la Madeleine), à deux pas du musée, au bord de la Meuse. Vitalie Cuif et ses quatre enfants y vécurent de 1869 à 1875.

Cliquer sur la première photo pour agrandir...

Charleville. La maison où vécut Rimbaud. Photo M.D. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Charleville. La maison où vécut Rimbaud. Le couloir. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Charleville. La maison où vécut Rimbaud. L’escalier vers les chambres. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Charleville. La maison où vécut Rimbaud.
La chambre de Rimbaud : fenêtre sur cour. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Charleville. La maison où vécut Rimbaud. La cour intérieure. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche

« Je ne suis allé qu’une fois à Roche » (Frank Charpentier [9])

Roche. La maison construite à la place de la ferme Rimbaud. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Sur la plaque de la maison construite à la place de la ferme Rimbaud :
« Sur ces lieux Rimbaud a espéré a désespéré et souffert ». Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Sculpture de Paul Boens.
Ici se trouvait le grenier où « Rimbaud a écrit son chef-d’oeuvre » Une saison en enfer (avril-août 1873). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Le mur aux fenêtres feintes. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Le carrefour place Rimbaud. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Le carrefour place Rimbaud. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Le célèbre lavoir.
Le Conseil général des Ardennes est tombé dans le panneau :
« Lavoir de Roche. La fréquentation de ces lieux aurait inspiré Arthur Rimbaud. » Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. Le célèbre lavoir. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Roche. La mare. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
« Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai. »

Photos A. Gauvin, 19 juillet 2009.

Voir aussi : La maison des Ailleurs.
L’itinéraire de Charleville à Roche.

***


D’un Charpentier à l’autre... C’est curieux, fouillant dans mes archives, je retrouve une ancienne émission enregistrée sur France Culture un certain 28 novembre 1991 [10]. La productrice et présentatrice s’appelle Charpentier. Pascale Charpentier. Évidemment, on trouve trace de l’émission sur le site de l’INA. Avec un découpage minutieux. Je vous restitue l’ensemble qui, bien que daté, n’est pas dénué d’intérêt.

Arthur Rimbaud (1854-1891)
ou « La dernière innocence et la dernière timidité, c’est dit »

France Culture, Une vie, une oeuvre

28 novembre 1991

Pour parler d’Arthur Rimbaud, Pascale Charpentier s’entoure de Dominique Noguez (théoricien), Michel Deguy (poète), Alain Borer (écrivain, spécialiste de Rimbaud), Alain Jouffroy (écrivain et poète) et Jean Marie Turpin (écrivain).
Ensemble ils analysent l’oeuvre de Rimbaud, abordent certaines étapes de sa vie (Paris, La Commune, Verlaine ou encore l’Afrique), ils détaillent les différentes facettes du personnage et évoquent les thèmes récurrents du poète.
Les entretiens alternent avec de nombreuses lectures extraites de l’oeuvre de Rimbaud par Maurice Garrel et Philippe D..

*

Partie 1 (45’25")

0’18" : Dominique Noguez à propos de la voix de Rimbaud, de sa diction et de son rire.
1’52" : Lecture : Dévotion du livre Illumination
3’00" : Michel Deguy à propos de l’aspect obscur du poème Dévotion
5’11" : Lecture : Orbilius
5’53" : Alain Borer : Rimbaud jeune poète
6’36" : Lecture : Les poètes de sept ans
7’14" : Lecture : Voyelles
7’37" : A propos des rimes du poème Les étrennes des orphelins
8’23" : Lecture d’une lettre à Théodore de Banville du 24 mai 1870
9’16" : La perception de Rimbaud
9’44" : Lecture d’une lettre à Georges Izambard le 25 août 1870
10’31" : Rimbaud à Paris
10’43" : Lecture d’une lettre à Paul Demeny 15 mai 1870
11’08" : Rimbaud sa maturité poétique et l’explosion de la commune
14’00" : Lecture d’une lettre à Georges Izanbard le 13 mai 1871
15’49" : Rimbaud à propos du "dérèglement" des sens (le terme de "sens" étant à prendre dans tous les sens)
16’24" : Suite lecture d’une lettre à Georges Izanbard le 13 mai 1871
16’58" : Lecture d’un extrait du poème Le bateau ivre
17’13" : A propos de l’écriture et l’importance du poème Le bateau ivre
18’45" : Lecture d’un extrait du poème Le bateau ivre
18’58" : Jean Marie Turpin à propos de Saint Jean et la « piscine Betsaida » et de la position de Rimbaud avec le miracle, l’acte de voyance de Rimbaud. Jean Marie Turpin lit des extraits de textes [11]
23’11" : Alain Jouffroy à propos de ses visions, de la transformation du paysage mental en paysage physique, l’étonnante imbrication des vues
25’11" : Lecture d’une lettre à Paul Verlaine le 4 juillet 1973
26’22" : Dominique Noguez à propos de la personnalité de Rimbaud ; sa méchanceté et sa volonté d’être un archange du mal
28’45" : A propos de l’écriture d’Une saison en enfer
32’57" : Lecture d’un extrait d’Une saison en enfer
33’10" : A propos de sa nostalgie d’un paradis perdu, la certitude de notre « négritude »
36’30" : A propos de sa diction, description de sa voix comme étant celle d’une personne émotive
37’18" : Lecture d’un extrait d’Une saison en enfer
37’40" : L’image de Rimbaud convulsif et criant
38’53" : A propos de Rimbaud le rhétoricien : l’hypallage et le zeugma
41’52" : Lecture d’un extrait d’Illumination
42’24" : Pourquoi Rimbaud a abandonné la poésie ?
43’06" : Lecture en anglais :

« Bremen the 14 mai 77.
The untersigned Arthur Rimbaud - Born in Charleville (France) - Aged 23 - 5 ft. 6 height - Good healthy, - Late a teacher of sciences and languages - Recently deserted from the 47’ Regiment of the French army, - Actually in Bremen without any means, the French Consul refusing any Relief.
Would like to know on which conditions he could conclude an immediate engagement in the American navy.
Speaks and writes English, German, French, Italian and Spanish.
Has been four months as a sailor in a Scotch bark, from Java to Queenstown, from August to December 76.
Would be very honoured and grateful to receive an answer.
John Arthur Rimbaud. [12] »

43’41" : A propos des lieux de Rimbaud

JPEG - 127.2 ko
Le fusil de Rimbaud.
Cliché de groupe à Sheick-Othman, sorte d’oasis non loin d’Aden.
Rimbaud est debout à gauche.
*

Partie 2 (39’)

0’00" : "Peut-on aller plus loin que les Illuminations ?
0’46" : Lecture
1’08" : Les publications de Rimbaud et l’oeuvre recomposée, la difficulté de séparer la vie et l’œuvre
5’06" : Les voyages en Europe et en orient, pourquoi l’Afrique ?
10’47" : Lecture
11’02" : Alain Jouffroy à propos de sa poésie non écrite
11’36" : Lecture
13’01" : Son comportement d’homme qui va de l’avant ; la photographie, description de son travail, son projet de livre avec des photographies
16’03" : Lecture
16’37" : Sa vie en Afrique : "il n’a pas été commerçant"
17’13" : Lecture d’une lettre à sa mère et sa soeur 25 février 1890
18’31" : Rimbaud : entre sagesse et folie
19’26" : Alain Borer ; à propos de la dimension mystique de Rimbaud
22’54" : A propos du Coran et de la relation à son père
25’40" : L’année 1886 et la vente d’armes et la mauvaise expérience financière au Harar
31’25" : Le retour vaincu, le désir de s’établir et d’avoir un fils
33’29" : A propos de l’Exposition Universelle et son absence
33’55" : L’été 1891 et son retour à Marseille, la douleur de la souffrance physique et morale
35’32" : Rimbaud l’insomniaque, sa mort imaginée
36’45" : Lecture d’une lettre au Directeur des Messageries Maritimes le 9 novembre 1891 :

Marseille, 9 novembre 1891.

UN LOT : UNE DENT SEULE.
UN LOT : DEUX DENTS.
UN LOT : TROIS DENTS.
UN LOT : QUATRE DENTS.
UN LOT : DEUX DENTS.

Monsieur le Directeur,

Je viens vous demander si je n’ai rien laissé à votre compte. Je désire changer aujourd’hui de ce service-ci, dont je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit le service d’Aphinar. Tous ces services sont là partout, et moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le premier chien dans la rue vous dira cela.

Envoyez-moi donc le prix des services d’Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord.

Arthur Rimbaud [13].

37’50" : Désannonce.

crédit INA.

GIF - 74.2 ko
Ernest Pignon-Ernest. Sérigraphies in situ (1978-1979).

A.G., 1er novembre 2013.

*

Portfolio


[2Le chrysanthème : fleur dont je n’ai pas trouvé trace chez Rimbaud, grand amoureux des fleurs, qui lui préfère la giroflée. A l’évidence, une « fleur des veuves », pour la mère Rimb donc. « Fleur d’or » pourtant : du grec khrusas qui signifie or et anthemon qui veut dire fleur.

[4Quant à Isabelle Rimbaud, vingt-six ans plus tard (cela n’engage qu’elle !) : « Les gens de Charleville sont grincheux comme leur climat, froids et traîtres comme le brouillard de la Meuse, égoïstes surtout. L’Ardennais est, par tempérament, ennemi de la poésie, non sentie même par ceux qui se piquent de la comprendre. » (A Paterne Berrichon, décembre 1896).

[5(?)

[9Je co-signe. A.G.

[10Le 28 novembre est le jour de l’anniversaire de Sollers.

[13C’est la dernière lettre d’Arthur Rimbaud, la vraie, cette fois, dictée à sa soeur Isabelle, la veille de sa mort.

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3 Messages

  • A.Gauvin | 1er janvier 2014 - 10:52 1

    Alain Veinstein reçoit Frank Charpentier qui publie "La Dernière Lettre de Rimbaud" (L’Infini / Gallimard). C’est sur France Culture le 4 janvier. Cf. Du jour au lendemain.


    • Frank Charpentier : Entretien avec Alain Veinstein (suite)

      Clin d’oeil en marge d’un « roman sans cesse médité » (et à méditer)... Au début de l’entretien Frank Charpentier (vers la 12ème minute) fait allusion à un échange de mails qui fit suite à mon article et à ma lecture "romanesque". Je me permet donc de le citer (c’était le 2 novembre dernier) :

      1. Cher Monsieur,
      Tout d’abord merci pour votre dossier, ainsi que pour votre bel article sur mon roman.
      Quant à « Frank Charpentier, de son vrai nom Frédéric Archimbaud », l’avez-vous réellement cru ? Si oui, tant mieux en un sens...
      Mais, cela reste entre vous et moi : et si la part du "roman" était plus grande ? Et si Charpentier était vraiment le nom de l’auteur, mais se trouvant bien chez Rimbaud ? Et si Archimbaud était vraiment une trouvaille pour celui du narrateur, qui, comble du Je(u), prend le patronyme de l’auteur pour pseudonyme, soit Jean Charpentier, avec le premier prénom d’Arthur Rimbaud. Je ne vous dirai pas : allez-y voir voir vous même ! Point d’enquête de police, que diable ! Je me contente de vous suggérer cette autre hypothèse en passant.
      Merci encore et bien cordialement,
      Frank Charpentier

      2. Ma réponse :

      Cher Monsieur,
      Roman sans cesse médité... Laissons le lecteur aller y voir lui-même et voler selon...
      Un ami me souffle une autre piste que j’explorerai peut-être (à chaque lecteur son roman).
      « Ce patronyme » [présumé] « de l’état civil me rappelle que Madame Aupick, avant de s’appeler Madame Baudelaire, s’appelait Mademoiselle Archimbault (d)... Rimbaudelaire... »
      Bref : Dupin sur la planche (pardonnez ce mauvais jeu de mots) !
      Merci en tout cas de votre roman qui m’a rempli d’allégresse !
      Bien cordialement
      Albert Gauvin

      3. Merci, à tous égards, de votre réponse,
      Bien cordialement,
      Frank Charpentier

      Écoutez l’entretien et, bien sûr, si vous ne l’avez pas encore fait, lisez et méditez le livre (le roman).

  • A.G. | 13 novembre 2013 - 11:55 2

    Rimbaud chinois

    J’ai évoqué au début de cet article le petit livre de Jie Wang, Rimbaud, le météore de la poésie française , publié par les éditions castor & pollux. Le livre est préfacé par Claude Jeancolas qui rappelle que, si « La Chine a découvert Rimbaud dès les années 20 par quelques artistes chinois, retour de Paris, son oeuvre en bagage » et si « les premières traductions virent le jour dans les années 30, confidentielles », Jie Wang est la « première femme chinoise à traduire Rimbaud » « dans une langue très contemporaine qui parle aux lecteurs chinois d’aujourd’hui. »

    Vous trouverez le sommaire du livre ci-dessous ainsi que la traduction de Génie qui conclut traditionnellement le volume des Illuminations.

    Le sommaire. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    *

    Rimbaud, Génie. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    *


  • A.G. | 8 novembre 2013 - 14:04 3

    Chauché écrit :

    Cette Part d’Ivresse

    L’Infini, collection imaginée et dirigée par Philippe Sollers, n’a jamais aussi bien porté son nom. Car c’est bien d’infini dont il est question avec ce roman de Frank Charpentier, infini de la langue, de la poésie, du roman, qui prennent leur source au cœur même du Livre des livres, celui qui a lu et bien lu Rimbaud. C’est disons-le, l’enfance des choses, et les miracles qui nous occupent sont ceux de la langue et du style, de la poésie au roman, contagion divine, colorée et musicale.

    Il s’agit de prendre tout cela à la lettre, et d’accorder ses phrases au mouvement infini du corps, du verbe et du temps, saut dans le temps, de la Genèse au siècle de Baudelaire « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » qui a sa réponse, et quelle réponse : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question.
    Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il vous enivrer sans trêve.
    Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
     »

    La musique est cette part d’ivresse qui nous saisit, complément d’objet direct, direct de l’âme au corps, du corps à l’âme. Pour se faire, se lever et écrire, marcher et écrire ce que l’on vit et ce que l’on vivra dans les siècles et des siècles.

    Et si Rimbaud, soi-disant poète éphémère de la jeunesse révoltée et insouciante, qui a disent-ils cessé d’écrire dans sa fuite trafiquante, trafiquer les phrases ou les armes ? Mais si Rimbaud était pour qui sait le lire de face ou de biais, un homme de l’immersion dans une langue et sa mécanique sacrée, un poète qui en sait beaucoup sur la mesure du silence et la couleur des phrases ? Rimbaud : écrivain de l’escapade vagabonde au centre du Livre, où tout déplacement dans le temps est un mouvement dans l’espace. Ici et maintenant à Paris. C’est aussi ici et maintenant, au Harar, de nouvelles Illuminations livrées par la poste et décachetées par Frank Charpentier. D’une lettre l’autre, comme l’on passe de l’enfer au paradis, de Verlaine à Noé, de l’Occident à l’Orient, une dernière lettre, toutes les lettres.

    « Définition de l’enfer : le centre est nulle part et la circonférence partout, ça s’appelle aussi l’enfer-me-ment ! Le paradis : la circonférence n’est nulle part, le centre est partout chez lui, infracassable noyau de lumière nature, et ensuite pas de limites, de mauvaises limites. »

    Comme chez le gnostique Philippe, Rimbaud expérimente un retournement : la résurrection durant la vie, — scandale des scandales —. Immersion permanente dans le Livre, autrement dit dans la liberté libre. Je fais ce que j’entends et n’attends rien de ce que l’on veut que je sois — l’inverse de la domination sociale —. Le narrateur du roman de Frank Charpentier met l’œuvre du poète au diapason de sa vie et inversement. Ayant tout connu de l’état des hommes et de leur surdité, il peut musicalement traverser l’aventure de la poésie, et l’illuminer d’une autre lecture : l’alchimie du verbe. Prendre chaque phrase, chaque poésie à la lettre. A. R. - Arthur Rimbaud, mais aussi A Réaliser —, L... - le Lien, elle seule —, sans s’encombrer des fariboles fumeuses et funestes que véhiculent les gloseurs assis. Roman évènement, La Dernière Lettre de Rimbaud est aussi un roman avènement, comme on le dit du printemps. chauchecrit.blogspot.fr.