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Le livre de Jean-Michel Lou : L’AUTRE LIEU. De la Chine en littérature

Zhuangzi, Claudel, Kafka....

D 17 février 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A propos du livre
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Jean-Michel Lou,

L’AUTRE LIEU
De la Chine en littérature

Collection L’INFINI / Gallimard

Parution : 18 Février 2021


Quatrième de couverture

Il ne s’agit pas de la Chine dans ce livre. Il s’agit d’un fantasme qui porte le nom de “Chine”, et qui change de forme, selon les époques et les individus. La mienne est un Autre très proche, le centre vide au coeur du moi auquel j’aspire à “retourner” comme disent les taoïstes, elle est ce qui fait dire à Franz Kafka : “Je suis chinois et je rentre chez moi.” Elle ne se confond pas avec la Chine géographique, historique, politique, ni même artistique ou littéraire car“ il n’est de pays que l’enfance” (Roland Barthes)."
J.-M. Lou.

A propos de l’auteur

Jean-Michel Lou est né à Paris, de mère chinoise et de père franco-chinois, et a enseigné le français en Afrique, en France et en Autriche. Il vit et travaille à Vienne depuis plusieurs années. Il est l’auteur, dans la collection « L’Infini », du Petit côté : Un hommage à Franz Kafka (2010) et de Corps d’enfance corps chinois : Sollers et la Chine (2012).

Epigraphe

En mémoire de mes parents

En exergue


« Le ciel est une cité
Dont la Chine est la banlieue »
Victor Hugo
Toute la lyre


« […] j’irai dans le pays Jaune que l’on appelle la Chine »
Gustave Flaubert
Novembre


« On ne sait rien, je ne saurai jamais rien »
Roland Barthes
Carnets du voyage en Chine


« Tout livre sur la Chine ne peut être qu’exoscopique.
Vitre sélective, kaléidoscopique »
Ibid.

En quelque sorte, avec ce livre, Jean-Michel Lou fait le deuil de la mort de son père et le prolonge dans une quête identitaire de Chine, de pensée chinoise, une « passion fixe » qui l’habite pour combler un manque et qu’il va chercher chez les auteurs que croise cet amoureux de la littérature.

Déjà l’auteur nous alertait avec son épigraphe « A mes parents ». Dans le deuxième chapitre intitulés « Sacré Jésuites », Jean-Michel Lou nous apprend que les obsèques de son père « viennent de se dérouler » « un an après celles de ma mère à l’Eglise Saint-Pierre-du-Gros-Caillou ».

Ce livre est né de ce double deuil et répond, sans doute, à un double besoin impérieux pour l’auteur : un livre hommage et une façon de célébrer ses racines enfouies au fond de son être. Un moment inspiré, un moment de vérité où l’auteur se dévoile, laisse tomber le masque, un moment privilégié pour le lecteur : la sincérité touche, mêlée d’humour et d’ironie, la qualité d’écriture séduit.

A l’occasion de ces obqèques, il va renouveler, à sa manière, l’acte de Sollers qui avait lu des paroles de Maître Eckart sur la tombe de son père, acte qu’il commentait ainsi : « C’est un acte extrêmement transgressif, qui n’ a rien d’impudique. C’est au contraire, devant la misère de la mort sans mot, quelque chose qui donne toute sa grandeur sacrée à la mort du père.

Jean-Michel Lou, quant-à lui, « lors de la cérémonie religieuse, catholique, avait choisi les premières paroles de L’Ecclésiaste », vanité des vanités etc. » ce que lui a reproché, dans son sermon, le curé qui officiait : « écrit apocryphe […qui] continuait à être contesté au sein même de l’Eglise catholique […] »

Mais je n’allais pas commencer à me disputer avec le curé en ce moment. L’Ecclésiaste est manifestement indécent. La réaction du prêtre est symptomatique du refoulement généralisé de la pensée du néant, de la misère de l’homme et du tragique de l’existence, à laquelle la mort d’un être proche devrait nécessairement nous ramener. Mais je lui offrirai les Oraisons funèbres de Bossuet, afin qu’il améliore la qualité de ses sermons.

Comme Sollers le rappelle dans son entretien, le curé n’accompagne plus au cimetière comme autrefois. J’ai donc eu toute liberté de lire auprès de la tombe de mon père, qui a rejoint ma mère au cimetière des Batignolles, à deux pas de la tombe de Verlaine, et cette fois sans devoir choquer, une séquence tirée du chapitre 18 du Zhuangzi, intitulé « Joie suprême » :

« La femme de Zhuangzi étant morte, Huizi alla la pleurer, selon l’usage. Il trouva Zhuangzi accroupi, chantant, et battant la mesure sur une écuelle, qu’il tenait entre ses jambes. Choqué, Huizi lui dit :

— Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne de votre vie et qui vous donna des fils, c’est déjà bien singulier ; mais que, devant son cadavre, vous chantiez en tambourinant, ça c’est trop fort.

— Du tout ! dit Zhuangzi. Au moment de sa mort, je fus un instant affecté. Puis, réfléchissant sur l’événement, je compris qu’il n’avait pas eu lieu. Il fut un temps où cet être n’était pas né, n’avait pas de corps organisé, pas de forme, pas même de souffle, mais était contenu indistinct dans la grande masse. Un tour de cette masse lui donna sa matière ténue, qui devint un corps organisé, lequel s’anima et naquit. Un autre tour de la masse, et le voilà mort. Les phases de mort et de vie s’enchaînent, comme les périodes des quatre saisons. Celle qui fut ma femme dort maintenant dans le grand dortoir (l’entre-deux du ciel et de la terre), en attendant sa transformation ultérieure. Si je la pleurais, j’aurais l’air de ne rien savoir du destin (de la loi universelle et inéluctable des transformations). Or, comme j’en sais quelque chose, je ne la pleure pas. »

Il a fallu que la Chine (ma Chine, souterraine, si peu visible) vînt à la rescousse, le texte de Zhuangzi, qui s’imposait à mes yeux, assumant le rôle consolateur dévolu à l’Évangile après la plainte de l’Ecclésiaste. Les deux textes ainsi, l’Ecclésiaste et le Zhuangzi, tous deux déplacés, insolents, au regard de la doxa catholique, se complétaient, s’éclairaient l’un l’autre, comme le yin et le yang ; ils reflétaient, sans que je l’eusse voulu, la différente disposition d’esprit dans laquelle je me trouvais en les disant, à une heure d’intervalle ; mieux, ils me semblent à eux deux, placés en miroir, dire complètement et parfaitement le mystère de la mort, c’est-à-dire de la vie qui la contient.

Le livre que nous lisons a donc été écrit dans ce prolongement, un moment où
l’on se retrouve désormais premier de cordée, un moment qui nous confronte au mystère de la mort, en même temps que la vie : l’enfance et les souvenirs qui affluent à la conscience. Questionnement identitaire pour Jean-Michel Lou que son ADN a doté de traits physiques chinois « […] Les élèves aussi me nommaient ‘’le Chinois’’, ce que me rapporta un collègue bien intentionné. » alors que toute son éducation le relie à la culture française et catholique : sa mère chinoise ne lui parle que français – un mauvais français - et son père un franco-chinois proche de Jésuites, son fils lui emboîtera le pas :

Après la fin de mes études, j’ai enseigné le français chez les jésuites, ce dont mon père, lui-même élevé par les Frères et pendant la guerre instituteur à seize ans d’une classe de quarante élèves à Saint-Paul de Mamers, tenue par les prêtres, auxquels il doit son accès aux livres et à la « culture », était fier, je crois. Le collège Charles-Lwanga à Sarh, dans le sud du Tchad, était jumelé avec le collège Saint-Louis-de-Gonzague de Paris, dit « Franklin »

Après les souvenirs autobiographiques du début, l’amoureux de la littérature reprend vite la main, il poursuit son vagabondage identitaire chinois en puisant dans ses lectures ce que les grands auteurs en ont capté (à charge ou à décharge – explicitement ou implicitement) : Fontanelle, Montesquieu, Segalen, Alexandra David Neel, Barthes, Kafka et bien sûr Sollers… Avec en bonus, ce que sa propre démarche d’apprentissage du chinois et de la lecture du Zhuangzi lui ont appris, même si pour un Chinois, il reste toujours un étranger.

Jean-Michel Lou, des traits et un patronyme chinois, mais un écrivain français à part entière.

Extraits.

Le début

Désir de Chine

Je n’ai pas de langue maternelle. Ç’aurait dû être le chinois, mais ma mère chinoise a cru bon de me parler en français quand j’étais petit, dans une langue qu’elle n’a jamais réussi à apprendre correctement. Elle avait pourtant pris des cours à l’Alliance française, à Paris, où elle a probablement croisé dans les couloirs Francis Ponge, qui y donnait des conférences peu fréquentées, et peut-être aussi certain étudiant peu assidu de l’Essec installée alors dans le même bâtiment, qui nouera précisément avec Ponge une amitié en ces lieux. De toute façon, elle ne savait pas qui était Ponge. C’est à l’Alliance française, en tout cas, qu’elle n’a pas appris le français.

Je ne savais donc pas le chinois. À part quelques mots bien sûr, va te laver les mains, va dormir, mange, dépêche-toi, fais attention… et beaucoup de noms de plats ; je connais ainsi depuis ma prime enfance le nom chinois du porc à la semoule et du tofu façon « grand-mère », alors que j’ai dû attendre d’apprendre le chinois, quelques décennies plus tard, pour savoir dire table ou chaise. Elle ne m’a pas conté d’histoires, ni chanté de berceuses, ni en chinois ni en français. Quels sont les premiers sons que je prononçai, les premiers mots que je tentai ? Ils étaient français probablement, ma mère ne les entendait pas, puisqu’ils ne touchaient pas les fibres de son être. Mes premiers appels au monde, mes questions glissaient sur elle comme des brises à la surface lisse d’un lac ; longtemps, les mots ont été des espèces d’objets mous qui ne donnaient aucune prise sur le monde, aucune clé. Et ma mère me parlait, certes, mais dans son français incorrect, illogique, dans la langue qu’elle n’a jamais apprise de ce pays qui n’est jamais devenu le sien.

C’est sans doute pour cette raison que j’écris. La langue française, qui m’échappait, j’ai voulu me l’approprier, et pour cela j’ai dû la réinventer. Le lieu de mon écriture est ce vide que le chinois non su a creusé dans la langue française. Toutes mes phrases se dirigent vers le chinois muet, vers la Chine maternelle refusée.

Comme K. dans Le Château, étranger dans la société, étranger dans l’existence, comme Kafka lui-même, étranger dans sa propre langue, je ne suis pas complètement sûr d’être au monde, et si je prononce des paroles, accomplis des actes, tout en m’efforçant de prendre ma place dans le jeu (car je suis malgré tout assez bien socialisé), j’ai toujours en moi, latent, ce sentiment de paranoïa enfantine, l’étonnement devant l’étrangeté radicale du monde, la peur d’être dévoilé, confondu comme un imposteur, un intrus, qui fait semblant d’être là, de vivre parmi les hommes, sans en avoir le droit ; c’est la peur d’être « reconnu », comme étranger, comme l’Autre, qui habite Malte Laurids Brigge à Paris. Je vis, en quelque sorte, par effraction.

Tout cela, j’ai fini par le comprendre, c’est à cause de la Chine. Je ne raconte pas ces choses pour me rendre intéressant. Si je parle ainsi de ma Chine (de l’absence qui porte le nom de « Chine »), c’est pour montrer le lieu vide d’où ce livre émerge, le désir dont il procède et se nourrit.

Si j’ai sur le tard appris le chinois, je n’ai jamais réussi à le maîtriser ; j’en sais suffisamment pour lire le Zhuangzi dans le texte à l’aide d’une traduction, et pour faire illusion dans les domaines du savoir où je me suis introduit sans y être convié ; là aussi je fais semblant, et ça marche : en divers endroits je passe pour le spécialiste que je ne suis pas. Mais je suis incapable de tenir une conversation un peu complexe en chinois (j’ai essayé, mais j’ai bien vite été obligé de me rendre à l’évidence : pour les Chinois, mon coiffeur shanghaïen par exemple, je reste un étranger. Je n’en suis pas. Je ne suis pas chinois – mais aujourd’hui, avant de relire ce texte, j’ai réussi dans une épicerie chinoise à acheter en chinois une poignée de certains champignons séchés).

Rien ne m’autorise donc à proposer les textes qui vont suivre, consacrés à des écrivains qui se sont intéressés à la Chine. Je les ai regroupés ici, ne prétendant pas offrir une vision d’ensemble, mais procédant par touches, coups de pinceau, selon mes goûts, ma subjectivité de lecteur, mes partis pris et le hasard des lectures. Le résultat sera plutôt le kaléidoscope que, si l’on en croit Roland Barthes, tout livre sur la Chine écrit à partir de l’Europe est destiné à devenir, à l’instar de ses Carnets du voyage en Chine

Quelqu’un naguère a qualifié la Chine d’« hétérotopie », voulant y voir le lieu autre par excellence. Il semble en effet que l’Europe se soit depuis très longtemps servie de la Chine pour y projeter ses fantasmes, en bien ou en mal. Au Moyen Âge, la Chine est assimilée à l’empire des « Tatars » ou « Tartares », ce qui permet, grâce à un effroyable jeu de mots, la confusion avec tartaros, l’enfer des Grecs ; les Chinois, : des diables jaunes. Et à côté de cela, il y a le fameux Livre des Merveilles de Marco Polo, qui fera rêver des générations, écrit dans un français mâtiné de vénitien, comme cinq siècles plus tard les Mémoires de Casanova… Ce double visage de la Chine se perpétue dans l’imaginaire occidental à travers les siècles jusqu’à nos jours. Les « sinophiles » des Lumières à la suite des jésuites, Voltaire, Leibniz et les autres, qui veulent voir en la Chine un modèle de sagesse, font bientôt place aux « sinophobes », qui triompheront au XIXe siècle colonial en répandant l’image d’une Chine arriérée et barbare et du Chinois fourbe, efféminé et cruel ; ils s’appuient notamment sur l’autorité de Montesquieu, qui marque un tournant de la pensée européenne sur la question : lui-même a changé brusquement d’avis sur la Chine. Chez Céline, obsédé par sa peur du « grouillement », les Chinois se substituent à la fin de sa vie aux Juifs.

Aujourd’hui, cette Sina bifrons continue d’occuper nos têtes, entre la fascination inconditionnelle et la hantise du péril jaune (on ne le dit plus comme cela, mais on active son spectre). Dans tous les cas règne le malentendu. Mais il ne s’agit pas de la Chine dans ce livre. Il s’agit d’un fantasme qui porte le nom de « Chine », et qui change de forme, selon les époques et les individus. La mienne est un Autre très proche, le centre vide au cœur du moi auquel j’aspire à « retourner » comme disent les taoïstes, elle est ce qui fait dire à Franz Kafka : « Je suis chinois et je rentre chez moi. » Elle ne se confond pas avec la Chine géographique, historique, politique, ni même artistique ou littéraire car, et c’est encore Roland Barthes qui parle, « il n’est de pays que l’enfance ».

Fontenelle, Zhuangzi

[…] Mais Fontenelle ? On ne lui connaît pas d’affinités particulières avec la chose chinoise, et pourtant sa fameuse parabole des roses et du jardinier me paraît, je ne saurais d’emblée pourquoi, assez « chinoise ». Vous vous souvenez : « Si les roses, qui ne durent qu’un jour, faisaient des histoires [...] elles diraient : Nous avons toujours vu le même jardinier, de mémoire de rose on n’a vu que lui, il a toujours été fait comme il est, assurément il ne meurt point comme nous, il ne change seulement pas. »

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Zhuangzi

Cela me rappelle irrésistiblement le passage non moins fameux au début du Zhuangzi, où il est question du champignon qui ne vit qu’un matin, de la cigale saisonnière, de la tortue millénaire, du cèdre plusieurs fois millénaire.

Fontenelle et Zhuangzi disent la même chose, avec des moyens assez semblables ; les roses, l’insecte éphémère, c’est nous. Nous sommes enfermés dans notre bulle de temps, à la paroi invisible de laquelle se cognent nos émotions et nos pensées ; nous mesurons le temps à notre aune, sans pouvoir même le penser hors de la bulle. […]

« Claudel papillon chinois enfermé dans un ours »

J’ai aussi un problème avec Paul Claudel. Non que j’aie les mêmes réticences à son égard que pour Segalen. Certes je ne suis pas un inconditionnel fervent de toutes ses œuvres (ses pièces de théâtre par exemple ne parviennent pas à m’émouvoir), mais des livres comme L’œil écoute ou Connaissance de l’Est suffisent à mon admiration ; je reconnais en lui un maître d’écriture en prose. Non, c’est plutôt sa manière sans-gêne de s’approprier la Chine, en colonial qu’il est (à sa décharge, il faut rappeler qu’il est en congé en France pendant les « derniers jours de Pékin », racontés notamment par le témoin oculaire Pierre Loti), qui me dérange ; il opère quant à lui un pillage intellectuel, se servant dans la « culture chinoise » selon son agrément, détournant les textes à son profit, dans la meilleure tradition jésuite. […]

Tel Quel

Le premier numéro de la revue Tel Quel, qui paraît en mars1960, porte en exergue la phrase de Nietzsche : « Je veux le monde et le veux TEL QUEL, et le veux encore, éternellement, etc. »

Pendant plus de dix ans, chaque numéro débute, au revers de la couverture, par une citation dans laquelle figurent les mots « tel quel ». Philippe Forest, dans son Histoire de Tel Quel, nous dit que « les textes les plus invraisemblables, les auteurs les plus improbables seront sollicités par ce clin d’œil inaugural ».

Jean Paulhan, lui aussi, s’est mis de la partie. Il fournit un texte prétendu « zen », qui paraît dans le numéro 11, en automne 1962, sous l’appellation « Argument zen ». Le voici : « Les pattes du canard sont courtes, mais qui peut les rallonger sans dommage ? Les pattes de la cigogne sont longues, mais qui peut les raccourcir sans dommage ? Si vous comprenez, les choses sont telles qu’elles sont. Si vous ne comprenez pas, les choses sont telles qu’elles sont. »

Un kôan zen ? Ça en a tout l’air. Il y a l’attitude du « comprenne qui veut », l’absurdité apparente, l’humour corrosif, le démontage du discours. Mais j’ai un doute. En particulier l’expression « les choses sont telles qu’elles sont » me met la puce à l’oreille ; je suis prêt à parier qu’il s’agit de la traduction d’un terme non pas zen mais taoïste : , zìrán. Le zìrán, c’est la nature, le naturel, le spontané, la vie qui va « de soi-même ainsi », selon la traduction d’Anne Cheng, en accord avec le dao ; précisément : telle quelle.

De fait le zìrán est le dernier mot du taoïsme, comme le suggère Laozi, à la fin du chapitre 25 du Daodejing : « L’homme se conforme à la terre, la terre se conforme au ciel, le ciel se conforme au dao, le dao se conforme au zìrán. »

D’ailleurs, le texte « zen » de Paulhan me rappelle quelque chose. J’ai l’impression d’avoir déjà lu ça quelque part… dans Zhuangzi peut-être ? Vérifions, je sors mon exemplaire du Zhuangzi en chinois, voilà, chapitre 8, le premier des chapitres dits « extérieurs », c’est-à-dire non attribués à Zhuangzi, un peu après le début… « si l’on rallonge les pattes d’un canard… » mais je me trompais, nulle mention de « tel quel », pas de zìrán, il est seulement dit que « les choses courtes ne peuvent être rallongées, ni les choses longues raccourcies »… Certes, on peut comprendre qu’il convient de laisser les choses « telles quelles » suivre leur cours sans intervenir, mais ce n’est pas dit expressément, et en tout cas sans recours au zìrán ; on ne se moque pas non plus du lecteur. Le texte chinois est aisément compréhensible et sans équivoque, ce qui n’est pas toujours le cas dans le Zhuangzi.

L’expression « les choses sont telles qu’elles sont » est donc un rajout de ce farceur de Paulhan, féru de zen comme on sait (ou bien est-ce Philippe Sollers le farceur ? […]

La fin

[…] En fait, tout a commencé avec Philippe Sollers. Lecteur ordinaire, j’avais aimé certains de ses livres, comme Studio. Ils semblaient me parler un langage très intime, dont je m’aperçus ensuite qu’il me touchait parce qu’il avait trait, subtilement, à la « Chine », celle-ci constituant chez lui un motif étonnamment récurrent. J’ai décidé d’approfondir, explorant les traces de la chose chinoise dans son œuvre. Un premier texte, sur son livre Nombres, en a résulté, que Sollers a pris dans L’Infini. Mon entrée tardive en littérature s’est donc faite, d’une certaine manière, à travers la Chine désirée qui me fuyait.

Mes deux grands-pères chinois n’auraient jamais pu se rencontrer, le prolétaire et l’aristocrate, le Cantonais et le Shanghaïen. Ils sont tous deux venus en France, terre d’accueil, entraînés par les aléas de l’Histoire. Le premier est mort jeune, le second est reparti sous cl’ autres cieux représenter la Chine dans des pays francophones. Je n’ai pas connu l’un, l’autre très peu. Mes parents, eux, sont restés en France jusqu’à la fin de leur vie, il était également assez invraisemblable qu’ils se rencontrent, en raison de leurs milieux si différents, et pourtant. La Chine est pour moi depuis toujours cet être de fuite où me porte un désir vague, un peu douloureux, mais au fil des ans de plus en plus calme. Oui, c’est devenu un désir calme, une passion fixe, peut-être grâce à la littérature : en visitant ces écrivains européens qui se sont intéressés à la Chine, j’ai constaté que leur nostalgie à son endroit n’est pas moins grande que la mienne. Car la Chine est aussi leur pays.

*

En postface :
Quelques-uns des textes de ce livre sont parus dans la revue L’infini. Ils ont été à peine modifiés, et le cas échéant allégés de leurs notes. La plupart sont inédits.

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Autres livres de Jean-Michel Lou.

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Auteur : Jean-Michel Lou

Éditeur : L’Harmattan

La place centrale du Japon dans la perception du monde chez Amélie Nothomb est examinée à travers 5 de ses oeuvres comportant des éléments nettement autobiographiques : "Stupeur et tremblements", "Métaphysique des tubes", "Biographie de la faim" et "Ni d’Eve ni d’Adam"...
© Electre 2021

Sur pileface « Le Japon d’Amélie Nothomb »

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Corps d’enfance, corps chinois :
Sollers et la Chine

Auteur : Jean-Michel Lou

Éditeur : Gallimard

D’origine chinoise, J.-M. Lou propose un essai autour de l’oeuvre de P. Sollers et expose la façon dont les textes agissent sur lui.
©Electre 2021

Sur pileface :
« Le papillon de Zhuangzi. Et plus… »
L’emprise des signes
Sollers, Lu Xun, même combat

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Le coeur du vide :
mélanges philosophiques
autour du zen et du dao

Auteur : Jean-Michel Lou

Éditeur : L’Harmattan

Un ensemble de considérations philosophiques sur la notion du vide, entrecroisant les traditions du taoïsme et du bouddhisme zen mais aussi les écrits de Montaigne, Diderot et Pascal Quignard. Méditant sur son expérience personnelle, l’auteur aborde par exemple le qi gong, Lu Xun et une parabole célèbre de Zhuangzi.
©Electre 2021

Sur pileface :
« Le coeur du vide (1) »
« Le coeur du vide (2) »

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Le petit côté
Un hommage à Franz Kafka

Auteur : Jean-Michel Lou

Éditeur : Gallimard

Cet essai, issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture, tente de montrer la résonance de son oeuvre dans l’actualité sociale à propos de l’identité, des rêves et des désirs.
©Electre 2021

Sur pileface :
« Kafka et la Chine »
« Où est le vrai Kafka ? »

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Un jour Tombouctou

Auteur : Jean-Michel Lou

Éditeur : L’Harmattan

A la fin du XVIe siècle, marchands et guerriers, érudits et bergers, princesses et voyageurs se croisent à Tombouctou et font vivre une civilisation brillante. ©Electre 2021

Sur pileface : « Un jour Tombouctou »

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