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Le coeur du vide (2)

Zuihitsu, Sei Shônagon

D 9 mars 2018     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le Cœur du Vide de Jean-Michel Lou,
c’est un titre qui a déjà fait l’objet d’une entrée dans pileface,
quand les premiers chapitres
d’une première version du livre
avaient été publiés dans L’Infini.


(N°120, Septembre 2012)

La présentation du livre par son éditeur, L’Harmattan, donne aussi quelques clés de lecture :

Le coeur du vide est la traduction volontairement approximative d’une expression figurant au centre du bouddhisme chan, né en Chine et qui au Japon deviendra le zen. C’est donc le récit d’une réflexion un peu "zen" mais aussi "taoïste" sur le temps, les transitions, l’être-là, au miroir du Japon. Son genre se situe aux confluents du récit, de l’essai philosophique, de l’aphorisme et du poème en prose ; il participe aussi bien d’une tradition française de mise en situation de la pensée (Montaigne, Diderot... jusqu’à Pascal Quignard) que de certaines pratiques d’écriture chinoises et japonaises.

A propos de l’auteur
Jean-Michel Lou enseigne la littérature française à l’Université de Vienne. Il a publié Corps d’enfance corps chinois (Gallimard), Le Japon d’Amélie Nothomb (l’Harmattan).

« … il me demande si mon nom s’écrit en français comme tel animal, non, j’épèle, il sourit, signe et me rend le livre en me regardant avec ses yeux de bon chien. « Merci », dit-il en français. Merci à vous, vieil écrivain. »,

dialogue que vous trouverez dans le texte ci-dessous.
...Lou, comme le patronyme de ses ancêtres chinois.

EXTRAITS

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, que nous remercions, nous publions, ci-après, deux extraits choisis par ses soins. Notons cependant que la mise en page du texte diffère, ici, de la version papier, ceci pour en faciliter la lecture sur écran.
Vous connaissez la forme littéraire des haïkus mais connaissez-vous le Zuhitsu ? Les Japonais ont une longue tradition littéraire de ces formes courtes immortalisées par Sei Shônagon, dame de compagnie de l’impératrice, au début du XIème siècle. Ses « Notes de chevet » sont parvenues jusqu’à nous et constituent un classique de la littérature japonaise. et universelle
.

C’est dans cet univers que nous transporte Jean-Michel Lou.

Extrait 1 : ZUIHITSU - chapitre 42

En lui tendant un de ses livres à signer, je dis au grand écrivain : « J’ai vu avec intérêt que vous parliez dans ce livre du zuihitsu. » Le zuihitsu est un petit genre littéraire japonais, qui veut dire mot à mot « suivre le pinceau », on peut dire : au fil de la plume, en chinois ça se prononcerait suì bi, et le grand écrivain lui consacre un chapitre.

Il lève ses yeux vers moi derrière ses lunettes et je vois qu’il n’a pas compris ; comme le thème de la soirée est constitué par les diverses formes littéraires courtes, ce que les organisateurs ont habilement nommé short cuts, j’ajoute : « le zuihitsu, n’est-ce pas, est comme une forme très ancienne de short cut. »

Il jette alternativement un regard un peu inquiet sur la couverture de son livre et sur moi ; peut-être pense-t-il que je m’appelle Zuihitsu. « Et quel est votre nom ? » murmure-t-il, le stylo levé, un voile d’irritation dans la voix, mais aussi un brin désemparé. Je me nomme, en ajoutant : « je suis un collègue français, mais ma réputation est modeste, vous ne devez pas me connaître. » Je nomme mon éditeur, dont je sais qu’il le connaît personnellement. « Ah, je le connais. »

Et comme le monde, qui était devenu un court moment indéchiffrable, s’est pour lui remis en place, il renchérit, rasséréné, en désignant le livre : « Ce livre existe également en français » (toute la scène se déroule dans une autre langue, qui n’est ni la sienne ni la mienne). Je réponds : « Oui, dans la traduction de N. Vous savez qu’il était conseiller culturel dans cette ville jusqu’à l’été dernier ? »

Les gens qui attendent derrière moi commencent à s’impatienter ; mais puisque je suis engagé avec ce vieil homme dans un small talk qui n’aura plus jamais lieu (je pense en le regardant : c’est bien lui qui a écrit ce joli petit récit des amours fugitives et bourrées de malentendus entre une Japonaise et un Européen, que j’ai lu naguère avec plaisir), je ne suis pas pressé d’y mettre un terme. « Il est à Lille maintenant » dit-il, puis il me demande si mon nom s’écrit en français comme tel animal, non, j’épèle, il sourit, signe et me rend le livre en me regardant avec ses yeux de bon chien. « Merci », dit-il en français. Merci à vous, vieil écrivain.
Plus tard, dans le métro, je lis le passage sur le zuihitsu, qui commence par une citation de Sei Shonagon. Le vieil écrivain, jeune alors, se prépare à son séjour au Japon en lisant les Notes de chevet dans un hamac sur une plage malaysienne, plus loin on le verra feuilleter le livre allongé sur son futon ou regardant par la fenêtre la pluie qui tombe au dehors, à Tokyo. Il n’y connaît rien, mais il trouve cela joli, comme je trouve jolies ses lignes sur le Japon, sur la banquette d’un métro de la ville où je vis, ou bien maintenant, assis à ma table de travail, écoutant les Variations Goldberg.

***

Le zuihitsu suit la pensée au plus près, avec ses sauts, ses hasards, ses surprises, le moi est très présent mais un peu planant, en mouvement dans le temps, chétif comme dirait Montaigne(Les Essais, quelque chose de tout à fait simple – un type qui écrit ce qu’il voit, ce qu’il pense, ce qu’il sent, ses expériences, ses lectures... en mettant des titres, tout comme Sei Shonagon). Écrire cela : qu’est-ce qui me plaît, qu’est-ce qui me déplaît, qu’est-ce qui est répugnant, qu’est-ce qui est charmant, et ainsi de suite... Les lacs. Les fleurs. Les barrières. Le vent. Les îles. Les plages. Les beaux vêtements. Les tissus… etc.

Listes. Art chinois à l’origine. Ce qui me plaît : « …

(…)

Extrait 2 : LIVRE (2) – Chapitre 39

Le meilleur de Marc-Aurèle, qui se réduit à très peu de mots, est un kire : « (…) le corps, ce cadavre (…) »

La difficulté d’écrire un livre autour du zen, c’est que ce dernier exclut le commentaire. Même si je n’écris pas sur le zen, je m’expose à ce que chaque ligne soit déjà de trop. Elle est de trop.

Dans la poésie ancienne japonaise (waka, dont le haïku représente un raccourci), chaque mot a une âme : c’est le sens de kotodama, qui puise aux sources du shinto. Chaque chose a une âme, et les mots sont des choses.

L’univers dans une branche, une goutte de rosée, une montagne cachée.

L’opération exercée par Bashô avec le haïku est une réduction : il s’agit de dire encore moins. Les deux vers de sept pieds qu’il supprime permettent encore dans le waka un commentaire, un renchérissement, un développement émotionnel ou épique : c’est trop, dit Bashô. Prenons le waka de Fujiwara no Sadaie :

je regardais la baie
le paysage m’apparut
ni fleur, ni érable
une hutte de paille émerge
dans le crépuscule d’automne

Faites l’expérience, ôtez les deux derniers vers : vous obtenez un haïku. Que se passe-t-il ? C’est l’ultime élément résiduel de sens (le presque rien de la hutte de paille, dans laquelle se profile déjà la maison de thé des siècles postérieurs, opposé aux lieux communs esthétiques absents, fleur, érable) qui disparaît. Réécrivez-le :

je regardais la baie
le paysage m’apparut
ni fleur ni érable

C’est l’univers en dix-sept syllabes.

En écriture ou ailleurs, certains ont fini avant d’avoir commencé. Mais peut-être un texte, sans avoir commencé est-il là, tout simplement. Le début (archè), comme dit Derrida, est aussi un mythe. Début et fin, téléologie, sens. Implique un temps linéaire. Mais si tout était déjà là, tout le temps ?

Le côté fragile, fuligineux de l’idée. On n’est jamais sûr de ne pas se trouver du mauvais côté, dans l’erreur – de ne pas délirer. Car le propre de l’idée, c’est de quitter les sentiers battus, les lieux communs – au risque de se perdre (au risque de sa perte).

Ce qui est en jeu, c’est le moment de l’écriture – une fois la ligne écrite, l’encre séchée, le livre composé, soumis à l’éditeur, mis sous presse, lu par les lecteurs anonymes – qu’en reste-t-il ? Ce que le lecteur a sous les yeux, ce sont les traces de ce qui a lieu de l’autre côté du miroir.

Le grand récit de la fin des grands récits. La postmodernité vieillarde qui fouille dans les poubelles de la finalité.

Il y a dans le passage au langage une violence (un tranchant, un kire) – et aussi une espèce de « retour » dans l’espace avant le sens.

VOIR AUSSI

Écrire, établir un courant de pensée continue, et mettre des écouteurs, parfois utiliser des décodeurs.

La distinction. Jusqu’à ce qu’on parvienne à ne plus distinguer. L’horizon (il n’est pas devant mais derrière moi), c’est la page blanche, le silence – ce livre, avant que j’aie commencé à écrire, à parler, à penser.

Méga bíblion, méga kakón, un grand livre, c’est un grand fléau. (Callimaque)

*

Du même auteur

Le petit côté. Un hommage à Franz Kafka, Gallimard, 2010
Le Japon d’Amélie Nothomb, L’Harmattan, 2011
Corps d’enfance corps chinois. Sollers et la Chine, Gallimard, 2012
Un jour Tombouctou, roman, L’Harmattan, 2016

Le coeur du vite sur le site de l’éditeur L’Harmattan

Retrouvez Jean-Michel Lou sur pileface

Un jour Tombouctou,
Kafka et la Chine
Le papillon de Zhuangzi...
Sollers, Lu Xun, même combat
Le Japon d’Amélie Nothomb
L’emprise des signes (Sollers, Nombres)


A propos de Sei Shônagon (note V.K.)

Notons que c’est au début du XIème siècle, au Japon, que Sei Shônagon écrivait ses notes (ses listes), témoignant ainsi que ce qui touche à la nature environnementale ou humaine peut traverser les siècles. Encore faut-il un ingrédient supplémentaire : le talent littéraire. Et c’est le cas.
...Des « Je me souviens » avant Georges Pérec.
« Une encyclopédie capricieuse du tout et du rien » avant Charles Dantzig, et qui procède aussi du genre littéraire des listes.

Dans sa préface, Charles Dantzig, paie son tribut à ceux qui l’ont précédé dans le genre, notamment le Romain Elien (avec son Histoire variée), le Chinois Li Yi-chan (818-858) chez qui on trouverait les premières listes en littérature, préface que Dantzig termine ainsi :

« Le génie de Li Yi-chan a tellement frappé que plusieurs écrivains s’en sont inspiré. Ce qui n’était qu’un exemple est devenu un genre. Et voici, avec la Japonaise Sei Shônagon (Notes de chevet) au XIe siècle et son compatriote le moine Kenko (Les heures oisives) au XIVe, la littérature des listes.
Sei Shônagon faisait partie de la cour de l’impératrice du Japon et était très raffinée. C’est même sa spécialité, elle en est humblement enchantée. Le front baissé, marchant à petits pas, elle sourit intérieurement de cette supériorité, se grondant avec encore plus de bonheur lorsqu’elle a commis un impair protocolaire. Elle apprête son livre comme un paquet-cadeau compliqué, une résille de dentelle, une fleur de sucre. A l’instar de Li Yi-chan, elle invente ses catégories. Elle en a de charmantes, comme la « liste des choses qui font naître un doux souvenir du passé », où elle range : « Un jour de pluie où l’on s’ennuie et où l’on retrouve les lettres d’un homme qu’on a jadis aimé. » On dirait du Virginia Woolf (moins pour l’homme que pour la pluie). Dans sa « liste des choses gênantes », on trouve « un homme que l’on aime et qui s’enivre complètement et répète toujours la même chose ». Sei Shônagon chuinte les plus charmants chichis. Je l’imagine avec un léger défaut de prononciation, à la façon de l’actrice Delphine Seyrig (1932-1990). Romain, Chinois, Japonaise, voulez-vous être les dédicataires de mon livre et me suivre, l’œil moqueur, me protégeant d’ombrelles en papier ciré. »

Charles Dantzig

Préface, (Encyclopédie capricieuse du tout et du rien)

Le recueil des listes Sei Shônagon s’intitule en japonais (Makura no soshi). Il y a le mot « Makura » (appuie-tête, ce qui tient lieu d’oreiller au Japon, et qu’a bien repris le titre anglais « The pillow book » ! En français, on aurait pu aussi choisir « Notes sur l’oreiller » plus proche du titre original.

Parmi ces notes, voici quelques têtes de chapitres :

Choses auxquelles on ne peut guère se fier
Choses qui sont éloignées bien que proches Choses désolantes
Choses dont on néglige souvent la fin
Choses que l’on méprise
Choses détestables
Choses qui font battre le cœur
Choses qui font naître un doux souvenir du passé
etc.


Un exemple qui s’ajoute à ceux cités par Charles Dantzig :

« Choses qu’on ne peut comparer »

« L’été et l’hiver. La nuit et le jour. La pluie qui tombe et le soleil qui brille. La jeunesse et la vieillesse. Le rire et la colère. Le noir et le blanc. L’amour et la haine. La renouée et l’arbre à liège. La pluie et le brouillard.
On n’aime plus une personne, c’est toujours la même, et il vous semble cependant que c’est une autre. »

Les limites de la traduction

Particularité de la langue japonaise : il y a beaucoup de mots homophones (ce n’est pas le cas ci-dessus) et Sei Shônagon use de ces homophonies pour composer la musique de ses listes et jouer des double sens qui y sont liés. Toutes choses qu’une traduction aussi bonne soit-elle ne peut pas rendre.

Tout n’est pas traduisible. Reste, ainsi, une partie du mystère lié au triptyque langue, pensée et culture associées. Mais c’est bien parce que ce tryptique nous emmène au-delà de notre univers familier qu’il exerce sur nous un attrait si particulier.

Encore un peu de Japon

Avant de nous quitter, vous propose un détour :

Une visite du célèbre Ginkaku-ji ou Pavillon d’argent à Kyoto- où l’on peut voir, en situation, dans le magnifique jardin autour du Pavillon d’argent, le cône de sable qui illustre la couverture du livre de Jean-Michel Lou - un cône de 2 mètres de haut qui évoquerait le mont Fuji.

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Une visite du Parc oriental de Maulévrier, inspiré de l’art du jardin japonais de l’Epoque Edo. C’est en Anjou, c’est chez nous, c’est ICI.

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