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Le coeur du vide par Jean-Michel Lou

D 15 septembre 2012     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


LE CŒUR DU VIDE

1

MEIDLING

La colonne (le pilier avec table attenante auprès de laquelle je suis assis sur un tabouret) jaune d’or emplit mon champ de vision. Jaune impérial, or du temps. Derrière la vitre, muets, les gens du lieu, très vieux lui aussi, passent. Il n’y a rien, dans l’absolu, rien d’autre à écrire - ces quelques gouttes de temps. En ce début de février, déjà, les auspices du printemps ; il fait presque trop doux. Le bol brûlant de udon, les grosses nouilles japonaises, capte la lumière réfractée du soleil ; alternativement j’écris, je mange ; trois lignes, trois bouchées, une gorgée de vin ; cette lignelà. J’écris que j’écris ; rien d’autre à écrire ?

Je pourrais aussi bien écrire : « j’écris », et m’arrêter là. Je pourrais aussi bien ne rien écrire du tout. Je pourrais. Ces lignes, superflues comme les reflets du soleil sur la rambarde en fer forgé vert du pont, là-bas. J’en reviens sans cesse au bord au-delà duquel les livres cessent de s’écrire. La lumière du soleil. Le vin. La ligne d’écriture. La goutte de temps. Rien.

Être-là. C’est tout. Si je vais parler de zen, de « Japon », de « dao », de choses comme ça, c’est parce qu’il y a, il y a eu, en ces lieux, des gens qui ont fait ça. Être-là. Inspirer, expirer. Expirer surtout. Et c’est l’univers qui s’ouvre comme une fleur.

Le ciel est en toi, disent les Chinois. Essaie de t’imaginer ça, simplement, à fond. Le ciel est en toi. Le vrai ciel, maintenant, ces nuages gris sombres irradiés, maintenant, sur le fond desquels les branches nues des arbres (il y a encore des arbres, dans les villes) et les poteaux électriques se découpent, comme on dit. En toi. Rien d’autre. Chine : la terre, le ciel ; entre les deux, faisant le lien, les hommes, les arbres ; l’homme, l’arbre s’écrivent presque pareil.

Mais si ces moments, insidieusement, deviennent non fortuits, voulus - travail- je m’assois au restaurant, de préférence japonais, avec un verre de vin, je sors mon cahier, j’écris, j’ai ma petite épiphanie programmée, séquence être-le-là, pointe du temps, l’addition s’il vous plaît ? Est-ce une tromperie sur la marchandise ? « Effet de réel », comme dans les bons vieux romans ? Oui, peut-être, et alors ? La création sans intermédiaire (sans art, artifice, donc mensonge) est un leurre, une illusion de l’idéal, écrire comme on respire, ouvrir les yeux et voir, etc. Quoi qu’on fasse, il y a toujours intervention, coupure, kire.

Qu’est-ce que c’est que ça, kire [1] ? Encore un truc japonais, un poisson venimeux, une poterie rare, une dynastie, une séquence de nô ? - Voilà, vous y êtes. - C’est du nô ? - Oui, c’est, comme vous dites, ce qui marque la séquence dans le nô. Dans le nô mais aussi partout, dans tous les aspects de la vie, c’est le kire-tsuzuki, la coupure-continuum, le passage de la non-vie à la vie, de l’innommé au langage, de l’informe à la conscience, d’un moment dans un autre. Quand tu inspires, et que tu expires... quand tu marches, et que tu poses un pied, puis l’autre.

Il y a toujours trop de mots. C’est ce que nous rappellent les livres des mauvais écrivains, mais aussi, parfois, des bons, qui eux non plus n’écrivent jamais assez peu. Le juge suprême, impitoyable et lisse, c’est la page blanche, où ça commence, où ça retourne, là où s’abolissent les distinctions : entre bons et mauvais écrivains, écriture et non-écriture, commencement et fin, vie et mort, quelque chose et rien. C’est le juge qui ne juge pas.

Cette grande plage de neige parfaitement immaculée, entre les vignes et la forêt, vers laquelle se dirige le promeneur, rêveur solitaire, ce flot de lumière aveuglant au tournant d’une rue dans une ville inconnue, aspirant le marcheur, le ventre maternel, la mort qui capte les désirs.

Dans l’entre-deux, il y a des mots. Et c’est parfois bien qu’il yen ait trop. Ce profus écrivain, mon ami, avec qui je viens de renouer après plus de dix ans de silence, m’a donné une liste des livres non publiés qu’il a écrits durant tout ce temps, entre autres (et voilà un poème qui m’émeut plus que tout ce qu’il a jamais écrit) les histoires pour enfants : étoiles du petit berger, les yeux de feu, la mouette, l’aventure du saumon doré, le chant du rossignol, le grand secret, l’oiseau arc-en-ciel, une fleur méchante, un bel échange, la fleur papillon et le papillon fleur, au pays des OIseaux...
- Comment, ami, tu as écrit tout cela, et encore bien d’autres choses ? Comme c’est beau ! Comme je suis content !

Laisse le livre se défaire. Composition, décomposition. Une légère odeur de feuilles mortes mouillées, humus noir des coteaux, pourriture noble ...

Comme la vie ne cesse de se défaire et puis, la fulgurance d’une lumière d’hiver.

Événement ? Non. Or discret.

2

ICI ET MAINTENANT

Voici un truisme, pour commencer : il faut vivre comme si chaque jour était le dernier. C’est dans Dostoïevski, je crois. Marc-Aurèle, à Carnuntum, pas très loin de l’endroit où j’écris ces lignes, dit la même chose ; peu de temps après, il meurt. Montaigne le redit. Et les Hagakure, le livre de la voie du guerrier, conseillent de s’imaginer chaque matin, de nouveau, être déjà mort. Rien de dramatique. Une question d’acuité et de présence au monde, c’est tout.

En l’an 2100, quand nos arrière-petits-enfants auront notre âge, la température de la Terre aura peut-être augmenté de 10 degrés ; peut-être moins, peut-être plus. Un jour, les glaces du pôle Nord auront entièrement fondu, s’ajoutant à l’eau des océans, ce n’est qu’une question de temps : millénaires, siècles, décennies ? 2100, c’est une perspective imaginable ; c’est autre chose que de savoir théoriquement que, un jour ou l’autre, le système solaire périra, au plus tard quand le soleil lui-même se transformera en trou noir. On peut penser l’échéance en générations, deux, trois, quatre. [2]

Plus près de nous, prenons 2050 ; avec un peu de chance, nous serons peut-être encore vivants à cette date, en train de sucrer les fraises. Il est possible, probable même, que la température de la Terre d’ici là aura augmenté d’au moins un degré (depuis la révolution industrielle elle a augmenté d’environ 0,7°) ; on n’est pas capable de prévoir toutes les conséquences de cette augmentation, mais il est très possible que l’humanité ne puisse pas y survivre.. [3]

L’atmosphère continue à se réchauffer, fonte des glaces, sécheresse, hausse du niveau des océans, inondations, côtes immergées avec leurs villes, augmentation de la condensation, ouragans de plus en plus gros et fréquents, même dans les zones jusque-là épargnées, incendies de forêts, dégageant encore plus d’oxyde de carbone, accroissement de l’effet de serre, une spirale infernale jusqu’au point où le méthane lié chimiquement, au fond de la mer, se dégagera sous l’effet de la chaleur, ce sera une belle image d’apocalypse, la surface de la mer parcourue de flammes.

Cette nuit, j’ai eu une espèce de vision d’une humanité rendue à l’état nomade, soumise à des conditions extrêmes mais, à l’échelle individuelle, devenue plus sage, ayant accompli une espèce de postmodernité zen. Les individus se déplaceraient d’un endroit à un autre, obéissant à une mission (ils seraient les éléments d’un jeu cosmique, une sorte de Risk, ils se doutent de quelque chose mais ne savent pas vraiment de quoi il retourne ; d’où viennent les ordres de mission ?). Des îlots de technique, de civilisation, de savoir ont subsisté, parfois ils se déplacent à cause du climat. Beaucoup d’endroits ont disparu, mais il y a des banques de données et d’images (toute l’histoire, le savoir et l’art du monde) dans des ordinateurs gros comme des boîtes d’allumettes.

Depuis le début de la catastrophe dans la région de Sendai, ma mère pleure tous les jours. Elle pense à sa meilleure amie, japonaise, une ancienne danseuse-étoile : « elle est sûrement déjà morte... » Une vieille femme chinoise, qui a vécu les atrocités perpétrées par les Japonais en Chine il y a trois quarts de siècle, pleure pour le Japon.

La science actuelle semble suggérer une universalité des processus de création, d’information, avec des développements jamais identiques, des variations à l’infini ; l’artiste ne ferait que s’inscrire dans ce mouvement, ce que les Chinois exprimaient avec leur fameuse notion de qi conçu comme énergie universelle, la tâche de l’artiste étant de rassembler son qi et de faire le vide afin de se mettre à l’unisson avec le monde. En Europe, Goethe disait que l’œil ne saurait voir la lumière s’il n’était lui-même de nature solaire, Kant parlait de la loi morale qu’on porte à l’intérieur de soi et des étoiles qui brillent dans le firmament au-dessus de soi. Tout est dans tout et réciproquement ?

Novalis : « Tout parle. »

Prenons une ville : à travers notre perception normale, immergée, quotidienne, apparaît un fouillis, une laideur. Pour discerner des zones d’ordre (de beauté) il faut déplacer le point de vue - soit se concentrer sur un détail, isoler ; ou alors prendre du recul, s’éloigner ; vues de haut, les villes laissent apparaître les mouvements, les rythmes, l’organisation invisible des formes. À mesure que l’avion prend de la hauteur, le quadrillage de la ville s’estompe et se fond à la bure du sable. De toutes parts, le désert gagne et menace. En bas, pourtant, les hommes continuent à vivre. Une effervescence de passions, d’argent, un brassage de vies rassemblées qui s’effacent, et qu’emporte l’Irifi inhumain et brûlant (Nouakchott, il y a longtemps).

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La simple beauté épurée des figurines de l’art cycladique ( 4350-3500 ans av. J.C.)
Alors que la plupart sont de petite taille, celle-ci est exceptionnelle, sa taille est supérieure à la taille humaine (Musée d’ Art Cycladique, Athènes, Photo V.K.)

Mais qu’est-ce qui distingue le beau du laid, le bien du mal ? Vers quoi s’oriente mon intuition qui me fait préférer, à chaque instant, telle solution à telle autre, quelle instance (quelle divinité) dicte mes choix ? Qu’est-ce qui guide la main de l’artiste traçant un trait, celle de l’écrivain gardant ou retranchant un mot ? En quoi consiste cette chose mystérieuse qu’on nomme inspiration, intuition ? Peut-on seulement distinguer le beau du laid, le bien du mal ? Puisque aussi bien l’homme est une partie de la nature, ainsi que son esprit et les produits de son esprit. C’est dans Montaigne, c’est l’argument de Sade (ce que je désire, la nature le désire), c’est le cri d’Aliocha Karamazov : « Tout est bien » ; c’est le fond du taoïsme. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ", dit la Nature.

À deux pas de mon bureau, un jeune homme, à l’issue d’une dispute, a tué son voisin, ouvert son crâne, apprêté sa cervelle dans une assiette ; quand les flics sont venus, il avait du sang sur la bouche. Tout est bien.

Rien ne permet de dire que la nature fasse les meilleurs choix. Des espèces disparaissent, les animaux se dévorent entre eux, il y a des phénomènes d’accroissement de complexité que des lois peuvent décrire, dans quel but ? Dans quel but la nature a-t-elle fait émerger le cerveau humain, ce sommet de complexité ? Pour se réfléchir et se détruire elle-même ?

La théorie du chaos donne le sentiment qu’il existe une force universelle qui est à l’œuvre dans toute la création, d’accord, mais c’était probablement déjà le sentiment de l’homme de Cro-Magnon. Peut-être cette intuition, confortée par des savoirs, permet-elle de reconsidérer en les relativisant la disparité apparente du monde postmoderne, la non-perméabilité des langages, le malentendu généralisé, l’éclectisme menant à l’absurde. De relativiser la relativité, pour ainsi dire...

Il est un passage étonnant dans les Hagakure, qui préconise de toujours faire ce qu’on a envie de faite, puisqu’on n’a qu’une vie, par exemple dormir toute la journée (ce qui, pour le moine soumis à l’insomnie méthodique, représente sans doute le comble du plaisir sensuel). Mais, précise l’auteur, il s’est bien gardé de livrer cette pensée aux jeunes guerriers, quand il en était un lui-même, de peur de les pervertir.

3

L’ALLÉE DES PHILOSOPHES

Un épileptique tourné vers Dieu et la terre russe, fatigué par sa femme folle. Un empereur romain écrivant en grec, près de finir ses jours dans des contrées barbares, où mes fils, eux, ont vu le jour. Un moine zen, ancien samouraï à qui l’on avait interdit le suicide rituel, dictant à un jeune homme les préceptes d’un monde chevaleresque à moitié disparu. Ces marginaux, exilés intérieurs, chacun de leur côté, en arrivent au même point brûlant.

À Kyôto, le long d’un petit ruisseau ombragé, il y a une promenade qui s’appelle « allée des philosophes ». Elle a été baptisée comme cela en hommage à un enfant du lieu, Nishida Kitarô, qui aimait à marcher là pour faire mûrir ses idées.

Nishida est le premier « philosophe » japonais notoire (avant la création de ce néologisme à l’ère Meiji, il y avait des poètes, des littérateurs qui se faisaient des idées sur les choses, pas de philosophes). Nishida est donc ce qu’on appelle un spécialiste. C’est lui le fondateur de l’école dite de Kyôto, qui existe encore aujourd’hui. Au début, il avait du mal ; il s’est fait recaler à plusieurs examens, et à l’université il avait un poste subalterne.

Il s’est mis au zen.

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zen, kire-tsuzuki la coupure-continuum

En automne tous les moments de soleil sont précieux. Les feuilles jaunes, orange, rouges, marron sur l’herbe verte, le soleil tombe à plein sur le pré sans clôture et mon visage, il n’y en a pas trop.

L’intensité du moment présent comporte toujours une teinte de futur antérieur -la conscience que ce moment, bientôt, très vite, tout de suite, aura été.

Et aussi, un passé récurrent - ce pré contient tous les prés, et les aboiements des chiens, les moments d’écriture dans un parc, les journées ensoleillées d’automne ici et maintenant ; suspendu dans l’espace-temps.

Les mots tombent comme des gouttes - l’envers des choses.

Nishida ne dit jamais qu’il essaie de traduire l’expérience zen en termes philosophiques, c’est peut-être pour faire plus chic. Il en résulte une ambiguïté qui ne se dissipe jamais : de quoi parle-t-il au juste ? Car ce qui s’applique au zen, du fait que celui-ci n’est pas nommé, prend figure de vérité générale sur la nature du réel. L’hypothèse, non formulée, est que le fond de l’expérience zen, que Nishida nomme « expérience pure », constiruerait le noyau de toute l’appréhension du réel. Si l’on ne pense pas à ce qu’on fait, dit-il à peu près, on est dans l’expérience pure.

L’illumination n’est pas le résultat de la méditation, elle est partout, déjà là.

4

LE PETIT CÔTÉ [4].

« Ma vie est l’hésitation avant la naissance. »

« Je suis fin ou commencement. »

Et Diderot : « Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin. » Rêve de d’Alembert.

Jean-Michel Lou
L’Infini N° 120, Septembre 2012

Nota : libres illustrations de pileface.

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[1Nous soulignons (pileface) : Kire = coupure au sens propre à rapprocher de hara-kiri (littéralement : découpage du ventre). Le kire-tsuzaki, coupure-continuum, en tant que principe esthétique peut être considéré comme la déclinaison japonaise du Beau occidental. Jean-Michel Lou a développé le concept du kire, ici, sur pileface.

[2il manque beaucoup de zéros... (note pileface)

[3la bête humaine en a vu d’autres... (note pileface)

[4Titre d’un essai de Jean-Michel Lou sur Kafka. Voir ici

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