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Kafka et la « Chine »

D 19 novembre 2014     A par Jean-Michel Lou - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Par Jean-Michel Lou

« Au fond, je suis Chinois et je rentre chez moi. » Franz Kafka écrit un jour cette phrase étrange, sur une carte postale envoyée de Marienbad à sa fiancée, Felice. Nous sommes en mai 1916, en pleine guerre mondiale. Kafka, Chinois ?

« et je rentre chez moi » : où ça ? en Chine ? où c’est ?

Je me demande la tête qu’a bien pu faire la pauvre Felice (ses traits vaguement chevalins, comme ceux de la mère de Stavroguine dans les Démons) en lisant le message de son Chinois.

Kafka, ni Allemand, ni Tchèque, ni Juif, alors... Chinois ?

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Franz Kafka
(c) Crédit : L’Infini N° 129

Elias Canetti désignait Kafka comme le seul poète « chinois » d’Occident. Chinois, selon son essence, dit-il, et il cite la phrase de Kafka s’affirmant Chinois. Il n’est pas le seul ; Walter Benjamin également signale l’aspect chinois de Kafka. Mais qu’est-ce à dire ? Kafka est-il Chinois comme, peu ou prou, nous sommes tous des Chinois, comme, par exemple, Philippe Sollers est Chinois ? La Chine signifiant métaphoriquement, si l’on veut, le lieu autre, l’hétérotopie dont parle Foucault dans Les Mots et les choses et, dans la phrase de Kafka, son lieu intérieur ; il dit bien : « au fond », im Grunde, sa « Chine » serait alors, peut-être, son âme, ce qu’il nomme, lui, « l’indestructible en soi », l’âme ou bien, comme disaient les mystiques, « le fond de l’âme ». Voyons cela de plus près.

À moi, depuis que je le lis, Kafka m’a toujours paru un peu « chinois » (comme Sollers m’est apparu « chinois ») mais jusqu’à présent je ne m’étais jamais vraiment demandé ce que cela voulait dire.

Kafka, selon les apparences, est un peu comme un Chinois : il aime la paix et le silence, la nature, respecte l’âge et l’autorité, la patrie, il est consciencieux et zélé. Taoïste et confucéen à la fois, si l’on veut, comme au fond le sont un peu tous les Chinois.

Il vit également dans un monde, l’empire austro-hongrois, qui présente des parallèles certains avec l’empire Qing de l’époque : administration labyrinthique, présence-absence de l’empereur, dimensions incontrôlables, corruption. Gérard de Nerval disait déjà, avant Karl Kraus, que « l’Autriche est la Chine de l’Europe ». On a même voulu voir dans la ville de Prague La Muraille de Chine de Kafka, ou bien interprété Le Château en relation avec le dao.

LES EMPRUNTS DE KAFKA A LA CHINE

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Il y a des récits, comme justement La Muraille de Chine ou encore Un Message impérial, dont l’ancrage explicitement chinois, jusqu’au titre, n’est sans doute pas le fait du hasard.

Bien. Mais tout ceci est immédiatement visible, et ne fait pas de Kafka forcément un Chinois. D’aucuns, à la même époque, utilisent aussi bien la Chine comme motif, sans que cela en fasse pour autant des « Chinois ». Quoi d’autre alors ? Je m’approche un peu des textes. Il y a des petits indices. Par exemple, et Canetti l’a également signalé, les petits animaux apparaissent en grand nombre dans ses histoires, comme dans celles de Zhuangzi et beaucoup de fables chinoises ; les Chinois aiment bien, d’ailleurs, offrir ou posséder des petits animaux, oiseaux, insectes, petits quadrupèdes.

La métamorphose est un thème fréquent dans les fables chinoises ; le motif de La Métamorphose serait-il d’origine chinoise ?

L’orateur d’un Compte-rendu pour une académie, racontant son passé de singe, est-il un avatar du fameux singe Sun Wukong, dans Le Voyage en Occident, qui prend soixante-douze formes différentes ?

Le voyageur, dans La Colonie pénitentiaire, se rend dans une maison de thé, mange un gâteau de riz avec le soldat et le condamné : ces détails sont-ils inspirés par des lectures chinoises, ainsi que le décor un peu chinois de Description d’un combat ?

Le motif de La levée des troupes provient-il d’un poème chinois du 12e siècle ?

Etc... Tout cela est très probable. On sait par Max Brod que Kafka possédait des traductions en allemand de poésies et de récits chinois, qu’il lit parfois à voix haute, avec émotion. Il a offert à sa sœur Ottla un recueil de contes populaires chinois, avec une dédicace.

Un chercheur chinois m’apprend que la nouvelle Une vieille page devait initialement s’intituler Une vieille page de Chine et s’insérer dans le recueil Un médecin de campagne ; en supprimant la référence chinoise et séparant le texte du Message impérial qu’il aurait côtoyé, Kafka lui donnerait une résonnance allégorique universelle (tiens, dans Une vieille page les nomades communiquent entre eux à la manière des choucas ; choucas se dit kavka en tchèque).

KAFKA « SEUL POETE CHINOIS D’OCCIDENT »

On pourrait continuer comme cela, et relever beaucoup d’autres détails attestant des emprunts, la plupart conscients, de « Kafka » à la « Chine ». Mais qu’est-ce que cela prouve ? Il me semble que Canetti avait autre chose en tête en parlant de Kafka comme du « seul poète chinois d’Occident. » Nous savons, également grâce à Max Brod, mais aussi à Janouch (même si la véracité des conversations de ce dernier avec Kafka est douteuse - Milan Kundera les traite de supercherie), que Kafka a lu Laozi et Zhuangzi, et qu’en outre Zhuangzi serait son auteur préféré. Ah, Zhuangzi... Kafka est-il « au fond », im Grunde, « dans son essence », c’est-à-dire dans ce qu’il aurait d’ « indestructible », unzerstörbar, un « taoïste » ? Mais c’est quoi, un taoïste ?

Quand Kafka parle d’ « indestructible », on tend l’oreille. Car on associe plutôt à Kafka le doute à l’égard de sa propre existence, de sa vie comme « hésitation avant la naissance », doute sur son épaisseur, son appartenance au monde, son droit d’être au monde, hésitation et doute devant le moindre acte à faire, « car ce que nous nommons la voie est hésitation ».

Il ne reconnaît pas, au bout de son bras, sa propre main, « comme les muscles de mes bras (...) me paraissent éloignés » écrit-il au début du Journal. On est ici, dans une impression qui concentre toute la tonalité kafkaïenne d’inquiétante étrangeté, en-deçà d’un seuil décisif, l’émergence de la conscience de soi, quand les singes grimpeurs, au contraire de ceux qui se contentent de galoper dans la plaine, voient leur propre main devant eux, hors d’eux, et l’identifient confusément comme une partie d’eux ; quand le petit enfant voit son image dans le miroir et s’aperçoit du pouvoir qu’il a de la modifier. Il y a quelque chose d’élémentaire, de vital, qui se dérobe d’emblée à Kafka ; chez lui le doute est installé au cœur du sentiment d’existence, il « fait cercle autour de chaque mot ». Il ne reconnaît pas non plus les mots. L’écriture prend sa source dans ce doute.

Or, il semble que ce motif de la vie comme rêve, du réel comme illusion, que l’on retrouve dans toutes les littératures à toutes les époques, du Théétète à Don Quichotte, prenne chez Kafka une forme spécifiquement chinoise. Dans la nouvelle intitulée Le Chasseur Gracchus, ce dernier est mort dans un accident de chasse en poursuivant un chamois, mais sa barque a manqué le passage dans l’au-delà : « ma barque funèbre a manqué le voyage, une fausse manœuvre de gouvernail, un moment d’inattention de la part du pilote, un détour (une distraction) par mon splendide pays, je ne sais pas ce qu’il y a eu, je sais seulement que je suis resté sur terre et que ma barque, depuis, parcourt les eaux terrestres. Moi qui ne voulais vivre que dans ses montagnes, je voyage ainsi, après ma mort, par tous les pays de la terre. »

« Mais vous êtes vivant également », dit le maire du pays. « Dans une certaine mesure » dit le chasseur, « dans une certaine mesure je suis vivant également ».

LA PARABOLE DU PAPILLON

Il dit encore : « je vais de ci, de là, en bas, à droite, à gauche, toujours en mouvement. Le chasseur est devenu un papillon. Ne riez pas. »

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Zhuangzi et le papillon

Un papillon. « De ces livres, il n’y en a qu’un que j’ai à peu près compris et appris à aimer. C’est le Tchouang-Tseu », confie Kafka à Janouch, en parlant des livres de pensée chinoise qu’il a lus. Dans son histoire du chasseur Gracchus, c’est bien sûr la fameuse parabole du papillon à la fin du chapitre II du Zhuangzi qu’il a réécrite : « Jadis, Zhuang Zhou rêva qu’il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu’il était Zhou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut qu’il était Zhou. Il ne sut plus si c’était Zhou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Zhou. »

On me dira qu’il ne s’agit là que d’un emprunt de plus à la littérature chinoise ; certes, mais il est tout de même frappant que le ton fondamental du sentiment d’existence kafkaïen s’exprime précisément par le truchement de la séquence du papillon, qui compte parmi les plus belles et les plus célèbres de la littérature chinoise.

L’INDESTRUCTIBLE EN SOI

Mais si la vie est hésitation avant la naissance, tremblement dans la pénombre, vacillement de la flamme, rêve de Dieu, qu’en est-il de « l’indestructible en soi », que Kafka désigne avec insistance ? Qu’en dit-il exactement ? Voici les passages, tirés des Aphorismes :

« Théoriquement il existe une possibilité parfaite de bonheur : croire à l’indestructible en soi et ne pas y aspirer. »

« L’homme ne peut vivre sans la croyance durable en un indestructible en soi, l’indestructible comme la croyance pouvant lui rester durablement cachés. »

Il semble qu’au cœur du doute émerge la croyance en « l’indestructible ». Kafka en parle comme la théologie négative parle de Dieu, demeurant « caché », que l’on prie sans chercher à l’atteindre ; comme dit maître Eckhart : « regardant par-dessus l’épaule. » On pourrait aussi bien dire l’ « âme », en tant qu’elle se confond dans l’extase avec Dieu. C’est peut-être ce que Kafka désigne par « Chine ». « Je suis Chinois et je rentre chez moi » : au fond de lui-même, au cœur du cœur, indestructible ?

Mais plus encore qu’à l’apophasis chrétienne, à Pascal, au « saut » absurde de Kierkegaard (Kafka apprend le danois pour pouvoir lire ce dernier dans le texte), les phrases de Kafka sur l’indestructible me font penser au fameux début du Daodejing [1], la Voie que l’on peut suivre n’est pas la Voie, le Nom que l’on peut dire n’est pas le Nom, etc. Croire à l’indestructible en soi et ne pas y aspirer.

Kafka : « Ce qui s’effrite, s’effrite, ne peut être détruit. »

Laozi : « Le fort, c’est le faible. »

Indestructible, comme l’eau.

On pourrait aussi rapprocher les phrases du Journal : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi » et celles de Laozi : « Ne passe point ta porte, tu connaîtras l’empire entier. Ne regarde pas par la fenêtre : le Tao céleste t’apparaîtra. » Oui, Kafka semble avoir reconnu et pratiqué les vertus du non-agir taoïste et de la présence au monde zen. Kafka, zen ? Oui, par l’autre bout, par la douleur. Et c’est strictement la même chose, dans l’intensité de l’être-là, dans « l’instant de l’instant » :
« plus profond l’on creuse son fossé, plus ça devient tranquille, moins on a peur, plus ça devient tranquille ».

L’ESSENCE DE L’ECRITURE DE KAFKA

L’essence de l’écriture de Kafka est constituée par une sorte de paradoxe, confinant à l’adunaton , le paradoxe étant peut-être l’expression de ce doute fondamental à l’égard de la réalité dont j’ai dit qu’il constituait le fond du sentiment existentiel chez Kafka - un décalage : eh bien, c’est tout à fait la forme d’esprit du koan zen, des aphorismes de Laozi, des paraboles de Zhuangzi : cet humour si particulier qui habite le taoïsme et le zen (le chan), les trésors les plus précieux de la culture chinoise, à en croire Gao Xingjiang. Voici d’autres exemples de paradoxes kafkaïens :

« Les spectateurs sont pétrifiés, quand le train passe (...) oui, la flèche en plein vol est immobile » (le Journal s’ouvre sur le signe de Zénon)

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« L’instant de l’instant ; oublier qu’on a oublié. »

« dans mon cabinet on calcule encore comme si ma vie ne commençait que demain, alors que je suis à la fin »

« s’être tiré du marécage à ses propres cheveux. » (Kafka-Münchhausen !)

« saisir le bonheur que le sol sur lequel tu te tiens ne peut pas être plus grand que les deux pieds qui le recouvrent. » (une transposition spatiale de l’instant de l’instant et de l’extase au cœur de l’angoisse)

« qui cherche ne trouve pas, qui ne cherche pas est trouvé. »

« il y a un but, mais pas de chemin. »

« Une cage se mit à la recherche d’un oiseau. »

« rien n’est encore advenu »

Henri Michaux, dans Un Barbare en Asie, parle très bien du Daodejing ; or, ce qu’il en dit pourrait s’appliquer parfaitement à l’écriture de Kafka : « Rien n’approche du style de Lao-tseu. Lao-tseu vous lance un gros caillou. Puis il s’en va. Après, il vous jette encore un caillou, puis il repart, tous ses cailloux, quoique très durs, sont des fruits, mais naturellement le vieux sage bourru ne va pas les peler pour vous. »

Et Kafka lui-même, selon Janouch, aurait dit : « les aphorismes de Lao-Tseu sont des noix impossibles à casser. Ils m’enchantent, mais leur noyau reste pour moi impénétrable. »

C’est ainsi qu’il faut lire Kafka, sans forcer, sans vouloir le pénétrer (le comprendre, l’interpréter, le réduire). Comme un livre chinois, couler avec, sans peur de se perdre, et s’y perdre. « Où commencer ? Peu importe. Car l’une des caractéristiques de l’œuvre kafkaïenne, c’est que l’on arrive au même résultat, de quelque point que l’on parte. » (Max Brod, qui n’a pas dit que des bêtises sur Kafka). C’est ce qui dit Michel Butor des Essais de Montaigne. C’est ainsi, sans doute, qu’il faut lire les grandes œuvres. Ainsi qu’on lit la Bible. Ainsi qu’on lit le Yijing. Ainsi qu’on entre dans le Temps : par n’importe quel point du cercle.

Voici la phrase dans son contexte :


« Marienbad est incroyablement belle (...) se promener dans de telles forêts (...) D’ailleurs, maintenant, la beauté est augmentée par le calme et le vide et par la disposition à absorber l’ensemble du vivant et du non-vivant, et à peine altérée par le temps brumeux et venteux. Je pense, si j’étais un Chinois et rentrais tout de suite à la maison (au fond, oui, je suis Chinois et je rentre chez moi), je devrais bientôt forcer mon retour. »

C’est l’esquisse d’un paysage chinois, qui amène sans doute l’image insolite de l’auteur en Chinois. La phrase est entre parenthèses, comme à l’écart, en marge du texte. Qu’est-ce à dire ? À vous de juger.

Jean-Michel Lou

Article également publié dans L’Infini N° 129, Hiver 2014.

Voir aussi l’article de Philippe Sollers : Deviner la Chine

Nota : Sous-titrages, illustrations - sauf mention contraire - et Notes : de pileface (V.K.)


NOTES

Un message impérial

Paru en septembre 1919

« On raconte que c’est à toi l’homme seul, le misérable sujet, la minuscule ombre face au soleil impérial enfuie dans le lointain le plus lointain, on raconte que c’est à toi justement que l’Empereur, depuis son lit de mort, a envoyé un message. Il a fait s’agenouiller le messager et lui a murmuré le message dans l’oreille ; l’Empereur y tenait tellement qu’il se le fit répéter à l’oreille. En hochant la tête il a confirmé l’exactitude de ce qui avait été dit. Et devant tous ceux qui assistaient à sa mort - tous les murs faisant obstacle ont été abattus, et sur les vastes et hauts perrons s’élevant vers l’horizon se tenaient en cercle les dignitaires de l’Empire - devant tous ceux-là, il a envoyé le messager. Le messager s’est aussitôt mis en route ; un homme fort, un homme infatigable ; un bras tendu devant lui, puis l’autre bras, il se fraye un passage à travers la foule ; s’il rencontre de la résistance, il montre le signe du soleil sur sa poitrine ; il avance ainsi facilement, comme nul autre. Mais la foule est si grande ; leurs maisons n’en finissent pas. Si un espace libre s’ouvrait, comme il volerait, et bientôt tu entendrais les coups magnifiques de ses poings contre ta porte. Mais au lieu de cela, comme il se donne de la peine en vain ; il en est encore à tenter de traverser les appartements du palais intérieur ; il n’ira jamais au-delà ; et s’il réussissait, rien ne serait gagné ; il devrait se battre pour descendre les escaliers ; et s’il réussissait, rien ne serait gagné ; il lui faudrait traverser les cours ; et après les cours, l’enclos du deuxième palais ; et de nouveau des escaliers et des cours ; et de nouveau un palais ; et ainsi de suite pendant des siècles ; et si enfin il se précipitait hors de la dernière porte - mais jamais, jamais cela ne pourrait arriver - il verrait la Ville Impériale devant lui, le centre du monde, entièrement rempli de ses propres déchets. Personne ne pénètre ici, même avec le message d’un mort. - Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et tu rêves du message quand la nuit vient. »

Crédit : oeuvresouvertes.net

Une transcription vidéo


« L’empereur, de son lit de mort, t’as envoyé un message... », la voix off nous happe et nous guide tout au long de ce parcours labyrinthique inspiré d’une nouvelle de Kafka. Elle nous fait voyager d’un univers graphique à l’autre, sur la trace d’un ultime et glorieux messager... Et l’on a l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un de ces tableaux des premières heures de la perspective, où le miroir, la fenêtre, et la porte dérobée, laissent entrevoir d’autres mondes possibles et cachés. L’exercice est osé puisque le mouvement du film s’applique à transformer image après image, un dessin architectural en un autre, tout en peuplant ceux-ci du bruissement de personnages très précisément dessinés. Le noir et blanc cligne de l’œil à l’art des graveurs, de Dürer à Rembrandt. Mais Le Piranese et ses lignes urbaines puissantes, inspirées de l’architecture latine, n’est pas loin non plus.

Un message impérial. Un exercice de style spectaculaire d’Etienne Boguet. Sélection officielle, Films de fin d’études. Ecole nationale supérieure des arts décoratifs (Ensad).

Crédit : telerama.fr

Notes sur ce texte (d’après Michaël de Saint-Cheron)

Cette question du message qui n’arrive jamais fut pour Kafka aussi capitale que celle d’une justification de la vie. Ce message impérial a été publié du vivant de Kafka dans le recueil intitulé « Un médecin de campagne ». Il fut placé à proximité - hasard ou non ? - du « Plus Proche Village ».

L’unique sens que nous trouvons à cette page sans espoir repose dans l’idée que tout ne serait alors pas tout à fait vain, absurde, pour ce Chinois, s’il apprenait par le plus improbable des hasards, que son histoire serait rapportée des siècles plus tard par un écrivain lointain à la langue inconnue, Franz Kafka. Ainsi son attente désespérée n’aura pas été tout à fait vaine, car cet homme, qui vécut dans la solitude de l’Empire du milieu, ne sera pas effacé de la mémoire de Dieu ni de celle des hommes - sauvé qu’il est par la littérature. Son silence abyssal est parvenu jusqu’à nous. Sera-t-il pour autant justifié ? La passivité de l’attente trouve-t-elle sa justification dans l’unique connaissance sérieuse de ce Chinois, à savoir qu’un message lui est destiné, mais qu’il ne lui parviendra jamais ? Cet homme mort d’avoir attendu, est chacun de nous, mais ne savons-nous pas qu’il n’appartient qu’à nous d’être « la hache qui brise la mer gelée en nous [2] » ?

Crédit : crif.org


[1Le Tao-tö-king (Daode jing) ou « Livre de la Voie et de la Vertu » est attribué à Lao-tseu (Laozi) qui serait selon la tradition chinoise un contemporain un peu plus âgé de Confucius (Kongzi, ou Kongfuzi, 551-479 av. J.-C.) mais des études récentes montrent que ce livre a été compilé plus probablement vers 300 av. J.-C., l’auteur utilisant de nombreuses adages plus anciens dans son texte. (note pileface)

[2Œuvres complètes III, Journaux et Lettres à sa famille et à ses amis, la Pléiade, Gallimard, trad. de l’allemand par Marthe Robert, Claude David et Jean-Pierre Danès. Lettre à Oskar Pollak, 27 janvier 1904, p. 575.

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