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Un jour à Tombouctou

par Jean-Michel Lou

D 15 juillet 2016     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« […] Ce petit mot pour vous signaler la sortie chez L’Harmattan de mon roman Un jour Tombouctou, dont je vous donne en pièce jointe le début. Un livre, au milieu de l’actualité pesante, pour calmer le jeu, si j’ose dire. »

Quatrième de couverture

C’est la ville où les hommes, venus de partout, Arabes, Songhaïs, Peulhs, Touaregs, Soninkés, Marocains … se rencontrent, s’affrontent, dialoguent, s’aiment, se haïssent, et tissent ainsi une civilisation aujourd’hui disparue. C’est la fin du 16e siècle, l’apogée et la ruine de l’Empire songhaï, la magie et les islams, les érudits et les guerriers, les bergers et les tisserands, les pileuses de mil et les princesses, le désert, l’harmattan, les mines de sel, le Grand Fleuve : un jour Tombouctou.

Jean Michel Lou est écrivain. Il enseigne la littérature française à l’université de Vienne en Autriche.

Photographie de couverture : © Jean-Michel Lou

Editions L’Harmattan (7 juin 2016)
232 pages
Le livre sur amazon.fr

L’extrait

Première Partie : L’Askia

1
L’appel du muezzin retentit, invitant à la prière de l’aube. « Je dois prier » dit Ahmed Baba à voix haute, et il se met à genoux. Comme il a passé la nuit en brousse, et qu’il est encore en dehors de la ville, il fait ses ablutions avec le sable, à la manière des nomades et des voyageurs : comme s’il puisait à une source, il fait le geste de se laver le visage, les pieds, les mains, jusqu’au coude ; le sable lustral s’échappe lentement de ses paumes ouvertes ; puis il se mouche, se racle la gorge à plusieurs reprises, afin de se purifier complètement – et il entonne la Fatiha : Bismillah Rahman Rahim

Sa frêle silhouette courbée fait dans le jour une petite tache végétale, immobile dans le soleil naissant, comme une étrange racine. Louange à Dieu, Seigneur des mondes

Tourné vers la ville, à l’Est, c’est comme s’il saluait son existence à venir. Au même instant, auprès des huttes proches, dans les cours des maisons, une foule d’autres hommes s’agenouille pareillement et prononce les mêmes mots. Montre-nous le chemin droit ; le chemin de ceux que tu as comblés de bienfaits ; non pas le chemin de ceux qui encourent ta colère, ni celui des égarés.

Les gestes accomplis des milliers de fois, les paroles séculaires, l’emplissent à mesure comme une eau pure. À présent il entame la cent-treizième sourate, celle de la fente, c’est-à-dire celle de l’aube : Je cherche la protection du Seigneur de l’aube contre le mal qu’il a créé ; contre le mal de l’obscurité lorsqu’elle gagne ; contre le mal de celles qui soufflent sur les nœuds ; contre le mal de l’envieux, lorsqu’il porte envie.

Il prie longtemps. Il ponctue sa méditation de Bismillahpresque chuchotés, dans l’émission desquelles les voyelles disparaissent, et qui sont comme des crissements d’insectes intermittents ou des chuintements de sources. Ayant fait, posément, il se remet en marche. Dans quelques instants, il entrera dans Tombouctou.

2
Vu de la grève, le Grand Fleuve ressemble vraiment à une mer. On ne peut distinguer l’autre rive, et les confins de l’eau se confondent avec l’horizon ; des courants, par endroits, émeuvent la surface ; une brise fait naître des rides de lumière, sans qu’on puisse deviner dans quel sens le fleuve coule. Des barques silencieuses glissent dans le contre-jour comme des traits de plume. L’Askia Daoud cligne des yeux sous la lumière blanche ; il sait fort bien que le fleuve, Issa Beri, coule vers la gauche, et qu’en suivant son cours on atteindrait Gao, la capitale de l’empire, mais en cet instant la pensée n’affleure pas à la surface de sa conscience, sur laquelle il flotte comme une tache d’huile, ou ces légers fétus, là devant ses yeux, dérivant sur la surface étale de l’eau ; en cet instant seule évidente est cette immobilité apparente du fleuve, qui dégage une sérénité presque inquiétante et s’apparente – cette pensée le traverse confusément – au sommeil.

Daoud a sommeil, en effet. Il commence peu à peu à se dissoudre dans le miroitement des eaux, jusqu’à devenir une parcelle même de l’éclat – une paillette étincelante dans le jour.
- Ô roi, nous devons nous mettre en route.

La voix, irréelle, résonne comme émergeant des profondeurs du fleuve même. Daoud secoue sa torpeur et répond indistinctement au Hi Koï son ministre. Oui, il faut se mettre en route, afin d’arriver à Tombouctou assez tôt pour avoir achevé la visite au cadi El Aqib avant la prière de l’Asr.

3
Pendant qu’Ahmed Baba finit sa prière et que l’Askia Daoud rêve devant le fleuve, non loin, advient une scène plus prosaïque.
- Donne-moi encore un beignet, la vieille, tu ne sais pas comme j’ai faim.
- Plus de cauris, plus de beignets.
- Va, il faut aider la jeunesse !

Yero met affectueusement un bras autour des épaules de Dieynaba, la vieille marchande. Déjà, quand il était enfant, il savait bien qu’on ne résistait guère à son sourire et ses yeux brillants. D’une voix enjôleuse, il glisse quelques compliments lestes à l’oreille de la vieille. « Veux-tu cesser, vaurien, fait celle-ci, mi-fâchée, mi-flattée. C’est à la medersa qu’on t’a appris à parler ainsi ? »

Yero s’en va en riant. Le beignet craque sous la dent et le bon goût du karité emplit sa bouche. Il entend derrière lui la voix de Dieynaba continuant à priser sa marchandise :« Hé ! les bons beignets ! avec la paix ! achète-moi des beignets !le bien-être vient avec ! » L’air est particulièrement pur ce matin et Yero se sent plein d’une vie aussi intense, aussi aiguë que les reliefs accusés du monde qui l’entoure. L’empereur, l’Askia Daoud, doit cet après-midi même fouler le même sable que lui, Yero, déshonore en ce moment de sa semelle commune ; cette pensée lui paraît comique. Il installera son camp ici-même, près du marché Badjindé, verra peut-être Dieynaba… lui achètera-t-il des beignets ? À cette idée il se reprend à rire de bon cœur.Peut-être me verra-t-il moi, et moi en tous cas je le verrai.

4
Ce moment simultané a existé, peut-être, dans un lieu donné (disons Tombouctou) un jour donné (disons le mardi 29 du mois de dzoul’-qa’ada, onzième de l’année 986 de l’Hégire, calculez, cela nous emmène quelque part à la fin du seizième siècle de l’ère chrétienne). Ce jour-là l’empereur Daoud, l’Askia, se rend à Tombouctou afin de mettre de l’ordre dans son gouvernement ; il doit visiter différents dignitaires de la région, non sans appréhension, car les notables et les savants de Tombouctou ne le traitent pas, pense-t-il, avec suffisamment de respect. C’est peut-être pour cela qu’il s’est presque endormi en regardant les reflets de la lumière sur le Grand Fleuve ; il n’est pas tellement pressé d’arriver.

Tombouctou était beaucoup plus belle, beaucoup plus peuplée, beaucoup plus importante qu’aujourd’hui à tous égards. Le jour où commence mon récit, l’empire songhaï est à son apogée (on peut le dire sans se tromper, maintenant qu’on connait les catastrophes qui lui adviendront bientôt et trouvent leur origine dans les événements constituant le décor de ce récit). Tombouctou est en principe sous sa protection, mais le traite du haut de son savoir islamique ; pour ses habitants hautement civilisés, les Songhaïs ne sont qu’un peuple de paysans transformés en guerriers, voués aux pratiques animistes ; et même si l’Askia s’efforce d’être un bon musulman et fournit régulièrement des preuves de sa foi, il ne sera jamais qu’un néophyte ignorant.

Le nom du premier personnage, Ahmed Baba, vous dit peut-être quelque chose ; oui, c’est bien lui, tout jeune encore quand commence le récit, qui deviendra le grand érudit, le sage dont le Centre de recherche patronné par l’Unesco, ici même à Tombouctou, porte le nom. J’y travaille depuis peu. Le bâtiment est superbe, rien à voir avec l’ancien en pisé. Je ne sais pas si c’est bien d’avoir accepté tout cet argent de l’Afrique du Sud mais sans cela, on n’aurait pas pu sauver tous ces manuscrits, certains plus anciens qu’Ahmed Baba lui-même.

Si j’ai décidé de faire le récit qui va suivre, c’est pour la même raison que les chercheurs qui retrouvent, conservent, restaurent, numérisent les manuscrits : pour sauver une époque de l’oubli. Peut-on encore, à notre époque, raconter des histoires ? Y a-t-il encore quelqu’un pour les entendre ? Puis-je raconter l’histoire d’êtres humains qui ont vécu il y plus de quatre siècles, simplement en les faisant revivre par l’imagination et ce que je sais d’eux à travers les livres ? Montrer l’intérieur de leurs pensées comme si j’étais dedans ? Mes collègues du Centre diraient qu’il s’agit de jeux d’enfants. Mais dans ma famille, on a toujours raconté des histoires. C’est notre travail, à nous les griots. Oui, je me réclame de la caste des conteurs, même si c’est ridicule et anachronique ; même si la parole s’est enfouie dans les livres et les ordinateurs. Je suis un Songhaï, un paysan, mais à l’instar de l’Askia Daoud je m’abreuve aux sources de Tombouctou, ville du livre. J’ai étudié le Coran ici, à la mosquée de Sidi Yahia ; les sciences islamiques au Caire ; la littérature et l’histoire à Paris. Je suis devenu, moi aussi, un homme du texte. Au lieu de parler, j’écris ce livre.

Ils ont cassé la porte sacrée de Sidi Yahia. J’ai pleuré. Ils ont saccagé des tombes. Ils ont pénétré dans le Centre, détruit des manuscrits. Ils sont repartis, chassés par l’armée française. Ils reviendront, eux ou d’autres. Tombouctou n’a pas cessé d’être envahie, pillée, détruite, au cours de son histoire ; par les Malinkés, les Songhaïs, les Peulhs, les Touaregs, les Marocains, les Français, et hier par ces barbares se réclamant de l’Islam. Combien de temps Tombouctou survivra-t-elle ? Elle est en train de mener son combat perdu d’avance contre le sable et l’oubli.

Jean-Michel Lou
© Éditions L’Harmattan

*

Du même auteur

Corps d’enfance corps chinois. Sollers et la Chine, Gallimard, 2012.

Le Japon d’Amélie Nothomb, L’Harmattan, 2011.

Le Petit Côté. Un hommage à Franz Kafka, Gallimard, 2010.

*

Jean-Michel Lou sur pileface (sélection) :

L’empire des signes

Le cœur du vide par Jean-Michel Lou

Le Japon d’Amélie Nothomb par Jean-Michel Lou

Sollers, Lu Xun, même combat

Le Papillon de Zhuangzi

Les Manuscrits de Tombouctou

Les manuscrits de Tombouctou. Ici, des données astronomiques.

Oui, souvenez-vous, on en a parlé en 2013 quand des islamistes fanatiques en ont fait un autodafé. Des manuscrits médiévaux datant de la période impériale ouest-africaine, pour la plupart rédigés et conservés depuis des siècles à Tombouctou et dans sa région. Ces textes qui datent du XIIIe siècle pour les plus anciens forment un corpus incluant aussi bien des correspondances particulières, des contrats, que de réflexions portant sur l’astronomie, le droit, la médecine, la science, l’islam ou la langue. Mais, heureusement, les manuscrits les plus précieux et la plus grande partie –plus de 80% des documents avaient déjà été mis en sûreté par les familles maliennes qui s’en considèrent les gardiens de génération en génération.

…Un peu vague dans votre esprit ? C’est vrai que la marée de l’actualité journalière nous submerge et efface vite celle de la veille – à la vitesse d’un cheval au galop dit-on de celle qui entoure le Mont Saint Michel... Et Tombouctou, c’est loin ! …Nous y avons envoyé des militaires pour repousser les groupes armés islamistes : l’opération Serval au Mali.
- Ah oui !

Le 1er février 2013, bibliothèque Ahmed-Baba, à Tombouctou (Mali). Des islamistes ont brûlé ces manuscrits anciens, peu de temps avant la libération de la ville par les forces maliennes et françaises.SYLVAIN CHERKAOUI/COSMOS POUR "LE MONDE"

Le narrateur de « Un jour Tombouctou » nous rafraîchit la mémoire en fin d’extrait ci-dessus.

Voir aussi sur pileface : http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1362 #section2


ZOOM... : Cliquez l’image.

Documentaire Sur la piste des manuscrits de Tombouctou

La BnF a coproduit avec LadyBirds Film le documentaireSur la piste des manuscrits de Tombouctou, réalisé par Jean Crépu, en partenariat avec l’Unesco et avec la participation de France Télévisions, la RTS - Radiotélévision suisse et TV5 Monde.

Nota : cet article a été préparé avant que ne tombe l’information annonçant le massacre du 14 juillet à Nice, hier soir. Ce matin, nous sommes encore sous le coup de l’émotion. La haine meurtrière des barbares islamistes continue à sévir de par le monde. Hier à Tombouctou, aujourd’hui à Nice.
La haine de ces barbares n’a pas de frontières et pas de limites.
Haine de la culture et du mode de vie des autres.
Haine des autres.
Hors ce nota, nous avons laissé le texte dans sa rédaction initiale.
« Un livre, au milieu de l’actualité pesante, pour calmer le jeu, si j’ose dire »

annonçait Jean-Michel Lou.

Il va falloir encore beaucoup de livres, de mots,
beaucoup d’années, beaucoup,
avant que le jeu ne soit calmé.
L’heure est à la guerre.

Voir aussi commentaire


Les Manuscrits de Tombouctou : Secrets, mythes et réalités

Jean-Michel Djian, auteur du livre (en référence dans le titre, JC Lattès, 2012 ) avait déjà attiré l’attention sur ces manuscrits.
Le février 2013, dans le Monde Culture et Idées, sous le titre « Les manuscrits sauvés de Tombouctou, il publiait un excellent article de synthèse que nous sommes heureux de vous faire partager :

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Il aura fallu une guerre au Mali pour que le mythe de Tombouctou resurgisse. Et ce sont des "extraterrestres" du djihad, travestis en islamistes radicaux belliqueux, qui l’ont réveillé. Une première fois, en décembre 2012, à travers une mise en scène de la destruction d’un mausolée, organisée devant une population locale ahurie. Puis, un mois plus tard, par un autodafé de quelques ouvrages religieux entreposés dans une aile des nouveaux locaux de la bibliothèque Ahmed-Baba, inaugurés en 2009.

Comment la population tombouctienne, ethniquement composite mais pour l’essentiel musulmane et modérée, pouvait-elle comprendre l’agression de ses "frères" à l’endroit d’une trace écrite aussi rare qu’érudite ? Mais, heureusement, dès la fin du mois d’août, une poignée de responsables des 32 bibliothèques familiales de Tombouctou ont discrètement et régulièrement acheminé en 4 × 4 plus de 80 % des manuscrits dans des cantines en fer pour les cacher dans le sud du pays dans des lieux sûrs. Ces mêmes familles, dans les années 1990, avaient dénoncé les trafics de manuscrits de Tombouctou qui fleurissaient à Genève ou à New York mais laissaient de marbre les autorités maliennes.

Les djihadistes ont donc pénétré dans la bibliothèque Ahmed-Baba, où il ne restait qu’une centaine d’ouvrages religieux des XIXe et XXe siècles et quelques manuscrits à l’intérêt tout relatif par rapport à ce qui est "planqué", confie un expert du dossier. Toujours est-il qu’en déclarant, le 2 février, à Bamako que "la France fera ce qu’il faut pour restaurer le patrimoine malien" le président François Hollande, accompagné de la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, redonne au mythe de Tombouctou, ville classée au patrimoine mondial, un attrait inattendu.

MÉMOIRE ÉCRITE IMPRESSIONNANTE

Mais quel mythe ? Celui entretenu pendant trois siècles par la flamboyante Description de l’Afrique de Léon l’Africain (1526), dans laquelle il est dit que "quantité de médecins, de lettrés, de juges, de commerçants, échangent de l’or et du sel à Tombouctou" ? Ou celui du vaillant René Caillié, premier explorateur à revenir vivant, mais déçu, de Tombouctou en 1828 ? Ni l’un ni l’autre. Il existe en revanche dans cette cité millénaire une mémoire écrite impressionnante, dont l’origine remonte au XIIIe siècle et dont on ne prendra la mesure qu’au tournant du XXe siècle. Tout commence en 1853, quand l’archéologue allemand Heinrich Barth découvre l’existence du Tarikh es-Soudan, une chronique en arabe sur la vie quotidienne à Tombouctou, rédigée vers 1650 par Abderrahmane Es-Sa’di. Elle indique que, dès le XIVe siècle, "des lettrés accourent du Caire pour s’y former".

Une quinzaine d’années après, c’est un certain Bonnel de Mézières qui découvre par hasard un nouveau recueil de chroniques, le Tarikh el-Fettach. Les traductions commencent. Celle de 1913, d’Octave Houdas, professeur à l’Ecole des langues orientales de Paris, fait autorité : "Au XVIe siècle, est-il écrit, Tombouctou n’avait pas sa pareille parmi les villes du pays des Noirs pour la solidité des institutions, les libertés politiques, la pureté des moeurs, la sécurité des personnes et des biens, la compassion envers des étrangers, la courtoisie à l’égard des étudiants et des hommes de science."

Dès lors, les esprits s’agitent. Des Occidentaux, écrivains (Paul Morand, Albert Londres...), et des historiens africains font le voyage à Tombouctou. Sa réputation enfle, jusqu’au jour où l’Unesco décide, en 1970, de créer un centre de documentation et de recherches pour sauvegarder les manuscrits. On lui donne le nom d’Ahmed Baba (1556-1627), un savant qui doit sa gloire à sa bibliothèque de 1 600 volumes.

100 000 MANUSCRITS À TOMBOUCTOU ET DANS SA RÉGION

Pourtant une grande ignorance entoure ces manuscrits. Celle des Européens des Lumières d’abord, hostiles à la remise en question du dogme gréco-romain de l’origine de la connaissance. Celle des Africains, opposés à toute transgression du magistère de l’oralité. C’est ainsi que, durant les treize jours qu’il passe à Tombouctou, René Caillié ne voit ni n’entend rien. Et, hormis le colonel Archinard, les colons français installés depuis 1894 à Tombouctou ne devinent rien de l’existence de ces manuscrits. Il est vrai qu’ils sont cachés dans des greniers...

Certes nos grands africanistes français du XXe siècle ont fait oeuvre d’anthropologie, mais comment imaginer si peu de curiosité scientifique ? Si "le meilleur de la civilisation écrite de l’Afrique est à Tombouctou", aime dire l’ex-ministre de la culture du Mali, le cinéaste Cheick Oumar Sissoko, la cité n’en a pas le monopole. Selon l’historien malien Mahmut Zouber, le Mali recèlerait environ 900 000 manuscrits, dont 100 000 à Tombouctou et dans sa région.

C’est aux copistes que l’on doit d’avoir accumulé autant de manuscrits. Les textes des philosophes grecs de l’Antiquité profitent des caravanes qui, entre le XIIIe et le XVIIe siècle, sillonnent le désert entre Le Caire et Fès pour se poser chez des oulémas de Tombouctou, ces savants réputés dont le métier est d’enseigner et d’interpréter les textes religieux. Tel Ahmed Baba, ces savants cogitent, critiquent, contestent. Leur pensée se fixe sur des parchemins - de la peau de mouton ou du papier d’Orient. Ainsi, Sidi Yahia, au milieu du XIVe siècle, invite à croiser l’astronomie, l’astrologie et les mathématiques pour mieux prévoir "les phénomènes climatiques extraordinaires".

Les mêmes savants spéculent par écrit sur l’émancipation des esclaves, le statut des femmes, l’activité sexuelle des couples. Les travaux manuscrits consacrés à la géomancie, à la philologie et à la chimie, aux méfaits du tabac ou à la chirurgie optique démontrent un goût pour l’érudition et la transmission. La production de savoir in situ ne concerne pas uniquement le champ des sciences. On assiste plutôt, pendant ce "siècle d’or" de l’Empire songhaï (1458-1591), à la sacralisation des vertus de la connaissance. Celle du droit surtout, et plus précisément de la gouvernance.

LA "FABRICATION DU SAVOIR"

La découverte tardive de la charte du Mandé, au XIIIe siècle, indiquera déjà la disponibilité à penser l’Etat moderne. Selon l’historien Cheikh Anta Diop, mort en 1986, le décryptage des institutions politiques du gigantesque empire du Mali de l’époque a permis de découvrir, dès la fin du XIIe siècle, l’existence d’un conseil du peuple capable de révoquer le chef de gouvernement de l’empereur. La "fabrication du savoir" à Tombouctou ne ressemble à aucun système éducatif connu jusqu’alors. Contrairement au mythe répandu, il n’existe pas une université à proprement parler, celle de Sankoré, souvent citée, mais une centaine d’écoles éclatées dans une ville qui compte jusqu’à 100 000 habitants au XVIe siècle. Lors de son passage, Léon l’Africain est subjugué par la capacité des étudiants à réciter par coeur des passages du Coran comme par celle de faire restituer des leçons d’algèbre à de jeunes enfants.

Contrairement aux Européens qui inventent des moyens mnémotechniques pour assimiler les Analytiques d’Aristote, à Tombouctou, on poétise en versifiant les textes. Cette pratique académique, reprise en Orient ou en Afrique du Nord, démontre le caractère référentiel de l’"université" de Tombouctou, ce qui encourage les savants à y enseigner. Abderrahmane Es-Sa’di, l’auteur du Tarikh es-Soudan, cite l’exemple d’un lettré du Caire qui, constatant son niveau, retourne se perfectionner à Fès avant de revenir professer à Tombouctou.

Mais, d’après le recteur d’Alger Georges Hardy (1884-1972), auteur d’une Vue générale de l’histoire d’Afrique (1942), c’est aussi "cet excès de perfectionnement islamique dans l’art d’enseigner [qui] a valu au Soudan africain d’échapper à l’intérêt premier des Chrétiens, c’est-à-dire des Européens". Nous y revoilà. En se focalisant sur le seul monde arabe, Tombouctou s’isole des foyers latins éloignés tout en continuant malgré elle d’y cultiver son mystère. Cette émulation éducative permet cependant à la ville de rayonner partout en Afrique et d’en faire commerce. Ici tout s’achète et se vend, comme en attestent les actes de commerce rédigés par les copistes et retrouvés dans les bibliothèques : l’or et le sel, mais aussi les cours de droit (fiqh), de grammaire, de rhétorique, de logique, d’astronomie, d’histoire et de géographie.

UNE MASSE DE MANUSCRITS ÉPARSE ET DÉSORGANISÉE

Selon l’historien Jean-Louis Triaud, le besoin de livres est tel que "très tôt se développe une industrie de la copie des ouvrages, venue du Nord, mais surtout de la production de résumés (mukhtasar) et de commentaires explicatifs (sharh, hashiyya), sortes de mémentos à usage des lettrés professionnels". Là est l’explication de cette masse de manuscrits éparse et désorganisée. C’est en farfouillant dans la bibliothèque familiale Mama-Haidara que Georges Bohas, professeur d’arabe à l’Ecole normale supérieure de Lyon, découvre, en 2005, l’existence d’un récit intitulé Histoire du Bicornu. Il s’agit d’une version arabe du Roman d’Alexandre, probablement écrite au XVIIe siècle.

Le coup d’arrêt de cette ébullition intellectuelle survient en 1591, quand le sultan du Maroc, Ahmed El-Mansour, décide d’occuper Tombouctou, de piller ses richesses en sel et en or, puis d’y massacrer sa population. Le traumatisme est immense. Le savant Ahmed Baba est épargné grâce à sa notoriété mais emprisonné avec ses livres à Fès. "Dès lors, les populations prennent peur et se mettent à cacher leurs manuscrits", explique Sadd Traoré, diplômé de l’Ecole des hautes études en sciences sociales et originaire de Tombouctou. Toutes les grandes familles de la ville possèdent ainsi, depuis plusieurs générations, des cantines en fer rouillées dans lesquelles les manuscrits sont entreposés sous forme de liasses. Ils sont pour l’essentiel écrits en ajami, une langue qui mélange l’arabe avec l’haoussa, le bambara, le tamasheq, le songhai ou le peul.

Cet impressionnant corpus de textes reste dans un état précaire. Et méconnu. Trop peu de documents sont numérisés pour être exploités, très peu de traductions existent pour les rendre accessibles au public, il n’y a pas assez de catalogage pour s’y retrouver.

Les soutiens internationaux privés et publics existent (celui de la région Rhône-Alpes en est un bon exemple), mais la valorisation historique des manuscrits reste freinée par une trop grande inertie des pouvoirs publics. Pour autant, les événements en cours pourraient précipiter une prise de conscience salutaire, car la reconnaissance de la mémoire écrite est peut-être le meilleur moyen d’en finir avec ceux qui répètent que "l’Afrique n’a pas d’histoire".

Jean-Michel Djian
"LES MANUSCRITS DE TOMBOUCTOU SECRETS, MYTHES ET RÉALITÉS"
(JC Lattès, 2012)

Crédit : Le Monde du 2 juillet 2013

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2 Messages

  • A.G. | 24 août 2016 - 11:48 1

    Destructions à Tombouctou : un procès devant la CPI pour l’histoire du Mali. Lire ici.


  • V.Kirtov | 16 juillet 2016 - 19:30 2


    Crédit : Visant dessinateur (Vincent Menauge)
    https://www.facebook.com/visantdessinateur
    www.visant.fr

    Pascal Bruckner : « Il faut rapatrier la guerre sur notre territoire et la mener de façon préventive »

    Le philosophe et essayste répond aux questions du « Figaro » week-end du 16 juillet 2016.

    PROPOS RECUEILLIS PAR VINCENT TRÉMOLET DE VILL.ERS

    LE FIGARO. - Nice a été frappée le jour de la fête nationale...

    Pascal BRUCKNER. C’est un pied de nez à la démonstration de force que la France voulait faire de ses armées et de sa puissance. Elle a magnifiquement défilé le matin même et montré au monde entier sa discipline et son organisation. Nous avons une des meilleures armées d’Europe avec l’Angleterre et nous restons le principal allié des États Unis, au sein de l’Otan. Pourtant, un seul individu au volant d’un poids lourd nous a ridiculisés quelques heures plus tard, en causant près de cent morts sur un des sites touristiques les plus célèbres au monde. C’est le principe de la guerre asymétrique. On se demandait tous : où aura lieu le prochain attentat ? Le djihadisme, avec cynisme, a attendu le relâchement de la tension après la réussite de l’Euro pour frapper le symbole de la douceur de vivre et de la Riviera qu’est la ville de Nice. Le pire, que l’on attendait dans les fans zones par exemple, n’a été repoussé que de quelques jours. Le répit aura été de courte durée mais les terroristes auront réussi à nous surprendre, Mao Tsé-toung, je crois, l’un des inspirateurs d’al-Qaïda et de Daech. a enseigné que « l’ennemi ne doit jamais être là où on l’attend  ». Nous n’attendions pas, ce jour-là, à cet endroit, un tel massacre.

    Les réactions se suivent et se ressemblent...

    C’est la drôle de guerre, en France même. Une guerre dont le mot ne recouvre pas le concept. Il n’y a ni armée régulière, ni tranchées, ni mouvement de troupes. Juste des pioupious en armes, de façon un peu dérisoire, dans nos rues ou devant nos monuments. L’ennemi est immergé dans la population et la ligne de front est partout. Dans la rue, dans le train, dans les avions. C’est une sorte d’infection de l’espace quotidien. Une guerre d’un type nouveau qui ne correspond en rien à celles qui hantent notre mémoire, 1914-1918 ou 1940- 1945. Notre esprit est en retard sur l’événement et nous repoussons indéfiniment les décisions qui nous permettraient de gagner ce conflit. Pourtant, nous sommes prévenus. Le directeur de la DGSI disait il y a deux jours que, une fois Raqqa et Mossoul tombées, les djihadistes vont essaimer en métastase partout. La bête de proie à l’agonie va tuer autant de gens que possible. La prochaine étape, expliquait-il, ce seront les voitures piégées dans nos villes...
    Pourtant, nous ne voulons pas y croire...

    Comme toutes les mauvaises nouvelles, on les refuse, on s’entête dans le déni. On considère que l’imagination du pire va nous en prémunir. Cc devrait être tout l’Inverse. Nous devrions considérer que le scénario Je plus effroyable est le plus vraisemblable. Depuis Charlie, la violence franchit des seuils à chaque fois. Et les soldats de J’islamisme conquérant vont continuer de raffiner dans l’imprévisible, l’inattendu. Pendant la guerre froide, l’armée américaine convoquait des scénaristes pour qu’ils élaborent des scénarios de guerre nucléaire qui aideraient à penser l’Impensable. La sécurité idéale serait d’avoir toujours un attentat d’avance.

    Nous réagissons avec les armes de la paix...

    Notre société réagit par la compassion, l’émotion, les fleurs, les tweets. Nous sommes désarmés face a la tragédie qui nous frappe et nous refusons de prendre la mesure de la haine que ces gens nous vouent. Nous leur trouvons des excuses en refusant de faire du djihadiste un être responsable de ses actes, à part entière. Nous refusons de voir que l’islamisme radical est l’une des figures de la barbarie comme l’a été jadis le nazisme. Et cette barbarie est sans excuses, sans pourquoi. Il faut la détruire ou être détruits par elle.

    Il peut aussi y avoir des réactions violentes...

    D’autant que l’agresseur est seul et a été abattu. Dans un acte de ce type, il n’y a pas de débouché pour la haine, nous ne savons contre qui tourner notre colère. Cette absence de débouché peut aller vers des pogroms, ce qui serait la plus infâme des réactions.

    L’État craint des représailles...

    Il y a toujours le risque que des excités et des illuminés aillent tirer à la sortie de la prière du vendredi dans les mosquées... Ce serait le pire cas de figure et la plus grande victoire de Daech. Dieu merci, si j’ose dire, pour le moment les Français se sont conduits de façon civilisée.

    Le président de la République veut riposter à Raqqa et à Mossoul...

    C’est ridicule et bravache. Il faut rapatrier la guerre sur notre territoire et la mener de façon préventive contre tous les individus qui représentent une menace potentielle. Une guerre de l’ombre, silencieuse et efficace. Nous avons, disent les chiffres officiels , entre 800 et 5000 djihadistes potentiels sur notre territoire. Sans compter ceux, comme le conducteur du camion, qui ne sont apparemment pas identifiés. Ce drame montre aussi les limites de nos services de renseignements. Et de sécurité. Le massacre a eu lieu à Nice, pas en Syrie. C’est dans nos cités qu’il faut frapper. Vite et très fort.

    Que faut-il changer ?

    Il va falloir choisir entre nos tabous (libertés fondamentales, accueil de l’autre) et notre propre survie. Un certain nombre de mesures radicales sont proposées depuis deux ans. Un récent rapport parlementaire montre les difficultés de coordination entre police et armée avec cette scène ahurissante où la BAC devant le Bataclan demande. en vain, l’aide des soldats de l’opération « Sentinelle » qui se trouvent sur place. Notre lourdeur administrative nous rend vulnérables face à un ennemi mouvant, dissimulé, insaisissable.

    Nous sommes un État de droit...

    Et nous allons le rester, mais il va falloir prendre des mesures Immédiates vis-à-vis des gens fichés S. Une inévitable logique du soupçon doit se développer. Peut -être seront-nous contraints d’Imaginer une forme de regroupement de tous les islamistes dans des casernes ou des centres. Ils ne peuvent plus côtoyer des détenus de droit commun. Le risque de contamination est trop fort. Salab Abdeslam a été accueilli dans une prison peuplée de criminels de droit commun par les hourras et les vivats !

    Le tueur de Nice était un simple délinquant.

    Le parcours d’Amedy Coullbaly ou d’autres illustre les liens étroits qui peuvent s’établir entre délinquance et islamisme. La porosité entre les deux mondes du banditisme et du djihadisme est de plus en plus grande. On commence par commettre des péchés et puis on se rachète en tuant au nom de Dieu.

    Comment réagir ?

    L’impuissance des grandes puissances est un motif d’inquiétude. Même s’il n’existe pas de sécurité absolue, Il faut mettre hors d’état de nuire les possibles terroristes. On peut déjà décider que les Français partis faire le djihad ne remettront pas les pieds sur notre territoire. Plutôt que d’engager de très aléatoires procédures de déradicalisation, il faut les neutraliser, comme on dit en langage militaire. Ils ne font plus partie de la communauté nationale. La question des frontières se pose aussi de façon prégnante. On veut en taire le symbole des anciens nationalismes mais on oublie qu’elles n’avaient pas seulement une fonction d’enfermement mais aussi de protection. Il va donc falloir les réhabiliter au moins de façon provisoire. Nous avons l’impression qu’il n’y a plus aucun contrôle sur les flux de population qui passent chez nous et que n’importe qui, même un terroriste potentiel, peut avoir libre accès au territoire français C’est cette impression qui explique le choix des Britanniques de sortir de l’Union européenne.

    La France est-elle prête ?

    Nice, c’est aussi le rappel du principe de réalité. Il y a eu Magnanville au cœur du mois de juin mais personne alors n’a pris la mesure de cet égorgement, à leur propre domicile, d’un couple de représentants de la force publique. Nous étions trop occupés par cette séquence délirante de grèves à répétition, d’émeutes, de fils à papa occupés à casser du flic ou les vitres d’un hôpital, par ce film déjà vu mille fois des vieilles mythologies de gauche. On voulait croire que tout serait toujours comme avant : le pouvoir face à la CGT, les CRS face aux grévistes. C’est une réalité incomparablement plus tragique qui nous attend.

    Comment une démocratie libérale fait-elle la guerre ?

    Elle est obligée de restreindre le spectre des libertés fondamentales. Au nom de sa propre survie. La première des nécessités, c’est de sauver les corps, pas les principes. Le gouvernement doit balayer l’argumentaire d’une partie de I’ultra gauche qui considère que l’Etat est toujours coupable, que le capitalisme est l’ennemi absolu. Nous verrons fleurir dans les jours qui viennent dans Mediapart, Le Monde diplo, Politis, cette logorrhée sur la violence fondamentale de l’État et l’innocence des tueurs, victimes, forcément victimes. Cette dissonance cognitive au sein d’une fraction de la population est préoccupante.

    Se dirige-t-on vers une guerre civile ?

    Il faut tout faire pour l’éviter et c’est le rôle de nos gouvernants. Si l’Etat n’exerce pas la violence légitime qui est la sienne, d’autres se chargeront de le faire. François Hollande doit faire ce que beaucoup d’experts lui demandent depuis deux ans : isolement des islamistes, neutralisation préventive des terroristes potentiels, expulsion des imams radicaux, fermeture des mosquées douteuses. Face aux terroristes de l’OAS, Je général de Gaulle n’a pas tremblé et ne s’est pas encombre de principes. Il faut passer au niveau supérieur dans la répression et s’inspirer de l’exemple d’Israël, confronté à cette situation depuis quarante ans.

    François Hollande est-il l’homme de la situation ?

    II y a une dichotomie chez Hollande entre sa mollesse intérieure et sa lucidité en politique extérieure. Pour se battre au Mali, il est présent, mais dès que nous sommes sur Je territoire national, il se paralyse. Il n’a pas compris que le djihadisme, c’est la confusion des espaces et des temps. Qu’il s’agit de faire de Paris, de Nice l’équivalent de Bagdad ou de Damas. Qu’il y a pour cela des cellules dormantes partout sur notre territoire et que son rôle est d’abord d’éradiquer toutes les menaces présentes en France. Des zones de non-droit ou plutôt d’un autre droit se comptent par centaines. Un ministre socialiste a parlé de dizaines de MoIenbeek français. Ce sont des bases arrière pour les terroristes. Il faut mener la guerre à J’intérieur de façon préventive mais François Hollande ne veut pas cette réalité. Au mois d’octobre, il a lancé cette affirmation hallucinante : « Il n’y a pas de quartiers perdus dans la République ! » C’est en cela qu’on peut parler de bilan catastrophique de son quinquennat.

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