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Le Japon d’Amélie Nothomb par Jean-Michel Lou

D 28 mai 2011     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jean-Michel Lou aux interventions érudites et pertinentes sur ce blog publie Le Japon d’Amélie Nothomb, chez L’Harmattan, que nous avons plaisir à signaler.
Ayant eu l’occasion de côtoyer un peu le Japon et quelques Japonais, sur plusieurs années, quoique superficiellement, j’avais pris plaisir à la lecture de Stupeur et tremblements (1999), où je retrouvais des échos de situations familières relatées avec l’humour, l’ironie, la légèreté des flèches d’Amélie Nothomb, qui vont droit au c ?ur de la cible.

Mis à jour le 29/12/2011

Plutôt que commencer par la présentation du livre qu’en fait l’éditeur, voici une introduction plus personnelle de l’auteur :

« On (les lecteurs de Sollers par exemple) a tendance à mésestimer cette dernière [Amélie Nothomb] ; elle a pourtant écrit de très beaux livres autour du Japon, que j’ai lus attentivement, ce qui a donné lieu à un livre. Je me permets de vous recommander le chapitre sur le kire, la coupure, notion que j’ai évoquée dans le forum de pileface, et utilisée à la fois comme outil d’analyse littéraire et explication totale du monde ; je pense que c’est tout à fait nouveau.
cordialement,
Jean-Michel Lou »

Son éditeur, quant à lui, présente ainsi le livre :

Cet ouvrage est un voyage dans un paysage intérieur qui unit l’intense beauté à l’"inquiétante étrangeté", l’autre au plus intime, et permet au lecteur, à travers le reflet des oeuvres "japonaises" de l’écrivain, des plongées dans une culture "exotique’, pour, au bout du chemin, le reconduire à lui-même. Amélie Nothomb a qualifié ce livre, qui est plus qu’une simple étude littéraire, de "passionnant et extrêmement brillant."

*

Cette « Inquiétante étrangeté » évoquée par l’éditeur renvoie à Freud, et Julia Kristeva, à propos du documentaire sur elle "Etrange étrangère" (2005), utilise la même référence.

*

Il est aussi l’auteur d’articles dans la revue l’Infini, notamment une brillante analyse des caractères chinois qui ponctuent le livre Nombres de Ph. Sollers. Et l’on comprendra mieux l’intérêt chinois et la pertinence de Jean-Michel Lou en rappelant quelques éléments biographiques : Jean-Michel Lou est né à Paris, de mère chinoise et de père franco-chinois. Il a enseigné le français en Afrique, en France et en Autriche. Vit et travaille à Vienne depuis plusieurs années.
Vous trouverez cette analyse sur pileface ici

Sa trace chinoise, on la retrouve, par ailleurs, dans L’Infini N°111, été 2010 : « Le signe chinois dans Lois » [1] et dans L’Infini N°114, « Sollers et Zhuangzi. » Ce dernier long article - 23 pages au format dense de la revue - ne fait rien moins que recenser et commenter les citations de Zhuangzi dans les romans de Sollers. Un document capital sur lequel nous reviendrons.

Et son muli-linguisme, son installation à Vienne, sont aussi à l’origine de son analyse de Kafka dans sa langue d’écriture, l’allemand.

Jean-Michel Lou a publié dans la collection L’infini/Gallimard :

Le petit côté - Un hommage à Franz Kafka

« Kafka n’est pas seulement le grand écrivain que l’on sait, mais aussi, et peut-être surtout, un aventurier de l’expérience intérieure. Rien d’abstrait chez lui, toujours des situations concrètes qu’il faut savoir écouter en vivant soi-même ces expériences. C’est par "le petit côté" que Kafka nous touche au plus près, à une époque comme la nôtre, où le Procès est plus que jamais permanent. Ce livre, issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture, l’allemand, prouve que, sans cesse, il apparaît dans l’actualité sociale, nos angoisses identitaires, nos rêves, nos désirs. »

Ph. Sollers

*

« ...Un long chemin de réflexions et d’idées nouvelles l’ont poussé[J-M. Lou] à s’épancher sur la feuille blanche pour nous livrer ce drôle de livre entre récit et essai. Un OVNI littéraire qui surprend autant qu’il s’attache à vous, un peu comme les personnages de Kafka qui "perdent régulièrement de vue leur but ou le sens global de la situation dans laquelle ils se trouvent pour se mettre à désirer violemment, exclusivement une chose élémentaire".
Eux seuls semblent savoir où est l’essentiel.
Alors Kafka extralucide ? »

François Xavier,
lelitteraire.com
La critique complète, ici


Liens

D’autres interventions de Jean-Michel-Lou sur pileface :

Martin Heidegger, pensée du divin et poésie...
21 octobre 2010, par Jean-Michel Lou. « cher A.G., merci pour la référence sur l’expression "l’être-le-là", rendant à Heidegger ce qui est à... »
Voir ici

Ou bien : Sur la « Gelassenheit » de Heidegger et l’expression « shogonai » des Japonais

Le temps chinois et le temps français
2 avril 2011 ... « Vers la fin de Sollers et Zhuangzi, Jean-Michel Lou décèle dans "l’oeuvre de Sollers des traces d’une pratique [...], la méditation assise". » On a un peu l’impression de lire les lignes que Hegel consacre au sens .... joué par toutes ses coupures ruisselantes de temps...
En cache (Google)

Et pour ceux qui désirent explorer plus avant l’univers japonais d’Amélie Nothomb, voici le texte d’un mémoire universitaire :

Le Japon et l’ ?uvre romanesque d’Amélie Nothomb (pdf).

"Stupeur et Tremblements" sur Amazon

*

Nota : Notons qu’Amélie Nothomb a été intronisée en mars 2011 parmi les nouveaux jurés du Prix Décembre (en même temps que Josyane Savigneau). Prix présidé par Laure Adler et où siègent aussi Philippe Sollers, Michel Crépu, Charles Dantzig, Cécile Guilbert... Une occasion de rapprocher Amélie Nothomb et Philippe Sollers qui demeure celui qui avait refusé son premier roman chez Gallimard... L’art divinatoire littéraire n’est pas une science exacte.

"Le Japon d’Amélie Nothomb" par Jean-Michel Lou. Sur Amazon<BR>


[1Lois, Philippe Sollers

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2 Messages

  • J-M. Lou | 7 juin 2011 - 21:35 1

    L’ESPRIT DU KIRE

    Viktor Kirtov m’a interrogé sur la possibilité de joindre à l’article un extrait de mon livre Le Japon d’Amélie Nothomb, avec un commentaire sur la notion du kire japonais.
    _ Je me réjouis, par ailleurs, qu’une nouvelle édition de
    Stupeur et tremblements paraisse ce mois de juin, car j’en propose dans mon livre quatre lectures différentes : heureuse coincidence.

    Voici donc tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le kire, en exclusivité pour les lecteurs de pileface (Extrait du livre ch. 7.2., pp.111-114, allégé des notes, avec l’autorisation des éditions L’Harmattan.). Avec en sus un motif du jardin du Pavillon d’Argent, qui me semble bien représenter un beau kire. Michael Ferrier, connu des visiteurs de pileface et grand connaisseur de la culture japonaise, m’a confirmé qu’aujourd’hui encore l’esprit du kire continuait de flotter dans l’air japonais, jusque dans les gestes quotidiens.

    Je m’appuie sur l’ouvrage de Ôhashi Riôsuke, Kire, « Das Schöne » in Japan, philosophisch-ästhetische Reflexionen zur Geschichte und Moderne, traduit du japonais par Rolf Elberfeld, Du Mont, Köln 1994. (« Le Beau » au Japon, réflexions philosophico-esthétiques sur l’Histoire et le Moderne). J’ai traduit moi-même de l’allemand en français les passages cités. Ôhashi est actuellement professeur de philosophie à l’université bouddhiste Ryûkoku à Kyôto ; il a étudié la philosophie à Munich, Würzburg et Tokyo.

    Kire est un mot japonais qui désigne à l’origine une « coupure » et dériverait du verbe kiru, couper, trancher, et dans un sens figuré,« mettre un terme », « achever » ; dans le japonais contemporain, la forme adjectivée kirei, veut dire « beau », « joli » (même si une quelconque parenté étymologique est plus que douteuse, les caractères étant complètement différents, je pense que l’homonymie suscite au moins la connotation de la coupure dans le mot contemporain de kirei (na), « joli ». En combinaison avec un terme contraire et complémentaire, tsuzuki, « continuité », il devient la « coupure-continuum », kire-tsuzuki, expression qu’Ôhashi emprunte au vocabulaire du théâtre nô, et dans laquelle il veut voir un geste créateur spécifiquement japonais en même temps qu’une caractéristique de la nature elle-même.

    Si par hasard on a une fois assisté à une séance de théâtre nô, on garde en souvenir l’image du déplacement singulier des acteurs. Chaque pas est à la fois détaché du pas précédent et lié à ce dernier, la marche est fluide et saccadée. Pour prendre un exemple plus connu en Occident, on peut voir une analogie avec le taiji, qui « marche » un peu de la même manière : il y a des figures précises sur lesquelles on s’arrête sans s’arrêter ; on les distingue bien les unes des autres, elles sont d’ailleurs numérotées, mais le mouvement doit néanmoins rester continu. Continu-discontinu.

    Ôhashi donne l’explication suivante : « Dans le théâtre nô, le kire-tsuzuki (coupure-continuum) de la marche humaine est devenu un kata, une forme stylisée, dans lequel tous les éléments secondaires sont "coupés" et seul l’essentiel, le mouvement fondamental, est conservé. » La respiration obéirait au même principe : « Le rythme vital est inséparablement lié au mouvement de l’inspiration et de l’expiration, qui sont en relation de "coupure-continuité". Le rythme respiratoire montre que la respiration comme la vie - en japonais les deux mots ont la même prononciation : iki - ne possèdent pas une continuité infinie, mais qu’ils sont finis. » Le nô, dans sa spécificité japonaise, exprimerait donc des données élémentaires de l’existence, comme le dit Maurice Pinguet : « Le nô conduit à ce point d’évidence insolite où l’art le plus minutieux est homologue à l’égarement du vécu (...). « Le nô et la scène du désir » in : Le Texte Japon, introuvables et inédits présentés par Michaël Ferrier, Seuil, Paris 2009, p.172.

    La coupure, selon Ôhashi, se trouve soulignée par la forme spécifique du nô, par exemple dans le contraste entre la simplicité de la scène et la splendeur des costumes, « qui s’interpénètrent tout en étant séparés » ou bien dans la musique : « Dans la musique du nô il n’y a pas de continuité entre les différents sons, qui seraient reliés entre eux par la mélodie. Au contraire, chaque son est autonome, "coupé" du suivant. Car quand résonne sur la scène un coup de tambour avec la voix du musicien qui lui correspond, ce son "efface" le son de l’accord précédent, pendant qu’il est lui-même aussitôt effacé par un autre coup de tambour. »

    Une séquence caractéristique du nô, c’est le silence d’où part la danse, selon les mots du grand théoricien du nô, Zeami :« C’est précisément là, où la danse s’amorce à partir de l’écho du chant, qu’une merveilleuse force est cachée. » Fushikaden, la Tradition des fleurs dans leurs formes. Ôhashi commente :« Le silence est le lieu de ce passage, où tous les sens, d’un seul coup, sont "coupés", pour donner naissance au mouvement. »


    "Un beau kire...". Parc du Pavillon d’argent, Kyoto.
    ZOOM, cliquer l’image

    Le geste du kire consisterait donc à couper le superflu, le naturel ordinaire, pour garder la quintessence de la forme. Il procéderait d’une conscience de la mort, et c’est la mort qui se manifesterait dans les silences, les contrastes, les arrêts, les masques - les coupures. Elle n’est pas complètement coupée de la représentation, elle est au contraire présente dans la coupure elle-même, de la même manière qu’elle se trouve au c ?ur de la vie même. Elle l’interrompt sans l’interrompre, phénomène paradoxal que la respiration, la marche, et j’ajoute : le regard, la pensée, la décision, le geste artistique reproduisent. Le sentiment corrélatif est celui de l’impermanence des phénomènes, la beauté du moment étant d’autant plus vive qu’elle ne dure pas. Ôhashi souligne à cet égard l’influence du bouddhisme zen, dont l’esprit pénètre tous les domaines de la création artistique et de la vie quotidienne japonaises à partir du 13e siècle.

    Je suis bien conscient qu’appliquer la notion de kire à l’analyse littéraire, c’est effectuer un très grand saut (par-dessus les particularités culturelles, par-dessus les disciplines) qui exige d’admettre plusieurs postulats implicites :

    1- le kire est à même de décrire une constante universelle de l’art et de la vie, ce qui implique :

    2- l’art est un reflet de la vie ; comme dit Ôhashi :« La beauté du kata comme jeu est la beauté de l’être-ainsi (shizen) »

    3- le texte littéraire, comme objet du monde, est un reflet privilégié de ce dernier.

    4- le style dit autre chose que lui-même (cette dernière assertion est sans doute la plus aléatoire de toutes).

    Les cartes ainsi posées, on peut commencer le jeu de l’interprétation, qui ne sera valable qu’à l’intérieur de ces données arbitraires - mon jeu de langage, dirait Wittgenstein.

    *
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    Le Ginkaku-ji (Pavillon d’argent) : une beauté simple et épurée dans un cadre harmonieux. A l’origine une villa construite en 1482 par le Shogun Ashikaga Yoshimasa afin d’y passer sa retraite. Devenue par la suite un temple zen (ajout vidéo et sa légende : pileface).

    Crédit vidéo : voyage au Japon de Olivier (youtube.com/user/olivierjap)


  • V.Kirtov | 1er juin 2011 - 20:04 2

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    LIRE, JUIN 2011