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Quand Saint-Simon cognait sur Versailles

Dossier Saint-Simon

D 3 février 2008     A par Viktor Kirtov - A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Saint-Simon est remis au goût du jour avec Patrick Rambaud et son livre La chronique du règne de Nicolas Ier (écrit à la manière de Saint-Simon). La chronique s’arrête avant la séquence Carla. Patrick Rambaud, dans ses interviews, annonce une suite...

— Saint-Simon qu’honore Philippe Sollers dans sa chronique du Nouvel Observateur de cette semaine est aussi un de ses familiers, évoqué notamment :

— dans ses propres Mémoires,
— dans une préface aux Mémoires de Saint-Simon, Editions Ramsay, 1979 : Titre : Saint-Simon et le savoir absolu
— dans La Guerre du Goût avec un article La folie Saint-Simon.
p. 276,279 éd. Gallimard/Folio, 1996.

Il a par ailleurs édité Saint-Simon ou l’encre de la subversion, le premier livre de Cécile Guilbert, dans la collection L’infini (1994).


QUAND SAINT-SIMON COGNAIT SUR VERSAILLES

La monarchie avant Sarkozy par Philippe Sollers

Le duc le plus illustre de la littérature française a décrit, dans ses « Mémoires », les moeurs de la cour au XVIIIe siècle. On en conseille la lecture au président français de la Lanterne...

Il faut voir le manuscrit des « Mémoires » de Saint-Simon à la Bibliothèque nationale de France : onze portefeuilles reliés et frappés aux armes ducales, petite écriture noire serrée, presque pas de ratures, mise au net prête pour une imprimerie posthume, forêt en marche, armée conduite, comme le dit François Raviez, par « une fureur méthodique d’écrire ». Le plus extraordinaire, dans cette énorme traversée du temps, c’est qu’elle nous atteint aujourd’hui en plein coeur battant de l’Histoire. Ce duc intraitable veut dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. La voici donc, fouillée, déferlante, crépitante, multiple, vérifiant la fameuse formule de Céline : « Le français est langue royale, il n’y a que foutus baragouins tout autour. » Il ne s’agit pas de littérature, mais de jugement dernier et, figurez-vous, de révélation à la lumière du « Saint-Esprit ».

Saint-Simon aurait souri de commisération en apprenant qu’il était classé comme le plus grand écrivain de sa langue par Stendhal, Proust, Chateaubriand, et bien d’autres. Il pousse même la désinvolture jusqu’à s’excuser de son style : « Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. » Vous ouvrez son énorme livre n’importe où, et vous êtes emporté, subjugué, soumis à un véritable électrochoc. La comédie humaine a beau changer de costumes, c’est toujours la même chose, en beaucoup plus vulgaire, évidemment. On voit mal Louis XIV dire brusquement à ses ministres : « Attention, mon histoire avec la Maintenon, c’est du sérieux. » Regardez cette immense galerie de fantômes plus vivants que les vivants. Ils se lèvent devant vous, ils bougent, ils parlent, ils intriguent sans cesse, et surtout ils n’arrêtent pas de mourir. Saint-Simon ponctue à la mort, c’est son arme absolue. Le duc d’Orléans (le Régent) lui dit un jour : « Vous êtes immuable comme Dieu, et d’une suite enragée. » Portrait en plein dans la cible.

Prenons le prince de Conti : « C’était un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oubliait rien, qui possédait les histoires générales et particulières, galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup. » Mais voici tout de suite le contrepoids : « Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimait rien. Il avait et voulait des amis comme on veut et qu’on a des meubles. » Passons maintenant au sinistre cardinal Dubois, le mauvais démon du Régent : « Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front. » De temps en temps, tel ou tel écrivain, ou journaliste, essaie d’imiter Saint-Simon pour décrire les mensonges de son temps : peine perdue, l’exercice tombe à plat, ils n’ont pas l’électricité et la violence requises. Le duc vous prévient : tout ce qu’il écrit n’est qu’ordre, règle, vérité, principes certains. En face de lui, il n’y a que « décadence, confusion, chaos » (déjà !). Les mémorialistes précédents, Dangeau par exemple ? « Il n’a écrit que des choses de la plus repoussante aridité. » Pourquoi ? « Il ne voyait rien au-delà de ce que tout le monde voyait. » Exécution rapide : « Dangeau était un esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l’ombre pour le corps, qui ne se repaissait que de vent, et qui s’en contentait parfaitement. » Autre rafale contre l’ambassadeur de France en Espagne : « Je m’aperçus bientôt qu’il n’y avait rien dans cette épaisse bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. »

Et voilà le swing Saint-Simon. Voyez Mlle de Séry : « C’était une jeune fille de condition sans aucun bien, jolie, piquante, d’un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait que trop ce qu’il promettait. » Concision, raccourci, torsade des adjectifs, improvisation presque folle, chaque séquence est nerveuse et à vol d’oiseau, comme une intervention de Charlie Parker. La faute de Louis XIV ? Il s’embourgeoise, contrôlé de plus en plus, par une Maintenon religieuse qui « se figurait être une Mère de l’Eglise ». « Le Roi était devenu dévot, et dévot dans la dernière ignorance. » Il se fait gouverner, à son insu, par « un cercle de besoins et de services réciproques ». Il ne pense qu’à promouvoir ses bâtards « successivement tirés du profond et ténébreux néant du double adultère ». C’est un maniaque des familles recomposées, ce qui, pour le duc, est le crime suprême : on abaisse le sang, on élève le néant, et tout cela en parlant de Dieu, mélange qui finira mal un jour ou l’autre. Il faut donc lire Saint-Simon pour comprendre la Révolution. Imaginez-le aujourd’hui, épouvanté, tournant dans le parc de Versailles, ou essayant d’entrer à la Lanterne. De quoi perdre la tête, à jamais.

Ce duc si pointilleux et moral en diable a quand même eu un grand amour pour son absolu contraire : le très étrange Régent, débauché acharné, incestueux, confit en occultisme et sorcellerie, en chimie et en alchimie, et qui allait jusqu’à tenter de rencontrer le Diable lui-même. C’est ici la partie la plus passionnante des « Mémoires ». Saint-Simon réprouve la conduite du duc d’Orléans avec ses « roués », mais il ne peut s’empêcher de l’aimer. Les nuits de la régence ? « On buvait beaucoup, on s’échauffait, on disait des ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on était bien fatigué et qu’on était bien ivre, on s’allait coucher, et on recommençait le lendemain. » Le Régent a beau être couvert de maîtresses, il ne leur confie rien des affaires. Mieux : c’est lui qui va rabaisser les bâtards lors du conseil et du lit de justice du 26 août 1718. Là, Saint-Simon jouit comme jamais : « Pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible, du trouble le plus charmant, d’une jouissance la plus démesurément et la plus persévèrement souhaitée, je suais d’angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d’une volupté que je n’ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs à ceux de l’esprit, et qu’il est véritable que la proportion des maux est celui-là même des biens qui les finissent ! » Pas de doute, Saint-Simon, ce jour-là se meurt de joie : « Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de ma vie. » Le Premier Président du Parlement, lui, est consterné, et le duc n’arrête pas de lui envoyer des « sourires dérobés et noirs ». « Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. » Ecoutez ça : « L’insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés jusqu’en ses moelles. » Dès le début de cet événement majeur, les vaincus ont compris leur défaite : « Il se peignit un brun sombre sur quantité de visages. » Qui a su écrire ainsi les extravagants et furieux plaisirs de l’esprit ? Ecoutez bien : c’est déjà Sade.
Ph. S.

« Mémoires », par Saint-Simon, une anthologie établie par François Raviez, La Pochothèque, 1 480 p., 26 euros. « La Mort de Louis XIV. Mémoires, tome III », par Saint-Simon, préface de Richard Millet, Folio Classique, 640 p., 8,20 euros.

Né à Paris en 1675, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, a tâté de la vie militaire avant de connaître celle de la cour, à Versailles. Il se retire dans son château de La Ferté-Vidame pour écrire ses « Mémoires ». Il meurt à Paris en 1755.

Source : le Nouvel Observateur
du 31 janvier 2008.

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LA FOLIE SAINT-SIMON

A l’occasion de la parution du tome VIII des Mémoires du duc dans "La Pléiade" Philippe Sollers avait déjà publié un article dans Le Monde des livres. C’était en 1988. Sous bien des aspects cet article ouvrait une période de plus de dix années de "plongée" dans le XVIIIe siècle et "le miracle français" (cf. Un vrai roman, p.166).

Saint-Simon est une passion : si on la contracte, elle n’en finit plus de grandir. On entend murmurer, ici et là, que l’édition en Pléiade serait surchargée de commentaire et de notes. Quel aveu de paresse, d’aphasie, d’ignorance, de désarroi ! L’océan Saint-Simon, c’est vrai, pourrait suffire à des années de promenades et d’études, une foule de diagonales reviennent, avec lui, une énorme population de faits, de gestes, de discours, d’habits. Il faut se jeter à l’eau et nager. Remonter les courants, s’enfoncer, respirer tant qu’on peut à sa mesure. Voici donc le tome huit, et dernier, des Mémoires , aussi passionnant que les autres, et qui sera suivi (oui, encore !) d’un tome neuf d’oeuvres diverses et de correspondance.

Plus le temps passe, plus le duc s’impose et semble tirer tout à soi. Bonjour, spectres ! Salut, électricité céleste ! L’histoire à la lumière du Saint-Esprit ? C’était le projet, et il a été tenu jusqu’au bout, rafle, rafale. Ah, l’index des Mémoires ! Sept cent vingt-trois pages de noms en situation, un ruissellement de corps avec leurs aventures en tous sens. Le temps retrouvé se lève, à travers le sang bleu, en masse.

Proust rentrant dans Saint-Simon, voilà le vertige. On n’est pas étonné de trouver les noms de Charlus et de Mortemart, on est stupéfait de ne pas découvrir celui de Guermantes. Encore, encore. Comme dans la Bible, tout est à prendre, le moindre incident est révélateur. 1989 va être enfin la révélation pleine et entière, sous le masque commémoratif, de Louis de Rouvroy, plume à la main, crépitante, crissante. Lève-toi, soleil désiré ! Ruse fine ! Foudre intègre ! Système nerveux ramassé ! Feu de langue ! Tous les livres pour Saint-Simon ! Bien creusé, vieille taupe !

Une image du film ? Voici le duc sur un brigantin, à Bordeaux, en 1721. Vous avez oublié, bien entendu, qu’un brigantin est un bateau à deux mâts avec un seul pont. Vous voilà sans cesse devant des mots simples et enfouis, fraicheur soudaine : " La vue du port et de la ville me surprirent, avec plus de trois cents bâtiments de toutes nations rangés sur deux lignes sur mon passage, avec toute leur parure, avec grand bruit de leurs canons et de celui du Château-Trompette. On connait trop Bordeaux pour que je m’arrête à décrire ce spectacle ; je dirai seulement qu’après le port de Constantinople la vue de celui-ci est en ce genre ce qu’on peut admirer de plus beau. "

Stendhal, lui, penchait pour une comparaison avec Venise. Peu importe, c’est la phrase qui commande aux paysages, aux décors.

Vous pouvez vous attarder avec le duc en Espagne, mais vous êtes pressés, je vous comprends, de revenir à Versailles, de rentrer la nuit par la petite cour de la Reine, de vivre en direct les intrigues du Régent, du cardinal Dubois, les péripéties du sacre de Louis XV ; vous êtes curieux de savoir ce que Saint-Simon a "vu et manié".

Poètes flous, disparaissez ! Rousseauistes de toutes natures, mélancoliques persuadés de la supériorité de vos états d’âme sur la vision précise de l’enfer aux vanités, passez votre chemin ! Laissez-nous en tête à tête avec le frémissement vrai des affaires, la description du néant. Notre romancier est là (le plus grand, avec Sade, Chateaubriand, Proust et Céline). La mémoire est le seul roman. Plus elle est grande, aiguë, immédiate, complexe, plus elle rend les autres écrits inutiles, partiels, étriqués.

Saint-Simon est une apocalypse d’acier, une machine infernale. Il a décidé un déluge. Tout va à la décadence, à la confusion, au chaos ? Déjà ? Depuis toujours ? La révélation qu’on en fait va provoquer une "convulsion générale" ? Le comble : il va s’excuser, pour finir, de son style. Lui ! "Je ne fus jamais un sujet académique ; je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement."

Quelle arrogance ! Quelle insolence ! Quelqu’un me dit : "On comprend, à le lire, que la guillotine ait surgi." Eh oui : trop de vérité, trop de matière emportée, trop de courant, coupez-moi ça, du calme. Il nous noierait, l’animal ! Sa stratégie ? Le tourbillon, la cataracte, et "faire surnager à tous la vérité la plus pure". Mais qui a envie de "surnager" dans ces conditions ?

Saint-Simon, ou l’écriture de la légitimité radicale. Personne n’a été et ne sera sûr de son identité comme lui. C’est un mystère complet. Il faudra peut-être encore un siècle pour le comprendre. Au fond, comme Voltaire (ils sont très proches, et je sais que j’offusque la mémoire du duc en disant cela du fils du notaire de son père), il a la certitude d’avoir vécu quelque chose d’unique, un point du temps hors du temps. Les Grecs, la déchirure biblique, la Renaissance, le siècle de Louis XIV, les Lumières - et puis quoi ? Tunnel. Dire que la plupart croient connaître Machiavel et ignorent le duc dix fois plus serré sur le constat de dissimulation et le faux incessant en tous genres.

Les Rohan, voyez. Ils mentent à tel point qu’on peut "douter avec raison s’ils ont soif à table quand ils demandent à boire". Les rapports mère-fille (une des clés de la comédie) ? "Devenue grande, elle plut ; et à mesure qu’elle plut, elle déplut à sa mère." Vous glissez votre main dans la malle Saint-Simon, vous en tirez des pierreries à foison. Perles d’observation compactes, facettes implacables. "Ces gens-là, et malheureusement bien d’autres, comptent l’utile pour tout et l’honneur pour rien."

C’est bien ce que vous avez remarqué aujourd’hui même ? Ainsi que "le goût d’énerver tout" ? Il s’agit toujours de la même Odyssée ? "Il me faisait la grâce du Cyclope : en attendant ce que les conjonctures lui pouvaient offrir, il me réservait à me manger le dernier." Traité de la marionnette humaine : "Je le sondai néanmoins ; je représentai ; je prouvai inutilement : je ne trouvai que de l’embarras, du balbutiement et un parti-pris."

Le duc a toujours raison, il avoue quelques erreurs de crédulité, jamais de principes. Il est "vérifié", et non à brevet. Vérifié par la naissance ? Allons donc. Par la seule force de sa parole. On a l’impression qu’il ne dort jamais, ne rêve pas ; qu’il voit d’emblée à travers les crânes, les tiroirs, les couloirs ; qu’il anticipe en se servant du passé ; qu’il a, une fois pour toutes, son passeport par-delà la mort. Il les regarde vivre et s’agiter, les autres, lâcher la proie pour l’ombre, se gorger de décompositions successives jusqu’au flop final. Dans les Mémoires, allez droit aux récits des morts : ils sont inoubliables. Les places sont truquées dans la vie ? On falsifie les cérémonies, les droits, les hiérarchies ? Eh bien, il y aura un secrétariat strict au dernier soupir : cabinet médical, papiers, autopsies.

Il faut imaginer le duc, vers 1749, à la fin de son ratissage géant. Il pose sa plume, il a fait ses comptes, il a enterré tout le monde, il souffle sa bougie, il consent à se mettre au lit. Après lui, la nuit. Devant ses yeux fermés, l’éternité des liasses. Impossible de regarder sur la page ses pattes de mouche sans stupeur. (Encore une fois, où Proust ou Céline auraient-ils pris leur conviction héroïque — paperolles et pinces à linge — sinon chez ce procureur des siècles ?) Il y aura les bons morts et les mauvais, voilà tout (scènes finales de la Recherche, début de D’un château l’autre). Le Père d’Aubenton, jésuite : "Il fut enterré en grande pompe et fort peu regretté." Bal des vampires, cadrez, percutez. Un des danseurs vous attaque ? "Je pris la chose comme l’égratignure au sang d’un mauvais chat." Vous êtes systématiquement méconnu ? "La vérité perce d’elle-même malgré tout l’art et l’assiduité des mensonges et de la plus atroce calomnie." Notez le mot assiduité. Il fallait le trouver. Saint-Simon ne cherche pas, il trouve. Exemple de jugement définitif ? "Sa tête était incapable de contenir plus d’une affaire à la fois." "Les passades et les goûts de traverse".

Est-il seul, Saint-Simon ? Y a- t-il un génie de l’époque ? Le français, une fois, s’est-il parlé de lui-même à la perfection avant de s’alourdir en bouillie et en banalité ? C’est une possibilité très sérieuse. Qui ne se souvient de cette attaque : "Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué..." Mais prenons la marquise de Prie, la "jument de prix", maîtresse de M. Le Duc (c’est son nom, rien à voir avec Saint-Simon). Journal de Mathieu Marais : " C’était une femme aimable de sa figure, spirituelle, intrigante, avare et très libertine. " Mémoires secrets de Duclos : " Elle cachait, sous un voile de naïveté, la fausseté la plus dangereuse : sans la moindre idée de vertu, qui était à son égard un mot vide de sens, elle était simple dans le vide, violente sous main de douceur, libertine par tempérament. " Pas mal, n’est-ce pas ? (Et voilà pour la nécessité des notes en fin de volume).

Scène enchantée : les personnages sont ce qu’on peut dire d’eux. Comment ne pas rêver trente secondes sur ce " violente sous main de douceur ", ce " simple dans le vice " ? Les expressions sont venues d’elles-mêmes, le style se donne ses corps. On a, ou on n’a pas, des affaires physiques, des " galanteries ", et celles-ci ont, ou n’ont pas, d’influence sur les affaires tout court. Saint-Simon ne s’occupe que des premières : " Une passion qui en moins de rien devint effrénée et qui dura toujours sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse. "

Saint-Simon a-t-il aimé quelqu’un ? Sa femme. Son rang. Et Philippe d’Orléans, d’une façon admirablement implicite. A l’égard du Régent, que de tendresse sous les critiques (" des riens devenaient des hydres "), quelle émotion à peine contenue, que d’efforts de persuasion. Vis-à-vis d’un tel débauché impie, aux soirées scandaleuses, le duc, d’habitude si moral, est pris d’une admiration paradoxale. Il craint de raconter son apoplexie ; il se décrit, à l’annonce de la chute de son vieux complice, dans une agitation extrême (" Je pétille après ma voiture, je me jette dedans. ") ; il parle bientôt de " génie supérieur ", de " discernement exquis ", de " savante aisance à répondre sur-le-champ à tout, quand il le voulait ". On dirait qu’il s’incline devant son double dissolu, athée — reconnaissant en lui une même subtilité naturelle. D’un trait, voilà, il pardonne tout — et Dieu sait.

Philippe Sollers, La Guerre du Goût (p.276,279 éd. Gallimard/Folio, 1996)
initialement paru dans Le Monde du 23.12.88.

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SAINT-SIMON ET LE SAVOIR ABSOLU

Préface de Saint-Simon, Mémoires 1721-1723
Editions Ramsay, 1979 (repris dans Théorie des exceptions, Folio, 1986)

par Philippe Sollers

Voici des nations, des provinces, des titres, des ducs, des duchesses, des rois, des reines, des prénoms en train de faire saillie rapidement dans les noms ; voici des cardinaux, des majestés, des altesses, des négociations, des contrats, des guerres, et, traversant toute cette agitation de surface, quel¬que chose comme un bruit de fond mécanique : mort, reproduction, nominations, mort, et encore mort et reproduction. L’écriture de Saint-Simon veut être à la mesure de cette infamie générale. Infamie si constante, si enracinée, si naturelle ; règne si absolu de l’illusion, du mensonge et du mal, qu’on a l’impression d’assister à un emballement sans retour. Machiavel, Saint-Simon, Sade : cela suffit, en somme, pour nous informer, en détails, de ce qui nous attend comme atome déjà effacé dans ce carnaval broyeur qu’on appelle la société et l’histoire. On peut ajouter Swift, Chateaubriand et Soljenitsyne, et la boucle paraît bouclée. Nous savons tout, le reste est silence.


L’échiquier n’est logique qu’en apparence. En retrait de son semblant, il est fou. Devant le jeu de cette folie, de cette tare de base, Saint-Simon rêve de jugement mais hésite de moins en moins. Nous suivons sa désillusion quant à la légitimité de la Loi, au fait qu’elle pourrait réellement incarner ce qu’elle prétend être. « Les bâtards et bâtardes, gorgés de tout, laissèrent longtemps les princes du sang à sec. » Mais oui, c’est cela : un immense bal de vampires.
Le sang circule à travers ces noeuds de chuchotements, vous savez bien que cela se passe aussi bien ici, maintenant, sous d’autres vêtements, d’autres masques. La bourse des valeurs est un réseau implacable, une nappe de dévoration où le moindre mot peut être mortel. Le monde humain relève de la police. Cette police, à son tour, est un brasier permanent de complots. L’histoire, dites-vous, l’histoire : mais il n’y a pas d’histoire, simplement l’extension d’une Paranoïa nouée par rapport à laquelle ceux qu’on appelle paranoïaques sont toujours bien en dessous de la vérité, larves passagères, abcès limités de la Grande Ombre en rut appliquée.


Il y a tant de choses à déchevêtrer, démêler, retresser, que le mieux est encore d’accumuler les subordonnées. « De là il me conta : que... que... que... qu’il... que... mais que... Je lui dis : que... que... mais que... » Saint-Simon ou le compte rageur du point-virgule. Regardez cette énorme roue en action : elle est là pour faire tourner justement les roués. Les figurants sont éclairés par facettes : « Avec beaucoup d’esprit, elle était insinuante, plaisante robine, débauchée, point méchante, charmante surtout à table. » La Justice de la Mémoire fossoie, fauche, nuance, scelle les sorts. Le narrateur se rencontre dans les spasmes de son récit : « J’avoue que je me sentis ravi dans mon extrême surprise par le vif intérêt que je prenais en lui. » Donations, rentes, rangs, sièges, conjurations, titularisations, copulations, captations : la gestion de l’espèce est une roulette incessante, instable, entre les mains des croupiers des partis », ce sont eux qui lancent et relancent les mises de la volonté de puissance. Le Pouvoir c’est l’Information, et Saint-Simon en fait le premier la théorie moderne. Où trouver la Cour aujourd’hui ? C’est simple : salles de rédactions, radio, télévision, édition. Races, classes, sont des catégories qui ne définissent nullement la question : en réalité, il n’y a qu’une lutte des places. Lutte d’autant plus acharnée qu’être c’est avant tout être dit, montré, imprimé, imagé, redit. Les grandes intrigues sont menées à coup d’anecdotes, les plus hautes fonctions sont à la merci d’une indiscrétion. Sommes-nous seulement en France ? Mais non, Saint-Simon est planétaire. Les affaires étrangères, il en sait la primauté absolue. Espagne, Angleterre, Hollande, Savoie, Sicile, Sardaigne, Vienne, Rome. Soubresauts de la « chrétienneté ». Va-et-vient entre pays et familles. Grand angle et zoom sur un point. Exemple entre mille : « Saint-Germain. Beaupré, ennuyeux et plat important qui n’avait jamais été de rien, mourut chez lui. Il avait cédé son petit gouvernement de la Marche à son fils, homme fort obscur, en le mariant à la fille de Doublet de Persan, conseiller au Parlement, qui trouva le moyen de percer partout et d’être du plus grand monde. »
Transposez, actualisez, voyez.
Ou encore : « Le Pape se piquait singulièrement de bien parler et de bien écrire en latin ; il voulait s’approcher de saint Léon et de saint Grégoire, ses très illustres prédécesseurs ; il s’était mis à faire des homélies ; il les prononçait puis les montrait avec complaisance, pour l’ordinaire on les trouvait pitoyables, mais on l’assurait qu’elles effaçaient celles des Pères de l’Église, les plus savants, les plus élégants, les plus solides. » Pas de page où Saint-Simon, remplissant son nom jusqu’à l’os, ne s’élève contre la simonie, le trafic de sainteté et de noblesse, les calculs liés à l’obtention de la « pourpre » ou à l’usurpation de degré. États malades, Église marchande, Familles corrompues, Aristocratie minée de l’intérieur, la généalogie humaine est celle d’une dégradation continue. Mieux : elle apparaît ainsi, de plus en plus, au fur et à mesure qu’on l’écrit et que la coulisse, au fond, se révèle. La lumière rasante de l’écriture renvoie toutes choses à leurs vraies causes, .à la bassesse universelle, à la fugue pressée du néant. « A l’ouverture du corps la pauvre princesse fut trouvée grosse ; on trouva aussi un dérangement dans son cerveau. » Ou bien : « Comme il avait été doux et poli avec ses amis, il en conserva, et fit bonne chère avec eux pour se consoler ; mais, au fond, il demeura obscur, et cette obscurité l’absorba. » Ce qui a lieu sur scène n’est d’ailleurs pas moins absurde, une sorte de bouillie de malentendus, d’accumulation de bruit, de fureur, tournant court dans le dérisoire. « Le maréchal de Villeroy voulut parler aux Académies françaises, des sciences et des belles-lettres, on ne comprit ni pourquoi ni trop ce qu’il y dit. Les directeurs de ces académies firent chacun une harangue au Roi, qui retourna après aux Tuileries. » Le spectacle est rentré dans le spectacle, rien n’a été dit, comme d’habitude, et c’est bien ce qui oblige à écrire, et encore à écrire, sans relâche, pour qu’au moins l’enregistrement de ce rien-dit soit dit dans sa comédie.
La diplomatie, la circulation de monnaie, l’hystérie : voilà les rouages. Qui a mieux vu les ressorts de la Trésorerie ? Quel écrivain s’est montré capable de comprendre aussi finement la rotation financière ? Law, le rêve du « Mississipi » ... L’argent, les secrets, découvrent à quel point ces hommes sont d’ailleurs de simples fantoches tenus en laisse par leurs bouts de femmes. « Je laissai M. du Maine en proie à ses perfidies, et Mme du Maine à ses folies, tantôt immobile de douleur, tantôt verte de rage, et son pauvre mari pleurant journellement comme un veau des reproches sanglants et des injures étranges qu’il avait sans cesse à essuyer de ses emportements contre lui. » Ces soi-disant hommes ont-ils un avis, ils en changent le lendemain matin, après une nuit de couchage. La nuit est un conseil qui généralise la perversion. Le Duc voit clair et c’est bientôt un Marquis (Sade) qui en dira encore plus long sur la Chose. Mais la lucidité est la même, endormie depuis dans les effusions sentimentales restreintes des nouveaux acteurs bourgeois et petit-bourgeois : jusqu’à ce que Proust revienne précisément en ce point brûlant de mémoire. Alors, de nouveau, les masques vont s’écailler, tomber ; alors, une fois de plus, la guerre mondaine va cracher sa réserve noire.
L’écriture est la vengeance du sujet comprimé, emprisonné,. la revanche du temps pointant un tout autre espace. Quand Saint-Simon dit qu’il a pu « s’espacer », c’est qu’il a joui. La vengeance est la jouissance d’une vérité mystique, rare, absolue, nue : « Moi cependant je me mourais de joie ; j’en étais à craindre la défaillance ; mon coeur dilaté à l’excès, ne trouvait plus d’espace à s’étendre... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance ; je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments de toute ma vie. J’étais tenté de ne me plus soucier de rien. » Cela se passe quand, pour une fois, la lecture de la Loi coïncide avec le fantasme fondamental d’Écriture. Moment biblique, apocalyptique : « Chaque mot était législatif et portait une chute nouvelle. » Les méchants sont et seront punis, les bons récompensés. Si cela s’est produit une fois, cela peut se reproduire toujours. Et Saint-Simon le sait puisqu’il écrit le théâtre et la mort du théâtre : c’est lui qui « ouvre les corps ». Il est médecin, il est légiste, il dresse le procès-verbal. Les vivants sont des morts qui exploitent des morts qui sont plus vivants qu’eux. Ainsi de l’abbé Dubois qui ose se comparer à saint Ambroise : comble de la falsification, de l’horreur. L ’horreur c’est ce principe des doubles, cette mécanique de substitution indéfinie où la copie prend la place de l’original. Il faut rétablir l’original ? Il faut écrire. Et non pas pour « imprimer » (ce n’est pas du tout la profondeur du projet) mais pour que la trace, d’avoir été tracée, subsiste à jamais, signature de la singularité inimitable. Toute la puissance du mimétisme est alors congédiée par ce simple geste de papier. Le monde du semblant sera éternellement le même en expansion de fausseté radicale. Nous croyons y vivre, y passer, quand nous ne sommes que les locataires de quelques noms enfouis, refermés.
Voici la chapelle du Val-de-Grâce. C’est ici que s’est déroulée l’infamie des infamies, le sacre d’un criminel, en présence de toutes les autorités de l’époque. Saint-Simon est resté chez lui. Il écrit, il va écrire, il ne va plus cesser d’écrire pour retourner l’imposture jusqu’à sa racine divine, mais sans le dire, car on ne sait même pas si l’on peut compter sur un dieu. Ici auront tourné les carrosses. Ici, le libertinage aura continué pendant la messe. Ici auront été entreposés quelques centaines de c ?urs célèbres, renommés, dispersés par la Révolution (mais la Révolution est un simple changement de niveau dans l’infamie éternelle). L’église est vide. Les débris humains sont perdus. Les noms sont là, pourtant, comme des grimaces. Seuls, au plafond, quelques caractères hébreux ont l’air de planer sur ce charnier vide, cette absence habitée, gommée. « Ces leçons sont grandes, elles sont fréquentes, elles sont bien importante... »
Saint-Simon dit la vérité du plafond.

Philippe SOLLERS

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Philippe Sollers, prix Saint-Simon 2008

Le 6 septembre 2008, pour sa 33e édition, le jury du Prix Saint-Simon présidé par Gabriel de Broglie a récompensé Philippe Sollers pour son livre Un vrai roman, Mémoires, aux éditions Plon. Ce prix littéraire, fondé en 1975 à l’occasion du tricentenaire de la naissance du duc de Saint Simon (1675-1755), est remis chaque année à un volume de mémoires, à l’occasion d’une journée culturelle à La Ferté-Vidame où Saint-Simon rédigea ses Mémoires.

Voici l’allocution de Sollers :


(durée : 19’02" — Crédit : G.K. Galabov)
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Saint-Simon ou l’encre de la subversion

Cécile Guilbert

Résumé
« Un des actes subversifs les plus simples consiste désormais à ouvrir les Mémoires de Saint-Simon, à les lire intensément, à les appliquer à la Société du Spectacle. Classique, Saint-Simon ? Difficile de l’être davantage, c’est-à-dire d’une modernité indémodable. Proust et Céline l’ont bien compris. Loin d’avoir à défendre sa langue, un écrivain en fait l’acte d’attaque par excellence. Percussion du rythme, précision cruelle des portraits, légitimité de l’indignation, évaluation juste des intérêts et des passions, révélation de l’Histoire. Il ne s’agit pas du passé, mais bien d’aujourd’hui même. Pensée du détail ? Mais non : de l’essentiel concret qui, par sa vérité, illumine. »

Philippe Sollers

Cécile Guilbert est née en 1963.
Saint-Simon ou l’encre de la subversion (1994) est son premier livre. Elle a ensuite publié dans la collection L’infini Pour Guy Debord (1996) et surtout L’Écrivain le plus libre (2004), un essai sur Lawrence Sterne, écrivain anglais du XVIIIe, méconnu en France mais que Nietzsche qualifiait d’" écrivain le plus libre de tous les temps ".
Cécile Guilbert est également l’auteur d’un roman : Le Musée national (Gallimard, coll. blanche, 2000).

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Que nous apprend Saint-Simon ?

Près de vingt ans après la publication de son essai, le 5 mai 2013, Cécile Guilbert est l’invitée du « Séminaire de La Règle du jeu », animé par Alexis Lacroix.


Que nous apprend Saint-Simon ? - Séminaire RDJ par laregledujeu

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Quelques liens

Mémoires de Saint-Simon - texte intégral
Le duc de Saint-Simon immuable comme Dieu et d’une suite enragée par Alphonse de Waelhens
Site dédié à Saint-Simon
Document : Stendhal et Proust lecteurs de Saint-Simon _ par Jules d’Espinay Saint-Luc pdf

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Et pendant ce temps-là...

WATTEAU, 1720

Saint-Simon a quarante-cinq ans, il se rend à Madrid comme ambassadeur extraordinaire pour le mariage de Louis XV et de l’Infante, fille de Philippe V. Le Régent meurt en 1723. Saint-Simon quitte la scène politique. En 1720, Watteau peint L’enseigne de Gersaint. Il mourra l’année suivante.

« Huit matinées pour en venir à bout. Hommage à la peinture. Le tableau dans le tableau. En abyme, les toiles préférées de Watteau, dont de nombreux Rubens. Coup de chapeau humoristique, pas loin du sarcasme (certains tableaux représentés sont des pastiches de ses oeuvres). Plutôt un précoce diagnostic : la lente paralysie en train de gagner la peinture. Au musée les chefs-d’oeuvre. Dans les caisses et à la paille les maternités, les faunes courant après des culs, les déesses pâmées, les Léda et leurs cygnes, les portraits de célébrités enfraisées ou virilement emoustachées... Une coquette jette un coup d’oeil indifférent à la mâle figure du souverain qu’on encage. Un chevalier emperruqué dans les tons blondasses s’agenouille une fois encore devant une grappe femelle et vient poser son nez sur les forts tétons de Danaé...
Testament de Watteau, a-t-on dit à propos de cette Enseigne... Plutôt de la peinture elle-même. Les siècles de casse que vont être le XIXe et le XXe sont exposés là dans ce qui n’est même plus une peinture : une enseigne exécutée pour "se dégourdir les doigts", destinée à la boutique que possédait son copain Gersaint sur le pont Notre-Dame.
Après cet ultime message, il ne reste plus à Watteau qu’à laisser la place. »

Jacques Henric, La peinture et le mal (1983).

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5 Messages

  • A.G. | 7 mai 2013 - 15:47 1

    Que nous apprend Saint-Simon ? Une rencontre avec l’écrivain Cécile
    Guilbert
    .
    Séminaire de La Règle du jeu du dimanche 5 mai animé par Alexis
    Lacroix. Voir ci-dessus.


  • A.G. | 28 juin 2012 - 15:49 2

    Robert Barroux, Saint-Simon, Vie et oeuvre de Saint-Simon.

    « La vie de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, pair de France et grand d’Espagne, sert de préface à son oeuvre. Elle aide à la mieux comprendre et l’éclaire, sans expliquer son personnage. Célèbre par les portraits où il fait revivre la Cour, il n’a pas eu la chance d’être pris en croquis par un écrivain de sa trempe. Aussi le connaît-on surtout par le reflet de ses Mémoires. »

    Éditions de la République des Lettres. Publication numérique (format ePub)

    Voir en ligne : http://www


  • A.G. | 26 avril 2012 - 13:24 3

    Lire sur paroles des jours, Le miracle Saint-Simon par Stéphane Zagdanski.


  • A.G. | 30 décembre 2011 - 14:55 4

    Saint-Simon, un assassin à la Cour

    Dossier du Magazine littéraire coordonné par Cécile Guilbert

    Saint-Simon restitue dans ses Mémoires tout ce qu’il a observé à la cour de Louis XIV. Avec une drôlerie effrayante, le mémorialiste dresse le bûchers des vanités.

    Fort petit au physique, M. le duc de Saint-Simon (1675-1755) fut l’âme la plus haute qui fût jamais et, grand seigneur imité de beaucoup, son style égalé de personne. Né Louis de Rouvroy d’une rinçure de vieillard qui devait tout au roi précédent, il rêva la monarchie idéale mais vit Louis XIV et tout d’un règne tourner à la décrépitude, au pêle-mêle des signes, au chaos. Pour l’extérieur, des yeux noirs, vifs, perçants, auxiliaires voraces d’une curiosité insatiable, bien que le regard honnête, franc, trempé souvent d’ironie mais plus encore d’acier. Avec cela, un corps maigre, menu, prodigieusement nerveux, qui ne laissait pas d’étonner ses amis qui l’avaient souvent vu se jucher d’un bond sur un meuble pour mieux subjuguer son auditoire lors de disputes sur les rangs et le roi, qui ne l’aimait point et qu’il admirait peu. Ayant toujours été en sous-main de tout dans ce rien qu’est le monde, nul ne sut la carte de la cour avec plus de passion, de précision, d’assiduité à la sonder et à la percer ; nul donc plus en garde et en manoeuvres contre et pour les ambitions, les vices, les intrigues, les cabales. Personne en même temps plus enfurié par la corruption, la gabegie, les mensonges, les turpitudes innombrables qui de ce temps le sont de tous ; et en même temps personne plus prompt à s’en enflammer, tout d’une pièce et sans arrière-pensées, toujours fonçant droit au fait et bille en tête. Ne se piquant pas de belles-lettres, son nom fut son renom, sa bonne foi sa foi, ses Mémoires la Mémoire. Et ne visant qu’à viser juste, frontalement, au corps à corps presque toujours meurtrier, il n’inventa rien mais ressuscita tout. Nul plus fidèle au souvenir de Louis XIII, mais aussi à Rancé, au duc de Bourgogne, au Régent, à Mme de Saint-Simon. Avec cela, jamais tant d’indépendance, de dédain des postes, des charges, des pensions, de mépris de l’argent. C’était un homme qui ne disait pas tout ce qu’il pensait mais jamais ce qu’il ne pensait pas, et que la charité ne tenait pas renfermé dans une bouteille. Car il avait eu le dessein, et ce dès l’âge de 20 ans, dans le plus intime secret de son arrière-cabinet qu’il nomma plaisamment sa « boutique », d’écrire sur tout ce qu’il aurait entendu, vu, observé, mais bien à couvert, et à la condition de demeurer sagement posthume. Entreprendre et réussir fut pour lui la même chose, hallucinante. De là ce monument inégalable et inégalé qui, dans une prose de cannibale hérissée de piques, vibrante de palpite, ruisselle de joyaux taillés baroques dont les éclats électriques fusent, ricochent, foudroient en secousses et diableries. De là aussi, sous l’alibi de la vertu la plus pure, de la vérité la plus intransigeante, de la légitimité la plus absolue, quoique partiale et colorée d’affectivité subreptice, la plus formidable entreprise de démystification de l’espèce humaine réduite à puces écrasées sous talon rouge. De là cet écho de gloire dorée par-delà les siècles que Chateaubriand, Proust, Céline répercutent sans l’égaler. De là enfin que, si ce nain n’était que son buste, le nom gravé sur son socle est celui d’un colosse, et son oeuvre, solitude continentale, toute-puissance océanique, la plus grandement française. C. G.

    Le dossier
    _ 56 Saint-Simon, dossier coordonné par Cécile Guilbert
    _ 58 Lire dans les pensées, par Stéphane Zagdanski
    _ 60 Chronologie
    _ 61 « De loin, le plus grand écrivain français », entretien avec Philippe Sollers
    _ 64 Un oeil d’aigle et « le sang aux ongles », par Claude Arnaud
    _ 67 Versailles ou l’enfer sur terre, par François Raviez
    _ 70 Le voyeurisme, « délicieux tourment », par Jean-Luc Hennig
    _ 72 Les règles du savoir-mourir, par Vincent Roy
    _ 74 À la recherche des corps perdus, par Michel Crépu
    _ 76 Suites enragées, par Philippe Bordas
    _ 80 L’art de la disgrâce, par Jean-Philippe Rossignol
    _ 82 « Chaque phrase est un monde en soi », entretien avec Jean-Michel Delacomptée
    _ 84 Qu’un pair de France, c’est le ciel, par Pierre Lafargue
    _ 86 De Versailles à l’Élysée, par Patrick Rambaud
    _ 87 Extrait inédit de la Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier, de Patrick Rambaud

    Le sommaire complet.

    *

    LA GRANDEUR Saint-Simon

    un livre de Jean-Michel Delacomptée, Gallimard, 224 p., 19 ?

    L’auteur s’entretient avec Philippe Petit le 30 décembre 2011 : Les Nouveaux chemins de la connaissance
    .

    *

    Le point de vue de Philippe Petit

    Parler de Louis XIV comme un roi dictateur, qui ramenait la grandeur à sa personne. C’est là l’audace de Saint-Simon.

    Qu’est-ce que la grandeur ? Quelle en est la substance chez le duc de Saint-Simon dont le nom se serait effacé s’il n’avait écrit ses Mémoires ? Dans un temps qui n’était pas celui où il les écrivit, mais qui fut celui de Louis XIII, le roi qu’il chérissait, il n’était de véritable échange entre les hommes et entre les sexes, que dans la fusion constante de la grandeur et de l’agrément.

    Cette construction de l’agréable et du grand, elle était pour Paul Bénichou, l’auteur de Morales du grand siècle (1948), l’édifice sur lequel se forgèrent les valeurs morales de la Renaissance à la Révolution Française.

    « Conquête de l’agréable ; adoucissement de la contradiction entre l’agréable et le grand ; jonction de l’idée du grand et de la figure humaine », tels étaient les ressorts de ces valeurs. Chez Saint-Simon, il serait tentant de fondre un tel idéal dans le caractère immuable de la loi des rangs, de le réduire en somme à la doctrine des ordres. Le duc n’aimait pas les bâtards, il méprisait les anoblis, et ne jugeait son époque qu’à l’aune d’un temps immuable, reproduisant les hiérarchies sociales, et reconduisant l’autorité de Dieu sur les hommes.

    Jean-Michel Delacomptée qui vient de publier un merveilleux livre sur la grandeur chez Saint-Simon nuance le propos. Il fait la part belle à juste titre au rapport au temps qui conditionne toute idée de grandeur chez le mémorialiste, de la grandeur d’établissement. Ce qui compte en effet, chez Saint-Simon, plus que cette dernière, c’est le mélange des époques, la vision d’ensemble d’une société qui s’achève, et d’une autre qui commence.

    L’auteur de cet essai en tous points réussi nous invite à relire celui qui commença ses Mémoires à soixante ans, et y passa dix ans, durant lesquels il ne se départit jamais de son projet initial : parler de Versailles et de la cour, comme un monde défunt. Parler de Louis XIV comme un roi dictateur, qui ramenait la grandeur à sa personne. Il le fit dans un style qui transcende son époque, et nous permet aujourd’hui encore de l’apprécier.

    Philippe Petit, Marianne2.

    *

    La critique de Vincent Roy

    Qui est, au vrai, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), l’auteur des fameux Mémoires ? Le mystère reste entier dans la mesure où la réserve que lui prescrit sa pudeur l’oblige à déguiser ses émois. Il n’est pas d’aujourd’hui, où le spectacle commande de se déboutonner à l’envi. "De ses sentiments intimes, il n’a livré que les noyaux. Il a gardé la pulpe", comme le relève Jean-Michel Delacomptée dans un essai brillant, érudit, qui éclaire la personnalité de l’écrivain et pointe sa "grandeur". Sa discrétion fait aussi cette grandeur. Discrétion, circonspection, c’est tout un. "Ce qui n’appartenait qu’à lui, il l’a tu."

    Il faut donc chercher son portrait sous celui des autres — les Mémoires en regorgent qui peignent la vie à la cour de France, depuis le règne de Louis XIV jusqu’à la Régence. Ses traits saillants sont tirés à la ligne, masqués sous ceux de ses coreligionnaires. Voici : "C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge". Qu’en déduit-on ? D’abord, que Saint-Simon répugne à l’ostentation, à l’afféterie, qu’il ne porte surtout pas de rubans, ni de dentelles, et que, grand dieu !, il ne se farde pas. Il fallait tuer ensemble le ridicule et la vulgarité qui sont une même maladie de tous les temps : ce maître d’armes, habillé en "bourgeois de Paris" (c’est son mot), s’en est chargé.

    Un autre portrait qui en dit long, en creux, sur notre duc ? Celui du maréchal de Villars : "Une physionomie vive, ouverte, sortante et véritablement un peu folle (...), une ambition démesurée qui ne s’arrêtait pas pour les moyens (...), une galanterie dont l’écorce était toujours romanesque ; grande bassesse et grande souplesse auprès de qui le pouvait servir (...), une fanfaronnerie poussée aux derniers excès". L’univers mental de Louis de Rouvroy, nous dit fort justement Jean-Michel Delacomptée, se "scindait en deux pôles antinomiques" : "Les figures du Mal absolu d’un côté, celui de la bassesse la plus abjecte, illustrée par des courtisans aux desseins visqueux et reptations sournoises, bêtes de surface mouvantes, des sous-sols répugnants, monstres qui évoluaient masqués avec des contorsions de couleuvre", puis, de l’autre côté, "les figures du Bien absolu, personnages sanctifiés par leur rectitude (...), tous absorbés par leur conscience, invariables dans leur probité, forts d’une piété brûlante mais sans tapage.". Pour faire court et direct, "une noblesse à part, séraphique, ineffable, d’une rigueur aérienne que n’éraflaient ni les succès ni l’adversité".

    Il y a plusieurs grandeurs chez Saint-Simon, et l’auteur de Madame La Cour La Mort (Gallimard, 1993) les recoupe pour qu’elles n’en forment plus qu’une : c’est la magie de son livre. Celle du nom (donc du rang), d’abord, qui occupe bien des combats des Mémoires. Puis la fidélité à Dieu, au roi. Enfin, la fidélité à ce qu’on est — de toutes, la plus remarquable. Revenons un instant sur la fidélité au rang : quand le régent veut confier à Saint-Simon la justice en lui donnant les sceaux, celui-ci les refuse, "considérant que ces fonctions ne pouvaient convenir à un gentilhomme". "Déchoir c’était se trahir, précise Delacomptée et non seulement soi, mais ses parents, ses aïeux, sa maison" : un duc et pair est conseiller du prince, pas administrateur.

    "L’extension vers le peu"

    Aux ambitions dévoyées, aux vertus floues, aux brigues sordides, bref, à la prostitution du spectacle, Saint-Simon oppose la noble grandeur qui ne signifie "ni l’érection de bâtiments superbes pour le culte de soi, ni la floraison des louanges, mais l’extension vers le moins, vers le peu, vers l’essence de l’être". C’est cette "extension" que Delacomptée vise dans La Grandeur, Saint-Simon. Et il atteint d’autant mieux sa cible qu’il écrit superbement. Parfois même, il "s’enducaille". Voyez comme il traite Mme de Maintenon "dont la boue natale suintait par tous les pores, transformée, d’une Mme Scarron insinuante et galante, en la gouvernante des bâtards du roi, de gouvernante des bâtards du roi en sa séductrice aux charmes usagés, de sa séductrice en favorite secrètement épousée, d’épouse morganatique en reine omnipotente, et de reine aux engouements versatiles en dévote qui se croyait une mère de l’Eglise". La grandeur est une affaire de style .

    Vincent Roy, Le Monde des livres, 1er décembre 2011.

    *


  • Seingalt | 17 septembre 2011 - 09:44 5

    "Voici la chapelle du Val-de-Grâce. C’est ici que s’est déroulée l’infamie des infamies, le sacre d’un criminel, en présence de toutes les autorités de l’époque."

    Point de détail, peut-être, mais je n’arrive pas à savoir à quel événement Sollers fait ici allusion. Aucune trace, nulle part, d’un quelconque "sacre" dans cette chapelle. Pourriez-vous éclairer ma lanterne ?