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Marcelin Pleynet, Le propre du temps - Poésie et politique

« La poésie doit être négation de la négation »

D 22 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Marcelin Pleynet, Halle Saint-Pierre, Paris, 21 avril 2013.
Photo A.G. [1]

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Le propre du temps

« La méthode : dire non à la forme négative qu’est devenue la poésie. La poésie doit être négation de la négation. » Marcelin Pleynet.

Dans un récent article, Pascal Boulanger nous éclairait sur ce qu’il en était de La poésie, de Tel Quel à L’Infini. De Tel Quel à L’Infini, une figure domine, celle de Marcelin Pleynet. Non seulement parce que Pleynet a été directeur gérant et secrétaire de rédaction de la revue Tel Quel de 1963 à 1982, puis secrétaire de rédaction de la revue L’Infini, mais parce qu’il y a joué et y joue toujours un rôle essentiel dans la réflexion sur la poésie, sur l’essence de la poésie et sur le rapport entre poésie et pensée. J’ai déjà eu l’occasion à maintes reprises de présenter l’oeuvre du poète, du romancier et du « critique d’art ». Or ces multiples activités sont surdéterminées par « la vocation du poète » (je reprends ici volontairement le titre d’un poème de Hölderlin). Et ce poète réfractaire est scandaleusement méconnu ! Ah ! Il ne risque pas d’entrer à l’Académie française [2] !
Nous sommes en 2000. Pleynet publie un texte fondamental qui s’appelle Poésie et « Révolution » (aux Éditions Pleins Feux). Il ne faut pas en oublier le sous-titre : « La révolution du style », ni les deux exergues : l’un de Rimbaud : « Je songe à une guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue » ; l’autre de Victor Hugo : « L’idée partie de 89, à ses étapes à fournir, elle crie en avant ! Mais à tout moment les intérêts veulent dételer — Stabilité ! et l’on acclame Louis XVIII — Ordre ! et l’on couronne Louis-Philippe — Sécurité ! et l’on accepte Bonaparte. Comme cette France, qui est un cheval de révolution, désire l’écurie !! » Je m’y suis souvent référé (suis-je le seul ? Peut-être [3]). Or, la même année 2000, Pleynet publie un autre livre important Les voyageurs de l’an 2000, sous-titré « romans » (Gallimard, coll. L’infini) et un entretien Poésie et politique qui, je crois, n’a été repris dans aucun essai. Ce dernier texte paraît dans le numéro 73 de la revue L’Infini, le numéro où Sollers publie Méditation historiale que j’ai mis en ligne récemment. Ce n’est pas un hasard. Je dirais même qu’il faut lire ensemble Méditation historiale et Poésie et politique.
Nous sommes au tournant du millénaire. L’intérêt du texte de Pleynet est double. Historique d’abord : Pleynet qui a publié quelques années auparavant deux livres de poésies, Le propre du temps (Gallimard, coll. L’infini) et La Dogana (Claude Letessier éd., lithographies de Pierre Nivollet), revient sur l’ensemble de son parcours poétique depuis la publication de son premier livre Provisoires amants des nègres (Le Seuil, 1962). Historial ensuite et surtout car Pleynet y poursuit une méditation sur la parole en « dialogue » constant avec le Rimbaud des Illuminations (« Petite veille d’ivresse sainte quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges [4]. ») et le Heidegger d’Acheminement vers la parole (« C’est ce qui hier a glorifié la parole parlant chacun de nos âges, que Heidegger nomme "l’historial" », écrit Pleynet).
« Histoire », « Révolution » (avec ou sans guillemets), « Politique », « Poésie », comment penser cela ensemble ? Pleynet écrit dès les premières pages du Propre du temps, dans « Théâtre des opérations » : « la langue est vide / ordinaire / comme le fascisme qui creuse son nid / dans les yeux et dans les oreilles ». Peut-être est-ce, au présent, ce qui fait le propre du temps qu’il nous faut traverser dans la langue (« dans le français ») pour « habiter poétiquement » un monde de plus en plus inhabitable où désormais près de la moitié de l’humanité se trouve « confinée », c’est-à-dire en résidence surveillée (dans des conditions profondément inégalitaires), pendant que d’autres, émigrés par milliers, sont parqués dans des « camps de réfugiés »...
Afin de bien situer le contexte — « l’actualité présente » — qui préside à Poésie et politique, je commence par vous donner à lire un entretien de Marcelin Pleynet avec Jacques Henric qui est contemporain de la publication du Propre du temps et de La Dogana, publié dans le numéro 203 de la revue art press, en juin 1995, ainsi que des entretiens radiophoniques de Pleynet avec Alain Veinstein de 1995 et 2001.

Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 14-03-1995

Après plusieurs autres livres et au cœur de ces livres, je retrouve et poursuis la même interrogation : comment être au plus près de cette pensée dont l’occupation définit l’être humain : le langage ? Comment retrouver, suivre, partager la question que, depuis toujours, incessamment il porte sur le temps ? Comment se situer au centre de cette activité qui crée et qui forme l’essence même du dialogue qu’en lui-même le langage entretient avec lui-même - comme - poésie ?
Sans doute d’abord en s’écartant, en évitant d’un saut, en tenant à distance et en traitant l’amnésie, la maladie de l’oubli qui, symptomatiquement, définit aujourd’hui l’ennuyeux et médiocre exercice de genre « poétique » ou « anti-poétique ».
Comme mes autres livres, bien que différemment, Le propre du temps se trouve aussi marqué de l’isolement qu’implique cet écart qui préserve. Ainsi, parce que en fonction de cet isolement et de cet écart « mémoire pense à ce qui a déjà été pensé », « garder la mémoire signifie méditer l’oubli » ou ce qui porte au dialogue et persiste dans la langue. Pour citer encore une fois Heidegger, n’est-ce pas de cette façon que, « avant tout calcul du temps, et indépendamment de lui, le propre de l’espace libre du temps - propre au temps véritable, repose dans l’acte qui porte et apporte les uns aux autres l’avenir, l’avoir été et le présent » ?
Le propre du temps ici se définit de cette occupation qui, assumant sa responsabilité, s’emploie d’abord à répondre de l’interpellation d’un destin dans l’interpellation d’une langue.

Marcelin Pleynet

Le propre du temps est daté de « Venise, le 23-12-1994 ». C’est la date anniversaire de la naissance de Pleynet né le 23 décembre 1933.

LE PROPRE DU TEMPS

Entretien avec Jacques Henric

Quand chaque jour le langage fait de plus en plus défaut, quand manque la pensée, pourquoi non pas des poètes en temps de manque (n’en jetez plus ! il y a pléthore — le nombre de poètes recensés en France récemment est proprement insensé ! ils se comptent par milliers...) ? Mais pourquoi ce poète-ci : Marcelin Pleynet ?

S’il m’est aisé de comprendre ce qui pousse à écrire plutôt un essai qu’un poème ou un roman, le geste qui consiste à délaisser le roman pour le poème m’est plus énigmatique. Pouvez-vous m’éclairer sur ce choix qui n’en est peut-être pas vraiment un ?

Il est en effet curieux de constater que le problème que vous soulevez soit encore à ce point déterminant et actuel, pour vous comme pour moi !
Comment l’éclairer si ce n’est en nous demandant d’abord ce que nous entendons par essai, par poème et par roman. Qu’en est-il pour nous aujourd’hui de ces formes littéraires ? Comment penser ce que nous pensons lorsque nous parlons d’essai, de roman, de poème ? Pour aborder cette question, à partir du livre que je publie aujourd’hui, le Propre du temps, je retiendrai, si vous le voulez bien, quatre horizons internes les uns aux autres, quatre horizons comme « une roue carrée » : à savoir la pensée de Rimbaud, celle de Lautréamont, celle de Nietzsche et celle de Heidegger. Si l’on retient ce qui se joue sur les quatre côtés de cette même pensée (même et diverse), on est inévitable­ment entraîné à constater que la forme, entendue comme loi objective, à partir du concept moderne du sujet, implique, comme relation déterminante, la relation sujet-objet. Or qu’y a-t-il de plus douteux que cette relation de sujet-objet, que cette manière de poser l’homme dans le sens d’un sujet, que cette détermination du non-subjectif en tant qu’objet ? Cette question s’est posée à moi dès mon premier livre, Provisoires Amants des nègres, écrit entre 1957 et 1959 [5]. Elle détermine le contenu, le sens et la forme de mon dernier livre le Propre du temps. C’est essentiellement en fonction de cette question que nous ne pouvons plus soutenir notre perception de la forme dans le cadre de la pensée métaphysique qui la détermine et que, en conséquence, les genres littéraires n’ont plus force de loi. Il est temps de convenir que ce qui se présente aussi régulièrement que superficiellement comme« crise du roman », « crise du poème », « crise de vers » (Mallarmé), « crise de la pensée » (Monsieur tout le monde), « crise de l’art : mort de l’art », que toutes ces prétendues crises ne sont qu’autant de symptômes du non-pensé de la crise de la métaphysique en art et en littérature.
Ce que je dis, dans le Propre du temps, « misère de la poésie », a évidemment pour corollaire la célèbre « misère de la philosophie, philosophie de la misère » : à savoir l’entretien et la complaisance nihiliste avec un vécu vide et misérable. Comment ne pas entendre ce qu’à ce propos Nietzsche écrit magnifiquement dans la Volonté de puissance : « On n’est artiste qu’à ce prix : à savoir que ce que tous les non-artistes nomment forme, on l’éprouve en tant que contenu, en tant que la chose même. De ce fait, sans doute, on appartient à un monde à l’en­ vers : car désormais tout contenu apparaît comme purement formel - y compris notre vie. » Encore une fois, de quoi parlons-nous lorsque nous parlons de roman, de poésie ? Qu’y a-t-il de commun entre ce que j’écris et l’exercice du genre poétique ou anti­poétique qui se publie aujourd’hui ? Qu’y a-t-il de commun entre Finnegans Wake (Joyce), D’un château l’autre (Céline), Paradis (Sollers), et qu’y a-t-il de commun entre chacun de ces livres et le roman annuel du prix Goncourt, du prix Renaudot, du prix Médicis ? Rien. Strictement rien. Par contre, nous pouvons certainement trouver plus que des intelligences entre ces livres et un certain nombre de grands poèmes ou proses poétiques, passés et présents (d’ailleurs curieusement et en fait logiquement absents des misères provinciales de ce qui se propose aujourd’hui dans le genre « poésie »). Intelligence de la forme éprouvée comme contenu, dans les œuvres que j’ai citées, avec notamment les traductions d’Homère, de la Bible, de Dante, de Villon, de Rabelais, de Molière, de Bossuet, de Chateaubriand, de Proust, de Lautréamont, de Rimbaud. Le livre des Illuminations de Rimbaud est-il un poème, un essai, un roman ? Qu’est-ce qui se joue de l’aventure de la pensée, et de pensées aventureuses avec les Illuminations ? Les Illuminations répondent pour elles-mêmes ; comme, sur l’un des côtés de cette même pensée, Nietzsche déclare que « désormais tout contenu apparaît comme purement formel — y compris notre vie ».
Alors s’agit-il de délaisser l’essai, le roman, le poème ? Il me semble que l’écriture, que ce soit celle du roman, du poème, de l’essai (leurs cadences, leur rythme), se qualifie d’abord, comme contenu. Je n’en démords pas, on ne saurait le dire mieux que Rimbaud : « Les calculs de côtés, l’inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la science des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit. »

PRÉSENCE DE DESCARTES

Un des recueils de Francis Ponge avait pour titre le Grand Recueil. Méthodes [6]. Un des textes de votre livre s’intitule la Méthode, et vous définissez celle-ci comme la science du singulier. Est-ce une définition de la poésie ?

Au milieu des années 1960, Francis Ponge a généreusement bien voulu reconnaître que je poussais le bouchon un peu plus loin. Ce que j’ai alors considéré comme un véritable encouragement. Au début des années 1970, il trouvait que je poussais le bouchon beaucoup trop loin, ce qui me rassura définitivement. De Méthodes à la Méthode, qui figure dans le Propre du temps, même symptôme ; à savoir, dans le français et dans l’histoire de la pensée, dans l’histoire de la philosophie, c’est-à-dire dans l’histoire de la métaphysique, le passage et détour obligé par la présence prépondérante de Descartes et de « la recherche de la vérité dans les sciences ». Ce n’est certainement pas un hasard si Ponge publie sur moi, en janvier 1974, un pamphlet (« Mais pour qui donc se prennent ces gens-là » [7]), l’année même où je décide d’accompagner Philippe Sollers, Julia Kristeva et Roland Barthes en Chine. Les quatre premiers chants de Stanze furent publiés au mois d’avril de l’année précédente. La traduction (toujours ce décisif effet de la traduction) en chinois du Cogito ergo sum, telle que Sollers en a récemment fait la démonstration à l’occasion du colloque organisé à l’École nationale supérieure des beaux­ arts à Paris, devient « Je pense raison je être présent. » Ce passage par le chinois dit aussi clairement que possible ce qui se joue, dans ce saut, de cet écart de la pensée qui risque et qui déroute. Et de ce geste même d’intelligence et de traduction de Descartes, « l’art, comme l’écrit Heidegger, ose risquer le Chaos et gagne avec ivresse la surabondance cachée »,« l’ivresse signifiant pour Nietzsche la lumineuse victoire de la forme ».
De la méthode, ce qui se joue (toujours le même, et qui a « glorifié hier chacun de nos âges ») ne peut jamais être que la science d’un seul. Tout contenu apparaissant désormais comme purement formel — y compris notre vie, « l’ivresse sainte, dit Rimbaud, nous gratifie de ce masque ».

QUE VEUT DIRE « PENSER » ?

Michel Foucault, au début des années 1960, parlant notamment de vos poèmes, reposait la question de Heidegger : « Que veut dire "penser" ? » Trente ans après, cette question n’est-elle pas à nouveau au cœur de votre écriture poétique ?

Poésie et pensée déterminent l’approche critique et les questions que se pose Michel Foucault, aussi bien dans l’article qu’il publie dans la revue Critique en 1963, que dans les débats sur le roman et sur la poésie qui ont lieu à Cerisy-la-Salle, à la fin de la même année. Pour ce qui nous concerne, ces questions portent sur mon second livre, Paysages en deux suivi de les Lignes de la prose [8], qui vient alors d’être publié. Il s’agit en effet alors comme aujourd’hui de la présence de la poésie dans ce mouvement, dans ce passage de la pensée la plus aventureuse hors de l’histoire de la métaphysique qui, depuis Nietzsche et Heidegger, se trouve identifiée avec l’histoire du nihilisme. Michel Foucault se demande alors : « Qu’est-ce que penser ? Qu’est-ce que c’est que cette expérience extraordinaire de la pensée ? » Visant ainsi implicitement la question peut-être plus fondamentale et le livre de Heidegger qui a pour titre Qu’appelle-t-on « penser » ? Cette question n’a pas de raison d’être plus ou moins présente aujourd’hui qu’alors. N’est-elle pas la question même que pose la présence en tant que telle : la question du temps et de son "il était" ? Ou, mieux encore, le dégagement du « ressentiment de la volonté contre le temps et son "il était" ? » Qu’appelle­ t-on penser ? N’est-ce pas « avant tout calcul du temps », et hors de tout calcul du temps, le propre du temps, « le propre de l’espace libre du temps — propre au temps véritable » reposant dans l’expérience, comme poésie, acte, qui « porte et apporte les uns aux autres l’avenir ; l’avoir été et le présent ».

Rien de trop. La question que posait à l’époque Michel Foucault était aussi liée à la lecture que je faisais alors du livre de Heidegger publié en français en 1959 et d’un autre petit volume de Heidegger publié en 1948, De l’essence de la vérité [9]. La question « Qu’appelle-t-on penser ? » n’en finira pas d’être posée parce qu’elle se définit par cette occupation du « poétique » qui, assumant sa responsabilité, s’emploie d’abord à répondre de l’interpellation d’un destin dans l’interpellation d’une langue. En ce sens, et pour poursuivre cette même question et l’ouvrir encore, je retiens de ce second petit livre de Heidegger que « la liberté est l’essence de la vérité » et que « la liberté existante comme essence de la vérité n’est pas une propriété de l’homme mais que celui-ci n’existe qu’en tant que possédé par cette liberté et devient ainsi seulement capable d’histoire ». Est-ce assez dire la visée de la question qui occupe l’expérience de la poésie ?

L’ŒIL ET L’OBJET


La Dogana. Lithographie de Pierre Nivollet.
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Venise et la peinture sont présentes aussi bien dans la Dogana que dans le Propre du temps. Quel rapport votre écriture poétique entretient-elle avec les images ? Mais s’agit-il d’images ?

Comme son titre l’indique, la Dogana est une médi­tation vénitienne sur le passage, sur la traversée de l’expérience vécue comme l’expérience de la pensée la plus déroutante, l’expérience de l’ouverture de la langue à son embarquement dans l’interpellation du destin du ciel, de la lumière et du libre et désinvolte mouvement de la vérité. Le livre est accompagné de lithographies de Pierre Nivollet qui sont, selon moi, exceptionnellement réussies parce qu’elles sont tout sauf des illustrations ou des images, et sont d’abord et essentiellement comme autant d’ouvertures légères, éblouies, secrètes et éblouissantes de la visée et de la vision. Elles donnent une dimension presque musicale à la magnifique déclaration de Cézanne qui vaut pour la peinture comme pour la poésie : « La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se rencontrent. » En serait-il besoin que dans le Propre du temps, la partie intitulée « Une route en Italie » et consacrée à la méditation, entre Arezzo et Sansepolcro, de la fresque de la Résurrection de Piero della Francesca [10], dirait assez ce qui se joue du temps, lorsque tous dorment ; dans cette traversée du corps et de l’image sans corps, dans cette mince pellicule de savoir, dans cette action habile et colorée qu’est la peinture. Le distique d’Angelus Silesius mis en épigraphe à la Dogana (« Un œil qui pour l’objet n’a jamais de dédain, ne se voit plus lui-même et s’aveugle à la fin ») ne dit-il pas là-dessus tout ce qu’il y a à dire et à montrer ?

Marcelin Pleynet, art press n° 203, juin 1995.
Repris dans « Les grands entretiens d’art press ».

*

« Le Propre du temps »

Le propre du temps, La Dogana (20-06-95)

« Comment être au plus près de cette pensée dont l’occupation définit l’être humain : le langage ? Comment retrouver, suivre, partager la question que, depuis toujours, incessamment il porte sur le temps ? Comment se situer au centre de cette activité qui crée et qui forme l’essence même du dialogue qu’en lui-même le langage entretient avec lui-même, comme, poésie ? »

*

Le propre du temps

Le livre est composé de cinq parties : Théâtre des opérations, L’énergie en principe, La Méthode, Une route en Italie, Le propre du temps.

LA MÉTHODE.

« Voyage de minuit — pour ne pas se dédire, dire de la méthode que les uns considèrent comme noble d’avoir de la méthode, que les autres considèrent comme noble de ne pas avoir de méthode... Mais qu’importe ! Dans cette affaire les uns ne parlent que des autres.
Ne pas avoir de méthode est mauvais. Rester entièrement dans la méthode est mauvais. Il faut observer sa propre règle et en pénétrer avec intelligence toutes les transformations.
[...] Science du singulier la méthode ne vaut que pour un seul. »

Le 14 novembre 2002, au Centre Georges-Pompidou, Pleynet lisait des extraits du Propre du temps. Diffusé sur France Culture le 29 novembre 2002.

Théâtre des opérations

Cette partie a été rédigée à Paris entre 1989 et 1993.

La route en Italie

Sansepolcro, 1987-Paris, 1993.

Où, celui qui traverse la route, vingt ans après, reprend-il le même
chemin ?
Sans mensonge, sans élever la voix je peux me souvenir de ce qui vient
ici même encore une fois

soyons calmes !

La France au loin... Quel pays !?
Suis-je désormais sa seule mémoire ?

En tout cas le livre s’achève
ou quelques mots

Il fallait le dire

sur la route

parfois des peuples entiers cèdent au désir de mourir
qui ne veut rien savoir
et ne restent que la maladie et la vie en ruine
les autres errant dans leur propre destruction.

Si j’ai retrouvé la route
ce n’est que la route
qui conduit pourtant comme une pensée
comme si j’étais là depuis toujours
venant de là (dans le français)
...et plus loin encore

Le propre du temps, p. 77-78.


Piero Della Francesca, La Résurrection, 1463-65, Sansepolcro. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

D’Arezzo à Sansepolchro
la route passe par le mur peint
..................................................
Ce matin
le tombeau est vide
pas de déchet
tout est passé dans le désir et la vie
dans la source lumineuse
dans sa transposition musicale
dans la transposition musicale de l’air
.......................................................
sur le mur, le Christ peint (alors que tous dormaient)
une mince pellicule de savoir...
debout, clamant éternellement, une fois encore, la colonne, le corps merveilleux
le corps immortel et sans reste, le plein et vide du temps,
le chemin de la vérité.

Le propre du temps, p. 80-81. Sansepolcro, 1987-Paris, 1993 [11].

« Une fois pour toutes je considère la Résurrection de Piero della Francesca, à Sansepolcro, sa ville natale... Naître à Sansepolcro, naître au Saint-Sépulcre, une pensée qui suppose une certaine résurrection. Élévation massive de l’autre côté du corps, ici même, et le regard droit devant, hors du sépulcre. Le Propre du temps (le Christ dans sa vie) s’achève sur cette résurrection : "Sur le mur, le Christ peint, alors que tous dormaient, une mince pellicule de savoir debout clamant éternellement, une fois encore, la colonne, le corps immortel et sans reste, le plein et le vide du temps en corps..." Pas de résurrection sans incarnation. » (je souligne. A.G.)

Marcelin Pleynet, Le savoir-vivre, Gallimard, 2006, p. 30-31.

*

Les voyageurs de l’an 2000 (22-01-01)

Publié en novembre 2000 et sous-titré : romans, Pleynet présente son livre dans ces termes :

« Dans quelle histoire, dans quel roman, dans quel tableau vivons-nous ? Chaque jour est une autre aventure dont l’actualité nous surprend, et le plus souvent nous accable : « les affaires », Roland Dumas, la Crise asiatique, Bill Clinton, le pape, le Journal parisien de Jünger, le racisme à la française, la correspondance de Roger Martin du Gard, la célébration du trentième anniversaire de Mai 68, les déchets radioactifs, la poésie contemporaine, l’école des Beaux-Arts, Supports/Surfaces, l’art contemporain, Jean-Luc Godard et ses Histoire(s) du cinéma, les massacres en Algérie, la Serbie, l’euro, Guy Debord, Potlach, l’Internationale situationniste... L’esprit comprend avec peine les raisons d’un tel voyage. En même temps, et par précaution semble-t-il, l’intrigue fait retour sur les livres qu’on ne lit plus, Pindare, Hölderlin, Voltaire, Thérèse philosophe, Stendhal, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, les paysages, Cézanne, Picasso, le XXIe siècle déjà là, la musique... Et nous ne cessons de nous demander : qu’est-ce qui nous arrive ? »

Dans son entretien avec A. Veinstein, Pleynet revient sur certains aspects de ce "journal intellectuel", révèle comment son premier livre livre, Provisoires amants des nègres, fut finalement publié (grâce à René Char), parle de Mai 68 et de « la crise de la transmission du savoir » et évoque, en outre, à propos de Hölderlin et de Rimbaud, la figure de Martin Heidegger.

*

POÉSIE ET POLITIQUE

Introduction

Pour préciser ce que j’entends par « Poésie et politique », je voudrais d’abord tenir compte de ce qui nous réunit ici ce soir [12] sur ce sujet, et fait plus généralement question.
Qu’est-ce qui nous réunit ? Qu’est-ce qui nous réunit ici, ce soir par exemple, mais plus généralement qu’est-ce qui nous réunit, ensemble disparate, dans cette ville ou dans une autre... Quelles sortes d’intérêts réunissent les hommes dans la rue, sur la place, dans la Cité... et de cette réunion qu’est-ce qui essentiellement fait société ?
Comme vous le savez, Freud en arrive très vite à la conclusion que la société est construite sur un crime commis en commun.
Mais quel crime ? Aujourd’hui, les références de Freud à la société primitive paraissent si lointaines qu’elles semblent à la fois convaincantes et sans réalité.
Quel crime fondateur se perpétuerait d’âge en âge pour réunir les hommes dans ce déportement qui fait société ? En ce qui concerne la société française, il est clair que ce « crime commis en commun » a été dramatiquement réactualisé par la Révolution de 1789, le régicide de 1791, et la « Terreur » qui a suivi. Mais encore ?
Dans cette perspective aussi bien, n’en sommes-nous pas aujourd’hui encore à nous poser la question : ce soir, ici, maintenant... qu’est-ce qui nous réunit ?
Question qui nous occupe et se double de la confuse certitude d’en connaître la raison et en conséquence de n’avoir pas à y apporter de réponse.
Est-ce dans cette perspective que ce qui nous réunit ici ce soir porte, en titre sur la « poésie » ? Mais nous pouvons tout de même difficilement feindre de savoir ce qui se traite sous cette rubrique dite « de la poésie ».
Devons-nous nous satisfaire du malentendu et des malentendus qui ce soir nous réunissent sous la rubrique de la « poésie » ?

Devons-nous nous satisfaire des non-dits et des malentendus qui, nous réunissant, nous isolent les uns des autres et encore, en conséquence, plus fondamentalement, nous séparent de nous-mêmes ?
Avec la conscience de ces malentendus, pourquoi ne pas convenir que ce qui nous réunit, et plus essentiellement encore ce qui nous réunit sous la confuse rubrique de la « poésie », c’est d’abord une question, un questionnement implicite sur ce qui, nous réunissant, inévitablement nous divise, à savoir : la parole ?
La seule et fondamentale raison que nous ayons d’être réunis ici, ce soir, dans cette salle, dans cette ville, dans ce pays, ou ailleurs, ici ou ailleurs, maintenant ou jamais, c’est que nous parlons. C’est une question sur la parole, en ce que nous en faisons quotidiennement l’expérience : la parole réunit et divise. Elle réunit et elle isole.
En cela elle compose intellectuellement et politiquement la Cité. La Cité, la société dont l’histoire est d’abord et essentiellement celle du mode de rapport qu’elle entretient avec la parole.
« La société est construite sur un crime commis en commun », écrit Freud.
De ce rapport convenu à la parole, en ce qu’il réunit, divise et risque à tout moment d’exproprier l’homme de lui-même, si c’était de ce rapport et d’un malentendu convenu, que se perpétuait, sous des formes toujours diverses, la communauté du crime ?
Et quel crime sinon celui qui, dans un monde de conventions, force et maintient dans les limbes des malentendus et, en conséquence, prive de la parole ?
Quel malentendu sur la parole nous réunit et, nous réunissant sur cette question qui reste sans réponse, en conséquence nous exproprie de cette singularité humaine, parlante, qui nous constitue ? Quel malentendu si ce n’est d’abord celui de l’idée convenue que nous nous faisons du langage en général et de la parole en particulier ?
Une convention qui voudrait par exemple que le langage soit un instrument dont on se sert pour communiquer (tout et n’importe quoi).
Et si, à nous arrêter à notre expérience quotidienne, nous en venions à constater que c’est nous qui sommes instrumentalisés par le langage de la communication ? Voyez l’usage qui est fait aujourd’hui de la télévision tout autour de la terre, au point que, en effet, comme l’écrit Guy Debord, « l’insatisfaction elle-même et devenue une marchandise ».
N’est-ce pas ainsi que ce qu’il y a de plus essentiel peut aussi paraître, et être programmé à paraître, comme ce qu’il y a de plus dérisoire ? Ainsi ce qui nous réunit ce soir, ce qui est présenté comme « poésie ».
Certes aujourd’hui, comme hier, la parole parlante parle et jusque dans leur malaise, et jusque dans leur mal-être, implicitement, pour ne pas dire inconsciemment, les hommes quels qu’ils soient sont questionnés par la parole qui les réunit dans ce questionnement... ce questionnement où ils ne sont réunis que de ce qui les divise.
Mais ne sommes-nous pas aussi désormais implicitement convaincus que ce questionnement est comme nous-mêmes dérisoire ? Le dérisoire n’est-il pas devenu notre ambiance quotidienne ?
Alors, comme il se doit, c’est cette ambiance qui aujourd’hui prend le plus généralement la parole. C’est cette ambiance qui communique. Ce qui explique entre autres le misérable état de nihilisme (du misérabilisme) intellectuel et littéraire et l’errance de ce que l’on dit « la poésie contemporaine ».
C’est dans l’obsession de cette ambiance que la poésie se trouve justifiée dans sa dérision, couverte d’oripeaux et mise en dérision par ses poètes mêmes.
« Avachissement et gloire d’innombrables générations d’imbéciles », écrit Rimbaud à Paul Demeny, le 15 mai 1871, dans une lettre, dite « lettre du Voyant » — lettre qui, comme l’on sait, fut mise aux enchères, adjugée et préemptée par l’État français, en 1998, pour trois millions trois cent mille francs.
Ainsi, la parole parlante de Rimbaud parle encore. Bien qu’il semble en effet que pour le questionnement la « voyance » soit désormais hors de prix.

Mais ne serons-nous pas à nouveau réunis sur un malentendu si nous feignons de savoir ce qu’il en est de cette lettre du Voyant, si nous feignons de savoir ce qu’il en est de la « voyance » de Rimbaud. Ce malentendu sur la voyance de la parole poétique de Rimbaud vaut aujourd’hui trois millions trois cent mille francs... Autant de raisons pour se taire ou pour s’interroger [13] Vous aurez constaté comme moi que sur ce point les questions ne courent pas les rues, et moins encore les émissions de la culture télévisée.
Qui d’entre nous ne connaît des voyants et des voyantes et une voyance bien meilleur marché, et plus à la portée de nos bourses ?
Que dit donc cette parole poétique, hors de prix, sans prix, hors de nos moyens, en somme — que dit cette parole voyante qui parle de la poésie ? Elle dit que ce qui réunit le même au même et sans séparation, selon la voix propre et l’expérience de Hölderlin cette fois, elle dit, « car l’homme habite poétiquement ». Elle dit que c’est en poète que l’homme habite. Elle dit que ce qui nous réunit dans le malaise et les malentendus de la parole, et dans le questionnement de ce qui nous réunit, elle dit cette parole que l’homme habite la parole... ou qu’il est dans l’errance de la confuse question qui le réunit aux autres empiriquement. Elle dit que l’homme habite poétiquement, qu’il est abrité et habité par son « faire habitation » — par sa capacité de faire habitation de la parole.
Elle dit que l’homme est libre, pour autant qu’il est abrité et habité en vérité par son faire habitation de la parole.
N’est-il pas étonnant et inquiétant que ce soit cela qui se trouve aujourd’hui hors de prix : la« voyance », le faire habitation de la parole - habiter ?
Faire habitation de la parole, pour autant que l’homme habite — et il n’habite que « poétiquement » —, c’est être dans le poiein, dans le « faire » — c’est faire œuvre, c’est œuvrer à l’habitacle, c’est faire un monde — c’est faire un monde habitable.
N’est-ce pas ce que vise Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, lorsqu’il écrit dans le premier fascicule des Poésies : « L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres » ?
Dire que la parole parlante fait l’habitation de la parole, qu’elle fait, qu’elle bâtit, qu’elle œuvre, qu’elle œuvre à faire un monde et à faire un monde habitable, n’est­ ce pas déjà et suffisamment éclairer ce qu’il en est du rapport de la poésie et de la politique ?
Apollinaire, qui reste à lire, déclarait déjà inutilement : « seuls renouvellent le monde ceux qui sont fondés en poésie. »
Sollers, dans un livre, qui vient de paraître sur La Divine Comédie [14], déclare tout autrement : « L’enfer aujourd’hui c’est le non-accès à la poésie. »
A n’en pas douter, là où la poésie est dérisoire la société est une société des amis
du crime, les hommes y vivent et meurent ensemble en enfer.

Poésie et Histoire

QUESTION : « La poésie, déclarez-vous, non pas comme genre mais comme essence », ou, pour reprendre les propos de Heidegger, « le contraire du parler à l’état pur, c’est-à-dire du poème, n’est pas la prose. La pure prose n’est jamais "prosaïque", elle est aussi poétique et donc aussi rare que la poésie ». Quelles distinctions faites-vous alors entre l’écriture de votre premier livre de poèmes Provisoires amants des nègres et votre roman Prise d’otage ?

Si vous le voulez bien, pour enchaîner sur ce que je disais tout à l’heure, j’aimerais associer ma réponse à la citation d’un texte de Heidegger sur « Le concept de temps », qui date de 1924. Heidegger écrit : « L’être-là est ce dont il se préoccupe, l’être-là est son actualité présente, tout ce qu’il rencontre dans le monde touche l’être-là en tant qu’il se tient dans son maintenant ; il rencontre ainsi le temps lui­ même, le temps qui est l’être-là, mais qui l’est en tant qu’actualité présente. » L’actualité présente à l’écriture de Provisoires amants des nègres, publié en 1962, écrit de 1957 à 1959 n’est pas celle présente à la rédaction de Prise d’otage, publié en 1984, mais commencé quelques années plus tôt.
A propos du poème que j’ai lu tout à l’heure (« Ici les rivières n’ont plus de nom... »), et qui a été récemment republié dans l’Anthologie de la poésie française du XVIIIe au XXe siècle, de la Bibliothèque de la Pléiade, j’ai noté dans le numéro 73 de L’infini : « Ce fragment figure en tête du livre I de Provisoires amants des nègres ». Ce livre I, intitulé « Le petit déjeuner sous l’herbe », date de 1957.
En 1957, René Coty est président de la République depuis trois ans. Je ne sais pas qui s’en souvient. Plus nombreux sont sans doute ceux qui se souviennent qu’en 1954 Ben Bella a fondé le FLN, qu’en 1955 la France instaure l’état d’urgence en Algérie, qu’en 1956 une armée de quatre cent mille hommes assure le quadrillage du territoire algérien, et que Mitterrand fut plusieurs fois ministre de cette République responsable des massacres en Algérie, de ce que les Français appellent la guerre d’Algérie et les Algériens la guerre de Libération. De Gaulle, qui s’est retiré en 1946, ne revient qu’en 1958.
Donc de 1957 à 1959 j’écris « Le petit déjeuner sous l’herbe », référence explicite à Manet, à la liberté d’esprit de Manet, à l’« herbe » qui se fumait alors et à un enterrement nécessaire... le petit déjeuner sous l’herbe : les pissenlits par la racine.
Lorsque, il y a deux ans, Josyane Savigneau m’a demandé d’intervenir dans un dossier du Monde, prenant position contre l’extrême droite française, j’ai un instant pensé lui envoyer cet extrait de « Petit déjeuner sous l’herbe » :

Ici les rivières n’ont plus de nom — le pays cherche encore sa lumière
Nous sommes sans nouvelles de nos ancêtres
Nous nous sommes arrêtés ici
sans nous connaître nous nous rassemblons
nous échangeons nos souvenirs de guerre
nos plaies ne sont plus les mêmes — elles se cicatrisent
nous ne sommes pas seuls
Nous sommes dans un pays gelé.

J’ai d’abord pensé donner ce poème écrit il y a quelque quarante ans pour définir l’actualité présente de 1998, mais j’ai finalement décidé de citer un poète dont la situation témoignait déjà en 1958, et témoigne aujourd’hui encore, « que nous sommes effectivement sans nouvelles de nos ancêtres ». Provisoires amants des nègres étant dans son titre explicitement associé à Rimbaud (la bande qui présentait le volume insistait en imprimant : « Je est un nègre »), c’est alors un extrait du Rimbaud d’Une saison en enfer que j’ai donné à publier au Monde : « Ce peuple est habité par la peste et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement responsables qu’ils demandent à être bouillis. Le plus malin est encore de quitter ce continent où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. »
Comme l’on sait, Rimbaud avait d’abord pensé intituler Une saison en enfer « Livre païen » ou « Livre nègre ». Le titre de mon premier livre est donc directement emprunté à Rimbaud. Il suffit, pour s’en convaincre tout à fait, de retenir ce titre Provisoires amants des nègres et de se souvenir de cet extrait d’Une saison en enfer, « Mauvais sang » : « Oui j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. » C’est ce qu’il fallait vivre, comme « actualité présente » en 1958, comme en 1998. Et pourquoi pas aujourd’hui encore ?
Personne n’a jamais pensé, ni même supposé, que Prise d’otage devait son inspiration et son titre au même poème de Rimbaud : « Le plus malin est encore de quitter ce continent où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables ». Comment l’œuvre d’Artaud que je n’ai jamais cessé de lire ne m’aurait-elle pas convaincu de la vérité d’une semblable déclaration ?
De Provisoires amants des nègres à Prise d’otage, en tenant compte d’une parenthèse de vingt-six années (1960-1986), il y a une même inspiration et une étroite communauté entre ces deux livres.
La leçon ici, ce qui mériterait d’être questionné, c’est la parenthèse de vingt-six années qui sépare les deux livres. Provisoires amants des nègres fut écrit alors que Fran­çois Mitterrand était ministre d’un gouvernement qui faisait la guerre à l’Algérie, c’était avant Mai 68. Prise d’otage fut écrit après Mai 68, alors que François Mitterrand était président de la République [15].
Cette parenthèse compte les moments émotionnellement les plus chargés et les plus riches de mon existence : 1966 — voyage et séjour aux États-Unis, première expérience de l’enseignement dans une université de Chicago — écriture, et publication de mon Lautréamont écrivain de toujours, en 1967 [16] — écriture et publication de L’enseignement de la peinture en 1971 [17] — écriture et publication de STANZE [18], en 1973 — Voyage en Chine en 1974 (le livre ne sera publié qu’en 1980 et il est aujourd’hui tout à fait introuvable [19]) — mais c’est sans doute les quatre premiers chants de Stanze qui témoignent le mieux et portent le plus manifestement la trace, totalement assumée, des charges émotives et vitales qui occupèrent ces années.

Poésie et philosophie : la méthode

QUESTION : Dans votre dernier recueil de poésie, Le propre du temps, paru aux éditions Gallimard en 1995, vous écrivez : « On étudie la méthode. Pourquoi étudier la méthode ? » La pensée point de suspension, la vérité, l’allitération, l’idée, l’allégorie, le principe, l’hypotypose, le temps rythme syncopé, l’être, la prosopopée occupent votre livre de poésie Le propre du temps. Des présocratiques à Nietzsche, de Nietzsche à Heidegger, vous interrogez le propre du temps. Au semestre d’été 1934, Heidegger fit un cours dont le titre était « Logique » et où il cherchait le déploiement même de la parole. Ce livre serait-il aussi pour vous le cheminement de la pensée pour un acheminement vers la parole ?

Le cours de Heidegger que vous évoquez date de 1934. Ce fut si je ne me trompe pas le premier séminaire que fit Heidegger après la fâcheuse aventure du rectorat. Cette manifestation du philosophe professeur fit événement.
Ce cours fut annoncé sous le titre « L’État et la Science ». Il s’ouvrit au début du semestre d’été 1934. Je suis né fin décembre 1933. J’ai donc alors tout juste six mois. Qu’est-ce que c’est : avoir six mois ? Qu’est-ce que l’on pense à six mois et comment pense-t-on, puisque évidemment il y a de la pensée ?
Si vous me permettez une petite poussée paranoïde, je dirai que j’ai toujours eu le sentiment et la certitude de n’être pas né par hasard. « Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né », écrit Lautréamont... et c’est peut-être là en effet que s’origine un mode d’approche privilégié de la question du temps.
J’ai aussi intitulé le volume que vous citez Le propre du temps parce que, comme vous le savez peut-être, dans la liturgie catholique, « le propre du temps » est le temps liturgique consacré à la vie terrestre du Christ. Le propre du temps, c’est le propre de la vie.

1933-1934. Le cours de Heidegger pour ce semestre d’été 1934 est un événement. Un grand nombre de personnalités, dignitaires du parti nazi, notables sont présents, l’amphithéâtre est peuplé de chemises brunes... Heidegger monte sur l’estrade et déclare qu’il a changé de sujet. Il ne traitera pas de « L’Etat et la Science » :
« Je vais, dit-il, donner un cours de logique : Logique vient de logos... » La salle ne tarde pas à se vider des dignitaires, des officiels et des chemises brunes, et Heidegger commence un cours que l’on peut considérer comme une introduction à ses lectures de Hölderlin (poésie et politique en acte, en effet).
Ce cours s’engage sur la lecture et le commentaire du fragment 50 d’Héraclite :
« Si ce n’est pas moi, mais te sens que vous avez entendu, il est sage alors de dire dans le même sens : Tout est un  » ; ou encore, dans une traduction que Heidegger ne suivrait pas plus que celle que je viens de vous lire : « Il est sage que ceux qui ont écouté non moi, mais le discours, conviennent que tout est un. »
Ce fragment d’Héraclite est également associé à l’éclaircissement de ce que Heidegger entend par « historiai » — « historialité » (qu’il ne faut pas confondre avec l’historicité).
Ce que Heidegger entend par « historial » se manifeste dès que l’on se demande ce qui unit et sépare ceux qui en principe sont pourvus de la parole — dès que l’on se demande de quoi parle la parole.
Il y a une logique de la parole parlante. Ce n’est pas moi, c’est elle qu’il faut entendre.
Est-ce une méthode ? Connaît-on une méthode de la parole parlante ? Qu’en serait-il alors de la méthode ? Quelle méthode suppose cette écoute non pas subjective, non pas d’une justification anthropologique et moïque, mais de ce qui en deçà et au-delà de toute question anthropologique, se dit dans le discours : ce « dit » qui traverse toute identification subjective et moïque et s’étend dans la parole parlante, parce qu’elle est effectivement et en effet parlante.
Ne sommes-nous pas ici au plus proche de ce que l’on peut faire entendre par poésie ?
Dans l’extrait du Propre du temps que vous citez, vous soulignez les points de suspension (en passant je dirai que point de suspension peut s’entendre par « pas de suspension ». Le point de suspension autorise la possibilité de rapprocher des éléments plus ou moins hétérogènes, déployant ainsi en ouverture infinie et infiniment musicale l’unité parlante du déploiement d’une même parole). Votre citation n’est­ elle pas elle-même un prélèvement qui ne suspend le discours du poème que pour renvoyer à ce qui fait méthode, au flux de son unité ?
Mais ici encore, pour autant que possible déjouer les toujours inévitables malentendus, et approcher ce que l’on peut entendre dans le cadre d’une visée poétique ; de ce que l’on peut entendre par « méthode », pourquoi ne pas donner à ce mot (« méthode ») le sens qui dans cette poésie très explicitement lui revient, simplement en accordant au mot la mémoire qui l’habite (« Garder la mémoire c’est méditer l’oubli », insiste Heidegger). Méthode vient du grec methodos, d’odos : chemin et de meta : vers.
Méthode : chemin vers la parole. Méthode : vers le chemin de la parole. « Chemin vers la parole », conclut le recueil de Heidegger intitulé Acheminement vers la parole.
Mais quel « chemin » ? Qu’entendons-nous par chemin ? La route, le propre d’un parcours avec un commencement qui serait la pensée (du « je pense ») et une fin qui serait la parole ? Si nous nous fixons sur cette image du chemin, nous sommes, nous restons, dans l’ordre d’une représentation, supposant qu’il y a un « je », un moi qui pense et en conséquence discourt et parle. C’est alors ce moi (ce « je pense ») qui est entendu parlant et non la parole qui parle.
Si nous en restons à cette disposition de la méthode, nous restons, si je puis dire, dans « le discours de la méthode », c’est-à-dire dans l’espace clos de la métaphysique, du « Je pense donc je suis » : je pense donc je me représente. Je me représente le chemin, la méthode, et j’en discours. Il est entendu que c’est moi qui parle, qui est écouté, et non la parole.
C’est pour questionner ce type de certitudes spontanées que l’extrait du livre que vous citez est précédé par cette double affirmation : « Ne pas avoir de méthode est mauvais » et « rester entièrement dans la méthode est mauvais » (c’est là une citation extraite d’un vieux livre chinois sur la peinture : De l’enseignement de la peinture du jardin grand comme un grain de moutarde).
Ne pas tenir compte du « chemin vers » est mauvais. Rester entièrement dans ce chemin est mauvais... parce que l’on se retire alors la chance et le bonheur d’aller vers le chemin.
Ce qui souvent distingue le poétique du philosophique c’est que pour le poétique le « cheminement de la pensée » et l’« acheminement de la parole » c’est le même. Mais n’est-ce pas aussi le propre de la pensée ?

Je m’arrêterai, dans ce que Heidegger éclaircit de la parole d’Héraclite, sur cette question : Qu’est-ce qui parle dans la parole parlante ?
Si l’on répond que dans la parole parlante c’est la parole qui parle, faut-il entendre que c’est le passé, l’histoire de la parole, qui s’impose à travers la parole entendue ici, maintenant dans l’empirisme d’un discours moïque ?
Mais si ce n’est pas moi, le sujet du « Je pense donc je suis », qui demande à être entendu, la parole qui parle alors n’est-elle pas au contraire, dans la traversée d’une historicité empirique, l’ivresse de l’essence propre de ce qui, hic et nunc, dévoile en vérité une liberté de parole ?
Cette partie du Propre du temps, dont vous citez un extrait, porte en épigraphe une citation de Rimbaud : « Petite veille d’ivresse sainte quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. »
J’entends là que c’est ce qui hier a glorifié (la parole parlante), qui a glorifié chacun de nos âges.
C’est ce qui hier a glorifié la parole parlant chacun de nos âges, que Heidegger nomme l’« historial ».
La veille — (ce que Rimbaud appelle « petite veille ») - signifie ici : prendre en garde. Prendre en garde la parole parlante est une ivresse sainte qui nous gratifie d’un masque, d’une apparence... d’un corps de parole jouissant, florissant.
Cette veille de celui qui veillant prend en garde est le propre de la méthode, du cheminement qui est à lui-même, pour lui-même, son propre dévoilement : le propre du temps qui a glorifié chacun de nos âges.
Ce que souligne aussi dans ces âges nôtres, par exemple, entre autres, le nom que le calendrier de la liturgie catholique donne à ce qui célèbre la vie terrestre du Christ : Le propre du temps.

Poésie et peinture

Pour associer à la création picturale et aux arts plastiques ce qui vient d’être dit de la poésie, et en tenant compte de ce qu’il en est aujourd’hui de la création artistique comme de mon expérience de dix années d’enseignement à !’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, je voudrais d’abord souligner que l’approche que nous avons aujourd’hui de l’art, que ce soit l’art dit contemporain, l’art moderne, l’art classique, est surdéterminée par l’aveuglement d’une convention et d’un préjugé essentiellement fondés sur ce qui s’impose comme une intelligence historique, historienne, historiciste, pour tout dire positiviste des phénomènes et des réalisations artistiques.
Cette sorte d’approche de l’œuvre d’art, en ce qu’elle oblitère la singularité essentielle de l’œuvre, n’est objectivement qu’une forme d’aveuglement — aveuglement de l’amateur et du professionnel, ce qui explique l’extraordinaire confusion et l’extraordinaire médiocrité de ce qui se présente aujourd’hui comme création artistique.
Face à une semblable situation, la question se pose de savoir comment, dans la fabuleuse richesse et la diversité qui constituent aujourd’hui notre héritage culturel et artistique, se donner les moyens de reconnaître, de découvrir et de rencontrer une œuvre d’art, ne serait-ce que comme on rencontre et découvre une personne [20].
Un certain nombre d’informations factuelles et historiques sont bien entendu nécessaires. Mais dans ce domaine, comme en beaucoup d’autre, l’habit ne fait pas le moine. Et comme dit un de mes amis, à propos d’un certain mode d’information historique, temporel, « il n’y a que les imbéciles qui s’identifient à leur génération ». Or n’est-ce pas ainsi que l’historien traite très généralement l’aventure des arts ? La culture occidentale n’est-elle pas historiquement découpée en successions stylistique, chacune forcément associée à une génération d’artistes, et à un état plus ou moins archéologique de la culture ? Ainsi notre approche de l’œuvre d’art se trouve-t-elle pour l’essentiel surdéterminée par des présupposés historico-sociologiques.
Il est dès lors très difficile, voire impossible, d’envisager l’œuvre d’art dans sa présence essentielle. Comment accueillerons-nous cette proposition de Heidegger :
« Le calme de l’œuvre reposant en elle-même, à son essence dans l’intimité du combat » ?
Il devient très difficile, voire impossible, de penser en quoi et comment l’œuvre peinte, ou sculptée, l’œuvre d’art plastique, pose d’abord et essentiellement cette question : comment être présent à sa présence ? Comment être présent à la présence de l’œuvre et de ce qui œuvre dans l’œuvre : poésie et politique dans l’ « intimité d’un combat » ?
Comment, dans un monde saturé d’images, de reproductions, et qui n’est plus lui-même envisagé que comme la virtualité d’une image, comment faire par exemple simplement entendre que ce que l’on dit une bonne reproduction photographique d’un tableau est un leurre (propre au principium reddendoe rationis) si on ne la considère pas essentiellement comme une photo : « Conformément au principium reddendoe rationis, il faut que l’acte de représentation, s’il doit être connaissant ap-porte à la représentation la raison de la chose rencontrée, c’est-à-dire la lui rende (...) le principium reddendoe rationis est valable au sujet de la rose, non pour la rose... » Heidegger, Le Principe de raison.
L’œuvre peinte, sculptée, implique sa présence. C’est même de cette présence qu’elle se déclare, comme c’est dans cette présence qu’elle se dévoile. Lorsque je me déplace dans les salles du musée du Louvre, n’est-ce pas d’abord la très singulièrement présence sur le mur de tel ou tel tableau qui m’arrête ? Il est là. Il est effectivement présent là. Et s’il m’arrête, c’est que cette présence, sa présence singulière, requiert la mienne.
L’esthétique se fonde-t-elle dans son essence sur autre chose que sur la disposition de cette sensation questionnante qui déclare l’ouverture d’une présence à la présence de l’œuvre, au calme de l’œuvre, dit Heidegger, à la calme présence transhistorique (historiale) de l’ œuvre ?


Giotto, saint François recevant les stigmates
vers 1295-1300.

Musée du Louvre. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Si je m’arrête, si je suis arrêté par une œuvre de Giotto, le saint François recevant les stigmates, par exemple, ce n’est pas une œuvre fixée à la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, qui s’impose à moi, le présent de la présence de cette œuvre devant moi est du XXe siècle, comme elle sera du XXIe siècle. L’œuvre retient, arrête, parce qu’elle est à chaque moment présente dans son présent à la présence, à l’étant présent de celui qui est susceptible de la découvrir, de la découvrir parlante.
Comment être présent à la présence de l’œuvre si ce n’est dans l’intimité d’une poétique (dans l’intimité d’un faire), dans l’intimité d’une parole qui parle ?
Claudel, comme on sait, a donné pour titre à un recueil de ses essais sur l’art : L’œil écoute. L’Arétin lui évoquait la « pittura delle orecchie ».
Si l’on retient ce que découvre en vérité l’affirmation de Holderlin : « L’homme habite poétiquement » — car c’est poétiquement que l’homme habite... si l’on retient de cette affirmation que l’homme habite dans son poiein, dans son faire, sa poiésis (qui pour Homère, au chant I de L’Illiade, signifie « bâtir », bâtir une demeure, bâtir une demeure pour chacun des dieux), si l’on retient que l’homme habite dans son « faire-un-monde », dans sa capacité de « faire-un-monde » habitable dans un monde inhabité, désert (« Malheur celui par qui le désert croît », écrit Nietzsche), pourquoi ne pas supposer que c’est cette poétique, que c’est cette présence à la présence habitée du monde, que l’œuvre essentiellement propose ?
Ne sommes-nous pas frappés en considérant par exemple les fresques de Giotto à Assise, à Florence et à Padoue (ici un détail de la chapelle de Padoue où l’on voit Enrico Scrovegni, le commanditaire, faire don de la chapelle de Giotto aux anges du paradis), d’y découvrir la morphologie d’un peuple qui n’est que de Giotto, dans un espace, dans un univers, dans un monde, dans une « habitation » poétique, dans l’habitation poétique d’un « faire », d’une création d’un monde qui, en tant que tel (« ivresse sainte » d’une présence) appartient à tous et à personne ?
En quoi le calme de l’œuvre de Giotto, reposant en elle-même, en quoi cette œuvre trouve-t-elle pour nous son essence « dans l’intimité d’un combat » ?
N’est-ce pas essentiellement ce questionnement qui nous arrête à la présence de cette œuvre contemporaine de ce que Jacques Le Goff nomme l’ « invention chrétienne du Purgatoire » — cette œuvre contemporaine de la rédaction de ce monde habité à l’intérieur du monde qu’est La Divine Comédie de Dante...

Comment pouvons-nous être présents à la présence de l’œuvre de Giotto, à l’invention du Purgatoire et de La Divine Comédie, comme monde habitable à l’intérieur du monde ? (Sollers en fait la magnifique démonstration dans le livre La Divine Comédie que nous avons cité plus haut [21] C’est cette question que l’historicisme oblitère, ce qui n’est pas, loin de là, sans conséquences. Comme vous le savez, ce que appelons histoire de l’art est une invention du XIXe siècle.
Pourquoi ne pas interroger par exemple l’art de cette seconde moitié du XXe siècle en fonction de cette quasi-impossibilité où nous nous trouvons d’être présents à la présence du « monde créé » du « faire un monde habité » de Giotto ?
Et si nous nous demandions également ce qu’il en est de notre présence, de notre présence en vérité à la présence de La tempête de Giorgione, qui est peut-être la plus évidente manifestation d’un monde dont la richesse et la chaleur chromatiques témoignent que l’œil essentiellement écoute la parole parlante telle qu’elle traverse l’ordre des générations ?
Et encore qu’en est-il de notre présence à la présence du Gilles de Watteau des Baigneuses de Fragonard ? Comment sommes-nous présents à la présence de ces œuvres ? En quoi cette présence trouve-t-elle son essence dans l’intimité d’un combat ?
« La parole, écrit encore Heidegger, est le trait fondamental dans la relation herméneutique de l’être humain à la duplicité de présence et étant présent. »

Pour mettre plus nettement en évidence ce qu’il en est de cette « veille » de la parole, telle qu’elle s’impose en présence dans « ce qui habite poétiquement », je vous propose de considérer par exemple le Concert champêtre, qui fut un temps, comme vous le savez, attribué à Giorgione et qui est aujourd’hui attribué à Titien. Manet s’en est, dit-on, « inspiré » pour son Déjeuner sur l’herbe. Mais voyez, lorsque nous parlons des œuvres d’art, comme le langage qui se propose à nous est immédiatement réducteur. Qu’est-ce à dire « inspiré » ? Nous savons que Manet, bien avant de réaliser le Déjeuner sur l’herbe, a fait une copie de la Vénus d’Urbino de Titien. De quoi s’agit-il, quelle sorte d’inspiration emprunte un semblable cheminement ? Ne serions-nous pas plus proches de ce qui détermine le geste de Manet, si nous l’envisagions comme le propre d’un dialogue ? C’est parce que Manet a su se trouver présent à la présence de l’œuvre de Giorgione-Titien, le Concert champêtre, que dans ce face-à-face les deux œuvres ont pu se parler. L’homme habite poétiquement là où dans sa présence la parole parle. De Giorgione à Titien et à Manet, ça passe par la parole. Non certes la parole qui misérablement, comme nous le faisons ici, s’emploie à communiquer, mais par la parole parlante, qui peut aussi bien être muette, silencieuse.
Ainsi en est-il des œuvres d’art plastique qui, non moins que la poésie, témoignent génialement des vertus « dialogiques », transhistoriques, « historiales » de la parole parlante.
Ne retrouvera-t-on pas dans ce même dialogue Giorgione-Titien-Manet la présence de Picasso qui, en 1961, consacre une importante suite de peintures au Déjeuner sur l’herbe de Manet ? Picasso qui s’est en effet trouvé présent à la présence d’un nombre considérable d’œuvres diverses, dans un dialogue historial qui « glorifie chacun de nos âges » et fait de la parole parlante de Picasso une des plus glorieuses et des plus riches de l’histoire du XXe siècle.

Ainsi s’établit dans son « historialité » le propre d’une parole qui traverse l’histoire et les histoires, sans se trouver en quoi que ce soit limitée, bien au contraire, par ce qu’elle traverse dans l’intimité d’une intelligence et d’un combat.
Quel combat ? Voulons-nous le savoir ? Mais que saurions-nous de Cézanne, de Matisse et de Picasso, si nous ne savons rien de Giotto, de Giorgione, de Watteau, de Chardin, de Fragonard ? Si nous ne sommes pas à l’écoute, dans notre présence à la présence de l’œuvre, d’une parole parlante qui tient compte de la tactilité, de la visée, de la vision, du parfum, de la musicalité (Mozart voit la musique), de la sensualité de la pensée ?
« Si toute chose devenait fumée, nous connaîtrions par les narines », propose un autre fragment d’Héraclite. Mais le monde n’est pas fumée, c’est pourquoi dans cet instant heureux où nous nous offrons le bonheur d’être présent à la présence du monde, et d’être un habitant de l’étendue, nous en distinguons heureusement les couleurs, les musiques, les parfums.
Je vous propose, par exemple, de faire dialoguer le Gilles de Watteau, les Baigneuses de Fragonard et le Rêve de Picasso, en tenant compte de ce qui occupe ce dialogue : l’ouverture infinie et l’élasticité historiale d’un entêtement sans fin parlant de la parole.
Ainsi, pas de dialogue de Picasso avec Giorgione, Titien, Watteau, Fragonard, Manet, sans bien entendu, entre autres, Cézanne... et toute la communauté des
« saints ».
En quoi Cézanne et Picasso répondent-ils de cette présente pensée qui ne fait jamais défaut, du monde de Giotto, de l’invention de l’Enfer, du Purgatoire, du Paradis de Dante, comme de ce que dévoile la parole parlante dans la traversée des générations ? N’est-ce pas cet acquis, l’« historia ! » de cette construction du monde, de l’habitation, de la demeure, manifeste une fois encore dans notre présence à la présence de ces œuvres, que nous devrions ici maintenant, nous employer à éclairer, et sans plus attendre, dans le temps qui nous est imparti ?


Paul Cézanne, La Montagne sainte Victoire, 1904-1906.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Qu’en est-il du Grand baigneur de Cézanne (aujourd’hui au MOMA de New York) dont on oublie toujours de signaler qu’il marche sur les eaux ? Quel rapport entretient-il avec le Gilles de Watteau ? Qu’est-ce qui s’établit d’intelligence entre les Grandes baigneuses de Cézanne et les Baigneuses de Fragonard ? Comment oublier que Cézanne, si je puis dire, termine sur une œuvre, datée 1904-1906, consacrée à la Sainte-Victoire ? — « Une sainte victoire », n’est-ce pas incontestablement ce que l’on peut faire de mieux pour terminer sa vie... « dans l’intimité du combat ».

Poésie et psychanalyse

QUESTION : En 1984, vous faites paraître un essai sur « Poésie et psychanalyse : Pierre Jean Jouve ». Quels liens votre poésie entretient-elle avec la psychanalyse ?

Puisque vous me demandez de répondre de Freud, je reprendrai ce que Gide déclarait à propos de Victor Hugo : « Victor Hugo, hélas », pour plus sérieusement déclarer : « Freud inconditionnellement, hélas. »
Si la découverte freudienne se déploie dans l’espace propre à l’aventure de la métaphysique, elle n’en est pas moins la première à éclairer ce qui se trouve noué dans la crise du sujet, à savoir une parole empêchée, une parole qui ne peut plus parler, une parole qui ne parle pas.
Et de ce point de vue j’attache en effet la plus grande importance à l’œuvre poétique de Pierre Jean Jouve. Beaucoup plus d’importance qu’à l’œuvre d’aucun autre poète contemporain. N’est-il pas le seul à avoir explicitement tenu compte du rôle de la parole dans la crise du sujet occidental en référence à la psychanalyse et à signaler, par la même occasion, dans la clôture du ressassement de la métaphysique, l’enfermement psychologique qui est le sien, pour travailler les limites et la misère subjective de ce qui se propose aujourd’hui comme poésie ?
Il faut tenir compte de ce que Freud dévoile de la crise du sujet, et implicitement, dans son œuvre, de la crise du ressassement et du retour infini de l’achèvement de la métaphysique, si l’on veut autant que possible se dégager de la subjectivité, sortir du « moïque »,passer« au-delà du moi » pour rebondir sur le chemin.
Dans Le propre du temps, je questionne : « Où celui qui traverse la route vingt ans après reprend-il le même chemin ? » et je note encore : « De grand matin, le premier jour de la semaine, au lever du soleil, à l’heure où les femmes s’inquiètent du vide que font les corps, quel bon prétexte la phrase que je ne comprends pas. Pourtant je peux avoir vu sur cette route qui coupe le champ dans la fraîcheur matinale. » « C’est une chose étrange que de devoir sauter pour retrouver le sol sur lequel nous nous trouvons. » « Si j’ai retrouvé la route ce n’est que la route qui conduit pourtant comme une pensée comme si j’étais là depuis toujours venant de là dans le français. »
Ce bond, ce rebond, hors de la crise, suppose une certaine vigilance quant à l’état des lierne. Freud est un des témoins les plus graves, les plus vigilants. Et je dirai en conséquence que mon expérience poétique entretient et n’entretient pas de liens avec la psychanalyse.

C’est ainsi, avec la psychanalyse, entre autres, et Jans l’expérience quotidienne de la crise, que se propose le pas au-delà. Le pas au-delà, c’est une veille et c’est un bond, c’est l’ivresse d’une veille. (Dans Le propre du temps et à propos des fresques de Piero della Francesca : « Sur le mur, le Christ peint alors que tous dormaient — une mince pellicule de savoir » ).

« Prenez garde, chassez le sommeil car vous ne savez pas quand c’est l’instant »,
écrit saint Marc.

C’est la gloire et l’ivresse d’une veille qui veille à la présence du monde, et c’est un bond. « Petite veille d’ivresse sainte, écrit Rimbaud. Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. » Et, toujours cité dans Le propre du temps, Dante, évoquant la IVe églogue des Bucoliques de Virgile : « Tu fis comme celui qui s’en va de nuit portant derrière lui une lumière qui ne lui sert pas.  »

Mais je ne sais pas si j’ai vraiment répondu à votre question...

Marcelin Pleynet, octobre 2000.

Marcelin Pleynet, Pensée.
Marcelin Pleynet, Poésie et psychanalyse. A propos de Pierre-Jean Jouve (1984) [22].


Photo A.G., Privas, 12 janvier 2013 (Hommage à Marcelin Pleynet).

Portfolio


[1« En déjeunant avec Pleynet avant son départ pour Venise, je lui ai lu votre compte rendu de la journée ratée à la Halle ; il a été tout à fait enchanté de vos mots.
À bientôt et merci. Bien cordialement, Andrea Schellino »
LIRE : Marcelin Pleynet, Halle Saint-Pierre, Paris, 21 avril 2013..

[2Faites un tour dans les librairies (du moins celles de province) : au rayon poésie, vous ne trouverez aucun de ses livres, pas même ses essais sur l’art (j’ai aussi vérifié à la librairie du Louvre comme à celle du Centre Pompidou.

[4Cf. Rimbaud, Matinée d’ivresse.

[5Le Seuil. 1962.

[6Le Grand Recueil : I. Lyres, II. Méthodes, III. Pièces, Gallimard, 1961.

[7Sur les rapports contradictoires Ponge/Pleynet et la polémique à laquelle Pleynet fait allusion, cf. Le dispositif Ponge, Dédicaces, notamment cette note. A.G.

[8Le Seuil, 1963.

[9Vrin, 1948, et Gallimard, 2001.

[10Cette fresque est conservée au Museo Civico de Sansepolcro.

[11Gallimard, Coll. L’Infini, 1995. Dans la lecture faite plus haut par Pleynet en 2002, les derniers mots sont : « la voie, le chemin. »
Ce passage du Propre du temps, relatif à Piero, est partiellement cité dans La Fortune, la Chance (2007, Hermann, p. 61.)

[12Extraits (questions et réponses) de l’entretien réalisé par Sylvie Verny, et présenté en public à « la Roue traversière » le 25 .10 .2000. L’intégralité peut être consultée, sur bande magnétique et cassette vidéo, au siège de l’association.

[13Sur la « voyance » de Rimbaud, voir Les voyageurs de l’an 2000, Gallimard, coll. « L’infini », p. 49. Sur Pileface, cf. La révolution du style : l’école des voyants.

[14La Divine Comédie, livre d’entretiens avec Benoît Chantre, Desclée de Brouwer, 2000.

[16Réédité en 2013. Cf. Lautréamont. A.G.

[17Cf. Le savoir peint. A.G.

[19Le livre a été réédité en 2012. Cf. Le voyage en Chine de Marcelin Pleynet. A.G.

[20Mozart, évoquant la « méthode » propre de son inspiration créatrice, écrit : « l’idée grandit, je la développe, tout devient de plus en plus clair, et le morceau est vraiment presqu’achevé dans ma tête, même s’il est long, de sorte que je puis d’un seul regard le voir en esprit comme un beau tableau ou comme une belle personne ». Correspondance (c’est moi qui souligne).

[21Op. cit.

[22Écrit à la demande de l’épouse de P.-J. Jouve.

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