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Une lettre de Sollers dans Stanze de Marcelin Pleynet

D 18 avril 2014     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


«  Or se’ tu quel Virgilio e quella fonte
che spandi di parlar sì largo fiume ?
 » [...]
« O de li altri poeti onore e lume
vagliami ’l lungo studio e ’l grande amore
che m’ha fatto cercar lo tuo volume.
 »
« Es-tu donc ce Virgile et cette source
qui répand si grand fleuve de langage » [...]
O lumière et honneur de tous les poètes
que m’aide la longue étude et le grand amour
qui m’ont fait chercher ton ouvrage. »

Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, chant I.
Nuit du jeudi 7 avril au vendredi saint 8 avril, an 1300. [1]

Bandeau de Stanze, 4-73. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Stanze. Marcelin Pleynet publie ce livre en avril 1973 au Seuil, dans la collection "Tel Quel".

Dans un beau texte, Le dissipateur, Jacques Henric écrit :

« Étrange place que celle de Marcelin Pleynet dans ce qui aujourd’hui fait modernité ! Au coeur même des débats, des manifestations littéraires et artistiques les plus avancées, les plus aiguës, et pourtant toujours décalé, à côté, ailleurs, comme absent.
En 1973 paraît un très beau livre de Pleynet : Stanze. Portant comme sous-titre : Incantation dite au bandeau d’or. Frappant comment dans l’élan du souffle même se produit une parole comme effet décalé. Artaud s’essayant à définir ce que pourrait être une nouvelle poésie cherchait précisément du côté de l’incantation : « chant avec voix décalée », écrit-il. On a maintenant dans l’oreille les formidables psalmodies d’Artaud : l’irruption et le fracas de la contradiction dans le plein de la langue.
A-t-on entendu, dans Stanze, la contradiction au comble de l’écart et de la tension, travailler de façon nouvelle l’écriture, et faire chant ? » (J. Henric, Le dissipateur)

Quelqu’un a-t-il lu ce livre ? Qui le lit aujourd’hui ? Il a été édité il y a quarante ans. A-t-on jamais remarqué que c’est un siècle exactement après qu’Arthur Rimbaud a écrit Une saison en enfer et, sans doute, une partie des Illuminations ? C’était hier. C’est la poésie du XXIème siècle.

« Ce caractère de la pensée, qu’elle est oeuvre de poète, est encore voilé » écrit Heidegger en 1947 dans L’expérience de la pensée [2]. C’est vrai pour Pleynet et pour Stanze.


Inséré dans Stanze, p. 101. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Si le dialogue entre poésie et pensée est nécessaire, on attend toujours le penseur qui osera se hisser au sommet du « pilier est-sud-est de la septième tour du Pleynet » (je n’aurai évidemment pas cette prétention). Il est vrai que, nous dit le communiqué inséré avec humour en encadré dans Stanze, page 101, « cette tour, qui se dresse sur une paroi de 200 mètres de hauteur, a été classé dans la catégorie extrêmement difficile. »

Je venais de terminer ma lecture de Aufenhalte - Séjours, le beau récit méditatif de Heidegger sur son voyage en Grèce et je m’interrogeais sur la curieuse dédicace du livre que le penseur fit à son épouse : « À la mère » [3]. Je me souvenais que Pleynet avait dédié à sa mère un de ses livres de poésie, Comme, le premier que j’ai lu. Évidemment, la dédicace « À ma mère » n’a aucun rapport avec celle de Heidegger « à la mère ». Je me replongeais ensuite dans Stanze. C’est qu’elle y est bousculée, la mère (et « les filsfilles à leur mère » !), dans ces Chants, et ce dès le premier, « Chant de la mère armée ».

Oui crommencement marqué avec le savoir (?)
dans le corps ouvert de la chienne mère
Vénérée
alors que c’est aveuglément qu’elle mord
l’oreille ouverte
cadavre velu sur les reins qu’elle soulève
dans l’entretien rieuse de ses cuisses
soeur épouse ou père de cette femme honnête
qui écrivit très bien de la bonne mère varginale

Plus loin :

et sans légalité dans la plus grande loi
mère ténébreuse touchée au ventre
partout maintenant sur le miroir
éjaculé reconnu (p. 13 et 14)

En 1975, Pleynet publiera une autre poésie intitulé À la mère : « je l’invoque/fils de putain/la mère aux bords sombres/l’aimée gonflée de ce jus. » (Tel Quel 62, p. 9).

Tout ceci se passe de commentaires.

Reprenant ma lecture de Stanze, je découvre (bien qu’ayant lu plusieurs fois le livre, je dois dire, oui, je découvre), dans le troisième chant, un long passage particulièrement beau, bourré de « thèses » — avec une lettre manuscrite de Sollers, sans rature, caractères très petits, très resserrés, à peine lisibles, et dont je ne me souvenais absolument pas. Cette lettre, qu’on pourrait appeler « la lettre volée » (elle est là, bien visible sur deux pages et demi, mais son sens, en même temps que son caractère, se dérobe à la vue), datée très précisément du 5 mai 1970 (un mardi, deux jours avant une autre Ascension), que fait-elle  ? Que fait-elle là dans un texte de poésie, dans un chant poétique ? Eh bien, vous le verrez en lisant les sept pages de Stanze que j’ai choisies. Pleynet met en cause l’origine grecque, platonicienne (idéaliste), de la métaphysique (« Homère premier trahi ». Sans cesse repris par la suite. Cf. Le Parménide, le Chant V de Stanze). La lettre de Sollers parle du matérialisme de Leucippe et de Démocrite (dont Platon ne parle jamais), des atomes et du vide, des couleurs et des saveurs, d’une possible théorie de la vision (souligné), de la stratégie de Tel Quel — et de Sollers et Pleynet à l’intérieur de Tel Quel —, mais aussi de la Chine (le sous-titre de Stanze, « Incantation dite au bandeau d’or » est inspirée d’une légende chinoise rapportée dans le Si Yeou Ki ou le voyage en Occident, précise Pleynet dans la "postface").

Nos sommes à un tournant précis de l’histoire mondiale, deux ans après mai 1968 en France, alors que Tel Quel prépare un colloque sur Artaud et Bataille, intitulé « Vers une révolution culturelle » [4].
Stanze, p. 69 : « À LA RADIO VICTOIRE DE LA CHINE AUX NATIONS UNIES. »

J’ai parlé de « thèses ». C’est le terme de Pleynet. Curieuses thèses ! Pas du tout philosophiques ! Imaginez un philosophe dont le sujet de thèse serait : « "ça bande à l’origine c’est grec ou c’est coupé" : démonstration ». Ou un professeur disant à ses étudiants : « "le sexe de la mère fait bailler les garçons/des filles y’en a qu’en a pas/à l’or elles écrivent surmoi pour leur home qu’en sont/et pour l’homme qu’en sont pas". Commentez ! » — Rire de Démocrite. Rire de Pleynet.
L’une des thèses de Pleynet, « l’amitié est un bien », précède et annonce dans Stanze la lettre de Sollers. Elle est citée, ni vue ni connue, par Sollers dans l’hommage qu’il rend à Pleynet dans Un vrai roman - Mémoires (« Parce que c’était lui, parce que c’était moi », cf. L’amitié est un bien).

« Chanter et penser sont les deux troncs voisins de l’acte poétique » dit encore Heidegger [5]. Il est temps de lire (à haute voix) — d’écouter donc — des extraits de ce chant III. Attention :
« La route qui se construit elle-même est pavé de mauvaises intentions allez-y voir vous-même ».

*


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Pleynet
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Démocrite

Stanze, chant III

Extraits.

Cliquer sur l’image pour agrandir.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 102. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 103. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 104. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 105. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 106. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 107. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, 1973, p. 108. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*


Démocrite par Hendrick ter Brugghen (1588-1629). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Transcription de la lettre de Philippe Sollers

Le 5/5/70

Cher ami,

sur les couleurs, la doctrine est évidemment commune à Leucippe, Démocrite, Épicure ou Lucrèce. Probablement des choses importantes (comme formulations) chez ce dernier. Je ne l’ai pas sous la main. Je reste donc sur Démocrite, de toutes façons crucial :

Proposition de base : "Convention que la couleur, convention que le doux, convention que l’amer ; en réalité il n’y a que des atomes et du vide... Car, dans la nature, il n’y a ni blanc, ni noir, ni jaune, ni rouge, ni amer, ni doux."

"aucun atome ne peut être chaud ou froid, sec ou humide, encore moins peut-il être blanc ou noir, ni acquérir aucune autre qualité par aucun changement."

Démocrite affirme que dans la nature la couleur n’existe pas. Car les éléments sont privés de qualité, et il n’y a que des particules compactes et le vide ; les composés qui en sont formés ont acquis la couleur grâce à l’ordre des éléments, à leur forme et à leur position. En dehors d’eux il n’y a que des apparences. Celles de la couleur se présentent sous quatre espèces : blanc, noir, rouge, jaune." (Aristote)

"Démocrite dit que la couleur n’existe pas en soi, et que celle des objets est due au changement de direction [des atomes]." (Aristote)

"Démocrite affirme que le noir correspond au rude et le blanc au lisse, et il ramène les saveurs aux atomes." (Id)

"Ce furent Leucippe et Démocrite qui, en juxtaposant des particules [blanches et noires] invisibles à cause de leur petitesse, composèrent la richesse des couleurs intermédiaires."

(Je note en passant : le problème de la couleur semble toujours associé à celui de la saveur). (Avec ceci, cependant : c’est que Démocrite qui renvoie les saveurs au sens gustatif, ne rattache pas les odeurs et les couleurs aux sens correspondants : quelques commentateurs s’en étonnent (!). Or il y a là une indication capitale.).

"... l’air, entre l’oeil et l’objet, étant resserré sous l’action de l’un et de l’autre, est marqué d’une empreinte... Cet air, ayant pris ainsi une bonne consistance et une couleur différente, se réfléchit dans le liquide qui se trouve dans les yeux etc..."
(ici, ce serait très long, c’est toute la théorie de la vision, cf. aussi Lucrèce, très important.) (évidemment, nous sommes ici au point-clé de la bifurcation idéaliste : connaissance "optique" etc... Cause sexuelle évidente).(Tout cela est d’autant plus énorme que le poids du refoulement historique est plus grand : c’est à peine si un "sujet" peut se hisser jusqu’à voir correctement les questions, il me semble. Grosses difficultés).

"Empédocle aussi a parlé des couleurs en affirmant que le blanc tient du feu et le noir de l’eau"

le blanc, c’est le lisse (- -) ; quant au noir, il est composé de formes contraires : raboteuses, scalaires, dissemblables... le rouge est constitué des mêmes formes que le chaud... le vert est constitué et mélangé de plein et de vide, il varie selon la position et l’ordre de ces derniers."

(combinaisons des couleurs)

ex : "le pourpre est composé de blanc, de noir et de rouge ; ce dernier prédomine, le noir s’y trouve en petite quantité et le blanc en proportion moyenne".

"Démocrite est d’avis que les couleurs, de même que les saveurs, sont innombrables" (c’est moi qui souligne).

"Il est étrange... (!)... que Démocrite n’assigne pas de forme au vert, mais le constitue seulement de solide et de vide".

Aristote blâme Démocrite d’avoir dit que "si l’espace intermédiaire devenait vide, on pourrait voir nettement même une fourmi se trouvant dans le ciel." (y a-t-il au contraire, qqe chose de plus admirable ?).

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On peut évidemment aller plus loin et continuer la recherche. Encore une fois, probablement chez Lucrèce.
Pour l’Enseignement de la Peinture, je peux essayer, si vous le voulez, de faire ressortir grâce à vos textes (qui ouvrent un tout autre espace), la dose d’absurdité cosmique dans laquelle marine le discours idéaliste sur "l’art". Et de proposer quelques théorèmes (présents dans toutes vos études) etc... [6]

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Pourquoi pas un comité de travail, bientôt, avec, au programme :

1) compte-rendu détaillé de Cluny, en long, en large, en travers [7].
2) problème du renforcement théorique et politique de la revue (- rapports aux sciences
- étude plus suivie du marxisme-léninisme [histoire + pensée de Mao Tse-toung]
- l’université.
3) préparation du numéro sur la Chine [8].
4) préparation des séances de rentrée du Groupe d’Etudes Théoriques : moment important [9].
5) problèmes formels.

Historiquement, tout va plutôt très bien, non ? Qu’est-ce que ça pense net, tout de même, à Pékin !

Votre ami,
PhS

Pour Tel Quel : à mon avis, il faut poursuivre notre avantage, en brisant de nouveau, et encore, tous les freinages (de tous ordres, subjectifs, opportunistes, droitiers) qui ne manqueront pas (comme toujours) de floculer. On devrait pouvoir y arriver sec.

*


Illustration : Jean-Baptiste Oudry (1686-1755). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Lors du colloque de Privas (janvier 2013) [10], alors que je l’interrogeais sur l’aspect « matérialiste » de sa pensée poétique (« matérialisme » contre « mater »), Marcelin Pleynet rappela aux auditeurs la citation in extenso faite dans Stanze des Thèses sur Feuerbach de Marx, mais aussi la fable de La Fontaine, Démocrite et les Abdéritains, citée elle aussi intégralement, p. 94-95. A bon entendeur, salut !

Démocrite et les Abdéritains

« disons... »
Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire !
Qu’il me semble profane, injuste et téméraire,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
Le maître d’Epicure en fit l’apprentissage.
Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ?
Aucun n’est prophète chez soi.
Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
Vers Hippocrate et l’invita,
Par lettre et par ambassade,
A venir rétablir la raison du malade :
« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite ;
Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici bas,
Il connaît l’univers, et ne se connaît pas.
Un temps fut qu’il savait accorder les débats
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. »
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le Sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
Cherchait dans l’homme et dans la bête
Quel siège a la raison, soit le coeur, soit la tête.
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
Les labyrinthes d’un cerveau
L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n’est besoin que j’étale
Tout ce que l’un et l’autre dit.
Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu ?

La Fontaine, Livre VIII - Fable 26, 1678.

Pleynet, encore (décidément, il insiste) :

... autorité de Parménide... autorité de Démocrite...
« Ils enviaient tant sa gloire qu’ils brûlèrent tous les livres qu’il a publiés. »

(Le propre du temps, Gallimard, 1995, p. 66)

Il y a une tradition française... Faut-il rappeler que Fragonard illustra les Contes de La Fontaine ? Ainsi Le diable en enfer. En décasyllabes cette fois :
« Qui craint d’aimer, a tort selon mon sens
S’il ne fuit pas dès qu’il voit une belle. »

Fragonard, Le diable en enfer, Éditions Diane de Selliers. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

À bon entendeur, salut !

*


« Les poètes ne sont pas portés à rire. Moi, si. »
Pleynet sortant du tombeau de Dante à Ravenne. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

STANZE

par Philippe Sollers

Ce livre est une course : dans une langue nouvelle, portée par le souffle de l’incantation (du chant et de la musique tournée en dedans), il vise à prendre à contrepied, à contre-rythme, l’histoire de notre culture. Moins l’histoire manifeste que l’histoire latente, celle qui court sous la production et le rêve, s’y débat, jouit et meurt comme dans un carcan épuisant. Ça commence par la génération mythique, sexes confondus, échangés, là « où les animaux s’accouplent de l’un à l’autre dans le tissu ». C’est le morcellement errant d’Empédocle ou de Lucrèce, chaos d’avant le miroir, scène primitive où les membres disjoints se cherchent, trauma, division des limites. L’ombre de la mère phallique est partout : déesse noire, érigée, dieu, châtré, singé. « Multitude d’atomes volant dans l’herbe noire. » Le rêve de l’histoire bute sur cette « origine » sexuée, sur ces latrines du commencement. Stanze montre que l’évolution historique n’en reste pas moins « couchée » dans une chambre, un lit, un sommeil jouissant terrifié. L’humanité est aussi une somme hasardeuse de nourrissons ravalés. Un reste de coïts rentrés. Une hésitation prolongée entre lui et elle. Un doute sur l’être et sur l’avoir. Une question sans réponse, puisqu’il n’y a pas de question. Rien que cet empalement-emballage croyant avoir un envers, un endroit. L’histoire est bordée par ces couches. Et à mesure que le langage s’écrit, la nature organique s’use, se refait, on ne la voit jamais qu’entamée à travers la grille. Les phrases elles-mêmes sont une nature organique-réflexe, soumise à des coupes, des déformations. On trouve ça obscur si on est aveugle.
Il y a un rêveur. Quelque part dans un pays, une société, les nôtres. Le problème est de sortir du code, du programme qui se croit éveillé, seul, permanent. « Il rêve comme ces millions d’années. » Le rêveur est « pris », disons, entre les nuages de Magellan et le cours mondial actuel de l’or. Il doit nager, à contre-courant dans des fleuves de temps multiples. Partout la production, la reproduction, le fouillis des siècles. Partout la saturation, c’est-à-dire le fragment.

Être seul là-dedans, c’est l’hallucination immédiate.
Voici l’Égypte, « incantation sculptée ». Matrice, dépôt, pyramide trônant sur l’oubli, la misère. Le soleil règne sur la charogne. L’irrigation est aussi le «  réseau consanguin ». Religion pétrifiée et barrage d’Assouan. Et, sous cette « histoire glissante sans regard », l’écho des guerres où s’affrontent sans cesse des enjeux, une mémoire de plus en plus vaste : Moyen-Orient, Indochine, Pakistan. Pendant qu’à Paris, ici même, tout près, dans la rue, des militants politiques se battent. Pendant que les hiéroglyphes persistent sur les murs, dans les têtes. Oui, vous êtes pleins d’hiéroglyphes. Ça alors !
Les modes de production restent enchevêtrés dans ces corps-globules, même si l’un succède à l’autre sur la ligne, même si celui que nous vivons est notre regard (provisoire) sur les autres. Et voilà une manie antique, une habitude esclavagiste, un tic féodal, le tout enveloppé de tartre capitaliste. Il y a quelque chose de « toujours recommencé avec la semence corbleu de l’identité ». Et la crasse des langues : grec, latin, arabe. Avec les efforts pour y mettre de l’ordre, pour combien de temps ? Et la « marmythe » des dieux. Mort-naissance-mort-naissance. « Babillé sur toute la lancune en voieuls chromatiques closes vivrées caveaubulaire. »Il n’est pas question de pouvoir vraiment dire ça autrement. Le réel avec son poids de fantasmes est la vérité de cette langue tressée, compressée. Une langue étrangement cylindrée. Rechargée par ce que Pleynet appelle les « cartouches » du rêve, là où sont inscrits les points-clés. Écriture de l’histoire qui nous écrit : double filtre.

Voici la Grèce, sol de la tragédie. C’est-à-dire du sexe comme impossible. De la « poèdipe piège à con ». Des « mnénamorphoses ». Non, il n’y a pas de solution. Mais que voulez-vous, ils s’obstinent. Ça leur plaît. C’est plus fort qu’eux. « La femme refoulée sourgit dans l’homme sous la forme d’un mertre. » Meurtre du maître, surdité de ce qui surgit hors-censure. La « thèse » qui court en filigrane dans Stanze c’est que, sans Marx et sans Freud, autrement dit dans l’idéalisme, il n’y a que du travesti. Et ne me dites pas qu’ils veulent réellement de Marx et de Freud. Ils en parlent, bon, mais surtout que ça n’ait pas de conséquences. Notre civilisation, depuis deux mille ans « ne veut pas » du matérialisme. Ce qui veut dire qu’elle en est hantée : dans ses rites, ses obsessions, ses conjurations, ses « idées ». Où est donc passé Démocrite ? Il voit, à l’écart, « des mondes infinis qui pensent comme des nuées d’oiseaux sur l’arbre fleuri ». Mais Platon chasse les poètes. L’infini ne doit être pressenti qu’en sourdine. Lucrèce meurt fou, disent les chrétiens. Giordano Bruno brûle pour la pluralité des mondes. Hölderlin est fou, disent les pasteurs. Artaud est fou, disent les professeurs. L’inconscient est fou ? Pas si fou. Pas du tout. C’est une conception folle de l’histoire qui veut le faire passer pour tel. Si l’histoire est idéale, oui, il n’y a pas de raison chez ce « prophète dans son lit » qui se réveille « un peu mal à l’aise et cependant très gai ». Jusqu’à maintenant le monde a transformé la philosophie. Il s’agit maintenant de l’interpréter.

Voici Rome : droit, superstition, vomi. C’est tout près. « Vocalises noires qui remplissent la gorge. » La force de Stanze, c’est de parler dans la perte, le débordement, au- delà du lapsus, dans un argot international qui est en même temps le dialecte privé du dormeur. Et avec tous les livres. Ouverts. A la pointe de la singularité (sommeil), l’accumulation universelle (l’histoire). Écrivant en plein jour, avec ces deux nuits comme soleils, l’acteur n’est plus « le poète » : il n’a pas le choix, c’est la forme de sa liberté. « Le nécessaire, laisse tomber Lacan, est ce qui n’arrête pas de s’écrire. » Et Artaud : « Je ne crois pas au sublime ni à la poésie, mais à la nécessité. »

Pleynet reste sec, c’est un fait, dans un Occident de plus en plus grassouillet.
Et nous, sommes-nous seulement à Paris, en train comme lui, par exemple, d’acheter un livre ? En train de travailler, de marcher avec tous ces mots enterrés ? Ou bien toujours ici et , d’où ça vient, où ça va, d’où ça ne vient pas, où ça ne va pas ? Pleins d’animaux, de sangs, de légumes, de graffitti, de chichis ? Dans le quatrième chant (Stanze doit en comporter neuf mais quatre sont publiés cette année), les personnages de notre comédie viennent dialoguer leurs stéréotypes. Il y a là un peu tout le monde, mais oui, vous entendez ça tous les jours. Vous le dites. Vous le répétez. Sauf que vous ne voulez pas le savoir. Sinon pourquoi personne ne parle-t-il de ce livre ?
La vérité pince les lèvres.
Récitez donc, sans en avoir l’air, un peu de Dante à votre entourage. Consternation garantie.

Philippe Sollers, 1973. Tel Quel 77, Automne 1978.

Illustration de l’article de Sollers, Tel Quel 77, p. 62. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*


La 1ère édition de Stanze

Marcelin Pleynet, Stanze, 1ère édition, avril 1973. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Marcelin Pleynet, Stanze, Quatrième de couverture. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

A.G., Nuit du jeudi 17 avril au vendredi saint 18 avril, an 2014.

*


— Je n’ai pas lu Stanze. Où peut-on trouver le livre ? me demande-t-on.
— En librairie ? Il faudrait un miracle. En bibliothèque ? C’est probable (même si c’est plutôt Stanze qui contient et ouvre toutes les bibliothèques). Sur internet, en tout cas, c’est possible (on peut même se procurer la première édition, j’ai vérifié).
— Bon. Mais je dois vous avouer que, des extraits que vous citez, je n’ai pas compris grand-chose !
— Je vous avais prévenu : c’est un « site » classé dans « la catégorie extrêmement difficile ».
— D’accord. Mais vous ne pourriez pas me donner quelques clés ?
— Des clés ? Pour dénouer cette histoire d’« inceste » qui vous intrigue tant ? Pour ouvrir « la porte des mères » en quelque sorte ? Pour « mettre en évidence le refoulé homosexuel des civilisations, des arts et des religions », y compris « des regroupements politiques et laïques » ? Allez, le mieux est encore de laisser la parole au poète. En 1977, il était interviewé par l’une de ses meilleures lectrices et poétesse elle-même : Jacqueline Risset. Vous verrez que ce qu’il dit est très actuel.

A.G., 5 mai 2014.

Picasso, Baigneuse à la cabine. Crayon graphite sur papier Ingres. 30 x 23.
Carnet, 17 juillet-11 septembre 1927. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


STANZE

Entretien avec Marcelin Pleynet

Entretien paru dans Il Messaggero du 25 février 1977 à l’occasion de la publication en traduction italienne des quatre premiers chants de Stanze par les éditions Dedalo.

I. (Poésie et Histoire)

JACQUELINE RISSET : Tu définis ton livre comme une traversée des différents modes de production économiques dans l’histoire, ou plus exactement comme la mise en scène du rôle incantatoire de la langue à travers les différentes formes de civilisation et d’économie. Tu précises en même temps qu’il ne s’agit pas d’un parcours « archéologique » ou « anthropologique » mais du discours d’un sujet concrètement situé dans l’histoire et dans la langue et qui perçoit actuellement (non dans une évolution calme et accomplie) les traces, les dépôts laissés dans le substrat culturel par les modes de production successifs. La pratique poétique est dans ces conditions « critique et chant des archaïsmes de notre culture », ou, comme tu le dis encore, « joyeuse pratique d’analyse ».
Peux-tu expliquer ces deux expressions, qui évoquent une façon de concevoir et de pratiquer la poésie aux antipodes de la notion traditionnelle « chant » qui exclut la « critique », ou bien engagement qui implique l’adhésion immobile à une position idéologique donnée) ?

MARCELIN PLEYNET : J’appartiens à une génération qui doit se donner les moyens du peu de temps dont elle a disposé et dont elle dispose dans la précipitation de l’Histoire et des histoires. J’ai tendance à penser que les hommes qui ont aujourd’hui quarante ans ont une connaissance de ce siècle que les générations précédentes n’ont pas eue et que les générations suivantes n’auront pas. Ces quarante ans occupent le milieu du siècle ; tu les fais commencer dans les années trente avec l’irrésistible montée du fascisme, l’établissement du social-fascisme stalinien, l’utopie marxienne et ses conséquences, pour à travers le mussolinisme et le pétainisme aboutir à, l’ensevelissement de l’histoire et de la culture dans des débilités et des bafouillages politique dont, comme dirait Lautréamont, un élève de troisième aurait honte. Que penses-tu de ce chant- là ? Ça fait, on peut y regarder de plus près, quarante ans dans la voix ! Dans la littérature, dans l’art la débilité et l’infantilisme règnent, comme ils règnent dans les reins et dans les cœurs. Qui se demande ce qu’il en est de ses sentiments et de sa vie privée en regardant à la télévision les premiers pas d’un homme sur la Lune ? Tout cela est-il bien accordé : je veux dire le drame familial, le théâtre de boulevard des sentiments humains, et la vie planétaire ? Nous disposons d’un nombre de plus en plus vaste de documents sur un nombre de plus en plus grand de corpus culturels, pour produire quoi ? Quel est celui des écrivains contemporains dans le monde dont nous pourrions affirmer qu’il nous apporte autant d’informations que par exemple Pétrarque a pu en apporter ?
Alors... ? Alors il est grand temps selon moi de ne plus feindre de croire que les enfants tombent du ciel dans le berceau familial. Ça c’est dans le chant, je veux dire le ciel et le berceau, c’est la beauté archaïque du chant. Mais quel ciel, quelle famille et quel berceau ? Quel chant ? Le chant (la poésie) selon moi lorsqu’il propose dans la voix une gymnastique, une expérience inattendue et nouvelle ne peut être que critique. Ce chant-là c’est la critique même. On peut toujours relire Dante pour s’en convaincre. II suffit d’écouter n’importe quel discours politique pour se persuader que la vérité d’une expérience humaine et d’un savoir ne saurait passer par là. Ce sont des discours, dans des langages qui ignorent tout du chant et de la critique et en conséquence de la politique — je veux dire du sens de la cité. Allons-y ! Le chant (la poésie) ça s’écoute, ça se module, ça s’arrache plus ou moins mélodieusement (c’est ce plus ou moins qui fait chant), l’ensemble des tissus et des cellules matérielles, physiques : cellules sociales, familiales, religieuses, politiques et cellules consanguines ontogénétiques et phylogénétiques. Et si nous pensons cela nous y sommes, je veux dire que nous sommes dans la virtualité analytique du passage du micro au macro. Nous sommes au fait de l’âge physique de notre histoire, de notre voix, de notre sang et des poisons qui les constituent. Le chant, la poésie doivent traverser toutes ses couches signifiantes (ses couches poreuses de signifiants), se frayer un passage à travers notre avènement bio-graphique et physique, notre âge, quarante ans, et si je puis dire l’âge de notre âge, la place de ces quarante années dans l’histoire, pourquoi pas, de la pensée. Le chant, la poésie se modulent pour moi en accord et en désaccord avec cette traversée. C’est le mode musical même de cette traversée qui fait analyse et critique de l’histoire et du savoir culturel qu’elle véhicule. Comment une telle pratique peut-elle être dite joyeuse ? Parce qu’elle est de la pensée qui défie la mort des tissus de la pensée.

2. (Poésie et sexe)

JACQUELINE RISSET : Ce qui frappe immédiatement le lecteur dans ton livre, c’est la force et l’insistance du vocabulaire sexuel et la description fréquente de situations sexuelles plus ou moins déchiffrables (position incestueuse, échanges entre masculin et féminin, etc.) : comme si le fait de scruter ensemble l’économique et l’idéologique faisait émerger d’un bloc le sexuel, plus ou moins caché ou dérobé en eux. Dans la postface tu parles de Marx et non de Freud, mais dans le texte la référence à la pensée freudienne est constamment sensible.
Que veut dire (théoriquement et poétiquement) le sexuel dans le texte ?

MARCELIN PLEYNET : Le plus difficile pour un homme c’est d’assumer sa féminité. A partir du refus de sa féminité il a tendance à croire qu’il est un homme et par voie de conséquence à croire que les femmes sont des femmes. En vérité, tout cela est moins que sûr et n’a d’autre avantage que le refoulement plus ou moins explicite d’une position homosexuelle qui si l’on en croit Freud est le principal moteur de la culture et de la civilisation. Les quatre premiers Chants de Stanze jouent cette expérience-là. Le héros de ces chants est un singe savant quelque peu rétif dont les propositions sexuelles sont explicites, si l’on entend bien que dans notre civilisation les propositions sexuelles sont toujours à 99 % des propositions homosexuelles. Ce savoir-là, ce savoir simiesque a évidemment tendance à précipiter l’histoire et à précipiter les messages. Nous sommes aujourd’hui dans l’orbite de ce savoir. Je veux dire que faisant retour au refoulé même des civilisations et des cultures ce savoir en dit la joyeuse confusion. Le paradoxe c’est que la mise en évidence de cette base apparemment particulière, la mise en jeu explicite du refoulé exclut toute possible fixation particulière. Les grandes douleurs apparaissent objectivement comme de misérables histoires de touche-pipi, des jeux débiles que travaillent quelques bonheurs d’expression. Tout est là. A révéler dans sa démesure le refoulé de la loi on découvre la misère des transgressions et ce que j’appellerai un bonheur d’expression qui dépend toujours des « capacités d’érotiser » un plus ou moins grand nombre de sortes d’objets. C’est le problème de tout écrivain et c’est le problème qui, plus que toute autre chose, se pose à la culture moderne. Je veux dire de se trouver à la porte d’un savoir intolérable sur la sexualité. Tous les fascismes sans exception naissent du refus (féroce) de savoir quelque chose de plus, quelque chose de trop sur la sexualité... Et ce refus est le plus souvent le refus de la reconnaissance de l’homosexualité comme liant social et culturel. Mettre en évidence le refoulé homosexuel des civilisations, des arts et des religions (j’entends aussi bien des regroupements politiques et laïques), jouer le refus pour l’homme comme pour la femme de la féminité (refus qui selon Freud se manifeste pour l’homme dans la terreur de la dispersion et pour la femme dans la terreur de l’effraction), jouer cela sans se laisser prendre au leurre transgressif (qui n’est jamais qu’un fantasme d’identification androgyne), jouer cela donc en sachant qu’il n’y a pas de vérité sexuelle, c’est se donner les chances, dans la traversée toujours signifiante de la castration, de la perte du corps propre, à partir de laquelle dans une jouissance polymorphe tout objet (animal, végétal ou minéral) peut être érotisé, c’est-à-dire faire chant, poésie : langues. Réussir cela ça sera effectivement une sorte d’inceste généralisé. Comme tu le sais, selon Freud c’est le tabou de l’inceste qui institue la communauté homosexuelle de la fratrie, c’est-à-dire la civilisation, la culture et la société religieuse de la mère interdite ; bref le corpus mort de notre éducation et de nos sentiments. Stanze est un livre qui a effectivement l’ambition de dire quelque chose de nouveau sur tout cela et de le dire de façon nouvelle.
Si l’on y regarde de plus près, comme je peux le faire aujourd’hui, c’est-à-dire plus de trois ans après la publication de ce livre, Marx joue effectivement là le rôle du mort. Pour fonder en vérité l’aventure transhistorique de mon singe savant il fallait un mort, c’est la première chose que l’histoire des religions nous enseigne. Si j’ai choisi Marx c’est sans doute dans la mesure où le marxisme peut aussi être considéré aujourd’hui comme une nouvelle religion. Les religions ne sont pas forcément sans vérité, bien au contraire, c’est même très généralement leur rapport dogmatique à la vérité qui fait question. Freud aussi est cité, moins souvent que Marx il est vrai... c’est sans doute que la psychanalyse comme religion est aujourd’hui moins dominante et moins implantée dans les esprits que le marxisme.

3. (La multiplicité des langues)

JACQUELINE RISSET : Ta pratique poétique et théorique (au cours de Stanze et depuis Stanze) est de plus en plus nourrie par ce que tu appelles la « traversée des langues », la multiplicité des langues convoquées ensemble sur la page, passages rapides de signifiants venus de cultures et de champs phonétiques différents. Tu évoques, à propos de la Chine, qui joue un rôle central dans Stanze, l’expérience d’Ezra Pound. Et dans un texte récent [11], tu déchiffres cette même expérience poundienne à travers son rapport (dans la formation et destruction des langues nationales) avec Dante d’une part et Sade de l’autre. Peux-tu dire ce qui fait pour toi la nécessité actuelle (pour la poésie moderne) de cette traversée des langues, et ce que signifie dans ce contexte (avec ses implications bien entendu politiques) le nom de Pound ?

MARCELIN PLEYNET : Si je ne me trompe pas, si nous nous trouvons bien à un carrefour de civilisations, de savoirs qui bouleversent nos habitudes et nos convictions, nous sommes évidemment appelés à entretenir de tout nouveaux rapports avec notre généalogie et notre histoire. La langue nationale (maternelle) a joué dans sa fondation un rôle extrêmement positif dans cette histoire, tout comme la constitution de la cellule familiale. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si comme telles ces deux structures sociales (et subjectives) restent progressistes ? Je pense qu’elles constituent davantage aujourd’hui des résistances, des défenses archaïques que des progrès. On peut imaginer par exemple à quel point la langue nationale maternelle fonde, jusque dans les libertés que l’on peut prendre avec elle, le tabou de l’inceste et la communauté sociale (les fratries et les accents qui regroupent les classes sociales : les Anglais en savent quelque chose !). L’appropriation subjective des transformations aussi bien techniques (vaisseau spatial, satellite, voyage sur la Lune) que culturelles qui se proposent à nous, exigent une mobilité d’esprit et de langue dont aucun phénomène de revendication nationale ne peut répondre. Disons si tu veux que les cellules du corps social lui-même sont en mutation (les lois sur la contraception et sur l’avortement en disent quelque chose !), que la plus petite unité de ce corps n’est plus l’individu fondant une famille mais quantités de micro-corps biologiques qui divisent et dispersent les vérités individuelles. La maîtrise des angoisses que ne peut pas ne pas créer une telle situation passe par l’appropriation de nouveaux codes analytiques qui se constituent dans la prise en charge d’expériences plus ou moins hétérogènes : c’est ce que j’appelle la traversée des langues, et l’inceste généralisé — c’est peut-être ce que Freud citant Goethe nommait « la porte des mères ». Nous nous trouvons aujourd’hui avec les langues dans la situation où Freud a pu se trouver avec le rêve lorsqu’il a découvert que les images du rêve devaient être reprises dans un autre langage (oral) pour faire sens. C’est toutes les langues qui aujourd’hui doivent pouvoir passer les unes dans les autres pour faire vérité et analyse. Pound d’une certaine façon avait pressenti cela ? Je veux dire qu’il avait pressenti le danger de cela et dans l’oeuvre et la personne de Joyce plus précisément. C’est très courageusement, en fonction sans doute de ce danger que Pound entreprend les Cantos... à cette réserve près qu’au lieu d’en penser l’expérience dans la dispersion, au lieu de pouvoir en penser l’expérience dans la dispersion il la fonde dans le recentrement et la nostalgie restauratrice de l’esprit du Moyen Age. Terreur de la féminité, de la dispersion et revendication virile de l’ordre confucéen et de la loi mussolinienne le conduiront au fascisme. C’est là dans des proportions diverses une expérience que nous partageons tous aujourd’hui et dont les dénégations et les refus et les refuges dogmatiques restent quoi qu’il y paraisse tout aussi dangereux et menaçants.

Marcelin Pleynet, À propos de Stanze, Tel Quel 70, Été 1977.

Picasso, Baigneuse ouvrant une cabine, Dinard, 9 août 1928. 32,8 x 22.
Reproduction qui se trouve dans la bibliothèque de Pleynet.
Cf. le film de Marcelin Pleynet et Florence D. Lambert, Vita Nova. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*

[1Traduction Jacqueline Risset. Diane de Selliers éditeur.

[2Questions III et IV, tel/gallimard.

[4Cf. Il y a 40 ans le colloque de Cerisy : « Artaud/Bataille ».
Quelques mois auparavant, Tel Quel 40 publiait (Hiver 1970) :
Marcelin Pleynet, Incantation dite au bandeau d’or.
Dix poèmes de Mao Tse-toung, lus et traduits par Ph. Sollers.
Cf. Tel Quel, Les années 70.
Et aussi : Sur le matérialisme.

[5Op. cit.

[6Cf. Le savoir peint.

[7Sollers parle du colloque de Cluny II : « Littérature et idéologies », organisé par La nouvelle critique, une revue du PCF. J’en ai parlé dans mon compte-rendu du livre de Benoît Peeters sur Derrida.

[8Il s’agit sans doute du numéro 48/49 de Tel Quel qui sortira finalement deux ans plus tard, au printemps 1972.

[9Moment important : Oui. Voir aussi 1968-1969 : le « G.E.T. » de Tel Quel.

[11Marcelin Pleynet, La compromission poétique, extrait de Art et littérature (Seuil, coll. « Tel Quel », 1977). Publié dans Tel Quel 70, Été 1977.

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1 Messages

  • A.G. | 5 mai 2014 - 11:42 1

    — Je n’ai pas lu Stanze. Où peut-on trouver le livre ? me demande-t-on.
    — En librairie ? Il faudrait un miracle. En bibliothèque ? C’est probable (même si c’est plutôt Stanze qui contient et ouvre toutes les bibliothèques). Sur internet, en tout cas, c’est possible (on peut même se procurer la première édition, j’ai vérifié).
    — Bon. Mais je dois vous avouer que, des extraits que vous citez, je n’ai pas compris grand-chose !
    — Je vous avais prévenu : c’est un « site » classé dans « la catégorie extrêmement difficile ».
    — D’accord. Mais vous ne pourriez pas me donner quelques clés ?
    — Des clés ? Pour dénouer cette histoire d’« inceste » qui vous intrigue tant ? Pour ouvrir « la porte des mères » en quelque sorte ? Pour « mettre en évidence le refoulé homosexuel des civilisations, des arts et des religions », y compris « des regroupements politiques et laïques » ? Allez, le mieux est encore de laisser la parole au poète. En 1977, il était interviewé par l’une de ses meilleures lectrices et poétesse elle-même : Jacqueline Risset. Vous verrez que ce qu’il dit est très actuel.

    Lire l’entretien.