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D’un corps d’écoute

Marcelin Pleynet répond à sept questions d’Arnaud Le Vac

D 6 avril 2016     A par A.G. - Arnaud Le Vac - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Suis-je un corps qui rêve qu’il est un homme ou un homme qui rêve qu’il est un corps ? Ne perdons pas de temps. »
Siècle de l’intelligence, Marcelin Pleynet, Le Monde, 15 août 1998.

Arnaud Le Vac :

‒ Je vois que la parole poétique occupe votre rapport au monde et demeure présente dans tout ce que vous avez fait : poésie, essai, journal, roman. Je pense que cette expérience — non plus celle du pourquoi et du comment de Nietzsche, mais celle du comment et du pourquoi du sujet en tant que sujet, je veux dire du sujet à la fois biographique, historique et poétique — joue le jeu et porte cette parole poétique. Vous avez consacré une étude à Lautréamont en 1967 et une étude à Rimbaud en 2005. Il y a dans Le Póntos publié en 2002 (Gallimard collection L’Infini), qui fait suite et articule les Quatre premiers chants de Stanze (Le Seuil) publiés en 1973, une proposition (Lautréamont et Rimbaud) qui explicite votre démarche et qui est celle-ci : « J’avais imaginé une comédie où il y aurait eu un poète que j’aurais représenté » (Les saisons du centre). Elle n’est pas sans rappeler cette autre proposition (Bataille-Artaud-Freud-Villon) qui ouvre le Premier chant de Stanze : « impossible de ne pas jouir de tous les manques/ je ». J’entends par là, Marcelin Pleynet, que votre rapport au langage est un rapport à la parole poétique, à la voix, au corps, au chant. Que cette parole poétique vous place (si je puis dire) dans un rapport singulier avec la pensée. La poésie qui ne fait pas l’économie de l’histoire, dès Provisoire amant des nègres publié en 1962 (repris dans Les trois livres publié en 1984), comme le démontre encore Rime publié en 1981, Fragments du chœur publié en 1984, Le propre du temps publié en 1995 et Notes sur le motif suivi de La Dogana publié en 1998. La poésie qui se dépense dans sa propre dépense : L’Amour vénitien publié en 1984, Plaisir à la tempête publié en 1987, La Dogana publié en 1995. La poésie qui embrasse avec Stanze et Le Póntos l’horizon de la culture européenne et de la culture chinoise, dans ce que vous nommez dans Le Póntos, « l’occupation de Paris ». Et dont vous dites, dans ces mêmes Saisons du centre : « La poésie se dit de la disposition d’un corps d’écoute bien disposé, achevant sa boucle ». Nous en sommes-là et j’aimerai, si vous le voulez bien, vous poser quelques questions portant sur la rédaction (« La poésie est le fondement qui supporte l’histoire », revue Le Trait n°5, automne 99) et plus particulièrement sur la composition du Vème chant de Stanze : Le Póntos. Chant que vous avez fait suivre de Notes/ Sur le motif d’un parcours plus long que la voie droite, et dans lequel vous dites : « Il ne s’agit plus désormais de savoir si la poésie est « admissible » ou « inadmissible », si elle participe ou non de l’ « impossible », elle est, qu’on le veuille ou non, une fois pour toutes et par essence, de tous les possibles dévoilés ». Autrement dit, vous rappelez qu’il s’agit bel et bien d’outrepasser (Dante et Homère) cet achèvement de la métaphysique (Heidegger et Rimbaud) qui a pour conséquence de répéter indéfiniment la même histoire dans toujours plus de passivité et de consentement, de contentement morbide de l’être (Nietzsche et Hölderlin). Rappelons que vous publiez aujourd’hui Libérations aux Editions Marciana. Et un entretien avec Fabien Ribéry, Et Incarnatus est, dans la revue L’Infini n°133.

– Marcelin Pleynet, voyez-vous une rupture entre ou une continuité avec les Quatre premiers chants de Stanze (1965-1973) et le Cinquième chant Le Póntos (1973-1995) ?

‒ Marcelin Pleynet, vous avez, comme dans les Quatre premiers chants, beaucoup à dire (Lautréamont et Ducasse) dans ce Cinquième chant, mais vous précisez qu’il s’agit d’une « situation déterminante dans le calcul » (Rimbaud) « occupant le centre (le milieu) où s’oriente la trame des transformations, des mutations, des situations vitales et mouvantes, du monde » ?
Marcelin Pleynet, vous dites dans Le Bouclier/ Rue du Louvre : « En attendant, plaisir clair et lent, traversée des siècles. Energie brillante. Résistances musicales. D’une rive à l’autre. Ruses de l’intelligence. Ils changent de quartier. Ils ne dorment jamais ». Et dans Le Bouclier/ La Sorbonne : « Nous sommes quelques-uns à nous éblouir du mouvement que se donne le monde en courant ». Vous touchez-là, n’est-ce pas, un point de rencontre unique avec le monde ? Unique parce qu’il a de totalement inédit ?

– Marcelin Pleynet, vous dites Dans Le Bouclier/ Le Bouclier : « L’art et la connaissance fournissent dans leur rapport réciproque la pleine sécurité de l’érection du vivant ». Et vous précisez : « Les regards très vite. Le sourire éveillé. Toutes les langues croisées dans l’air. Elles ne dorment jamais. Ce sont des rencontres, des cris joyeux, des rires. Quelle heure est-il ? ». L’on entend, n’est-ce pas, que le temps qui se joue-là (que vous entendez comme l’« aiôn » d’Héraclite et comme partage avec Homère, Le Trait n°5 ; tout comme avec L’Enfant au toton de Chardin, dans Chardin, le sentiment et l’esprit du temps publié en 1993) répond pleinement à votre attente ? Je veux dire qu’il se suffit à lui-même dans ce qu’il demeure capable, justement, de traverser la crise de la métaphysique (Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, Husserl, Heidegger) ? Je note aussi que vous demeurez attentif au Poème de Parménide.

– Marcelin Pleynet, vous vous arrêtez sur quelques points biographiques qui font date dans votre vie. Vous dites Dans Le Bouclier/ L’île de la Cité : « Du Pont-Saint-Michel au Pont-au-Change, au nord du boulevard du Palais, la Conciergerie garde les mauvais souvenirs de la Révolution. Elle faisait rêver. Electrique encore dans l’air que je respire. Les mûriers blancs du marché Sainte-Catherine viennent de Chine. » Et d’ajouter, dans cet emportement du langage poétique par la parole : « J’ai seize ans. Lorsque j’ouvre les bras, pour ne plus rien saisir, nous sommes en 1949. De l’autre côté de la rue, c’est la rose des vents, le point zéro lorsque j’ouvre les bras, pour un jour d’exercice sur la terre, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant où rien n’est caché ». Et vous dites : « Dans les yeux aveugles de la vision, c’est de toute façon bien assez de voir ici, traversée, l’architecture des livres. La cathédrale transparente, le bouclier, la chambre, le propre du temps, la chapelle du grec et de l’hébreu, la prose lapidaire du livre comme un arbre dans la forêt, comme, dans un autre monde, l’olivier dont il a fait son lit. Ici, une fois encore devant moi, au parvis, le paradis des sensations, le moderne, l’ancien et le nouveau, la prose des durées perpétuelles. Ici, dans le retour, les prophètes et les saints du temps passé à vivre ». C’est là, si je ne me trompe pas, votre chemin d’écriture qui pose la question de votre présence et du réel dans ce que vous nommez « le paradis des sensations » ? Le point brûlant de votre « occupation de Paris » ?

– Marcelin Pleynet, dans Le vent autour de la terre/ A World Wide Wind vous dites : « La frénésie de celui qui voit peut s’accompagner du calme non spectaculaire d’un recueillement du corps ». Et achevant la boucle de votre odyssée, vous dites : « Qu’est ce qui manque ? Où est-il le chant dans ses liens ? L’homme enfin n’est plus nécessaire ». C’est cela, la navigation risquée du Póntos, cette situation, ce franchissement « d’un corps d’écoute bien disposé, achevant sa boucle » dans ce que vous nommez « un monde instrumenté » ?

– Marcelin Pleynet, pouvez-vous nous dire si la rédaction des chants VI, VII, VIII et IX suivent leur cours dans la composition de Stanze ? Je rappelle que Stanze comporte IX chants répartis selon l’Incantation dite au bandeau d’or : Si/ On/ Connait/ Les/ Commencements/ On/ Connait/ Les/ Fins. Le Póntos donnant à lire, justement, celui des Commencements.

Paris, les 1er et 2 novembre 2015


Marcelin Pleynet à Shanghaï, 1974.
Zoom : cliquez l’image.
Marcelin Pleynet :

‒ Merci de votre envoi et de votre lecture si précise et informée de mes écrits. Lecture sur laquelle je ne ferai qu’une réserve, elle ne tient pas vraiment compte des dates qu’elle propose.

Non que mes livres soient étroitement conditionnés à leur date de parution mais celles-ci n’en sont pas moins, d’une certaine façon, significatives.

STANZE fut publié en 1973, l’année précédant mon séjour en Chine. D’où je suis revenu avec une expérience concrète de ce qui n’était jusqu’alors que livresque.

Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai rapporté de ce voyage un journal, Le voyage en Chine, publié une première fois aux éditions Hachette (collection « POL »), et réédité récemment (2012), avec un dossier inédit de photos, par les éditions Marciana. Ce volume (dont les termes chinois furent traduits par François Cheng) comporte un certain nombre de poésies qui n’ont jamais été reprises dans aucun autre livre.

Par ailleurs, ces trois semaines à travers la Chine furent riches d’expériences existentielles sans précédent...

J’avais déjà bien entendu effectué un certain nombre de voyages à travers le monde et des séjours dans des pays étrangers. Notamment un séjour de quatre mois aux États-Unis, comme professeur en visite dans une université américaine... Mais rien de comparable existentiellement avec mon séjour en Chine...

Bref, l’année 1974 marque un tournant dans ma sensibilité et par voie de conséquence dans mon écriture...

Qui plus est, la structure de STANZE est associée au « carré magique » de la tradition chinoise, et supposait les neuf chambres du carré magique (un système d’ordre trois), distribuées comme la tradition chinoise le fait. De sorte que le Livre cinq, occupant le centre du carré, corresponde avec et distribue tous les autres carrés et tous les autres chants.

Comme vous le savez, le « Ming t’ang » (ou Maison du Calendrier) est la chambre d’où l’empereur gouverne et surveille le monde.

Par voie de conséquence, il correspond étroitement avec la totalité du monde. Dans la phrase de cinq mots (« Si on connaît les commencement on connaît les fins »), dont chacun correspond à un des chants, le mot « commencement » occupe le chant V, au centre du carré.

Ayant traité, dans les quatre premiers chants, d’une certaine disposition de l’Histoire, le cinquième chant dès lors se suffisait à lui-même et ne pouvait pas ne pas englober tout ce que j’écrivais, comme tout ce que j’avais écrit.

En conséquence, ce Cinquième chant (« commencement ») est à juste titre sans mesure... C’est-à-dire ouvert partout, aussi bien à droite qu’à gauche, aussi bien dessus que dessous. Voyez les schémas dans les dernières pages de STANZE publié en 1973, dans la collection « Tel Quel », aux éditions du Seuil.

D’une certaine façon, il ne saurait y avoir de chants VI, VII, VIII, IX, mais un vaste chantier ouvert à toutes les variations possibles et imaginables.

Un des avantages d’une semblable pensée, c’est qu’elle permet d’associer aussi bien poésie que prose, réflexions logiques et considérations abstraites, histoire et fiction.

Si vous avez la curiosité de considérer un volume comme Paysages en deux suivi de Les Lignes de la prose, vous constaterez qu’alors (1963), confusément, une semblable structure cherchait déjà à se mettre en place sous la rubrique, qui ouvre le livre : Historia Argumentum Fabulaque...

De 1963 à 1974, il aura fallu onze ans pour que l’accumulation de l’ensemble se mette en place.

Les titres que vous citez : Rime, Fragments du chœur, Plaisir à la tempête, Notes sur le motif suivi de La Dogana, Le propre du temps, Le Póntos, mais vous pourriez citer aussi bien mon Lautréamont par lui-même, L’Enseignement de la peinture, Giotto, Les modernes et la tradition, Chardin le sentiment et l’esprit du temps, Rimbaud en son temps, Le savoir-vivre, Matisse, Cézanne, Giacometti, et j’en oublie, avec bientôt Le retour (roman qui paraîtra en avril 2016)... l’ensemble de ces titres peut se lire dans sa continuité comme un seul titre, autrement dit comme le chant V et ses multiples correspondances dans « la Maison du Calendrier ». C’est-à-dire dans le cadre de ce que Marcel Granet établit comme le propre de La Pensée chinoise...

L’ambition incontestablement est très grande, mais comme l’écrit fort justement Nietzsche « on ne saurait être poète sans être plein d’enthousiasme ». Et c’est cet « enthousiasme » qui spécifie ce que je pense et par voie de conséquence ce que j’écris.

Je vous suis mal lorsque vous dites qu’il « s’agit bel et bien d’outrepasser (Dante et Homère) ». Ce n’est pas là et en aucun cas mon objectif, il s’agit d’abord pour moi de faire avec, de les comprendre et les comprenant de faire différemment sans jamais pour autant les oublier en pensant les « outrepasser ».

J’ai consacré ma première année de cours, à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, à l’Iliade et à l’Odyssée. J’ai même à cette occasion invité Marcel Detienne, l’auteur de nombreux et prestigieux essais sur la Grèce antique — entre autres, Homère, Hésiode et Pythagore, poésie et philosophie dans le pythagorisme ancien et L’Écriture d’Orphée (éditions Gallimard, collection « L’Infini ») —, à venir faire une conférence sur « Un anniversaire oublié. La fête d’Apollon le jour fatal du concours à l’arc » (pour plus d’informations sur cette forme d’activité, voyez en ouverture au recueil de mes Essais et conférences, publiés en 2012, par l’École des Beaux-Arts de Paris, l’entretien avec Augustin de Butler).

Ce n’est pas le moins du monde par modestie mais pour ne pas faire défaut à la vérité que je ne prétendrai pas participer activement à un « achèvement de la métaphysique »... Cette question s’inscrit sans doute à l’horizon de ma pensée et de mes ambitions... mais je reste convaincu que si jamais cet achèvement doit avoir lieu, il ne saurait en aucun cas être trop évidemment déclaré, comme ayant déjà eu lieu...

Je suis constamment en train de jouer les sensations que j’ai vécues. Et les citations que vous remarquez sont de ce point de vue à bien des égards significatives... Je crois que pour plusieurs d’entre elles je suis le seul à pouvoir dire exactement quels événements les déterminent.

Aller plus avant relèverait de l’indiscrétion, au demeurant ce n’est pas l’anecdote en elle-même qui fait langage mais l’intensité avec laquelle elle fut vécue et traversée.

Par ailleurs, je ne saurais dire que Le Póntos est un commencement. Comme la définition d’Émile Benveniste le précise : « Le Póntos est un chemin qui n’est pas seulement un espace à parcourir d’un point à un autre… Non tracé d’avance, ni foulé régulièrement, c’est plutôt un « franchissement » tenté à travers une région inconnue, la route à ouvrir là où n’existe aucune route. » En ce sens, il ne peut pas plus être un commencement qu’une fin. Il ne mène nulle part, parce qu’il est partout. Il est un temps qui n’aurait rien de chronologique et serait essentiellement lié à une disposition et à un engagement ouvert et sans fin...

En effet : un corps d’écoute.

Ai-je suffisamment répondu à vos questions ? Je ne saurais faire mieux en dernière instance qu’à renvoyer à l’ensemble de mes livres. Aucun commentaire ne saurait en prendre la place. C’est exactement comme c’est écrit. Et comme c’est exactement comme c’est écrit, c’est exactement comme ce doit être dit, c’est-à-dire lu.

Novembre 2015

Paysages écrits n° 26

LIRE SUR PILEFACE :
Incipit vita nova
Une lettre de Sollers dans Stanze de Marcelin Pleynet
Le voyage en Chine de Marcelin Pleynet
Marcelin Pleynet, Le Parménide
Vita Nova
Lautréamont politique aujourd’hui comme jamais
Libérations

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