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Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs

A paraître en février 2018 dans la collection L’infini

D 16 septembre 2017     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Manuscrit d’un des Cahiers noirs de Heidegger.


La publication d’extraits prélevés dans les Cahiers noirs de Martin Heidegger, il y a bientôt quatre ans (quatorze fragments non contextualisés), avait relancé l’incessante polémique sur l’antisémitisme supposé du penseur. J’ai en ai rendu compte dans plusieurs articles avec les précautions et réserves qui s’imposaient alors [1]. L’effervescence médiatique fut telle que la revue La règle du jeu, dirigée par Bernard-Henri Lévy, consacra, en janvier 2015, un colloque de quatre jours à Heidegger : « Heidegger et "les Juifs" » [2]. Beaucoup d’intervenants. Beaucoup d’interrogations. Beaucoup d’approximations. Peu d’éclaircissements [3]. Depuis, ici et là, en France et à l’étranger, la polémique continue (elle ne cessera jamais). Un grand quotidien du soir français titrait encore en 2016 sur Les « Cahiers noirs » ou la débâcle philosophique de Martin Heidegger.
Si Gallimard annonce la sortie prochaine d’un nouveau texte de Heidegger Le Commencement de la philosophie occidentale. Interprétation d’Anaximandre et de Parménide, l’éditeur ne nous dit pas quand sera publiée la traduction française des Cahiers noirs. Pourtant, dans un communiqué, entre une photo de Heidegger jeune et une photo de Heidegger dans la propriété de Lacan à Guitrancourt (été 1955) [4], Philippe Sollers annonce, dès maintenant, sur son site, la publication, dans la collection L’infini, en février 2018, d’un livre de Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri, Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs.
Ce livre de 460 pages a été publié en Italie en mai 2016.
En avril 2017, Giovanni Sessa s’entretenait avec l’un des auteurs, Francesco Alfieri, frère franciscain et professeur de phénoménologie de la religion à l’Université pontificale de Latran. L’entretien est lisible en italien sur la biblioteca di via senato milano (traduction en cours). Sur la réception du livre en Italie, Alfieri déclare :

« La presse italienne, comme l’allemande, a choisi, dans la plupart des cas, de s’aligner sur la manière la plus évidente et politiquement correcte d’instrumentalisation idéologique. »

On ne peut s’empêcher de penser à Tzara écrivant à Picabia en 1917 : « Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes. » Un siècle a passé. Mais sur quoi les journalistes pressés s’appuient-ils ? Alfieri conclut ainsi son entretien :

« C’est précisément le monde universitaire qui, à mon avis, peut être le nœud crucial qui relie entre elles les polémiques qui ont lieu jusqu’à aujourd’hui. Je dirai plus. Périodiquement, les détracteurs du penseur se sont efforcés de chercher une faille qui pourrait détruire le grandiose édifice de pensée qu’il construisait. Non seulement de son vivant, mais aussi après sa mort. À partir de Farias [5] et Faye [6] en France jusqu’à la controverse de 2014, à cause de l’éditeur allemand des Cahiers [Peter Trawny]. Rien de nouveau sous le soleil. Ce qui s’est passé récemment ressemble à une sorte de course des critiques de Heidegger, dans laquelle le gagnant a pour unique but de dire publiquement : "J’ai la preuve qu’il y a quelque chose dans la construction de la pensée heideggerienne qui se réfère à Hitler, le nazisme, l’antisémitisme, etc." La vraie raison qui nous aide à comprendre ce que l’affaire Heidegger déclenche périodiquement doit être recherchée dans le milieu académique. Heidegger, en fait, nous invite à discuter et à redécouvrir le sens profond de la philosophie. C’est aujourd’hui un problème, compte tenu de la domination de l’analyse, de la science et de la technologie. En outre, il suffit d’observer dans quel état de dégradation le système universitaire a été réduit pour se rendre compte que la pensée de Heidegger, et donc son idée de l’université, pourrait avoir un impact majeur en soulignant les changements essentiels à poursuivre dans ce domaine afin de restaurer la dignité de la connaissance. Le problème de l’antisémitisme n’est que la pointe d’un iceberg, le plus gros problème étant le sens de la philosophie, la refondation de l’université, aujourd’hui plus que jamais urgente. C’est pourquoi Heidegger est gênant. »

Vérité en deçà des Alpes, vérité au delà.

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Communiqué

GALLIMARD, COLLECTION L’INFINI
Dirigée par Philippe Sollers

PARUTION FÉVRIER 2018

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Martin Heidegger
Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri
Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs

essai - traduit de l’italien et de l’allemand par Pascal David [7]

Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs propose la première étude systématique des Cahiers noirs de Martin Heidegger. Lire sérieusement et rigoureusement les Cahiers noirs ou « carnets » de Heidegger sans idée préconçue et sans précipitation, loin de toute l’instrumentalisation politique et médiatique dont ils ont été le prétexte sans même avoir été lus ni abordés, en tentant de dégager patiemment l’économie de leur propos, en pointant leur critique constante de la « barbarie » du national-socialisme, quitte à devoir rappeler qu’il n’y a pas trace en eux d’antisémitisme (que Heidegger lui-même qualifie d’« insensé et condamnable »), telle est l’ambition de cet ouvrage appelé à faire date dans les études heideggériennes.

La majeure partie de cet essai est constituée d’une analyse philologique très précise des liens entre les Cahiers noirs et les œuvres de Heidegger, déjà connues par ailleurs, qui entend montrer la cohérence entre les deux. Cette étude est précédée d’une mise au point sur la nature des Cahiers noirs et leur place dans la réflexion de Heidegger qui — et c’est ce que souhaitent rappeler les auteurs —, malgré ses engagements, n’a pas produit une pensée antisémite. On y trouvera également des correspondances jusqu’à présent inédites entre F.-W. von Herrmann, Heidegger et Gadamer.

Friedrich-Wilhelm von Herrmann, professeur émérite de philosophie à l’université de Fribourg (Allemagne), a été l’assistant d’Eugen Fink (de 1961 à 1970) et le dernier assistant personnel de Martin Heidegger (de 1972 à 1976). Selon le vœu de Heidegger, il a été désigné comme principal responsable scientifique de la Gesamtausgabe, l’édition intégrale de ses textes, entreprise à partir de 1975 et toujours en cours de publication.

Francesco Alfieri est professeur de phénoménologie de la religion à l’Université pontificale de Latran (Cité du Vatican). Il est secrétaire de rédaction de la revue Aquinas.

N. B. : des traductions anglaise (États-Unis), portugaise, espagnole, russe, chinoise, tchèque et roumaine sont en cours. L’édition allemande vient de paraître (Duncker & Humblot).

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Heidegger et sa femme avec Lacan. 1955.
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Francesco Alfieri et les Cahiers noirs de Martin Heidegger

Le Professeur Francesco Alfieri, de la Pontificia Università Lateranense, parle — en interview à ASIA — du livre qui sortira prochainement sur les Cahiers noirs de Martin Heidegger. Comment en est née l’idée. Comment le livre s’est élaboré. Les échanges avec le professeur Von Herrmann. Le rôle de la presse. Le livre de Francesca Brencio. Un témoignage passionnant qui devrait lever bien des malentendus si, toutefois, « la culture du ressentiment » n’a pas tout emporté. VOST en français.

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Présentation (Universités de Pavie et de Latran)

En italien et en allemand :
Convegno sui ’Quaderni neri’ di Heidegger all’Università di Pavia (12 mai 2016)
Ritorno alle fonti di Martin Heidegger. Vie della Seinsfrage - Parte I (25 janvier 2017)
Ritorno alle fonti di Martin Heidegger. Vie della Seinsfrage - Parte II
Au début de son intervention, Giampaolo Azzoni, représentant du recteur de l’université de Pavie, cite François Fédier et Philippe Sollers lui-même (dans sa traduction italienne) :

« Sa grandeur, c’est de penser l’exacerbation du nihilisme européen. C’est cela encore une fois, qui le rend insupportable [à tous les clergés] [8]. [...] Admirez, dans ce secteur, le mouvement pavlovien à l’endroit de Heidegger. Lisez en diagonale la presse à prétention intellectuelle et vous verrez, vring ! vring ! l’agression permanente contre celui qui dénoue le noeud du nihilisme. Qu’il soit l’objet d’une exclusion aussi obsessionnelle montre que l’enjeu est brûlant. » (Se reporter à : « Heidegger bien entendu »)

Ritorno alle fonti di Martin Heidegger : intervista al Prof Francesco Alfieri

AUTRES DOCUMENTS :
lettera inedita di vonHermann e di Hermann Heidegger (avril 2015)
L’intervista. von Hermann-Alfieri : “Perché difendiamo Heidegger” (entretien essentiel du 22 mars 2016. La traduction pdf )
Alfredo Marini, Heidegger e la traduzione di Alfieri che ristabilisce la verità (Alfredo Marini est le traducteur italien de Être et Temps)
Francesca Brencio - Martin Heidegger e i Quaderni Neri
Heidegger e la domanda sul senso dell’essere : pensiero, interpretazioni e fraintendimenti.
Quell’ostinato domandare. Heidegger e i Quaderni Neri (entretien avec Francesca Brencio).
« Je pense que Heidegger reste la plus grande "patate chaude" dans l’histoire de la philosophie du XXe siècle, et il le savait lui-même. Dans un des feuillets qui ont été édités dans le premier volume des Gesamtausgabe, Heidegger lui-même se définit comme "une patate chaude" ».

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Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Martin Heidegger.

Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri,
Martin Heidegger. La verità sui Quaderni neri,
Brescia, Morcelliana, Filosofia. Testi e studi, 464 p.

Voici, pour donner un aperçu du livre, la recension de Salvatore Spina. Descriptive et nuancée. Mais dont il est permis de s’étonner de l’incompréhensible dernière phrase de son étrange conclusion.

Le livre Martin Heidegger. La verità sui Quaderni neri est une œuvre collective qui s’inscrit dans le sillage du débat suscité par la publication des Cahiers noirs. Ce sont ici les représentants officiels de l’héritage philosophique heideggérien qui prennent la parole, dans un texte à la structure composite certes, mais à l’unité interprétative et conceptuelle réelle. Aussi le lecteur est-il d’abord mis face à la position de la famille Heidegger et, plus précisément, face à celle du fils du philosophe, Hermann qui, dans un court essai liminaire significativement intitulé « Martin Heidegger non era antisemita », jette à grands traits les bases nécessaires à la compréhension de la relation de son père avec les Juifs, en fournissant notamment, pour ce faire, d’importants détails biographiques. Si le cœur de l’ouvrage consiste logiquement en la contribution de ses auteurs, Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri, tous deux se donnant pour tâche de livrer leur propre interprétation des Cahiers noirs et des passages les plus délicats qui y sont consacrés aux Juifs et à la juiverie mondiale, s’y greffent cependant une « Premessa » concise d’Arnulf Heidegger, petit-fils du philosophe ainsi qu’administrateur de son Nachlass, un « Epilogo » de Leonardo Messinese, spécialiste qui indique les coordonnées philosophiques de la « question juive » relativement à la critique de la métaphysique conduite par Heidegger, ainsi qu’une « Appendice » de Claudia Gualdana, journaliste qui présente les résultats d’une belle enquête sur l’impact de la question « Heidegger et les Juifs » dans les médias italiens — il s’agit pour elle de montrer comment cette thématique a fait l’objet de malentendus et de manipulations conceptuelles et politiques. Ajoutons que ce volume dédie enfin plusieurs de ses pages à la présentation de la correspondance entretenue par Friedrich-Wilhelm von Herrmann avec Heidegger et, surtout, avec Hans-Georg Gadamer qui, dans ses lettres, analyse entre autres « l’affaire Heidegger » telle qu’elle a éclaté durant l’année 1987, soit immédiatement après la parution du fameux écrit de Victor Farías, Heidegger et le nazisme.
Signée par ses auteurs, Friedrich-Wilhelm von Herrmann donc, le dernier assistant personnel de Heidegger, et Francesco Alfieri, spécialiste d’Edith Stein et professeur de phénoménologie de la religion à la Pontificia Università Lateranense, l’introduction de l’ouvrage explicite le cadre théorique du travail qui s’y voit mené, travail jugé à la fois inutile et nécessaire. Inutile puisque les A[uteurs] entreprennent la longue et fatigante démonstration d’une thèse qui, à leur sens, est pourtant sûre et incontestable, à savoir que non, Heidegger n’était pas antisémite, que non, les Cahiers noirs ne sont pas des écrits décisifs au sein de son œuvre — à tel point d’ailleurs que Friedrich-Wilhelm von Herrmann était, lui, opposé à leur publication — et que non, les rares passages sur les Juifs et la juiverie mondiale qui y figurent ne doivent pas être lus autrement que relativement à la critique de la pensée calculante de la modernité menée par le penseur allemand dans le cadre de sa pensée onto-historiale (seinsgeschichtliches Denken). Nécessaire parce qu’une telle démonstration doit cependant dissiper toute méprise et prévenir toute instrumentalisation de la pensée heideggérienne qui, depuis la parution de tels passages, ne connaît plus de saine, donc de bonne réception. En ce sens, les A. n’hésitent pas à d’emblée s’opposer aux deux plus importantes interprétations européennes de la question de l’antisémitisme supposé de la pensée heideggérienne. Celle de l’éditeur allemand des Cahiers noirs, Peter Trawny, qui pense que ces textes se caractérisent au fond par un « antisémitisme onto-historial », d’où la possible implication de toute la pensée de l’être dans l’antisémitisme historique, est jugée philosophiquement inconsistante, notamment en raison d’un manque de rigueur spéculatif et de référence aux textes mêmes du penseur. Celle de la spécialiste italienne Donatella Di Cesare, qui propose de lire les affirmations de Heidegger sur les Juifs à partir du concept d’« antisémitisme métaphysique » — antisémitisme qui caractériserait une part importante de la philosophie occidentale, de Luther à Nietzsche en passant par Kant et Hegel —, est tenue pour sans fondement en raison d’un « pre-giudizio ideologico che è ben lontano da una rigorosa comprensione della filosofia speculativa [9] » (p. 15).
À partir de ces deux lectures des Cahiers noirs et contre le large écho qui leur a été fait, les A. proposent de rebrousser chemin et de s’en retourner à Heidegger en recontextualisant ses lignes sur les Juifs et la juiverie mondiale, donc en retraçant la réflexion qui les a permis. Aussi l’invitation à lire les Cahiers noirs dans leur totalité est-elle faite, c’est-à-dire en évitant d’isoler certaines de leurs phrases pour les rapporter aux seules grandes œuvres des années 1930 et 1940 — en particulier les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis). C’est que vouloir ressaisir tout le chemin philosophique de Heidegger à partir des affirmations antisémites des Cahiers noirs ne peut que susciter les faux pas, tant cette démarche est motivée idéologiquement. Résumant la position qui est la leur, les deux A. écrivent ainsi dans leur introduction :

Tutti i termini, con i quali Martin Heidegger si riferisce agli ebrei e all’ebraismo mondiale, provengono dalla concettualità con cui egli caratter izza la fase più recente dell’epoca moderna, e si innestano nella sua critica alla modernità. È perciò evidente che la caratterizzazione dell’ebraismo appartenente alla modernità non vuole essere specifica degli ebrei, ma è rivolta a tutti gli uomini e popoli che vivono lo spirito della modernità. Il modo in cui nei pochi passaggi testuali, giustamente definiti da Hermann Heidegger « marginali », si parla degli ebrei o dell’ebraismo mondiale, è specifico della generale analisi heideggeriana della modernità in base alla stor ia dell’essere. Pertanto, classificare le frasi che si riferiscono agli ebrei in termini di antisemitismo o, addirittura, di « antisemitismo onto-storico » e ancor meno metafisico è completamente fuorviante [10] (p. 17).

On l’aura compris, conformément au titre qui est le sien, l’ouvrage entend donc faire « la verità sui Quaderni neri ». Aussi ne s’étonnera-t-on pas que ses A. rappellent qu’« il termine "verità" non vuole indicare soltanto la correttezza dell’enunciazione, ma sta a significare il "non-coprimento" e la "non-contraffazione" dell’eredità speculativa che Heidegger ha voluto tramandarci  » (p. 11). Mais ne serait-il pas de bon ton cela dit de nous souvenir également que le concept de vérité, ainsi que nous l’entendons communément, n’est pour Heidegger qu’une dérivation — et, par là même, une occultation tout autant — de ce qui résonne dans le mot grec alèthéia ? Car le penseur allemand le traduit-il autrement dans sa langue que sous le vocable d’Unverborgenheit, c’est-à-dire par le terme de non-voilement, de dévoilement, voire de descellement, où se manifeste justement tout un jeu de manifestation de ce qui est latent et devient patent, tant est si bien qu’il est une coappartenance essentielle et dynamique plutôt qu’une exclusion réciproque et systématique entre vérité et non-vérité ? Mais alors, Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri renvoyant eux-mêmes à l’étymologie grecque pour exposer leur point de vue sur les Cahiers noirs, quid du nécessaire voilement (léthé) que chaque vérité (a-lèthéia), à commencer par la leur, porte en soi ? On le devinera : sous cet angle, leur propre lecture n’aurait pas pu ne pas être sans celles, "non-vraies", de Peter Trawny et de Donatella Di Cesare auxquelles elle apporte réponse, en sorte qu’il faudra souligner non seulement son importance mais encore, car d’abord, la leur.
Ceci acquis, on saluera l’essai personnel de Friedrich-Wilhelm von Herrmann, « Necessarie chiarificazioni sui Quaderni neri. Oltre l’ingenua strumentalizzazione architettata dalla presunzione di facili intuizioni  », sans doute la contribution théorique la plus dense du livre dans laquelle l’A. exclut, a priori, toute relation du natif de Messkirch avec quelque théorie ou idée antisémite que ce soit. En ce sens, confirmation est offerte du total discrédit jeté sur l’interprétation proposée par l’éditeur des sulfureux Cahiers dans le livre qu’il a fait paraître dans la foulée, à savoir Heidegger und der Mythos der jüdischen Weltverschwörung, une étude jugée rien moins qu’antiphilosophique car politique et idéologique. En revenant sur les divers aspects et les différents changements de la pensée de l’être, Friedrich-Wilhelm von Herrmann soutient du coup que les 14 passages heideggériens le plus souvent incriminés sur les Juifs et la juiverie sont quelque chose de « rinunciabile », quelque chose dont on peut fort bien se passer dans la structure herméneutique de cette œuvre et que « non c’è dunque nessun rapporto interno tra i passi problematici dei taccuini e il pensiero storico-ontologico di Heidegger [11] » (p. 40).
L’essai de Francesco Alfieri quant à lui, « I Quaderni neri. Analisi storico-critica sine glossa  », constitue la plus grande partie du volume. Grâce à un somptueux travail philologique, il s’appesantit sur bon nombre d’extraits des Cahiers noirs jusqu’ici publiés — autant des Überlegungen que des Anmerkungen — qu’il cite dans le texte avant de les traduire en italien. Il en approfondit chaque question en examinant notamment les annotations que, durant la période de son rectorat comme après avoir renoncé à cette fonction, Heidegger y a apportées ; il analyse certaines de ses réflexions sur Hitler, sur la crise allemande à l’époque de l’avènement du national-socialisme ainsi que sur la décadence de l’Université en Allemagne, autant du point de vue de son corps enseignant que de ses étudiants. Quant aux passages sur les Juifs et la juiverie mondiale, il les rapporte à la critique de la pensée calculante qui accompagne le déploiement de la technique. Si tout ce qui est dit dans cette étude est nettement documenté, car référencé et relié à la Gesamtausgabe, la limite qui est la sienne est peut-être qu’elle n’en a aucune, puisqu’elle adhère quasiment totalement à la pensée heideggérienne dont elle suit fidèlement les développements — d’où suit que, a posteriori, on saisit mieux la fin de son titre : « Analisi storico-critica sine glossa ». Dès lors, pour tous les lecteurs un tant soit peu familiers avec le penseur allemand, notamment avec sa production après le célèbre « tournant (Kehre) », il n’y a là, finalement, aucun résultat surprenant, contrairement à ce que veut penser dans sa préface Arnulf Heidegger (p. 7).
Au terme du livre, le retour à Heidegger prôné par ses A. comme leur refus des interprétations avancées par d’autres commentateurs n’apparaissent au fond rien moins que comme une position de repli : en se retranchant derrière la ligne officielle, derrière "la vraie" pensée heideggérienne dont on se veut les porte-paroles, on réduit l’espace herméneutique où appellent pourtant à être posées et largement discutées les questions radicales et, à bien des égards, tout à fait actuelles soulevées aussi bien dans les Cahiers noirs en particulier que dans l’œuvre du philosophe fribourgeois en général. Dans ces conditions, si Nietzsche a raison de dire que « c’est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple », on n’aura pas tort de croire que, au-delà des qualités indéniables de l’ouvrage, sa volonté d’absolue fidélité aux textes de Heidegger comme sa farouche recherche de l’authenticité dans la lecture qui peut s’en faire constituent son réel défaut.

Salvatore Spina

LIRE AUSSI : Sacrificarsi per l’Essere. Opfer e Seinsfrage a partire dai Quaderni Neri di Martin Heidegger


[2Cf. « Heidegger et "les Juifs" ».
Voir aussi : BHL, Lire, toujours, Heidegger et Colloque « Heidegger et "les juifs" » - Bernard-Henri Lévy, une chronique et une intervention qui donnent le ton.

[4Heidegger était venu à Cerisy pour un colloque dirigé par Jean Beaufret Qu’est-ce que la philosophie ? Autour de Martin Heidegger (27 août au 4 septembre). Il fut hébergé par Lacan. Lacan traduira à la même époque un texte de Martin Heidegger « Logos » paru dans le n° 1 de La psychanalyse en 1956.

[7De Pascal David, déjà cité, lire : Entretien avec Pascal David pdf (Fabien Ribery, 15 mai 2015).

[8Membre de la phrase non cité par Azzoni.

[9Je traduis (A.G.) : « un préjugé idéologique qui est bien loin de la compréhension rigoureuse de la philosophie spéculative. »

[10« Tous les termes qui se réfèrent aux juifs et au judaïsme mondial sont issus de la terminologie qui, selon Heidegger, caractérise la critique historico-ontologique de l’ère moderne et donc ne veut pas être spécifique aux juifs, mais concerne tous les peuples qui vivent dans l’esprit des temps modernes. En sorte que les passages textuels, définis à juste titre par Hermann Heidegger comme "marginaux", s’ils parlent des Juifs ou du judaïsme mondial, sont spécifiques à l’analyse générale heideggerienne de la modernité en fonction de l’histoire de l’être. Par conséquent, classer les phrases qui se réfèrent aux Juifs dans les termes de l’antisémitisme ou, carrément, de "l’antisémitisme onto-historique" et encore moins de la métaphysique est totalement trompeur. » (A.G.).

[11« Il n’y a donc aucun rapport interne entre les passages problématiques des Cahiers et la pensée historico-ontologique de Heidegger. » (A.G.)

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1 Messages

  • Balcou Pierre-Yves | 10 octobre 2017 - 15:18 1

    J’espère que l’annonce de la parution prochaine en français d’une étude fouillée des "Cahiers noirs" d’Heidegger, contribuera au retour sans fausse crainte de l’étude des écrits et dits du " penseur" du nihilisme occidental . Tout actuellement confirme les préventions d’Heidegger : l’oubli de l’être dans le calcul et la "Technique" des "étants" ! Nous déclinons en suivant ce "Déclin" , mieux en l’accomplissant jusqu’au bout ! Repenser vers l’ être en partant de l’horizon des "choses" qui nous entourent en permanence sur les modes du calcul et de leur seule gestion ! "Gérer" qui n’entend sans cesse ce " petit mot", qui usurpe l’attente d’autres pensées vers l’être ( l’Ecoute et le souci de l’être , ou l’accueil d’une inspiration "poétique" au sens grec de "poièsis" ) Ne suffit-il pas d’un pas de côté, y penser de temps à autre , sur les "Chemins" vers l’être pour quitter déjà de peu les "autoroutes de la techno science " ! Ce peu est un pas décisif ... Qui voudrait pour si peu nous empêcher de "penser avec Heidegger !