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Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs

Paru le 22 mars 2018 dans la collection L’infini

D 26 mars 2018     A par Albert Gauvin - C 7 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs est paru le 22 mars. En voici :
le préambule par Arnulf Heidegger, le petit-fils du penseur
l’introduction de F.-W von Herrmann et Francesco Alfieri, les auteurs
une lettre de Heinrich Heidegger à F.-W von Herrmann
la table des matières
Ensuite, le dossier (augmenté) que j’avais réalisé le 16 septembre 2017 dont je conseille plus particulièrement l’entretien vidéo de Francesco Alfieri (sous-titré en français) enregistré au printemps 2016 avant la publication du livre en Italie.
Complément : Sollers, le 17 juin 2018.


F.-W. von Herrmann et M. Heidegger
dans la dernière résidence du philosophe à Fribourg, en 1974
(collection privée)

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« Cette édition critique et scientifique des Cahiers de Heidegger devrait, à mes yeux, balayer tous les refoulements intéressés à occulter son œuvre, mais il ne faut pas y compter tellement la passion de la non-pensée est communément partagée. Permettez-moi de vous citer simplement cette phrase de Friedrich Hölderlin : "Les jours se mêlent dans un ordre plus audacieux". C’est ce que je souhaite en vous conseillant la lecture d’un livre essentiel de Heidegger : Approche de Hölderlin. »

Philippe Sollers, Putsch, mars 2018.

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PRÉAMBULE
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Par Arnulf Heidegger, administrateur
du Nachlass [1] de Martin Heidegger.

Au début de l’année 2013, j’ai pris connaissance de passages contenus dans les Cahiers noirs qui se réfèrent aux Juifs, au judaïsme, ou plus précisément au judaïsme mondial. Il m’est aussitôt apparu clairement que ces Cahiers ne manqueraient pas de susciter une grande controverse internationale. Dès le printemps de cette même année 2013, j’ai prié le professeur Friedrich-Wilhelm von Herrmann dernier assistant personnel de mon grand-père [Martin Heidegger] et, selon le vœu exprès de ce dernier, « principal collaborateur de la Gesamtausgabe [Édition intégrale] », en tant que profond connaisseur de sa pensée — d’exprimer son point de vue sur les Cahiers noirs dans leur ensemble et, en particulier, sur les passages relatifs aux Juifs sur lesquels se focalise à présent l’attention publique. Ma requête avait été faite aussi à la lumière du fait que mon grand-père n’avait pas autorisé le professeur von Herrmann à lire les Cahiers noirs et que, de manière implicite, celui­ ci n’était pas destiné à être leur éditeur. La raison de ce choix tenait au fait que mon grand-père estimait que ces textes seraient difficiles à accepter par un protestant profondément enraciné dans la foi chrétienne.
Dans les publications sur les Cahiers noirs se sont rapidement diffusées des expressions faisant sensation telles que « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » ou encore « antisémitisme métaphysique ». Mais y a-t-il vraiment antisémitisme dans la pensée de Martin Heidegger ?
Le professeur von Herrmann propose ici sa propre interprétation herméneutique et son collaborateur, le professeur Francesco Alfieri, de l’Université pontificale de Latran, mène une analyse philologique de grande ampleur des volumes 94 à 97 de la Gesamtausgabe, aboutissant à des résultats surprenants qui inaugurent une nouvelle perspective sur les Cahiers noirs. En outre, ils ont associé le professeur Leonardo Messinese et la journaliste Claudia Gualdana pour de plus amples approfondissements de la question.
Face à l’accusation selon laquelle leur père aurait été un antisémite, les deux fils de Martin Heidegger, Jörg et Hermann, ont seulement haussé les épaules : tous deux étaient en effet bien placés pour savoir que leur père avait été l’ami de Juives et de Juifs. Mon propre père [Hermann Heidegger] a synthétisé son témoignage en quelques points que l’on trouvera dans l’Épilogue du volume.
L’apparition de mon grand-père sur la scène publique à l’époque du national-socialisme ne prouve pas qu’il ait été antisémite. En outre, peu d’attention a été accordée à la circonstance suivante : Martin Heidegger a donné aux Cahiers noirs publiés jusqu’à présent les titres de Réflexions et de Remarques [2]. Ces textes ont été placés à dessein par lui à la fin de la Gesamtausgabe du fait qu’ils ne peuvent être compris sans la connaissance préalable des cours et, surtout, des recherches sur l’histoire de l’être publiées dans le cadre de ses opera omnia.
Le titre même de ce livre, Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs, peut sembler bien ambitieux : mais, à vrai dire, qui pourrait se targuer d’avoir de la pensée de Heidegger une connaissance plus approfondie que celle du professeur von Herrmann ? Mon grand-père n’a jamais eu l’intention de proclamer une doctrine, d’édifier un système philosophique, ni même de rassembler autour de lui des disciples. Ses efforts furent consacrés au contraire à provoquer un questionnement essentiel.
Puissent les contributions réunies dans ce volume contribuer à susciter un tel questionnement !

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INTRODUCTION
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Ce qu’est un État totalitaire, là [en Italie] on ne l’a pas encore complètement oublié, et il est parfaitement clair pour les gens qu’ un penseur de l’envergure de Heidegger demeure en tout cas un phénomène du siècle. [...] Au fond, un homme tel que Heidegger n’a pas vocation à recueillir l’approbation des imbéciles ou de ce qu’il est convenu d’appeler les masses.

H.-G. GADAMER,
lettre à F.-W von Herrmann du 27 janvier 1988

Comment une génération aussi pharisienne, caressée dans le sens du poil en France comme chez nous, comment pourrait­ elle endurer des situations d’oppression auxquelles elle sera un jour confrontée [?]

H.-G. GADAMER,
lettre à F.-W von Herrmann du 11 avril 1988

Dans le titre du livre présenté ici, Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs, le terme « vérité » ne vise pas à indiquer la correction d’un énoncé mais à signifier le « non-recouvrement » et la « non-contrefaçon » » de l’héritage spéculatif que Heidegger a voulu nous livrer par écrit. Le propos de ce livre est de faire en sorte que les manuscrits des cahiers de toile cirée noire, ou carnets (Notizbücher), comme Heidegger les appelait aussi, soient compris en leur vérité propre.

Lors de leur publication dans le cadre de la Gesamtausgabe ou édition intégrale des écrits de Martin Heidegger, et même avant, les Cahiers noirs sont parvenus au public nimbés d’occultations et de dissimulations. Dès la veille de leur parution ils ont fait l’objet d’interprétations erronées au niveau national et international du fait de leur éditeur et par la suite des media, notamment la presse écrite, et ont été discrédités comme attestant l’« antisémitisme » de Martin Heidegger. Avant même que l’on ait pu prendre connaissance des premiers volumes des Cahiers noirs et les étudier avec attention, l’opinion publique a été fixée dans l’apparente certitude que ces écrits dans leur ensemble n’avaient pas d’autre contenu que des déclarations antisémites. D’emblée a pesé sur le contenu, même encore inédit, des Cahiers noirs un halo interprétatif qui a occulté et biaisé toute autre lecture possible. Le type d’approche de ceux qui ont amorcé cette interprétation dissimulatrice et falsificatrice laisse immédiatement deviner qu’il s’agissait de mettre en scène une instrumentalisation programmée de cet ensemble de manuscrits dans la poursuite de buts purement subjectifs. Au lieu d’une analyse judicieuse des multiples contenus des Cahiers noirs et de leur classement dans l’ensemble des manuscrits que l’auteur nous a livrés, les trente-quatre Cahiers ont été étiquetés à dessein — comme si on s’était donné le mot — d’un seul vocable péjoratif aux répercussions considérables afin de susciter l’intérêt et de faire sensation dans l’opinion publique nationale et internationale. En un rien de temps les carnets de Martin Heidegger ont fait l’objet de discussions dans le monde entier et le motif allégué pour les condamner a été leur présumé « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » et sa variante italienne, celle en l’occurrence d’un « antisémitisme métaphysique ». On en est venu à créer ainsi un débat assez insolite dans lequel se sont investis tout d’abord les profanes, les « non­ philosophes », ceux qui — avec l’intention d’approfondir la question — ont mis en scène un réseau très dense de méprises à partir de la certitude du caractère indéniable de la présence de l’antisémitisme dans les Cahiers noirs, au point qu’il faudrait à présent réécrire un chapitre de l’histoire de la philosophie du XXe siècle. Naturellement, pareille façon de procéder s’est d’autant mieux imposée qu’elle a été confortée et soutenue par l’opinion publique, avec l’appui des quotidiens ayant pour fonction d’entretenir un large consensus autour de ces interprétations un peu trop faciles.
Peu veulent comprendre en l’occurrence que le « cas Heidegger » n’a pas été abordé dans les cadres appropriés mais, au contraire, livré en pâture à d’autres domaines ; dans les quotidiens, à vrai dire, n’importe qui a pu faire part de ses propres impressions, se sentant finalement « protagoniste » dans la construction d’une histoire basée sur un « sentiment partagé » qui non seulement donnait dorénavant pour certain l’antisémitisme des Cahiers noirs, mais parvenait même à supposer le rôle stratégique qu’aurait joué Heidegger en créant un système de pensée qui s’alliait si bien avec le national-socialisme qu’il aurait fini par en devenir l’inspirateur.
Une certitude se trouve à présent exposée au vu et au su de tous : pareille confusion a pu naître dès lors que les Cahiers noirs ont été lus et interprétés par des « non-philosophes » qui — donnant l’illusion de vouloir ouvrir un débat — ont à l’inverse créé une situation embarrassante qui a permis de comprendre à ceux qui jusque-là s’étaient abstenus d’entrer dans cette polémique à quel point il était impossible, voire inutile, d’y aller de sa propre contribution en un climat aussi hostile ; de fait, les logiques inhérentes à ce procédé d’instrumentalisation ne peuvent ni ne pourront jamais avoir quoi que ce soit à voir avec une recherche philosophique radicale.
Il n’a pas été facile de réaliser ce volume et à peine avions-nous décidé de l’entreprendre que nous nous sommes rendu compte de certaines difficultés que nous croyons de notre devoir de communiquer au lecteur. Tout d’abord, lorsqu’en janvier 2015 nous avons commencé à procéder à une étude systématique des volumes 94 à 96 de la Gesamtausgabe, nous fûmes constamment harcelés par la presse internationale qui donnait désormais pour certain que I’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » et/ou « métaphysique » devait être l’unique clef d’accès pour qui abordait l’étude des Cahiers noirs. Le problème ne tenait pas au fait que cette position — sponsorisée par la presse — s’était désormais imposée au point de passer pour un acquis commun dont nul ne pouvait être exonéré ; il y avait bien une difficulté encore plus grande en ceci que ces interprétations minaient la pensée de Heidegger in nucleo. Et cela précisément alors que n’importe quel discours public sur le « cas Heidegger », qu’appelaient de leurs vœux les « partisans du dialogue », était une pure gesticulation seulement destinée à faire bouger les spécialistes afin d’alimenter un débat ne visant qu’à mettre sur pied une instrumentalisation médiatique déjà programmée. La difficulté dont nous nous sommes aussitôt avisés résidait dans le fait que qui soutenait la thèse d’un « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » voulait faire naître le soupçon que le parcours heideggérien à partir de 1936 aurait été empreint d’un antisémitisme traversant toute son élaboration philosophique, faisant porter ainsi un doute sérieux non seulement sur Heidegger lui-même mais encore indirectement sur quiconque ayant consacré ses efforts à comprendre son itinéraire spéculatif. Une ombre, celle de l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être », qui plongeait Heidegger dans les ténèbres et le rendait responsable d’avoir édifié un système de pensée fonctionnel pour les logiques politiques du national-socialisme. Le discours sur l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » vise en même temps à faire accroire que la pensée de l’histoire de l’être serait antisémite en tant que telle, et jusqu’en ses racines. Avec cette affirmation dénuée de fondement a été mise en circulation une interprétation erronée sans précédent, aggravée par le fait que l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être », au sens mentionné, se voit également dénoncé par quelques savants philosophes et qu’on le fait valoir comme un nouveau champ de recherche pour la philosophie. Quand il fut objecté à cette affirmation absurde que les passages textuels se référant aux Juifs ne représentaient pas un élément essentiel, ni un traité spéculatif systématique dans l’ajointement propre à la pensée de l’histoire de l’être, l’éditeur allemand des Cahiers noirs a répondu en soutenant le contraire, autrement dit que la pensée heideggérienne de l’histoire de l’être serait « systématiquement » antisémite. Dans une université des États-Unis, ce dernier a mobilisé à cette fin le couple conceptuel exotérique/ésotérique et en est arrivé au point de soutenir qu’il suffirait de regarder sous la strate exotérique des textes heideggériens pour apercevoir un noyau ésotérique, lequel consisterait uniquement en antisémitisme. Mais, malheureusement, aucun des professeurs américains présents en cette occasion n’a prié le conférencier de mentionner quelque exemple tiré d’un texte concernant l’histoire de l’être comme preuve de l’antisémitisme ésotérique : il est de fait typique de ses affirmations répétées de manière stéréotypée de ne pas apporter de preuves concrètes en renvoyant à des textes précis.
Une accusation similaire à celle de l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » est l’idée, développée en Italie, d’un « antisémitisme métaphysique », qui trouverait sa propre origine dans la philosophie allemande, et précisément dans une série de penseurs allant de Kant à Nietzsche, pour culminer ensuite avec Heidegger. Au lieu de quoi les sept grands traités composés entre 1936 et 1944 — les œuvres principales de Heidegger en ce qui concerne l’histoire de l’être —, qui commencent avec les Apports à la philosophie (De l’avenance) 2 et se terminent avec les Passerelles du commencement [3], montrent que non seulement la pensée ontologico­-fondamentale d’Être et Temps mais encore la pensée de l’histoire de l’être qui en provient n’abritent, en leur structure et leur articulation interne, rien qui ressemble de près ou de loin à une position antijuive ou antisémite. Même les volumes encore inédits de la Gesamtausgabe (du contenu desquels nous avons connaissance du fait que Friedrich-Wilhelm von Herrmann en est le principal collaborateur philosophique) ne contiennent aucun passage relatif aux Juifs.
La position qui se réclame de l’« antisémitisme métaphysique » tire parti des déclarations antijuives occasionnelles disséminées dans les textes de quelques philosophes — jamais dans leurs grands traités systématiques. Mettre en exergue des avis de ce genre, qui en soi relèvent de motifs confessionnels, dans le but de porter atteinte à la réputation de la philosophie de Kant, Fichte, Schelling et Hegel, taxée dès lors de métaphysiquement antisémite, n’est pas une façon de procéder philosophique mais seulement un préjugé idéologique bien éloigné d’une compréhension rigoureuse de la philosophie spéculative. En tout cas, une telle philosophie ne constitue pas une Weltanschauung (« vision du monde ») mais une trame conceptuelle compacte qui, de par son essence même, ne peut accueillir en elle quelque chose de tel que l’antisémitisme, de quelque orientation que soit celui-ci. Cela vaut aussi pour la pensée herméneutico­-phénoménologique de l’histoire de l’être, laquelle n’est ni ne saurait être un amalgame, un mélange de pensées quelconques.
Comparée à la fausse interprétation survenue en Allemagne, cette position s’avère être en sa construction bien plus extrémiste parce qu’elle postule que Heidegger lui-même, engagé dans la critique de la métaphysique, verrait dans ce qui est juif l’incarnation de cette métaphysique à combattre. De cette façon se trouve appliquée indûment à ce qui est juif une essence métaphysique, pour l’insérer ensuite dans le filon de cette métaphysique que Heidegger a radicalement rejetée de toutes ses forces. Pour les tenants de ces thèses, l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » comme aussi bien l’« antisémitisme métaphysique » sont des idées tenues pour certaines, démontrées et par là bien établies. Face à ces certitudes, nous avons voulu revenir à Heidegger pour nous rendre compte, à partir de ses manuscrits, qu’il n’y a strictement rien, dans les textes, qui viendrait faire écho à ces deux postures.
Nous sommes bien placés pour savoir que notre livre apportera des preuves philologiques : il ne s’agit pas d’un livre facile, du fait aussi que nous avons voulu faire part au lecteur de toute la difficulté des textes heideggériens dès lors qu’il n’est pas pos­sible d’aborder les Cahiers noirs avec de simples illustrations ou en recourant à des étiquettes faisant sensation. Notre intention n’est pas de convaincre ni de recueillir quelque consensus que ce soit : ce n’est pas dans cette voie-là que Heidegger s’est engagé au cours de son itinéraire spéculatif — et nous serons d’autant moins disposés à la parcourir. Nous sommes étrangers aux logiques du consensus comme aussi au fait de formuler des jugements de valeur sur les personnes et leur travail. Les allusions qui ont pu être faites au cours des dernières années sur les légataires de Martin Heidegger et sur ses derniers collaborateurs ont trouvé leur place dans les colonnes des journaux où l’on a pu lire des jugements odieux — et à vrai dire parfaitement gratuits — qui se retrouvent aussi dans quelques ouvrages. Si nous ne pouvons ni ne voulons répondre à de telles provocations, c’est aussi parce que, quand un certain type de media alimente ses lecteurs avec des affirmations de ce genre, cela dénote à quel point est peu convaincante la profondeur philosophique des positions interpré­tatives faciles que d’aucuns cherchent à promouvoir. Quand nous avons pris note du fait que la voie du dialogue tant espérée était barrée par ceux-là mêmes qui se faisaient fort de la promouvoir, nous avons compris que leurs positions interprétatives ne pou­vaient se maintenir qu’en demeurant repliées sur elles-mêmes. La confrontation ferait s’écrouler en quelques instants le château de cartes laborieusement construit et cela s’avère dangereux surtout pour qui entend ne pas démordre de ses propres convictions auto-référentielles.
Le lecteur trouvera ici, avec notre travail, la possibilité d’accéder à la complexité des Cahiers noirs, et il pourra comprendre quelle a été au juste l’implication de Heidegger dans le national-socialisme comme les raisons pour lesquelles lui-même avait décidé de ne pas s’y opposer publiquement, mais aussi comment l’illusion qu’il a pu se faire sur le « mouvement » à ses débuts peut s’inscrire à l’intérieur d’une seconde illusion, celle précisément consistant à croire qu’était possible une Université allemande qui resterait elle-même « envers et contre tout ». Replacées dans leur contexte, de telles questions et bien d’autres nous restituent une figure de Heidegger à certains égards encore peu connue et pour cette raison souvent sujette au cours du temps à des lectures approxi­matives vu que lui font défaut les références textuelles nécessaires.
En outre, par une confrontation constante des résultats aux­ quels nous sommes peu à peu parvenus, et surtout après la publication en 2015 du tome 97 de la Gesamtausgabe, nous avons dû approfondir nos recherches en nous arrêtant au concept de Selbstvernichtung (« auto-destruction »), et en tenant compte du fait qu’entre-temps diverses interprétations de ce terme avaient catalysé l’opinion publique avec des lectures désastreuses et bien souvent fantaisistes.
L’usage du terme Selbstvernichtung, par ailleurs déjà présent dans le tome 96, est devenu ainsi un autre nœud à dénouer, et le lecteur pourra constater que, faute de revenir constamment aux Apports à la philosophie, il n’est pas possible de comprendre l’usage délicat de la terminologie heideggérienne présente dans les Cahiers noirs. Heidegger utilise de fait le vocabulaire de la pensée de l’histoire de l’être, qui demeure incompréhensible pour qui ne parvient pas à s’y retrouver dans ce type de ques­tions s’il n’a pas commencé par adopter le bagage conceptuel des Apports ; sur certains points, en effet, on voit comment la critique heideggérienne du national-socialisme s’exprime par de subtiles allusions, employant des termes qui prennent parfois des significations très diverses selon le contexte qui est le leur. On assiste, notamment, à une véritable inversion de la signification de certains termes ; cela reflète la manière de procéder typique de Heidegger, qui renvoie toujours à autre chose et où l’acception des termes demeure par conséquent déportée par-delà leur significa­tion littérale. L’habileté de Heidegger dans cette argumentation peut souvent induire en erreur le lecteur peu averti et l’effort de compréhension réside dans le fait de devoir toujours recourir à ses autres œuvres si l’on veut vraiment comprendre le sens des affirmations contenues dans les Cahiers noirs.
C’est pourquoi il importe de revenir sur les positions qui ont déclenché un grand battage médiatique, pour voir comment il est difficile, surtout pour leurs promoteurs — et plus encore pour leurs partisans —, de réussir à faire encore fonctionner cette instrumentalisation montée de toutes pièces. Les quatorze passages qui, dans les volumes 95 à 97 de la Gesamtausgabe, se réfèrent aux Juifs ou au judaïsme mondial constituent à peine trois pages de format A4, sur les mille deux cent quarante-cinq pages que comptent au total ces volumes. Tous les termes par lesquels Mar­tin Heidegger se réfère aux Juifs et au judaïsme mondial pro­viennent de la conceptualité avec laquelle lui-même caractérise la phase la plus récente de l’époque moderne, et s’inscrivent dans le cadre de sa critique de la modernité. Il est par là même évident que la caractérisation du judaïsme appartenant à la modernité n’est pas spécifiquement dirigée contre les Juifs mais qu’elle s’adresse à tous les hommes et à tous les peuples qui participent de l’esprit de la modernité. La façon dont il est parlé des Juifs ou du judaïsme mondial dans ces quelques passages, définis avec justesse comme « marginaux » par Hermann Heidegger, est spé­cifique de l’analyse générale faite par Heidegger de la modernité sur la base de l’histoire de l’être. Dès lors, il est complètement fallacieux de qualifier les phrases se référant aux Juifs en termes d’antisémitisme, voire d’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » et a fortiori « métaphysique ».
Les phrases relatives aux « Juifs » contenues dans les trois volumes mentionnés ne constituent pas un « antisémitisme ins­crit dans l’histoire de l’être », ni de façon générale un antisé­mitisme. Le ton péjoratif de ces passages — on ne le dira jamais assez — s’avère conforme à la critique formulée par Heidegger à l’égard de la modernité dans le cadre de l’histoire de l’être. La pensée heideggérienne de l’histoire de l’être ou de l’histoire de l’avenance n’a strictement rien à voir avec une pensée politico­-idéologique ; elle est, du point de vue de sa provenance concep­tuelle, une pensée phénoménologico-spéculative. Qui la conçoit autrement révèle par là n’être pas à même, d’un point de vue spéculatif, d’exposer et de suivre la pensée de l’histoire de l’être telle qu’elle prend sa source dans une mutation de la pensée herméneutico-phénoménologique, celle de l’ontologie fonda­mentale d’Être et Temps.
La pensée de Martin Heidegger est dès ses prémices (1916) aussi éloignée qu’il se peut d’une pensée biologisante et raciale. Son champ de recherche spéculatif demeure inchangé au cours de nombreuses décennies — c’est la vie vivante, qu’il interprète comme vie factive, comme Dasein (« être le là ») factif dans son rapport transcendant à l’ouverture en tant que vérité de l’être et comme être le là dans son rapport avenu à la vérité de l’être lui ad-venant. Au cours des années 1930 et 1940, en se fondant sur ses propres réflexions au sujet de l’histoire de l’être provenant, quant à elle, de l’analytique existentiale dans Être et Temps, Heide­gger critique de manière virulente le national-socialisme, qu’il définit comme un « principe barbare », tout comme il ne ménage guère Hitler et sa « folie ». Par exemple, dans le tome 97, il note « l’inessence irresponsable avec laquelle Hitler a mis l’Europe à feu et à sang », il mentionne la « folie criminelle de Hitler » et relève comment « vers 1933 il ne (s’est) pas trouvé des "intel­lectuels" pour reconnaître immédiatement l’essence criminelle de Hitler ». Et en ce qui concerne les Juifs, il s’exprime en ces termes dans une lettre du 9 février 1928 à sa femme Elfride : « Sans aucun doute : les meilleurs sont — des Juifs [4] » Par cette phrase, Heidegger se réfère à ses étudiants de l’université de Marbourg.
Aucun de ces passages, parmi beaucoup d’autres notations où il se livre à une critique très acerbe et caustique du national­-socialisme, n’est toutefois mentionné par les porte-parole de l’ac­cusation d’antisémitisme ni par les spécialistes eux-mêmes qui au cours de cette période ont dominé — et conditionné — l’opinion publique au point de se substituer à Heidegger lui-même et de commettre ainsi l’erreur de réécrire arbitrairement les Cahiers noirs. Tous ces passages ont été volontairement omis et passés sous silence en vue de l’instrumentalisation d’ores et déjà pro­grammée des Cahiers noirs.
Le débat sur Heidegger et les Cahiers noirs, provoqué délibé­rément et de façon ciblée, a pris dès lors — et prend toujours — l’aspect d’attaques indignes : il s’agit en effet d’accusations ignominieuses, parues non seulement dans les media mais jusque dans les publications de certains professeurs universitaires, cen­sés être de manière responsable au service de la Vérité, mais qui attestent tout au contraire, avec leur « affairement », à quel point leur manque la moindre dignité, le moindre ethos universitaire.
Martin Heidegger fut et restera tout autant dans les années à venir un grand penseur auquel on ne peut se confronter que philosophiquement et non en termes politiques et idéologiques, tout comme lui-même s’est confronté aux penseurs du passé, à savoir de façon purement objective et scientifique.
Ces considérations qui sont les nôtres se veulent une mise en garde pour rappeler ces intellectuels au devoir de passer au crible de la critique scientifique les résultats auxquels ils sont parvenus afin que l’on puisse revenir à Heidegger de manière responsable et sans faire prévaloir des interprétations faciles qui ont, en fait, instrumentalisé le peuple juif de manière indue. Pareille opé­ration est inadmissible et revient à porter atteinte à la dignité d’un peuple qui a été en toute iniquité la victime de l’atroce folie hitlérienne : c’est de lui que nous entendons quant à nous, aujourd’hui, nous montrer solidaires à l’encontre de toute ins­trumentalisation.
Il convient de souligner encore une fois que dans les Réflexions et les Remarques que l’on peut lire dans les Cahiers noirs, Hei­degger condamne sévèrement et vivement la folie déchaînée par Hitler et sa politique atroce, et confirme aussi à quel point il est éloigné du national-socialisme. C’est pourquoi sont inadmissibles tant l’omission délibérée de ces passages des Cahiers noirs — et tout particulièrement de ceux contenus dans le tome 97 de la Gesamtausgabe — que les interprétations de ceux qui aujourd’hui remplissent les pages des journaux en utilisant la philosophie de Heidegger de manière inappropriée, sans fournir la moindre justification de leurs propres théories : l’instrumentalisation orches­trée par leurs soins ne pourra se maintenir bien longtemps et elle est vouée à disparaître à court terme.
La preuve de l’extrême fragilité de toute cette opération d’ins­trumentalisation nous est fournie par l’étude de Leonardo Mes­sinese, qui met en lumière que la théorie de l’« antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » et sa variante italienne, l’« anti­sémitisme métaphysique », ne se trouvent aucunement justifiées même dans la façon dont elles sont argumentées par leurs propres instigateurs, lesquels, en dépit de tout, continuent à mettre en avant la certitude prétendument irréfutable de l’antisémitisme de ces manuscrits. Sous un autre angle, la contribution de la jour­naliste Claudia Gualdana montre noir sur blanc comment le cas Heidegger a circulé d’un quotidien à l’autre par approximations successives qui sont à l’origine d’une multitude de lectures dans lesquelles le penseur Heidegger a été perdu de vue, ainsi que le véritable contenu de ses affirmations.
Il s’est avéré nécessaire d’insérer également dans ce volume quelques lettres extraites de correspondances privées — et jusqu’à présent inédites — de Heidegger et de Hans-Georg Gadamer [5], pour montrer comment !’instrumentalisation d’un penseur est une constante à travers l’histoire. Gadamer a assisté en personne à une telle opération, menée en 1987 par l’auteur chilien Vic­tor Farias. Les considérations contenues dans sa correspondance constituent un avertissement très ferme sur le danger qu’il y a à s’engager dans des voies alternatives, qui mènent les interprètes loin du véritable sens des réelles intentions de Heidegger.
L’histoire se répète lorsqu’on veut à tout prix se substituer aux penseurs du passé : dans le cas qui nous occupe, on finit par céder au psittacisme, même si c’est avec d’autres modulations, en réitérant la polémique lancée en son temps par Farias. Et quand le brouhaha des paroles creuses a cru être assez assourdissant pour couvrir le silence de la recherche, nous avons pensé que notre travail pouvait être secourable pour qui ressentait la nécessité d’un questionnement essentiel : c’est donc à la communauté scientifique que nous livrons les résultats de nos recherches avec l’espoir que puisse naître finalement un authentique question­nement.
Avant de livrer ce volume à l’impression, nous avons cru de notre devoir d’informer la famille Heidegger des résultats aux­ quels nous étions parvenus. Cela eut lieu à Fribourg le 4 janvier 2016, lorsque au cours d’une rencontre privée nous avons présenté à Arnulf Heidegger, avocat de profession, les contenus de notre travail, en le mettant aussi au courant de la facilité qu’il y avait à instrumentaliser les Cahiers noirs pour qui ne connaissait pas la pensée de l’histoire de l’être chez Heidegger. Revenir radi­calement à Heidegger afin de pouvoir situer les Cahiers noirs et leur contenu, et en évitant tout forçage herméneutique, tel a été pour nous l’unique chemin viable pour comprendre le sens de nombre d’affirmations qui y figurent. À nos yeux un terme se trouve mis à toutes les instrumentalisations qui, pour être encore en vigueur, demeurent privées de toute justification crédible.
Sachant pertinemment que nous allons ainsi à contre-courant, et au risque d’être catalogués comme les « gardiens du temple », il eût été irresponsable de garder le silence quant à ce que Heide­gger lui-même avait noté avec une vigoureuse détermination. Le lecteur pourra constater que, dans notre parcours, c’est à Heidegger lui-même qu’il revient de se frayer un chemin avec ses réflexions : aussi sommes-nous convaincus d’avoir réussi à fixer par écrit une partie décisive de l’histoire relative aux Cahiers noirs, histoire encore méconnue de beaucoup jusqu’à présent.

Le 27 janvier 2016, Jour du Souvenir
FRIEDRICH-WILHELM VON HERRMANN
et FRANCESCO ALFIERI

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Une lettre de Heinrich Heidegger à F.-W von Herrmann

Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs comporte trois lettres adressées à F.-W von Herrmann. La troisième (p. 386-387), datée d’un 15 août, nous apprend ce que fut le rapport ultime de Martin Heidegger au catholicisme. Elle pourra surprendre ceux qui ont lu (un peu trop rapidement) la critique virulente du christianisme ou du « catholicisme politique » qu’on découvre dans les Cahiers (cf. par ex. Überlegungen X, op. cit., p. 184-185).


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Saint-Blasien, le 15 août 1978

Monsieur le professeur von Herrmann,

Permettez-moi de répondre très succinctement à la question que vous m’avez posée au téléphone. Les passages de l’Écriture proposés par le professeur Welte [1] sont les suivants : Psaume 130, « De profundis... », et Matthieu, 7, 7-11 : « Demandez, et il vous sera donné... ».
L’Édition intégrale fait de grands progrès !
Je n’osais pas espérer autant de célérité.
Bien cordiales salutations de
Votre

HEINRICH HEIDEGGER [2]

1. Bernhard Welte (1906-1983) fut à partir de 1952 professeur de philosophie chrétienne à l’uni­versité de Fribourg. A la demande de Martin Heidegger, il a prononcé le discours funèbre lors de ses obsèques : « Discorso alla sepoltura di Martin Heidegger. Cercare e trovare » [« Discours pour les funé­railles de Martin Heidegger. Chercher et trouver »], Humanitas, n° 4/33, 1978, section monographique sur Heidegger éditée par G. Penzo, pp. 423-426, repris in G. Penzo (dir.), Heidegger, Morcelliana, Brescia, 1990, pp. 123-126. Sur la base de ce qui avait été convenu entre Bernhard Welte et Martin Heidegger, les textes bibliques lus durant les obsèques furent le Psaume 130 et Matthieu, 7, 7-11 (dans la traduction allemande de la Vulgate).

2. Heinrich Heidegger (né en 1928) est le fils cadet de Fritz Heidegger (1894-1980), frère du phi­losophe. Prêtre catholique et doyen, c’est lui qui a présidé la liturgie funèbre de Martin Heidegger selon le rite catholique. (je souligne.A.G.)

Dans l’évangile de Matthieu 7, 7, 11, on lit :

Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira.
Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe.
Lequel de vous donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain ?
Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ?
Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent.

On sait par ailleurs que, « devant sa tombe ouverte », Heidegger avait demandé à son fils Hermann de lire un passage de l’élégie de Hölderlin Pain et vin, consacrée au dieu du vin Dionysos, dont les derniers vers sont :

Viens ! tournons nos yeux vers la libre étendue,
Pour y chercher, si loin soit-il, un bien qui nous soit propre.
Une chose reste ferme ; qu’il soit midi ou
que minuit approche, une mesure toujours demeure,
commune à tous, et chacun cependant reçoit en propre sa part.
Chacun va et chacun parvient au lieu qu’il peut atteindre [6].

Dans Tombeau de Heidegger (in L’École du mystère, 2015), Sollers écrit :

Martin Heidegger meurt le 26 mai 1976 à Fribourg. Le 28, il est enterré dans son lieu natal de Messkirch. Devant sa tombe ouverte, son fils Hermann lit des extraits de poèmes de Hölderlin choisis par son père. Il est question de la Grèce antique, vaste salle de fêtes, dont la mer forme le sol, et les montagnes les tables. Le temple de Delphes sommeille. Les paroles qui atteignent leur but au loin scintillent peut-être quelque part, là où le grand destin résonne, mais il faudrait qu’un dieu apparaisse pour qu’une clarté renouvelle tout, le ciel, la terre, la mer. Cela dit, ne rêvons pas : le temps n’est pas venu, la puissance de dévastation fait rage, le divin n’atteint pas ceux qui n’en font pas partie, et pourtant, chacun suit son chemin, et parvient jusqu’où il peut aller.

Un témoin digne de foi a vu Heidegger mort :
« Qui a vu Heidegger étendu dans son cercueil sait quelle paix, quelle conscience en paix émanait de son visage. » On aime à le croire, et c’est une mauvaise nouvelle pour les calomniateurs affairés. Le mystère de la foi (mais laquelle ?) est là.

Dans l’entretien au Spiegel, tenu en 1966, mais paru le 31 mai 1976, cinq jours après la mort de Heidegger et trois jours après ses obsèques, il y a la formule désormais célèbre, qui a fait couler beaucoup d’encre, qu’on cite rarement en entier et qui reste bien mystérieuse :

« Seul un dieu peut encore nous sauver. Il nous reste pour seule possibilité de préparer dans la pensée et la poésie une disponibilité pour l’apparition du dieu ou pour l’absence du dieu dans notre déclin ; que nous déclinions à la face du dieu absent. »

Sans commentaire. — A.G.

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Table des matières

Avertissement du traducteur 9
Préambule de l’administrateur du Nachlass de Martin Heidegger 11

MARTIN HEIDEGGER
LA VÉRITÉ SUR SES CAHIERS NOIRS
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Remerciements 17
Introduction 21

1. Clarifications nécessaires sur les Cahiers noirs 35
Par-delà la naïve instrumentalisation orchestrée par la présomption d’intuitions faciles
(Friedrich-Wilhelm von Herrmann)

1. Avant-propos sur les Cahiers noirs ou « carnets » de Martin Heidegger, 35 — 2. L’origine de la confusion interprétative sur les Cahiers noirs, 37 — 3. Les « carnets » ou « cahiers reliés en toile cirée noire » de Martin Heidegger replacés dans l’ensemble de son œuvre, 47 — 4. Les Cahiers noirs ne sont pas philosophiquement déterminants, 56 — 5. Aucun antisémitisme ne peut trouver place dans la pensée de l’histoire de l’être chez Heidegger, 58 — 6. Grandeur et portée du cheminement philosophique de Martin Heidegger, 61 — 6.1. L’expérience originaire de Heidegger dans le domaine de la pensée : celle d’une « philosophie vivante de la vie », 61 — 6.2. Les cours de Heidegger en qualité de Dozent de 1919 à 1923 comme voie d’élaboration de la phénoménologie herméneutique de la vie factive, 62 — 6.3. Les cours de Marbourg de 1923-1924 à 1928 envisagés en tant qu’ils mènent à l ’élaboration de la première œuvre capitale, Être et Temps, 65 — 6.4. L’expérience de l’historialité de l’être lui-même et la voie de la pensée de l’histoire de l’être, 67.

2. Les Cahiers noirs 73
Analyse historico-critique se passant de tout commentaire
(Francesco Alfieri)

1. Avant-propos « pour ceux qui ne sont pas en nombre — pour les rares êtres libres » 73 — 2. Réflexions II-VI (Cahiers noirs 1931-1938), 77 — 2.1. La fermeté de la position de Heidegger à l’égard du national-socialisme, 77 — 2.2. Entwurzelung, Boden et leurs composés : leur « origine » et leur usage a-politique, 130 — 2.2.1. Entwurzelung — une forte résistance, 130 — 2.2.2. Boden et ses composés, 143 — 3. Réflexions VII-XI (Cahiers noirs 1938-1939), 159 - 3.1. La « prise de distance » explicite avec le national-socialisme et la motivation du silence actif de Heidegger, 159 — 3.2. « L’homme moderne » versus « l’homme tourné vers l’avenir » 188 — 4. Réflexions XII-XV (Cahiers noirs 1939-1941), 238 — 4.1. La vision du monde nationale-socialiste : les conséquences de l’« effet destruc­teur de la culture » 238 — 4.2. Par-delà la « destruction » (Zerstörung) visible se tient, inapparente, l’invisible « dévastation » (Verwüstung), 249 — 5. Remarques I-V (Cahiers noirs 1942-1948), 278 — 5.1. La parole à Heidegger : « Je ne dis pas cela pour me défendre mais seulement à titre d’information » et comme « simple constatation », 278 — 5.2. « Auto­ anéantissement " : des Réflexions aux Remarques, 335 — 6. Post-scriptum, 356.

3. Des correspondances inédites de Friedrich-Wilhelm von Herrmann — qui restent à aborder 367
(Francesco Alfieri)

1. Avant-propos : Edith Stein et Martin Heidegger, 367 — 2. Critères de la présente édition, 375 — 3. Trois lettres de Martin et Heinrich Heidegger adressées à Friedrich-Wilhelm von Herr­mann, 376 — 3.1. Martin Heidegger à Friedrich-Wilhelm von Herrmann : lettre n° 1, 378 — 3.2. Martin Heidegger à Friedrich-Wilhelm von Herrmann : lettre n ° 2, 382 — 3.3. Heinrich Heidegger à Friedrich-Wilhelm von Herrmann : lettre n° 3, 385 — 4. Hans-Georg Gadamer et l’affaire Farias de 1987, 388 — 4.1. Hans-Georg Gadamer à Friedrich-Wilhelm von Herr­mann : lettre n° 1, 391 — 4.2. Hans-Georg Gadamer à Friedrich-Wilhelm von Herrmann : lettre n° 2, 400 — 4.3. Hans-Georg Gadamer à Friedrich-Wilhelm von Herrmann : lettre n° 3, 407.

Épilogue
CONSIDÉRATIONS SUR L’ANTISÉMITISME
« INSCRIT DANS L’HISTOIRE DE L’ÊTRE »
ET L’ANTISÉMITISME « MÉTAPHYSIQUE »
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La « question juive » dans les Cahiers noirs considérée à la lumière de la « critique de la métaphysique » 417
(Leonardo Messinese)

1. Introduction, 417 — 2. Quelques interprétations de la pensée heideggérienne en termes d ’antisémitisme antérieurement à la publication des Cahiers noirs, 421 — 3. La thèse de l’antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être avancée par Peter Trawny, 428 — 4. La thèse de l’antisémitisme métaphysique présentée par Donatella Di Cesare, 435 — 5. Bibliographie, 440.

Martin Heidegger n’était pas antisémite 443
(Hermann Heidegger)

Postface du traducteur : Retour aux sources 447

APPENDICES
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Bibliographie 475
Index nominum 481

Avertissement du traducteur et remerciements pdf
Feuilletez le livre.

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« Penseur — est celui qui lance une question mettant en jeu la vérité de l’estre sans pouvoir prendre appui sur la moindre répercussion au beau milieu de la curiosité compulsive de ceux qui ne se posent jamais de questions [...] »

Martin Heidegger [7]

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Manuscrit d’un des Cahiers noirs de Heidegger.


La publication d’extraits prélevés dans les Cahiers noirs de Martin Heidegger, il y a bientôt quatre ans (quatorze fragments non contextualisés), avait relancé l’incessante polémique sur l’antisémitisme supposé du penseur. J’ai en ai rendu compte dans plusieurs articles avec les précautions et réserves qui s’imposaient alors [8]. L’effervescence médiatique fut telle que la revue La règle du jeu, dirigée par Bernard-Henri Lévy, consacra, en janvier 2015, un colloque de quatre jours à Heidegger : « Heidegger et "les Juifs" » [9]. Beaucoup d’intervenants. Beaucoup d’interrogations. Beaucoup d’approximations. Peu d’éclaircissements [10]. Depuis, ici et là, en France et à l’étranger, la polémique continue (elle ne cessera jamais). Un grand quotidien du soir français titrait encore en 2016 sur Les « Cahiers noirs » ou la débâcle philosophique de Martin Heidegger.
Si Gallimard annonce la sortie prochaine d’un nouveau texte de Heidegger Le Commencement de la philosophie occidentale. Interprétation d’Anaximandre et de Parménide, l’éditeur ne nous dit pas quand sera publiée la traduction française des Cahiers noirs [Gallimard en a annoncé début mars la publication pour l’automne 2018]. Pourtant, dans un communiqué, entre une photo de Heidegger jeune et une photo de Heidegger dans la propriété de Lacan à Guitrancourt (été 1955) [11], Philippe Sollers annonce, dès maintenant, sur son site, la publication, dans la collection L’infini, en mars 2018, d’un livre de Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri, Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs.
Ce livre de 460 pages a été publié en Italie en mai 2016.
En avril 2017, Giovanni Sessa s’entretenait avec l’un des auteurs, Francesco Alfieri, frère franciscain et professeur de phénoménologie de la religion à l’Université pontificale de Latran. L’entretien est lisible en italien sur la biblioteca di via senato milano (traduction en cours). Sur la réception du livre en Italie, Alfieri déclare :

« La presse italienne, comme l’allemande, a choisi, dans la plupart des cas, de s’aligner sur la manière la plus évidente et politiquement correcte d’instrumentalisation idéologique. »

On ne peut s’empêcher de penser à Tzara écrivant à Picabia en 1917 : « Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes. » Un siècle a passé. Mais sur quoi les journalistes pressés s’appuient-ils ? Alfieri conclut ainsi son entretien :

« C’est précisément le monde universitaire qui, à mon avis, peut être le nœud crucial qui relie entre elles les polémiques qui ont lieu jusqu’à aujourd’hui. Je dirai plus. Périodiquement, les détracteurs du penseur se sont efforcés de chercher une faille qui pourrait détruire le grandiose édifice de pensée qu’il [Heidegger] construisait. Non seulement de son vivant, mais aussi après sa mort. À partir de Farias [12] et Faye [13] en France jusqu’à la controverse de 2014, à cause de l’éditeur allemand des Cahiers [Peter Trawny]. Rien de nouveau sous le soleil. Ce qui s’est passé récemment ressemble à une sorte de course des critiques de Heidegger, dans laquelle le gagnant a pour unique but de dire publiquement : "J’ai la preuve qu’il y a quelque chose dans la construction de la pensée heideggerienne qui se réfère à Hitler, au nazisme, à l’antisémitisme, etc." La vraie raison qui nous aide à comprendre ce que l’affaire Heidegger déclenche périodiquement doit être recherchée dans le milieu académique. Heidegger, en fait, nous invite à discuter et à redécouvrir le sens profond de la philosophie. C’est aujourd’hui un problème, compte tenu de la domination de l’analyse, de la science et de la technologie. En outre, il suffit d’observer dans quel état de dégradation le système universitaire a été réduit pour se rendre compte que la pensée de Heidegger, et donc son idée de l’université, pourrait avoir un impact majeur en soulignant les changements essentiels à poursuivre dans ce domaine afin de restaurer la dignité de la connaissance. Le problème de l’antisémitisme n’est que la pointe d’un iceberg, le plus gros problème étant le sens de la philosophie, la refondation de l’université, aujourd’hui plus que jamais urgente. C’est pourquoi Heidegger est gênant. »

Vérité en deçà des Alpes, vérité au delà.

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Communiqué

GALLIMARD, COLLECTION L’INFINI
Dirigée par Philippe Sollers

PARUTION MARS 2018

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Martin Heidegger
Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri
Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs

essai - traduit de l’italien et de l’allemand par Pascal David [14]
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Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs propose la première étude systématique des Cahiers noirs de Martin Heidegger. Lire sérieusement et rigoureusement les Cahiers noirs ou « carnets » de Heidegger sans idée préconçue et sans précipitation, loin de toute l’instrumentalisation politique et médiatique dont ils ont été le prétexte sans même avoir été lus ni abordés, en tentant de dégager patiemment l’économie de leur propos, en pointant leur critique constante de la « barbarie » du national-socialisme, quitte à devoir rappeler qu’il n’y a pas trace en eux d’antisémitisme (que Heidegger lui-même qualifie d’« insensé et condamnable »), telle est l’ambition de cet ouvrage appelé à faire date dans les études heideggériennes.

La majeure partie de cet essai est constituée d’une analyse philologique très précise des liens entre les Cahiers noirs et les œuvres de Heidegger, déjà connues par ailleurs, qui entend montrer la cohérence entre les deux. Cette étude est précédée d’une mise au point sur la nature des Cahiers noirs et leur place dans la réflexion de Heidegger qui — et c’est ce que souhaitent rappeler les auteurs —, malgré ses engagements, n’a pas produit une pensée antisémite. On y trouvera également des correspondances jusqu’à présent inédites entre F.-W. von Herrmann, Heidegger et Gadamer.

Friedrich-Wilhelm von Herrmann, professeur émérite de philosophie à l’université de Fribourg (Allemagne), a été l’assistant d’Eugen Fink (de 1961 à 1970) et le dernier assistant personnel de Martin Heidegger (de 1972 à 1976). Selon le vœu de Heidegger, il a été désigné comme principal responsable scientifique de la Gesamtausgabe, l’édition intégrale de ses textes, entreprise à partir de 1975 et toujours en cours de publication.

Francesco Alfieri est professeur de phénoménologie de la religion à l’Université pontificale de Latran (Cité du Vatican). Il est secrétaire de rédaction de la revue Aquinas.

N. B. : des traductions anglaise (États-Unis), portugaise, espagnole, russe, chinoise, tchèque et roumaine sont en cours. L’édition allemande vient de paraître (Duncker & Humblot).

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Heidegger et sa femme avec Lacan. 1955.
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Francesco Alfieri et les Cahiers noirs de Martin Heidegger

Le Professeur Francesco Alfieri, de la Pontificia Università Lateranense, parle — en interview à ASIA — du livre qui sortira prochainement sur les Cahiers noirs de Martin Heidegger. Comment en est née l’idée. Comment le livre s’est élaboré. Les échanges avec le professeur Von Herrmann. Le rôle de la presse. Le livre de Francesca Brencio. Un témoignage passionnant qui devrait lever bien des malentendus si, toutefois, « la culture du ressentiment » n’a pas tout emporté. VOST en français.

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VOIR AUSSI (en italien) :
Alfieri : ritorno alle fonti di Martin Heidegger (9 février 2017)
Alfieri : Heidegger e il “sistema” universitario (15 janvier 2018)

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Présentation (Universités de Pavie et de Latran)

En italien et en allemand :
Convegno sui ’Quaderni neri’ di Heidegger all’Università di Pavia (12 mai 2016)
Ritorno alle fonti di Martin Heidegger. Vie della Seinsfrage - Parte I (25 janvier 2017)
Ritorno alle fonti di Martin Heidegger. Vie della Seinsfrage - Parte II
Au début de son intervention, Giampaolo Azzoni, représentant du recteur de l’université de Pavie, cite François Fédier et Philippe Sollers lui-même (dans sa traduction italienne) :

« Sa grandeur, c’est de penser l’exacerbation du nihilisme européen. C’est cela encore une fois, qui le rend insupportable [à tous les clergés] [15]. [...] Admirez, dans ce secteur, le mouvement pavlovien à l’endroit de Heidegger. Lisez en diagonale la presse à prétention intellectuelle et vous verrez, vring ! vring ! l’agression permanente contre celui qui dénoue le noeud du nihilisme. Qu’il soit l’objet d’une exclusion aussi obsessionnelle montre que l’enjeu est brûlant. » (Se reporter à : « Heidegger bien entendu »)

Ritorno alle fonti di Martin Heidegger : intervista al Prof Francesco Alfieri

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Francesco Alfieri et F.-W. von Herrmann.

AUTRES DOCUMENTS :
lettera inedita di von Herrmann e di Hermann Heidegger (avril 2015)
L’intervista. von Herrmann-Alfieri : “Perché difendiamo Heidegger” (entretien essentiel du 22 mars 2016. La traduction pdf )
Alfredo Marini, Heidegger e la traduzione di Alfieri che ristabilisce la verità (Alfredo Marini est le traducteur italien de Être et Temps)
Alberto Giovanni Biuso, Martin Heidegger e i Quaderni Neri pdf
Francesca Brencio, Martin Heidegger e i Quaderni Neri
Francesca Brencio : Heidegger "dopo" i Quaderni Neri
Francesca Brencio : Heidegger e la domanda sul senso dell’essere : pensiero, interpretazioni e fraintendimenti
Quell’ostinato domandare. Heidegger e i Quaderni Neri (entretien avec Francesca Brencio).
« Je pense que Heidegger reste la plus grande "patate chaude" dans l’histoire de la philosophie du XXe siècle, et il le savait lui-même. Dans un des feuillets qui ont été édités dans le premier volume des Gesamtausgabe, Heidegger lui-même se définit comme "une patate chaude" ».

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(Photo : Martin Heidegger / Capture écran YouTube The School of Life)
Zoom : cliquez l’image.
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Antisémitisme la face cachée de Heidegger ?

par Eryck de Rubercy

Oui ou non, Martin Heidegger était-il antisémite ? Dès avant la publication en 1987 du livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme [16], on n’avait pas manqué, ici et là, de dénoncer, à l’instar de Karl Löwith en 1946, de Jürgen Habermas en 1953, ses compromissions avec le national-socialisme. Et à chaque rebondissement les défenseurs du philosophe de Fribourg, que l’on peut dire essentiel à notre époque, de répliquer en opposant leurs arguments.

« À la fin 2013, la divulgation de trente-quatre carnets de travail connus sous le nom générique de Cahiers noirs, suscitait à nouveau une polémique. »

Ainsi ces derniers se prévalaient-ils toujours de sa démission du rectorat tout en voulant croire que l’absence de soutien public à la haine antisémite du IIIe Reich restait un fait à sa décharge. Quand soudain, à la fin 2013, la divulgation de trente-quatre carnets de travail connus sous le nom générique de Cahiers noirs (Schwarze Hefte), destinés, selon une disposition testamentaire, à clore l’édition de ses œuvres complètes, suscitait à nouveau une polémique, sinon « une controverse enflammée qui, à bien y regarder, n’avait jamais été fermée [17] ».
Quelques passages sitôt divulgués, avaient suffi pour que les uns les autres clament, à qui mieux mieux, qu’Heidegger avait été antisémite, ce que jusque-là on n’avait jamais établi, puisque l’article sur ‘l’antisémitisme’ du Dictionnaire Heidegger, dont la sortie était venue à coïncider avec ce nouveau scandale, affirmait encore : « Il n’y a dans toute l’œuvre de Heidegger publiée à ce jour, pas une seule phrase antisémite [18] ».
Certes, on ne pouvait empêcher la publication dans la presse, et jusqu’au New York Times [19], d’un certain nombre d’extraits reliés entre eux par ce qui s’apparentaient, aux yeux des accusateurs, à des propos antisémites. Et cela, avant même que ne soit édité en Allemagne l’ensemble de ces Cahiers, d’ores et déjà donnés comme attestant l’« antisémitisme » de Heidegger.
Mais voilà que Peter Trawny, à qui les ayants droit de Heidegger avaient confié la tâche d’établir l’édition de ces Cahiers – tenus à partir des années 1930-1931 et jusqu’à la première moitié des années 1970 – y relevait un « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » que d’aucuns, pour en indiquer la profondeur, taxèrent ensuite, en remontant à Luther, d’« antisémitisme métaphysique ». Et de publier, ce qui au départ n’était pas prévu, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les ‘Cahiers noirs [20], livre dans lequel, estimant que Heidegger avait bel et bien été antisémite, il soutient la thèse d’une « contamination » de la pensée de l’histoire de l’être.

« À lire telle ou telle déclaration de principe comme celle préconisant par exemple d’en “revenir aux textes heideggériens et à l’étude systématique des sources”, on a un peu l’impression que cela ne constitue pas vraiment la meilleure défense de Heidegger. »

De là les sévères critiques qui, aujourd’hui, lui sont adressés par Friedrich-Wilhelm von Hermann, dernier assistant de Martin Heidegger, qui pourtant l’avait choisi pour être l’auteur de l’édition critique. Dans un livre en forme de dossier en défense paru sous le titre Martin Heidegger. La vérité sur ses ‘Cahiers noirs’ [21], il fait grief à Peter Trawny d’avoir non seulement contrevenu en sa qualité d’éditeur aux directives formulées par Heidegger pour l’édition des volumes de sa Gesamtausgabe mais de s’être livré à une « instrumentalisation » politique de sa pensée en publiant un livre « rigoureusement non philosophique [22] » qui à la fois « interprète de manière erronée et désavoue toute la période ontologico-historiale, qui s’étend sur quarante-six ans, de la pensée heideggérienne [23] ».
Et de dénoncer la grande, l’impardonnable erreur de Trawny qui, selon lui, aurait été d’avoir cherché « à comprendre la pensée de l’histoire de l’être à partir des remarques à caractère politique de Heidegger [24] » d’où il ressortirait que ce dernier serait « un partisan de l’antisémitisme ou, en mettant les choses au mieux, qu’il verrait chez les Juifs un obstacle à un retour à l’histoire de l’être, en sorte que son rejet des Juifs pourrait être imputable à un ‘antisémitisme historial’ [25] ». Von Hermann de désavouer fermement ce « concept confus et équivoque forgé de toutes pièces par l’éditeur des Cahiers noirs » qui, mis en relation « avec les quelques phrases relatives aux Juifs qu’on peut y trouver, conduit à la conclusion désastreuse et fallacieuse que la pensée historiale serait en tant que telle antisémite [26] ».
Il n’en demeure pas moins qu’à lire telle ou telle déclaration de principe comme celle préconisant par exemple d’en « revenir aux textes heideggériens et à l’étude systématique des sources [27] », on a un peu l’impression que cela ne constitue pas vraiment la meilleure défense de Heidegger. Pas plus le fait de dire que « les quatorze passages qui, dans les volumes 95 à 97 de la Gesamtausgabe, se réfèrent aux Juifs ou au judaïsme mondial constituent à peine trois pages de format A4, sur les mille deux cent quarante-cinq pages que comptent au total ces volumes [28] ». À lui seul, il n’est donc pas certain que Friedrich-Wilhelm von Hermann, parvienne à convaincre un grand nombre de lecteurs qui seraient convaincus du « rôle stratégique qu’aurait joué Heidegger en créant un système de pensée qui s’alliait si bien avec le national-socialisme qu’il aurait fini par en devenir l’inspirateur [29] ».

« Par sa clarté, l’étude d’Alfieri, constitue l’indispensable non moins que nécessaire introduction à la lecture de ces Cahiers dont, on peut dire qu’elle explicite à la fois la vraie nature et le sens. »

Aussi, les plus avisés d’entre eux sur le plan philosophique choisiront-ils de se concentrer sur l’étude du philosophe franciscain italien Francesco Alfieri publiée dans le même livre que d’ailleurs il cosigne. Étude intitulée Analyse historico-critique se passant de tout commentaire dans laquelle ce professeur à l’Université pontificale de Latran décortique avec brio, à la lumière des articulations théoriques de la pensée de l’histoire de l’être, tous les passages incriminés sur les Juifs et le judaïsme (Judentum [30]) : manière de prouver qu’« on ne trouve strictement aucune trace de questions politiques liées au national-socialisme, et tout aussi peu de questions à caractère idéologique et confessionnel liées au peuple juif [31] ».
Et cet interprète des subtilités et des nuances de la pensée de Heidegger de conclure : « L’insinuation de l’éditeur allemand des carnets selon laquelle serait attestée dans ces œuvres une ‘contamination’ antisémite dans le parcours propre à la pensée de l’histoire de l’être se trouve seulement esquissée et il ne produit pas le moindre élément, susceptible d’avaliser cette hypothèse. Il n’est pas possible de fournir des preuves à l’appui d’une telle insinuation pour la bonne raison qu’il n’y a pas de faits susceptibles de venir l’étayer [32] ».
En tout cas, par sa clarté, l’étude d’Alfieri, constitue l’indispensable non moins que nécessaire introduction à la lecture de ces Cahiers dont, on peut dire qu’elle explicite à la fois la vraie nature et le sens. Surtout, elle nous permet d’avoir, à l’appui de brillants commentaires, quantité d’extraits de ces Cahiers dont on apprécie l’excellence de la traduction effectuée par Pascal David. C’est d’ailleurs ce dernier et François Fédier qui en seront les traducteurs. Deux premiers volumes sont à paraître en cours d’année chez Gallimard. De quoi enfin prendre connaissance de ces textes dans leur intégralité étant entendu qu’une nouvelle fois quelques néologismes feront sursauter les lecteurs sans arrêter ceux qui ont la capacité de lire correctement Heidegger.
Sinon, l’espoir de von Hermann et d’Alfieri, non moins que de Leonardo Messinese, spécialiste, qui indique, en épilogue du livre, les coordonnées philosophiques de la « question juive » relativement à la « critique de la métaphysique » de Heidegger, est que ces Cahiers noirs « soient compris en leur vérité propre ». Le terme vérité visant ici « à signifier le “non-recouvrement” et la “non-contrefaçon” de l’héritage spéculatif que Heidegger a voulu livrer par écrit [33] ». Cela dit, il y a une autre vérité qui est simplement celle qu’à un moment donné de l’Histoire, Heidegger a pris le mauvais chemin, s’est fourvoyé en tenant « le national-socialisme au cours des années 1930-1934 pour la possibilité d’une transition vers un autre commencement [34] ».

« Les Cahiers noirs sont devenus la base de laquelle est partie l’idée que la pensée de Heidegger aurait épousé “les thèses d’un des mouvements les plus criminels de l’histoire”. »

Il y a ensuite plus d’un passage dans les Cahiers noirs où l’on voit Heidegger multiplier les signes d’une prise de distance avec le nazisme dont il écrit que c’est « un principe barbare » tout comme il dénonce la « folie criminelle de Hitler » ou encore « la monstrueuse inessence irresponsable avec laquelle Hitler sévit un peu partout en Europe ». Et puis, signalons tout de même cette observation faite à propos de l’antisémitisme tenu pour « insensé et condamnable » (töricht und verwerflich) – observation plutôt étonnante pour un prétendu antisémite.
En tout cas, c’est à la suite de l’édition chez Klostermann de 4 volumes de ces Cahiers noirs – lesquels ont été jusqu’à être comparés « au journal de bord d’un naufrage qui traverse la nuit du monde [35] » – que toute une série de livres voyait le jour. Ceux de l’accusateur-interprète Peter Trawny [36] en tête. C’est dans l’un d’eux, à savoir dans son Introduction critique à Heidegger, qu’il affirme sans ambages que dorénavant « ceux qui ont pris position contre Heidegger et qui exigent qu’on interdise la diffusion de sa pensée sont du côté des Lumières et du progrès ; ceux qui se déclarent pour lui et qui ne mettent pas en doute son importance pour le XXe siècle et sans doute le XXIe siècle soutiennent l’obscurantisme, voire pire [37] ».
Avant lui, il y avait eu ; dans le rôle de « procureur infatigable et implacable [38] », Emmanuel Faye, dont le livre Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie sorti en 2005 réclamait ni plus ni moins que les œuvres de ce dernier ne figurent plus dans les bibliothèques de philosophie [39]. Cela, non sans émettre au passage l’hypothèse que « parmi les réseaux cachés du nazisme […] Heidegger ait pu jouer un certain rôle dans la conception en amont des discours de Hitler [40] ». Ce qu’on ne saurait croire un seul instant.
Mais n’est-ce pas là ce qu’on nomme la « pensée unique » ? Ou plutôt « la pensée à voie unique qui se propage de plus en plus et sous diverses formes » laquelle est « un des aspects imprévus et discrets de la domination de l’essence de la technique. Cette essence, en effet, veut l’unicité absolue de signification, et c’est parce qu’elle la veut qu’elle en a besoin. » Cette phrase date de 1952. « Mais comment se nomme ce penseur prophétique ? » demandait plaisamment Philippe Sollers au sujet de son auteur. Et de répondre : « Ici, j’hésite, je mesure les ennuis que va me provoquer d’écrire son nom. Mais enfin, oui, c’est lui, le diable en personne, Martin Heidegger, dans ce livre admirable, Qu’appelle-t-on penser ? […] Je n’aurais pas dû citer Heidegger […] Ses pensées ne conviennent pas à la ‘voie unique’. Il s’est gravement trompé, on nous le rappelle tous les jours. Heidegger est définitivement nazi [41] ». Nazi et aujourd’hui – accusation des plus graves – antisémite. À moins qu’on ne persiste à croire le contraire en se rangeant aux côtés des « apologistes orthodoxes [42] » tels que Friedrich-Wilhelm von Hermann ou « l’inconditionnel » François Fédier [43] catalogué comme « défenseur à tout crin [44] ».
En attendant les Cahiers noirs sont devenus la base de laquelle est partie l’idée que la pensée de Heidegger aurait épousé « les thèses d’un des mouvements les plus criminels de l’histoire [45] ». Et l’on doit bien constater que, depuis leur édition, le nombre de publications qui leur sont consacrées, ne cesse d’augmenter. Alors forcément on ne peut s’attarder sur chacun des livres à charge contre l’accusé Heidegger, tous ou presque tirant la conclusion que sa pensée est irrémédiablement caduque [46].

« Le moment n’est donc pas prêt de venir où le monde ne s’intéressera plus à Heidegger. »

Néanmoins on remarque entre leurs auteurs des différends qui ne manquent pas d’entamer la cohérence de leurs accusations : par exemple, Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen reprochent à l’interprétation de Peter Trawny d’être elle-même cryptoantisémite [47], et cela l’oppose à eux en ces termes : « Je dois m’inscrire contre cette lecture parce que mon interprétation des passages antisémites des Cahiers noirs tient son pouvoir critique précisément du fait que je montre comment l’antisémitisme s’inscrit à l’intérieur de la pensée heideggérienne. » De même Peter Trawny, dont la thèse est que la pensée de Heidegger serait « contaminée », du moins en partie, se voit reproché l’emploi du mot « contamination » qui, écrit Donatella Di Cesare, « suscite la perplexité, parce qu’il évoque à nouveau la métaphore du Juif qui infeste et porte l’impureté, même paradoxalement, avec le discours antisémite [48] ».
Et puis, Donatella Di Cesare de dénoncer « les simplifications de Faye qui frisent parfois l’absurde [49] » tandis que Peter Trawny a l’impression que le même Faye « affaiblit son interprétation par d’inutiles spéculations [50] ». Enfin Jean-Luc Nancy, dont le livre Banalité de Heidegger [51] met également en cause l’antisémitisme de Heidegger, se voit pris à partie par les philosophes Sidonie Kellerer et Sabine Prokhoris rentrées à leur tour dans le débat… Sur quoi il n’a pas manqué en réponse de dénoncer « tous ceux » qui n’avaient « qu’une obsession » : celle de faire passer l’œuvre de Heidegger « au tribunal de Nuremberg sans s’occuper un instant de la place de cette œuvre dans notre histoire [52] ».
Quoi qu’il en soit, c’est désormais avec les Cahiers noirs que nous devrons recommencer à lire Heidegger quand bien même entaché par l’idée que l’antisémitisme pourrait être la face cachée de son œuvre. Peter Trawny est en tout cas le premier à l’affirmer lorsqu’il écrit : « L’écho que la publication de ces textes a rencontré sur la scène nationale comme sur un plan international montre assez que la pensée de Heidegger continue de s’inscrire au sein de nos problématiques ; elle ne cesse de nous donner à penser – on ne voit pas qu’il y ait un terme à cela [53] ». Le moment n’est donc pas prêt de venir où le monde ne s’intéressera plus à Heidegger.

Eryck de Rubercy, Revue des deux mondes, 7 mars 2018.

LIRE AUSSI : Eryck de Rubercy, Nouvelle charge contre Heidegger pdf
Entretien avec François Fédier, Heidegger était-il nazi ? antisémite ? pdf


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Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Martin Heidegger.

Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri,
Martin Heidegger. La verità sui Quaderni neri,
Brescia, Morcelliana, Filosofia. Testi e studi, 464 p.

Voici, pour donner un aperçu du livre, la recension de Salvatore Spina. Descriptive et nuancée. Mais dont il est permis de s’étonner de l’incompréhensible dernière phrase de son étrange conclusion.

Le livre Martin Heidegger. La verità sui Quaderni neri est une œuvre collective qui s’inscrit dans le sillage du débat suscité par la publication des Cahiers noirs. Ce sont ici les représentants officiels de l’héritage philosophique heideggérien qui prennent la parole, dans un texte à la structure composite certes, mais à l’unité interprétative et conceptuelle réelle. Aussi le lecteur est-il d’abord mis face à la position de la famille Heidegger et, plus précisément, face à celle du fils du philosophe, Hermann qui, dans un court essai liminaire significativement intitulé « Martin Heidegger non era antisemita », jette à grands traits les bases nécessaires à la compréhension de la relation de son père avec les Juifs, en fournissant notamment, pour ce faire, d’importants détails biographiques. Si le cœur de l’ouvrage consiste logiquement en la contribution de ses auteurs, Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri, tous deux se donnant pour tâche de livrer leur propre interprétation des Cahiers noirs et des passages les plus délicats qui y sont consacrés aux Juifs et à la juiverie mondiale, s’y greffent cependant une « Premessa » concise d’Arnulf Heidegger, petit-fils du philosophe ainsi qu’administrateur de son Nachlass, un « Epilogo » de Leonardo Messinese, spécialiste qui indique les coordonnées philosophiques de la « question juive » relativement à la critique de la métaphysique conduite par Heidegger, ainsi qu’une « Appendice » de Claudia Gualdana, journaliste qui présente les résultats d’une belle enquête sur l’impact de la question « Heidegger et les Juifs » dans les médias italiens — il s’agit pour elle de montrer comment cette thématique a fait l’objet de malentendus et de manipulations conceptuelles et politiques. Ajoutons que ce volume dédie enfin plusieurs de ses pages à la présentation de la correspondance entretenue par Friedrich-Wilhelm von Herrmann avec Heidegger et, surtout, avec Hans-Georg Gadamer qui, dans ses lettres, analyse entre autres « l’affaire Heidegger » telle qu’elle a éclaté durant l’année 1987, soit immédiatement après la parution du fameux écrit de Victor Farías, Heidegger et le nazisme.
Signée par ses auteurs, Friedrich-Wilhelm von Herrmann donc, le dernier assistant personnel de Heidegger, et Francesco Alfieri, spécialiste d’Edith Stein et professeur de phénoménologie de la religion à la Pontificia Università Lateranense, l’introduction de l’ouvrage explicite le cadre théorique du travail qui s’y voit mené, travail jugé à la fois inutile et nécessaire. Inutile puisque les A[uteurs] entreprennent la longue et fatigante démonstration d’une thèse qui, à leur sens, est pourtant sûre et incontestable, à savoir que non, Heidegger n’était pas antisémite, que non, les Cahiers noirs ne sont pas des écrits décisifs au sein de son œuvre — à tel point d’ailleurs que Friedrich-Wilhelm von Herrmann était, lui, opposé à leur publication — et que non, les rares passages sur les Juifs et la juiverie mondiale qui y figurent ne doivent pas être lus autrement que relativement à la critique de la pensée calculante de la modernité menée par le penseur allemand dans le cadre de sa pensée onto-historiale (seinsgeschichtliches Denken). Nécessaire parce qu’une telle démonstration doit cependant dissiper toute méprise et prévenir toute instrumentalisation de la pensée heideggérienne qui, depuis la parution de tels passages, ne connaît plus de saine, donc de bonne réception. En ce sens, les A. n’hésitent pas à d’emblée s’opposer aux deux plus importantes interprétations européennes de la question de l’antisémitisme supposé de la pensée heideggérienne. Celle de l’éditeur allemand des Cahiers noirs, Peter Trawny, qui pense que ces textes se caractérisent au fond par un « antisémitisme onto-historial », d’où la possible implication de toute la pensée de l’être dans l’antisémitisme historique, est jugée philosophiquement inconsistante, notamment en raison d’un manque de rigueur spéculatif et de référence aux textes mêmes du penseur. Celle de la spécialiste italienne Donatella Di Cesare, qui propose de lire les affirmations de Heidegger sur les Juifs à partir du concept d’« antisémitisme métaphysique » — antisémitisme qui caractériserait une part importante de la philosophie occidentale, de Luther à Nietzsche en passant par Kant et Hegel —, est tenue pour sans fondement en raison d’un « pre-giudizio ideologico che è ben lontano da una rigorosa comprensione della filosofia speculativa [54] » (p. 15).
À partir de ces deux lectures des Cahiers noirs et contre le large écho qui leur a été fait, les A. proposent de rebrousser chemin et de s’en retourner à Heidegger en recontextualisant ses lignes sur les Juifs et la juiverie mondiale, donc en retraçant la réflexion qui les a permis. Aussi l’invitation à lire les Cahiers noirs dans leur totalité est-elle faite, c’est-à-dire en évitant d’isoler certaines de leurs phrases pour les rapporter aux seules grandes œuvres des années 1930 et 1940 — en particulier les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis). C’est que vouloir ressaisir tout le chemin philosophique de Heidegger à partir des affirmations antisémites des Cahiers noirs ne peut que susciter les faux pas, tant cette démarche est motivée idéologiquement. Résumant la position qui est la leur, les deux A. écrivent ainsi dans leur introduction :

Tutti i termini, con i quali Martin Heidegger si riferisce agli ebrei e all’ebraismo mondiale, provengono dalla concettualità con cui egli caratter izza la fase più recente dell’epoca moderna, e si innestano nella sua critica alla modernità. È perciò evidente che la caratterizzazione dell’ebraismo appartenente alla modernità non vuole essere specifica degli ebrei, ma è rivolta a tutti gli uomini e popoli che vivono lo spirito della modernità. Il modo in cui nei pochi passaggi testuali, giustamente definiti da Hermann Heidegger « marginali », si parla degli ebrei o dell’ebraismo mondiale, è specifico della generale analisi heideggeriana della modernità in base alla stor ia dell’essere. Pertanto, classificare le frasi che si riferiscono agli ebrei in termini di antisemitismo o, addirittura, di « antisemitismo onto-storico » e ancor meno metafisico è completamente fuorviante [55] (p. 17).

On l’aura compris, conformément au titre qui est le sien, l’ouvrage entend donc faire « la verità sui Quaderni neri ». Aussi ne s’étonnera-t-on pas que ses A. rappellent qu’« il termine "verità" non vuole indicare soltanto la correttezza dell’enunciazione, ma sta a significare il "non-coprimento" e la "non-contraffazione" dell’eredità speculativa che Heidegger ha voluto tramandarci  » (p. 11). Mais ne serait-il pas de bon ton cela dit de nous souvenir également que le concept de vérité, ainsi que nous l’entendons communément, n’est pour Heidegger qu’une dérivation — et, par là même, une occultation tout autant — de ce qui résonne dans le mot grec alèthéia ? Car le penseur allemand le traduit-il autrement dans sa langue que sous le vocable d’Unverborgenheit, c’est-à-dire par le terme de non-voilement, de dévoilement, voire de descellement, où se manifeste justement tout un jeu de manifestation de ce qui est latent et devient patent, tant est si bien qu’il est une coappartenance essentielle et dynamique plutôt qu’une exclusion réciproque et systématique entre vérité et non-vérité ? Mais alors, Friedrich-Wilhelm von Herrmann et Francesco Alfieri renvoyant eux-mêmes à l’étymologie grecque pour exposer leur point de vue sur les Cahiers noirs, quid du nécessaire voilement (léthé) que chaque vérité (a-lèthéia), à commencer par la leur, porte en soi ? On le devinera : sous cet angle, leur propre lecture n’aurait pas pu ne pas être sans celles, "non-vraies", de Peter Trawny et de Donatella Di Cesare auxquelles elle apporte réponse, en sorte qu’il faudra souligner non seulement son importance mais encore, car d’abord, la leur.
Ceci acquis, on saluera l’essai personnel de Friedrich-Wilhelm von Herrmann, « Necessarie chiarificazioni sui Quaderni neri. Oltre l’ingenua strumentalizzazione architettata dalla presunzione di facili intuizioni  », sans doute la contribution théorique la plus dense du livre dans laquelle l’A. exclut, a priori, toute relation du natif de Messkirch avec quelque théorie ou idée antisémite que ce soit. En ce sens, confirmation est offerte du total discrédit jeté sur l’interprétation proposée par l’éditeur des sulfureux Cahiers dans le livre qu’il a fait paraître dans la foulée, à savoir Heidegger und der Mythos der jüdischen Weltverschwörung, une étude jugée rien moins qu’antiphilosophique car politique et idéologique. En revenant sur les divers aspects et les différents changements de la pensée de l’être, Friedrich-Wilhelm von Herrmann soutient du coup que les 14 passages heideggériens le plus souvent incriminés sur les Juifs et la juiverie sont quelque chose de « rinunciabile », quelque chose dont on peut fort bien se passer dans la structure herméneutique de cette œuvre et que « non c’è dunque nessun rapporto interno tra i passi problematici dei taccuini e il pensiero storico-ontologico di Heidegger [56] » (p. 40).
L’essai de Francesco Alfieri quant à lui, « I Quaderni neri. Analisi storico-critica sine glossa  », constitue la plus grande partie du volume. Grâce à un somptueux travail philologique, il s’appesantit sur bon nombre d’extraits des Cahiers noirs jusqu’ici publiés — autant des Überlegungen que des Anmerkungen — qu’il cite dans le texte avant de les traduire en italien. Il en approfondit chaque question en examinant notamment les annotations que, durant la période de son rectorat comme après avoir renoncé à cette fonction, Heidegger y a apportées ; il analyse certaines de ses réflexions sur Hitler, sur la crise allemande à l’époque de l’avènement du national-socialisme ainsi que sur la décadence de l’Université en Allemagne, autant du point de vue de son corps enseignant que de ses étudiants. Quant aux passages sur les Juifs et la juiverie mondiale, il les rapporte à la critique de la pensée calculante qui accompagne le déploiement de la technique. Si tout ce qui est dit dans cette étude est nettement documenté, car référencé et relié à la Gesamtausgabe, la limite qui est la sienne est peut-être qu’elle n’en a aucune, puisqu’elle adhère quasiment totalement à la pensée heideggérienne dont elle suit fidèlement les développements — d’où suit que, a posteriori, on saisit mieux la fin de son titre : « Analisi storico-critica sine glossa ». Dès lors, pour tous les lecteurs un tant soit peu familiers avec le penseur allemand, notamment avec sa production après le célèbre « tournant (Kehre) », il n’y a là, finalement, aucun résultat surprenant, contrairement à ce que veut penser dans sa préface Arnulf Heidegger (p. 7).
Au terme du livre, le retour à Heidegger prôné par ses A. comme leur refus des interprétations avancées par d’autres commentateurs n’apparaissent au fond rien moins que comme une position de repli : en se retranchant derrière la ligne officielle, derrière "la vraie" pensée heideggérienne dont on se veut les porte-paroles, on réduit l’espace herméneutique où appellent pourtant à être posées et largement discutées les questions radicales et, à bien des égards, tout à fait actuelles soulevées aussi bien dans les Cahiers noirs en particulier que dans l’œuvre du philosophe fribourgeois en général. Dans ces conditions, si Nietzsche a raison de dire que « c’est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple », on n’aura pas tort de croire que, au-delà des qualités indéniables de l’ouvrage, sa volonté d’absolue fidélité aux textes de Heidegger comme sa farouche recherche de l’authenticité dans la lecture qui peut s’en faire constituent son réel défaut.

Salvatore Spina

LIRE AUSSI : Sacrificarsi per l’Essere. Opfer e Seinsfrage a partire dai Quaderni Neri di Martin Heidegger

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Sollers, le 17 juin 2018

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A suivre...

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[1Le terme Nachlass désigne en allemand les écrits demeurés inédits du vivant de leur auteur, et par là l’œuvre posthume. (N.d.T.)

[2Il s’agit des quatre tomes parus dans le cadre de la Gesamtausgabe, à savoir les tomes 94, 95, 96 et 97, respectivement intitulés Réflexions II-VI, Réflexions VII-XI, Réflexions XII-XV et Remarques I-V. Chaque cahier des Réflexions se trouve subdivisé en paragraphes distincts, ce qui n’est plus le cas de ceux des Remarques. ( N. d.T.)

[3M. Heidegger, Die Stege des Anfang (1944), in Gesamtausgabe, tome 72, éd. von Hermann (en préparation).

[4M. Heidegger, « Mein liebes Seelchen ! » Briefe Martin Heideggers an seine Frau Elfride 1915-1970, éd. G. Heidegger, Deutsche Verlags-Anstalt, Munich, 2005, p. 156 ; « Ma chère petite âme ! » Lettres de Martin Heidegger à sa femme Elfride 1915-1970, trad. fr. M. A. Maillet, Éditions du Seuil, Paris, 2007, p. 211 .

[5Hans-Georg Gadamer (1900-2002) a été l’assistant de Heidegger à Marbourg.

[6Voir cette note.

[7Überlegungen X, par. 14. Cité par Francesco Alfieri in Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs, Gallimard, p. 237.

[9Cf. « Heidegger et "les Juifs" ».
Voir aussi : BHL, Lire, toujours, Heidegger et Colloque « Heidegger et "les juifs" » - Bernard-Henri Lévy, une chronique et une intervention qui donnent le ton.

[11Heidegger était venu à Cerisy pour un colloque dirigé par Jean Beaufret Qu’est-ce que la philosophie ? Autour de Martin Heidegger (27 août au 4 septembre). Il fut hébergé par Lacan. Lacan traduira à la même époque un texte de Martin Heidegger « Logos » paru dans le n° 1 de La psychanalyse en 1956.

[14De Pascal David, déjà cité, lire : Entretien avec Pascal David pdf (Fabien Ribery, 15 mai 2015).

[15Membre de la phrase non cité par Azzoni.

[16Victor Farias, Heidegger et le nazisme, traduit de l’espagnol et de l’allemand par Myriam Benarroch et Jean-Baptiste Grasset, Verdier, 1987.

[17Donatella di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah, traduit de l’italien par Guy Deniau, Seuil, 2016, p. 25.

[18Hadrien France-Lanord, « Antisémitisme », in Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord (dir.), Le Dictionnaire Martin Heidegger, Cerf, 2013, p. 85.

[19Jennifer Schuessler, « Heidegger’s Notebooks Renew Focus on Anti-Semitism » in New York Times, 30 mars 2014.

[20Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs », traduction de Julia Christ et Jean-Claude Monod, Paris, éditions du Seuil, 2014.

[21Friedrich Wilhelm von Hermann, Francesco Alfieri, Martin Heidegger. La vérité sur ses ‘Cahiers noirs’, traduit de l’italien et de l’allemand par Pascal David, Gallimard, 2018.

[22Ibidem, p. 41.

[23Ibidem, p. 41.

[24Ibidem, p. 41.

[25Ibidem, p. 38.

[26Ibidem, p. 57.

[27Ibidem, p. 40.

[28Ibidem, p. 29.

[29Ibidem, p. 23.

[30Traduire « Judentum » par « juiverie » plutôt que par « judaïsme » revenant à conforter l’accusation d’antisémitisme portée à l’encontre de Heidegger.

[31Ibidem, p. 362.

[32Ibidem, p. 362-363.

[33Ibidem, p. 21.

[34Martin Heidegger (Überlegungen XI, § 53), cité in Friedrich Wilhelm von Hermann, Francesco Alfieri, op. cit. p. 187.

[35Donatella di Cesare, op. cit., p. 24.

[36Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs » (2014) ; La Liberté d’errer, avec Heidegger, traduit de l’allemand par Nicolas Weill, Indigènes éditions (2014) et Heidegger, une introduction critique (2016).

[37Peter Trawny, Heidegger, une introduction critique, traduit de l’allemand par Marc de Launay, Seuil, 2017, p. 7.

[38Donatella di Cesare, op. cit., p. 25.

[39Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005, p. 513.

[40Ibidem, p. 243-244.

[41Philippe Sollers, « Pensée, année zéro » in Le Monde, 12 décembre 2002.

[42Peter Trawny, Heidegger, une introduction critique, op. cit. p. 10.

[43Voir Revue des Deux Mondes, avril 2014, p. 102-122, « Heidegger était-il nazi ? Antisémite ? », entretien avec François Fédier démontrant que les allégations d’antisémitisme ne sont pas fondées.

[44Donatella di Cesare, op. cit., p. 25.

[45Nicolas Weill, « Heidegger : l’année du naufrage » in Le Monde, samedi 20 décembre 2014.

[46Citons entre autres livres de la même veine, celui de François Rastier, Naufrage d’un prophète : Heidegger aujourd’hui, Puf.

[47Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, Le Cas Trawny. À propos des ‘Cahiers noirs’ de Heidegger, Sens&tonka éditeurs, 2015.

[48Donatella di Cesare, op. cit., p. 111.

[49Donatella di Cesare, op. cit., p. 26.

[50Peter Trawny, Heidegger, une introduction critique, op. cit. p. 190.

[51Jean-Luc Nancy, Banalité de Heidegger, Galilée, 2015.

[52Jean-Luc Nancy, « Dyslexies philosophiques » in Libération, 21 novembre 2017.

[53Peter Trawny, op. cit., p. 191.

[54Je traduis (A.G.) : « un préjugé idéologique qui est bien loin de la compréhension rigoureuse de la philosophie spéculative. »

[55« Tous les termes qui se réfèrent aux juifs et au judaïsme mondial sont issus de la terminologie qui, selon Heidegger, caractérise la critique historico-ontologique de l’ère moderne et donc ne veut pas être spécifique aux juifs, mais concerne tous les peuples qui vivent dans l’esprit des temps modernes. En sorte que les passages textuels, définis à juste titre par Hermann Heidegger comme "marginaux", s’ils parlent des Juifs ou du judaïsme mondial, sont spécifiques à l’analyse générale heideggerienne de la modernité en fonction de l’histoire de l’être. Par conséquent, classer les phrases qui se réfèrent aux Juifs dans les termes de l’antisémitisme ou, carrément, de "l’antisémitisme onto-historique" et encore moins de la métaphysique est totalement trompeur. » (A.G.).

[56« Il n’y a donc aucun rapport interne entre les passages problématiques des Cahiers et la pensée historico-ontologique de Heidegger. » (A.G.)

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7 Messages

  • André | 16 mai 2018 - 00:50 1

    Merci pour ces textes et les commentaires qui suivent, ils m’ont tous bien fait rire. Une "pensée" du "plus grand philosophe du XX siècle" pour la route et extraite des Cahiers noirs (vers 1939) :

    "Le sentier que l’Être signale à la pensée chemine au bord de l’extermination".

    Bon courage aux amateurs pour une explication de texte, un commentaire philosophique...


  • Albert Gauvin | 1er avril 2018 - 12:45 2

    Peu de réactions jusqu’ici, en France, à la publication du livre « Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs ». Il est vrai qu’il n’est pas d’une lecture facile. Signalons celles, attendues, immuables, de Nicolas Weil dans Le Monde, Polémique. Heidegger contre toute évidence et celle de Maurice Ulrich dans L’Humanité du 29 mars, au titre inconsciemment auto-référentiel, Heidegger, un inquiétant déni de lecture (l’article est bien sûr précédé d’une photo de Heidegger en 1933 et heureusement accompagné d’une pub invitant à acheter le livre). Le pdf
    Mieux vaut relire De la noblesse du questionnement de l’être – à propos des Cahiers noirs de Martin Heidegger, entretien avec Pascal David, philosophe, traducteur par Fabien Ribery, L’Intervalle.


  • Albert Gauvin | 31 mars 2018 - 01:23 3

    L’antijudaïsme n’est pas l’antisémitisme – à propos de Martin Heidegger, et de la faisance relevant de la pensée calculante (2), par Anthony Stadlen, Daseinanalyste, et Juif.


  • Albert Gauvin | 29 mars 2018 - 11:57 4

    Le 27 mars, Francesco Alfieri était à Varèse.



    Zoom : cliquez l’image.
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  • Albert Gauvin | 28 mars 2018 - 18:53 5

    De la noblesse du questionnement de l’être – à propos des Cahiers noirs de Martin Heidegger, entretien avec Pascal David, philosophe, traducteur (1) par Fabien Ribery, L’Intervalle.


  • anonyme | 27 mars 2018 - 14:25 6

    Une petite citation du poète Antonio Machado 1936 : "Martin Heidegger est, comme le regretté Max Scheller, un allemand de première classe, de ceux qui soit dit en passant n’ont rien à voir, quelles que soient ses opinions politiques, qu’il me plaît d’ignorer, avec l’Allemagne d’aujourd’hui, la détestable et détestée Allemagne du Führer, de ce petit pédant déifié par la tourbe des philistins ... Il y a chez Heidegger - entre autres influences - l’influence nietzschéenne, mais du bon Nietzsche, subtil et profondément psychologue, en lutte farouche pour approcher de nouveau la pensée philosophique dans les eux vives mêmes de la vie ... Telle est la note profondément lyrique qui portera les poètes vers la philosophie de Heidegger, comme les papillons vers la lumière".
    Seul le poète peut approcher Heidegger sans se brûler les ailes. Le dogmatisme et les aprioris pour aborder un auteur annulent la distance nécessaire si l’on veut comprendre une pensée avec justesse. Laquelle justesse demande aussi dans le même temps qu’on supprime au plus la distance qui nous sépare de l’époque pour essayer de comprendre comment une pensée libre peut se développer dans une société ultra dictatoriale, policière et violente sans faire peser de menaces sur son auteur et celle de son entourage. C’est peut-être ce qu’a voulu dire Machado quand il affirme qu’il se moque des opinions politiques de Heidegger car il savait très bien que dans cette Allemagne nazie on ne pouvait que dire oui en façade à ce régime sous peine d’être assassiné ainsi que sa famille. Qu’on pense par exemple à Coluche qui lorsqu’il s’est présenté à l’élection présidentielle dans un pays démocratique pourtant a reçu des menaces de mort, des pressions sans doute au quotidien de barbouzes pour le faire craquer et ça a marché. Ce qu’on ne veut pas voir dans cette affaire c’est cela comme si il était anodin et sans conséquence pour sa vie de s’opposer à un régime qui plus est si il est totalitaire. On le voit bien aussi avec Daesh où les intellectuels médiatiques y vont avec des pincettes de peur sans doute d’être exécutés.


  • Balcou Pierre-Yves | 10 octobre 2017 - 15:18 7

    J’espère que l’annonce de la parution prochaine en français d’une étude fouillée des "Cahiers noirs" d’Heidegger, contribuera au retour sans fausse crainte de l’étude des écrits et dits du " penseur" du nihilisme occidental . Tout actuellement confirme les préventions d’Heidegger : l’oubli de l’être dans le calcul et la "Technique" des "étants" ! Nous déclinons en suivant ce "Déclin" , mieux en l’accomplissant jusqu’au bout ! Repenser vers l’ être en partant de l’horizon des "choses" qui nous entourent en permanence sur les modes du calcul et de leur seule gestion ! "Gérer" qui n’entend sans cesse ce " petit mot", qui usurpe l’attente d’autres pensées vers l’être ( l’Ecoute et le souci de l’être , ou l’accueil d’une inspiration "poétique" au sens grec de "poièsis" ) Ne suffit-il pas d’un pas de côté, y penser de temps à autre , sur les "Chemins" vers l’être pour quitter déjà de peu les "autoroutes de la techno science " ! Ce peu est un pas décisif ... Qui voudrait pour si peu nous empêcher de "penser avec Heidegger !