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Jack-Alain Léger "Ma vie (titre Provisoire)"

D 13 décembre 2014     A par Lisa Santos Silva - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



JACK ALAIN LÉGER : "Ma Vie (titre Provisoire)" [1]

Par Lisa Santos Silva

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Jack Alain Léger s’est suicidé mercredi 17 juillet 2013, à Paris. Il avait 66 ans. Jacques Sassier/Editions Gallimard

Des larmes de tristesse

Mais des larmes de joie aussi, pour le privilège que furent ces vingt années d’une amitié sans égale.

Le privilège d’avoir eu Jack-Alain Léger à mes côtés, son élégance exquise, son savoir immense, jamais affiché mais transmis avec subtilité, sa bienveillance, son incroyable sens de l’humour, son rire !

Nos chamailleries : "Pardonne moi si je t’ai fait sortir de tes gonds hier... " dans un petit mot reçu le _ lendemain par la poste... Sa belle écriture à l’encre noire sur un papier couleur ivoire...
Une magnifique correspondance, un trésor. Nous nous écrivions alors que nous habitions tous les deux à Paris.

Notre amitié se poursuivait au-delà de nous, dans nos oeuvres, dans la manière la plus naturelle que nous avions de nous entendre là, au plus profond de nous, malgré nous, dans ce qui donnait sens à nos vies.

Le numéro 82 de L’Infini a publié son texte sur mon exposition à Porto en 2003.

Au téléphone je lui dis que je suis sur le point d’emballer les tableaux qui partent à Porto. Jack-Alain proteste, il ne les a pas tous vus. Il va venir, j’arrête d’emballer. Je lui fais défiler les tableaux
dans l’atelier. Il part. Une heure après, Jack-Alain m’appelle : "J’ai écrit un texte et je vais te l’envoyer ". C’était le second, le premier est de 1994.

Nous nous sommes parlé le 16 Juillet 2013, au soir. Je devais prendre un avion le lendemain. Nous étions sombres, nous n’avons pas ri alors que nous pouvions rire pendent des heures, mais ce jour là, non. Nous étions sombres.

C’est seulement en Septembre, à la cérémonie en sa mémoire organisée au Centre National du Livre, que j’ai découvert Dashiell Hedayat reçu par Denise Glaser à la télévision en 1971.

Je découvre Jack-Alain : 25 ans, un look de voyou et dès qu’il commence à parler, c’est lui ! À la fois le brillant élève d’Henri IV et déjà le grand écrivain tout entier, mon ami aimé.

Deux pseudonymes pour le rock :

Melmoth, pour le disque "La Devanture des Ivresses"- 1969,

Dashiell Hedayat, pour le disque "Obsolète", avec le groupe Gong - 1971.

Des icônes dans le monde du rock. Deux disques cultes, mythiques, avec :

"Vous direz que je suis tombé"

"La mort multicolore"

"Long song for Zelda"

"Chrysler Rose", devenue "Un Mystère Rose"...

Entre autres.....

Et puis il y a eu Mozart, que Jack-Alain aimait par-dessus tout.

Le Trio des Adieux :

"La frivolité est profondeur, la joie n’est jamais exempte de souffrance, la tendresse de cruauté, c’est ce que suggère la musique de Mozart. La légèreté tragique de la vie, c’est de quoi il s’agit en somme dans ce trio de rien du tout, et qui dit tout. De quelque chose par de là le bien et le mal. Dieu sait quoi". [2]

Mais il n’y a pas des adieux entre nous, ces vingt années font, désormais, partie de moi jusque dans les moments les plus quotidiens : "Ce n’est pas pour me vanter mais il fait chaud aujourd’hui !".

Son immense richesse continue de m’aider à vivre. Il me suffit de lire une ligne pour qu’il soit là. Il est maître du temps, et ça, c’est le mystère des grands.

Lisa Santos Silva
Paris, décembre 2014

Le document original en format pdf

Les commentaires des notes qui suivent sont de pileface (V.K.)

Interviewé par Denise Glaser

Dans cette vidéo du 30 janvier 1972, Jack-Alain Léger, alias Dashiell Hedayat est reçu par Denise Glazer dans son émission Discorama. Au cours de son existence, J-A. Léger a multiplié les pseudonymes. Et Jack-Alain Léger en est un également : « Porter le nom de mon père m’eût été intolérable... » déclarait-il dans les colonnes du Monde, en 2006, sous le nom de Daniel Théron, le sien.

Le Grand entretien

Le 17 Juillet 2013, Jack-Alain Léger a mis fin à ses jours. Il avait 66 ans.
Dans l’émission « Le Grand entretien » diffusée le 25 mars 2013, François Busnel recevait Jack-Alain Léger. « La violence de l’affect » dans ses souvenirs d’enfance qu’il évoque à l’occasion de la publication de son livre Zanzaro circus, entre en résonance, a posteriori, avec la violence de cette mort. Un témoignage dont les accents tragiques, en filigrane, se révèlent avec le drame qui suivit : « ‘Les entractes ont été trop longs’. C’est une phrase de Sade et c’est vraiment la constatation que je fais : les entractes de la maladie ont été trop longs par rapport au bonheur de l’écriture »

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Crédit : France Inter

La littérature était pour lui "une question de vie ou de mort"

Par Raphaëlle Leyris

Le Monde, le 17 juillet 2013

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De la littérature, il disait qu’elle était, pour lui, "une question de vie ou de mort". Il disait aussi qu’elle lui permettait de lutter contre la maniaco-dépression dont il souffrait depuis l’enfance. La maladie a fini par gagner : Jack-Alain Léger s’est donné la mort le mercredi 17 juillet, à Paris. Il avait 66 ans.

Mais Jack-Alain Léger n’était que le plus célèbre et récurrent des pseudonymes derrière lesquels s’abritait, d’un livre à l’autre, celui qui était né Daniel Théron, le 5juin1947, à Paris. Il expliquait son goût de l’hétéronymie au Monde des livres, en 2006 : "Porter le nom de mon père m’eût été intolérable."

Ce géniteur haï exerçait comme critique littéraire pour Paris Match, où il signait sous le pseudonyme de Jean Bruèges. Jack-Alain Léger, écrivain prolifique, follement doué mais ne détestant pas agacer, entretint toute sa vie des rapports difficiles avec une profession à laquelle il reprochait de ne pas savoir reconnaître son talent à sa juste mesure.

"JAMAIS TROUVER LA TRANQUILLITÉ"

Sa vocation première est la musique. A la fin des années 1960, il écrit et compose des chansons sous le nom de Melmoth – "le nom d’un mort-vivant qui ne pourra jamais trouver la tranquillité", expliquera au Monde celui que ses parents conçurent pour se consoler de la mort d’un précédent nouveau-né. Le premier album de Melmoth, La Devanture des ivresses, lui vaut d’obtenir en janvier 1969 le grand prix de l’Académie Charles-Cros. Cette consécration – la plus haute, pour un débutant – ne permet pourtant pas à l’album de rencontrer un large public.

Son premier livre non plus : l’éditeur Christian Bourgois fait paraître Being la même année. Il change d’identité, se forge le nom de Dashiell Hedayat en un double hommage aux écrivains, respectivement américain et persan, Dashiell Hammett et Sadeq Hedayat. Lunettes fumées, moustache, cheveux longs et grosses bagues, Dashiell Hedayat sort en 1971 l’album Obsolète, qui restera considéré comme un album culte du rock français.

Sous le même nom, il fait également paraître Le Bleu le bleu, Le Livre des morts-vivants et Jeux d’intérieur au bord de l’océan (Christian Bourgois, 1971, 1972 et 1979) ainsi que Selva Oscura (Flammarion, 1974). Et il traduit Tarentula, de Bob Dylan (Christian Bourgois, 1972). Il arrête la musique.

Entre-temps, Jack-Alain Léger a fait son apparition. Il signe Mon premier amour puis Un ciel si fragile (Grasset, 1973 et 1975) avant de faire paraître un best-seller : en 1976, Monsignore (Robert Laffont), parodie de polar américain, est acheté par 350 000 lecteurs. Six ans plus tard, le réalisateur Franck Perry l’adaptera, avec Christopher Reeves. Ce succès surprise lui permet de mener grand train au début des années 1980 ; il dilapide tout son argent en fêtes et en champagne. Il n’a pas pour autant renoncé à écrire. Ce que veut cet homme sensible et cultivé, aux livres apparemment si différents, c’est construire une œuvre.

L’ÉCRITURE, UNE "JOUISSANCE"

En 1982, il provoque le premier scandale d’une carrière qui en comptera quelques-uns avec Autoportrait au loup (Flammarion), dans lequel cet homosexuel revendiqué se raconte au plus intime. Il datera de là son divorce avec le milieu littéraire. Mais il est difficile à suivre, publiant jusqu’à trois livres dans la même année (en 1982, par exemple, outre Autoportrait au loup, paraissent, chez Flammarion, Ocean Boulevard et Pacific Palisades). L’écriture lui est tout sauf une souffrance ou un effort ; elle lui est même une "jouissance". Il passe avec une aisance sidérante du roman-opéra à l’arrière-plan historique (Wanderweg, Gallimard, 1986) au pamphlet (Le Siècle des ténèbres, Orban, 1989), de la bluette futée (Le Roman, Orban, 1991) au faux polar brillant (Jacob Jacobi, Julliard, 1993). D’un livre à l’autre, on retrouve ses phrases au long cours, d’une allégresse superbe, ses personnages (ainsi de Zanzaro), ses motifs (comme les doubles), et ses citations littéraires ou musicales (Diderot et Mozart en tête).

Il continue de jongler avec les identités comme avec les genres : en 1988, il livre sous le nom d’Eva Saint Roch Prima Donna (Stock). En 1997, il prend le nom de Paul Smaïl pour Vivre me tue (Balland), présenté comme les confessions d’un jeune beur de 30 ans, titulaire d’un DEA de littérature comparée. Le succès du livre est immédiat et, tout de suite, Jack-Alain Léger est soupçonné d’en être l’auteur. Il niera durant des années, tout en publiant en tant que Paul Smaïl Casa la casa (Balland, 1998), La Passion selon moi (Laffont, 1999) et Ali le magnifique (Denoël 2001). En public, il s’énerve de ce que la presse ne s’intéresse à lui "que pour cette histoire", mais reconnaît "beaucoup de talent" à ce Paul Smaïl qui s’obstine dans l’anonymat…

Plus tard, il se dira heureux d’avoir donné une voix à une couche si peu audible de la population. Ce qui ne l’empêche pas de provoquer un scandale d’un tout autre genre en publiant, cette fois en tant que Jack-Alain Léger, Tartuffe fait ramadan (Denoël, 2003), dans lequel il se déclare "islamophobe" – il réitérera en 2005 dans A contre Coran (Hors commerce). "En guerre" contre le monde entier, cet amateur de corida l’est aussi contre une religion qu’il juge "obscurantiste"

Au fil du temps, cet écorché vif évoque avec une honnêteté absolue la maladie dont il souffre (Zanzaro Circus, L’Editeur, 2012). Une maladie qu’il ne parvient plus à tenir à distance par la littérature. Dans la lettre qu’il a laissée à l’avocat Emmanuel Pierrat, son tuteur, avant de se défenestrer, il disait son désespoir de ne plus pouvoir écrire.

Raphaëlle Leyris

Jack-Alain Léger dans L’Infini N° 82

Dans L’Infini N° 82, Printemps 2003, Philippe Sollers ouvrait les colonnes de sa revue pour un article de Jack-Alain Léger intitulé : « Lisa Santos Silva » inspiré par l’artiste et sa peinture. Son tableau "Accalmie Passagère" est au coeur de l’article :

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LISA SANTOS SILVA
Galerie 111, Porto - Janvier-Février 2003
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« Car le beau n’est rien que le commencement du terrible... »
Rainer Maria Rilke

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Finie, la comédie. La camisole de force qu’on passe aux fous furieux pour les mater, pour les retenir de se mutiler, pour éviter qu’ils attentent à leur vie, la camisole de force est ici inutile : le corps humain est la camisole dans laquelle, homme ou femme, homme et femme à la fois, chacun est engoncé quand il souffre - le torse sanglant dont chacun se sent prisonnier, privé de ses bras, de ses mains, désarmé, asexué par sa souffrance. Ces nobles personnages qui posaient pour leur portrait peint par Lisa Santos Silva jouaient naguère encore tant soit peu de leur vanité, à tous les sens : pictural, moral, spirituel, du mot vanité. Ils paradaient jusque dans leur détresse. Des débris du surmoi, des lambeaux de dentelles restaient accrochés à l’os. L’or, la moire, le velours, le taffetas froissé nacraient les glacis. Subsistait sur 1a toile, comme autant de repentirs, des traces de leurs plaisirs passés. Leur goût de gloire, de l’apparat se devinait. Leur volonté secrète de demeurer, jusqu’au bout, des personnages en effet ... Ils se souvenaient d’avoir posé, sérieux comme des papes, sérieux et aussi peu innocents que l’Innocent X, de Velazquez, pour des peintres de cour, à la Renaissance, ou au Siècle d’or. Le souci de leur dignité leur tirait toujours une vague grimace, un faux sourire, proche du rictus. Ils auraient pu faire leur la devise de Rimbaud : La vie est la farce à mener par tous.

Mais, finie la comédie. Les armures défaites, les corsets délacés, les voici dépouillés de leurs ultimes défenses et représentés, par souci de réalisme, en martyrs, leur dignité fondamentale retrouvée. Martyrs d’eux-mêmes. Martyrs de leur foi en eux-mêmes. Martyrs, c’est-à-dire témoins. À présent, ils n’ont plus d’histoire, ne peuvent plus se raconter d’histoires. Ils sont saisis au moment de la vérité, à ce moment de mort vécue qu’est la douleur - la grande douleur qui questionne, qui nous fait nous poser alors, en notre for intérieur, la vraie question, la seule : « Pourquoi moi ? »

S’ils paraissent si dignes et innocents, c’est qu’ils le sont redevenus. La souffrance innocente le sujet, le ramène à l’état d’objet gluant, sanguinolent, à la fois dépendant et désemparé, où il se trouvait à la naissance. Voyez ! Ce cri muet, cet étonnement, cet effroi du nouveau-né. Sa calvitie, aussi... Tout y est. Tout nous rappelle notre première terreur. « Accalmie passagère », ironise Lisa Santos Silva. Mais aussi : « Je n’ai pas le souvenir de quelque chose de très utile... »

Cette cruauté a sa couleur : le rouge vif. Titien, pour asseoir Charles Quint, pour dépeindre la sagesse du personnage, son humanité et non plus sa majesté, avait placé le fauteuil de l’empereur sur un criant pan d’écarlate pure. L’écarlate, ici, fait tout le fond, ou, pour mieux dire, l’absence de fond de la tragédie. Ce n’est plus la pourpre, les plis et replis des tentures derrière quoi on pourrait intriguer encore, ou prier. Ce n’est plus un décor dont le faste proclame la puissance, la richesse de la personne représentée et rassure... Non. C’est le rouge vif du cœur mis à nu. C’est ça - rien d’autre, rien de plus. Finie, la comédie. Comme chez ces martyrs qu’à peints Ribera, la mortification est à l’œuvre, visible, dans la carnation : la chair semble modelée de cendres, les yeux ont trop versé de larmes pour pleurer encore. Au coin des lèvres, une légère desquamation, une brèche tracée à fleur de peau, au fil du pinceau, le discret stigmate du mal... Des perles aux oreilles, pourtant, mais comme pour un déguisement, comme pour un jeu d’enfant. Quelque chose d’innocent, décidément. L’ornement dérisoire qui sied au martyr. Manière subtile de signifier que le sexe aussi est sacrifié dans la souffrance - la condition d’homme ou de femme. Il n’y a plus là que de l’humain indifférencié. Du divin, donc ? Peut-être.

Finie, la comédie. Des artistes réputés, ou du moins des réputés artistes, peuvent aujourd’hui, à défaut de savoir peindre une leçon de dissection, disséquer directement des cadavres, couper des vaches en deux, se chier dessus, s’ouvrir les veines, exposer leurs saignées, leurs humeurs, leurs merdes, installer partout à la vue du public leur linge sale, leurs déchets, leurs douteux calembours, leurs bouts de ficelles, leurs mortelles idées de mort éclairées au néon... Manifestations, ou, pire, manifestes de la dépression universelle. Lisa Santos Silva, elle, a depuis longtemps fait le pari, salutaire mais combien risqué, qu’on pouvait peindre encore, sur toile, à l’huile, avec des pigments... À l’ancienne ? À l’ancienne, à l’intemporelle, à l’éternelle, comme on voudra. Et sans se condamner pour autant à répéter, à pasticher, à refaire des à la manière de. C’est l’art officiel - j’entends : le n’importe quoi « cru moderne » - qui ne fait que répéter. C’est son art à elle qui est le plus neuf. Rien de dépressif, ici. L’affirmation aristocratique, héroïque, joyeuse presque, du tragique de la vie. L’insolence de la vie - la vie-quand-même, la vie-même.

Le terrible, ici, est l’aboutissement du beau.

Jack-Alain Léger

VOIR AUSSI "De l’intime et de la dignité" par Lisa Santos Silva
*

[1"MA VIE (Titre Provisoire)" - Jack-Alain Léger - 1997 aux éditions Salvy

[2"Le Trio de Adieux" - Jack-Alain Léger - In "PLACE DE L’OPÉRA" -2012 aux éditions Cartouche. Recueil de textes écrits pour l’Opéra de Paris.

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