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Jack-Alain Léger "Ma vie (titre Provisoire)"

D 13 décembre 2014     A par Lisa Santos Silva - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



JACK ALAIN LÉGER
"Ma Vie (titre Provisoire)" [1]

Par Lisa Santos Silva

Des larmes de tristesse

Mais des larmes de joie aussi, pour le privilège que furent ces vingt années d’une amitié sans égale.

Le privilège d’avoir eu Jack-Alain Léger à mes côtés, son élégance exquise, son savoir immense, jamais affiché mais transmis avec subtilité, sa bienveillance, son incroyable sens de l’humour, son rire !

Nos chamailleries : "Pardonne moi si je t’ai fait sortir de tes gonds hier... " dans un petit mot reçu le _ lendemain par la poste... Sa belle écriture à l’encre noire sur un papier couleur ivoire...
Une magnifique correspondance, un trésor. Nous nous écrivions alors que nous habitions tous les deux à Paris.

Notre amitié se poursuivait au-delà de nous, dans nos oeuvres, dans la manière la plus naturelle que nous avions de nous entendre là, au plus profond de nous, malgré nous, dans ce qui donnait sens à nos vies.

Le numéro 82 de L’Infini a publié son texte sur mon exposition à Porto en 2003.

Au téléphone je lui dis que je suis sur le point d’emballer les tableaux qui partent à Porto. Jack-Alain proteste, il ne les a pas tous vus. Il va venir, j’arrête d’emballer. Je lui fais défiler les tableaux
dans l’atelier. Il part. Une heure après, Jack-Alain m’appelle : "J’ai écrit un texte et je vais te l’envoyer ". C’était le second, le premier est de 1994.

Nous nous sommes parlé le 16 Juillet 2013, au soir. Je devais prendre un avion le lendemain. Nous étions sombres, nous n’avons pas ri alors que nous pouvions rire pendent des heures, mais ce jour là, non. Nous étions sombres.

C’est seulement en Septembre, à la cérémonie en sa mémoire organisée au Centre National du Livre, que j’ai découvert Dashiell Hedayat reçu par Denise Glaser à la télévision en 1971.

Je découvre Jack-Alain : 25 ans, un look de voyou et dès qu’il commence à parler, c’est lui ! À la fois le brillant élève d’Henri IV et déjà le grand écrivain tout entier, mon ami aimé.

Deux pseudonymes pour le rock :

Melmoth, pour le disque "La Devanture des Ivresses"- 1969,

Dashiell Hedayat, pour le disque "Obsolète", avec le groupe Gong - 1971.

Des icônes dans le monde du rock. Deux disques cultes, mythiques, avec :

"Vous direz que je suis tombé"

"La mort multicolore"

"Long song for Zelda"

"Chrysler Rose", devenue "Un Mystère Rose"...

Entre autres.....

Et puis il y a eu Mozart, que Jack-Alain aimait par-dessus tout.

Le Trio des Adieux :

"La frivolité est profondeur, la joie n’est jamais exempte de souffrance, la tendresse de cruauté, c’est ce que suggère la musique de Mozart. La légèreté tragique de la vie, c’est de quoi il s’agit en somme dans ce trio de rien du tout, et qui dit tout. De quelque chose par de là le bien et le mal. Dieu sait quoi". [2]

Mais il n’y a pas des adieux entre nous, ces vingt années font, désormais, partie de moi jusque dans les moments les plus quotidiens : "Ce n’est pas pour me vanter mais il fait chaud aujourd’hui !".

Son immense richesse continue de m’aider à vivre. Il me suffit de lire une ligne pour qu’il soit là. Il est maître du temps, et ça, c’est le mystère des grands.

Lisa Santos Silva
Paris, décembre 2014
Le document original en format pdf

Les commentaires des notes qui suivent sont de pileface (V.K.)

Interviewé par Denise Glaser

Dans cette vidéo du 30 janvier 1972, Jack-Alain Léger, alias Dashiell Hedayat est reçu par Denise Glazer dans son émission Discorama. Au cours de son existence, J-A. Léger a multiplié les pseudonymes. Et Jack-Alain Léger en est un également : « Porter le nom de mon père m’eût été intolérable... » déclarait-il dans les colonnes du Monde, en 2006, sous le nom de Daniel Théron, le sien.

Crédit : http://www.qobuz.com/fr-fr/info/Actualites/Chers-disparus/Daniel-Theron-alias-Dashiell173914

Le Grand entretien

Le 17 Juillet 2013, Jack-Alain Léger a mis fin à ses jours. Il avait 66 ans.
Dans l’émission « Le Grand entretien » diffusée le 25 mars 2013, François Busnel recevait Jack-Alain Léger. « La violence de l’affect » dans ses souvenirs d’enfance qu’il évoque à l’occasion de la publication de son livre Zanzaro circus, entre en résonance, a posteriori, avec la violence de cette mort. Un témoignage dont les accents tragiques, en filigrane, se révèlent avec le drame qui suivit : « ‘Les entractes ont été trop longs’. C’est une phrase de Sade et c’est vraiment la constatation que je fais : les entractes de la maladie ont été trop longs par rapport au bonheur de l’écriture »

Crédit : France Inter

Jack-Alain Léger dans L’Infini N° 82

Dans L’Infini N° 82, Printemps 2003, Philippe Sollers ouvrait les colonnes de sa revue pour un article de Jack-Alain Léger intitulé : « Lisa Santos Silva » inspiré par l’artiste et sa peinture. Son tableau "Accalmie Passagère" est au coeur de l’article :

LISA SANTOS SILVA
Galerie 111, Porto - Janvier-Février 2003


« Car le beau n’est rien que le commencement du terrible... »
Rainer Maria Rilke

Finie, la comédie. La camisole de force qu’on passe aux fous furieux pour les mater, pour les retenir de se mutiler, pour éviter qu’ils attentent à leur vie, la camisole de force est ici inutile : le corps humain est la camisole dans laquelle, homme ou femme, homme et femme à la fois, chacun est engoncé quand il souffre - le torse sanglant dont chacun se sent prisonnier, privé de ses bras, de ses mains, désarmé, asexué par sa souffrance. Ces nobles personnages qui posaient pour leur portrait peint par Lisa Santos Silva jouaient naguère encore tant soit peu de leur vanité, à tous les sens : pictural, moral, spirituel, du mot vanité. Ils paradaient jusque dans leur détresse. Des débris du surmoi, des lambeaux de dentelles restaient accrochés à l’os. L’or, la moire, le velours, le taffetas froissé nacraient les glacis. Subsistait sur 1a toile, comme autant de repentirs, des traces de leurs plaisirs passés. Leur goût de gloire, de l’apparat se devinait. Leur volonté secrète de demeurer, jusqu’au bout, des personnages en effet ... Ils se souvenaient d’avoir posé, sérieux comme des papes, sérieux et aussi peu innocents que l’Innocent X, de Velazquez, pour des peintres de cour, à la Renaissance, ou au Siècle d’or. Le souci de leur dignité leur tirait toujours une vague grimace, un faux sourire, proche du rictus. Ils auraient pu faire leur la devise de Rimbaud : La vie est la farce à mener par tous.

Mais, finie la comédie. Les armures défaites, les corsets délacés, les voici dépouillés de leurs ultimes défenses et représentés, par souci de réalisme, en martyrs, leur dignité fondamentale retrouvée. Martyrs d’eux-mêmes. Martyrs de leur foi en eux-mêmes. Martyrs, c’est-à-dire témoins. À présent, ils n’ont plus d’histoire, ne peuvent plus se raconter d’histoires. Ils sont saisis au moment de la vérité, à ce moment de mort vécue qu’est la douleur - la grande douleur qui questionne, qui nous fait nous poser alors, en notre for intérieur, la vraie question, la seule : « Pourquoi moi ? »

S’ils paraissent si dignes et innocents, c’est qu’ils le sont redevenus. La souffrance innocente le sujet, le ramène à l’état d’objet gluant, sanguinolent, à la fois dépendant et désemparé, où il se trouvait à la naissance. Voyez ! Ce cri muet, cet étonnement, cet effroi du nouveau-né. Sa calvitie, aussi... Tout y est. Tout nous rappelle notre première terreur. « Accalmie passagère », ironise Lisa Santos Silva. Mais aussi : « Je n’ai pas le souvenir de quelque chose de très utile... »

Cette cruauté a sa couleur : le rouge vif. Titien, pour asseoir Charles Quint, pour dépeindre la sagesse du personnage, son humanité et non plus sa majesté, avait placé le fauteuil de l’empereur sur un criant pan d’écarlate pure. L’écarlate, ici, fait tout le fond, ou, pour mieux dire, l’absence de fond de la tragédie. Ce n’est plus la pourpre, les plis et replis des tentures derrière quoi on pourrait intriguer encore, ou prier. Ce n’est plus un décor dont le faste proclame la puissance, la richesse de la personne représentée et rassure... Non. C’est le rouge vif du cœur mis à nu. C’est ça - rien d’autre, rien de plus. Finie, la comédie. Comme chez ces martyrs qu’à peints Ribera, la mortification est à l’œuvre, visible, dans la carnation : la chair semble modelée de cendres, les yeux ont trop versé de larmes pour pleurer encore. Au coin des lèvres, une légère desquamation, une brèche tracée à fleur de peau, au fil du pinceau, le discret stigmate du mal... Des perles aux oreilles, pourtant, mais comme pour un déguisement, comme pour un jeu d’enfant. Quelque chose d’innocent, décidément. L’ornement dérisoire qui sied au martyr. Manière subtile de signifier que le sexe aussi est sacrifié dans la souffrance - la condition d’homme ou de femme. Il n’y a plus là que de l’humain indifférencié. Du divin, donc ? Peut-être.

Finie, la comédie. Des artistes réputés, ou du moins des réputés artistes, peuvent aujourd’hui, à défaut de savoir peindre une leçon de dissection, disséquer directement des cadavres, couper des vaches en deux, se chier dessus, s’ouvrir les veines, exposer leurs saignées, leurs humeurs, leurs merdes, installer partout à la vue du public leur linge sale, leurs déchets, leurs douteux calembours, leurs bouts de ficelles, leurs mortelles idées de mort éclairées au néon... Manifestations, ou, pire, manifestes de la dépression universelle. Lisa Santos Silva, elle, a depuis longtemps fait le pari, salutaire mais combien risqué, qu’on pouvait peindre encore, sur toile, à l’huile, avec des pigments... À l’ancienne ? À l’ancienne, à l’intemporelle, à l’éternelle, comme on voudra. Et sans se condamner pour autant à répéter, à pasticher, à refaire des à la manière de. C’est l’art officiel - j’entends : le n’importe quoi « cru moderne » - qui ne fait que répéter. C’est son art à elle qui est le plus neuf. Rien de dépressif, ici. L’affirmation aristocratique, héroïque, joyeuse presque, du tragique de la vie. L’insolence de la vie - la vie-quand-même, la vie-même.

Le terrible, ici, est l’aboutissement du beau.

Jack-Alain Léger

*

[1"MA VIE (Titre Provisoire)" - Jack-Alain Léger - 1997 aux éditions Salvy

[2"Le Trio de Adieux" - Jack-Alain Léger - In "PLACE DE L’OPÉRA" -2012 aux éditions Cartouche. Recueil de textes écrits pour l’Opéra de Paris.

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