4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers éditeur » Valentin Retz, Une sorcellerie
  • > Sollers éditeur
Valentin Retz, Une sorcellerie

Parution : 14-10-2021

D 4 octobre 2021     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


JPEG - 50.3 ko
Valentin Retz

Une sorcellerie

Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 14-10-2021

« Témoigner d’une expérience surnaturelle, dans une époque si meurtrie par l’esprit de calcul et d’analyse, comporte forcément un revers d’ombre et de folie. »

C’est sur le terrain des grandes prophéties qu’on s’achemine avec ce conte halluciné, où résonnent des échos de Milton et de Dante.
Nous sommes en 2015, juste avant les attentats du Bataclan et du Stade de France. À l’issue d’un après-midi étrangement lumineux, le narrateur va tout à coup faire l’expérience d’une sortie hors de son corps. Contre toute vraisemblance, le voilà projeté dans la tête d’un scientifique nommé Daxull, magnat des nouvelles technologies et terrible mage noir. Pendant deux jours, comme un présage du pire, il vit au rythme de son hôte, découvrant l’étendue de ses menées obscures.
Démence ? Cauchemar ? Sorcellerie ? Après avoir réintégré son enveloppe corporelle, le narrateur prend conscience d’être engagé dans une quête spirituelle qui le mènera de Paris à Jérusalem.
Des récits bibliques aux vertiges de l’histoire en passant par les archétypes de l’imaginaire, Valentin Retz nous invite, comme dirait Cervantès, à vivre en rêvant et rêver en vivant.

Valentin Retz est notamment l’auteur, aux Éditions Gallimard, de Grand Art, de Double et de Noir parfait parus dans la collection « L’Infini ».

« Toute la suite des hommes pendant le cours
de tous les siècles doit être considérée comme
un même homme qui subsiste toujours et qui
apprend continuellement. »
Blaise Pascal, Fragment de préface pour le traité du vide

« Le lecteur a-t‑il jamais entendu parler des voies parallèles du temps ?
Oui, il existe de telles voies marginales, un peu illégales il est vrai,
mais quand on transporte une contrebande du genre de celle que
nous transportons – un fait supplémentaire inclassable –,
on n’a pas à faire la fine bouche. »
Bruno Schulz, Le Sanatorium au croque-mort

1

Je ne donnerai pas une théorie générale du combat de la lumière et des ténèbres.
Seulement, à force d’écrire dans une revue littéraire aux titres étranges, tels que Vie-Mort-Vie, ou La Sagesse qui vient, ou encore Nous ne sommes pas seuls au monde, il faut croire que mon travail m’aura permis de circonscrire de mieux en mieux les ténèbres morbides qui m’égaraient depuis l’enfance. Le plus étonnant, du reste, aura été de découvrir que ces ténèbres n’étaient pas tant les miennes que celles de mon époque ; même si, bien sûr, il serait trop facile d’affirmer que je n’entrais pour rien dans les désordres qui m’accablaient. Que mon dernier roman s’intitule Noir parfait indique d’ailleurs la tendance que j’ai suivie tout au long de cette période ; jusqu’à ce qu’enfin s’enclenchent les aventures qui devaient me conduire à la libération, contre des forces terrifiantes, littéralement démoniaques.
Je ne m’étonne donc pas aujourd’hui que la lumière ait été l’élément presque palpable au sein duquel je progressais comme dans de l’eau, lors de ce RÊVE si réel où mon destin s’est mis en branle. Je m’en souviens précisément, c’était après déjeuner, par une journée chaude et pesante, le mercredi 4 novembre 2015, alors que la rumeur du trafic parisien berçait la ville. Mon neveu Alexandre, un garçon de neuf ans que je gardais de temps à autre, lisait une bande dessinée dans la chambre d’ami où il avait ses habitudes, attendant mon réveil pour que l’on aille à la piscine. L’appartement était paisible, et je venais de m’assoupir dans le canapé d’angle du salon. Dos incliné, jambes étendues, mains sur le ventre, mon corps flottait dans ma conscience, laquelle errait, ou plutôt s’enfonçait dans une lumière sans limites.
J’imagine que j’aurais dû m’abandonner à la situation, à sa douceur, à sa tranquillité. Hélas, je me sentais dérouté. Je recherchais un sol, de l’eau, des plantes, des animaux, n’importe quoi. Et j’aurais certainement cédé à la panique si la lumière ne s’était pas contractée pour laisser apparaître une clairière enneigée, que mille arbres chenus entouraient de mystère, les branches levées au ciel, tels les bras dénudés d’autant d’ermites suppliants. Oui, j’aurais perdu pied si je n’avais pas repéré une assez large construction au beau milieu de la clairière, qui miroitait sous un soleil que je savais être à l’orient. Mais, par bonheur, j’ai coupé court à la hantise et au vertige. J’ai même trouvé des marques de pas dans la neige fraîche, que j’ai suivies, très étonné, de plus en plus intéressé. Car manifestement ces empreintes concordaient avec l’écart de mes foulées, pour ne pas dire avec la forme de mes bottes.
Ainsi, pendant quelques minutes, j’ai vraiment eu le sentiment de marcher sur mes traces, comme si j’étais en quelque sorte à la remorque de moi-même. Puis je suis arrivé devant les eaux d’un ruisseau clair, que j’ai franchi à gué, avant de reprendre ma route jusqu’à la construction de schiste rouge où je brûlais de m’engouffrer. Violemment, inexplicablement, j’avais en effet l’impression qu’un événement m’y attendait. Et je n’ai guère été déçu une fois entré à l’intérieur. Puisqu’en trouvant sur une pierre brute un corps flétri, parcheminé, qui embaumait une agréable odeur de myrrhe et de cannelle, j’ai su d’emblée qu’il s’agissait du vieillard que je serais dans cinquante ans. Information qui m’a porté à calculer que j’aurais là quatre- vingt-huit hivers : un huit pour lui, un huit pour moi, si je puis dire. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’interpréter ce parallèle. Car, de nouveau, sans transition, je me suis retrouvé dans la lumière : le vieillard, la construction, le ruisseau, les traces, la neige, la clairière, tout s’est dissous dans un éclat prodigieux. Et c’est alors que je me suis réveillé, ouvrant les yeux sur Alexandre, qui m’a demandé sur-le-champ si nous pouvions nous rendre à la piscine.

2

Tout le long du trajet qui conduisait vers les jeux d’eau que mon neveu appréciait tant, je n’avais cessé de remâcher mon rêve étrange. J’avais bien essayé de l’oublier en préparant maillots, serviettes et bonnets de bain. Mais son souvenir m’avait hanté à cause d’une ressemblance notée à mon réveil, quand mon regard était tombé sur le roman de chevalerie que j’avais emprunté à la bibliothèque municipale, il y a déjà quelques semaines ; alors qu’Alexandre s’enthousiasmait pour les romans arthuriens, me demandant d’approfondir les destinées de Perceval et de Gauvain, de Lancelot et d’Yvain, de Galaad et de Mordred. Cette édition jeunesse du livre phare, initial, qui avait influencé tous les continuateurs du genre – je veux parler du Conte du Graal de Chrétien de Troyes – était ornée d’une magnifique illustration de couverture représentant la fameuse scène du Graal, qui avait fasciné tant d’esprits à travers tant d’époques ; probablement parce qu’elle était aux confluences d’effets variés, voire opposés, comme la merveille et la sainteté, la magie et l’amour.
Soit dit en passant, Alexandre s’était d’emblée entiché de cette scène, qu’il m’avait fait lire et relire, cherchant toujours à mieux comprendre ce que pouvaient signifier la lance qui saigne, les candélabres d’or, le Graal éblouissant et le plateau d’argent que de jeunes gens apportaient en procession vers la chambre attenante à la grande salle du château, où un festin était servi en l’honneur de Perceval, le héros du récit. Par ailleurs, mon neveu affectionnait le caractère fantastique du château, qui était apparu au fond d’un val, surgissant de nulle part ; il aimait sa fantasmagorie, son raffinement, ses richesses, ainsi que la noblesse de ceux qui l’habitaient. En revanche, il s’indignait de la niaiserie de Perceval, puisque chaque fois que le Graal était venu en sa présence, illuminant le grand espace autour de lui d’une clarté fabuleuse, ce chevalier avait gardé le silence au mépris des convenances et en dehors de tout esprit d’à-propos. Ses questions sur ce spectacle auraient pourtant guéri son hôte paralysé, et surtout son royaume. Malheureusement, il s’était tu. Et ce faisant, il avait décliné son nom, tranchant d’un coup son ambiguïté même, dans la mesure où Perceval avait été le chevalier qui perd ce val, et non pas le chevalier qui le perce.
On l’aura pressenti, dans cette scène tirée du conte, la ressemblance avec mon rêve se rapportait à la lumière qui les baignait respectivement, comme s’il y avait, au-delà des mots et des images, je ne sais quelle réalité indivisible que la lumière traduisait par sa simplicité. Bien sûr, ce jour-là, après mon somme, après le trajet en métro, après les cabines des vestiaires, les toilettes, les douches, et jusqu’à ce que je marche sous la verrière ensoleillée de la piscine, j’avais voulu me persuader que cette ressemblance était bénigne, qu’elle ne dénotait rien ; d’autant que mon rêve s’inspirait à l’évidence du livre lu, le matin même, en compagnie d’Alexandre. Cependant, quel qu’ait été mon besoin de tout ramener au sens commun, la certitude qu’un événement remarquable était passé du conte au rêve, via la lumière, pour rallier finalement mon quotidien le plus tangible, cette certitude n’a pas tardé à m’envahir avec la force d’une pensée claire. Car, en marchant dans le petit bassin de la piscine, je me suis vu au beau milieu des rayons clairs d’un soleil clair, que la moindre goutte d’eau, le moindre jet, la moindre ondulation réverbéraient en un milliard d’étincelles chatoyantes. Oui, j’ai baigné dans une lumière presque palpable ! Et du même coup, j’ai vraiment eu le sentiment que les frontières entre les mondes de la lecture, du rêve et de la veille se dissolvaient pour laisser place à une unique expérience ; un peu comme si le fameux Graal apparaissait une troisième fois en ma présence, après avoir déjà paru et reparu sans que j’en aie pleinement conscience.
Ainsi, au beau milieu des miroitements, des cris d’enfants, des éclats de rire et des échos amplifiés par le volume du bâtiment, il m’a semblé emprunter quelque voie parallèle. D’ailleurs, je n’ai pas tardé à rejoindre une dimension étrange, à la fois plus subtile et plus concrète que n’importe quelle autre – une dimension d’évidence. Car tous les corps autour de moi sont subitement devenus limpides. En quelque sorte, je les ai vus dans leur beauté fondamentale. Et ce qui m’a frappé en les considérant – eux qui nageaient, riaient, jouaient à demi nus –, c’est qu’ils étaient absolument réels. Je veux dire : tous ces corps éphémères, ils étaient pris dans une histoire, ils avaient une histoire. Et cette histoire les façonnait depuis toujours, elle exprimait la vérité qui advenait à travers eux. Or, cette vérité-là, c’était le réel nu, lequel coïncidait avec la beauté même.
Par exemple, je regardais ce très vieil homme, qui venait de sortir du grand bain avec force précautions, qui avançait le dos courbé, presque cassé par le poids de sa vie apparemment interminable ; et sa fragilité de phasme-feuille, sa lenteur de paresseux, ses cicatrices rouge-violet au niveau du thorax, toutes ses douleurs, toutes ses fatigues, en un mot, sa faiblesse, loin d’attester une fin de partie, m’évoquait la poursuite d’un formidable apprentissage, qui aujourd’hui autant qu’hier faisait son œuvre sobrement. De cette façon, je comprenais combien la fin est encore enseignante, voire le sommet d’une vie passée à essayer de se connaître. Et par suite, le vieillard m’apparaissait auréolé d’une beauté nécessaire – en vérité, constitutive. Une beauté qui annulait tous les marqueurs de la puissance, tous les canons esthétiques, toutes les caricatures du désir. Une beauté qui épousait la vie, qui disait oui, qui était là, tout simplement.
De même, sous ce soleil d’évidence, au beau milieu de cette clarté déconcertante, j’observais Alexandre, qui s’amusait en compagnie d’autres garçons dans les remous artificiels du petit bain. Et là aussi, la beauté m’émouvait – me prenait aux entrailles. Car sa façon de barboter était si gaie, si pétillante, qu’on aurait dit le rayonnement d’une joie divine.
Dans tous les cas, je ne voyais plus seulement des hommes, des femmes, des enfants. Mais je voyais des vies croissantes, des histoires en mouvement, des destinées en acte. Bref, des présences qui s’efforçaient, bon an, mal an, d’équilibrer le corps et l’âme, de les articuler, voire de les unifier. Or, cet effort, dont je prenais maintenant conscience, m’éblouissait littéralement : j’en étais bouleversé. Car la beauté qui y transparaissait – que cela soit dans les yeux du jeune homme trisomique venu nager avec son groupe de camarades, ou bien encore dans la démarche de l’aveugle qu’on menait avec prudence le long du grand bassin –, cette beauté, dis-je, coïncidait avec l’effort que j’effectuais moi-même, jour après jour, pour continuer à exister, pour vivre mieux, pour respirer plus haut. Ce qui me renvoyait au sentiment de ma fragilité. Puisque tous ces efforts, toute cette beauté se fracasseraient tôt ou tard sur le miroir inexorable de la mort. Et c’était là, bien entendu, dans cette pensée de ma faiblesse, que je touchais la certitude de profiter d’une vie unique, d’un corps unique, d’une âme unique. Oui, c’était là que j’apprenais qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais la vie sans la mort ni la mort sans la vie, mais seulement cet UNIQUE qui les enroule dans son sein.
La vie – la mort – l’unique – justement, je les ai retrouvés une heure plus tard, en la personne d’une ogresse, que mon neveu et moi avons considérée comme une apparition tout droit sortie d’un conte de fées, dès le moment où nous l’avons aperçue dans le local réservé aux douches. En effet, dans ce lieu très banal, une femme aux proportions démesurées se savonnait d’une manière vigoureuse, se démenant avec ses seins volumineux qui lui tombaient en haut des cuisses : les soulevant l’un après l’autre pour laver son gros ventre, les contraignant de son bras gauche pour accéder aux parties basses de son corps. En tous ses gestes, elle agissait sans pudeur, glissant ses mains pleines de savon presque ostensiblement dans sa culotte, sur son sexe, entre ses fesses protubérantes, dans ses cheveux noir de jais, sur son visage aux traits grossiers, sur ses bras lourds, sur ses jambes fortes, entre chacun de ses doigts de pied. Et là aussi, quoique la lumière naturelle ait dis- paru pour laisser place aux éclairages artificiels, j’ai tout à coup été frappé par la beauté considérable de l’ogresse face à moi. J’en ai même tressailli, la comparant instinctivement à ces statuettes réchappées de l’âge des cavernes, telle la Vénus de Willendorf ou de Lespugue. Car j’avais l’impression qu’elle incarnait une énigme ancestrale, illustrant très crûment, avec ses airs de dévoreuse, de quelle manière la mort féconde ce qui prétend venir et vivre.

3

Qu’on n’aille pas croire que je n’ai pas cherché à relativiser ce qui m’arrivait ce jour-là. Car je suis fait de telle façon qu’au tribunal de ma conscience j’écoute volontiers l’esprit railleur, toujours critique, avec lequel je désamorce le plus souvent situations et événements inextricables. Simplement, j’ai eu beau essayer de battre en brèche le sentiment d’avoir glissé dans une lumière qui se serait réfléchie du conte au rêve, puis du rêve à la veille, pour m’orienter vers le réel le plus profond, je n’ai pas réussi à entamer ce sentiment une seule seconde. Au contraire, cette évidence des êtres, cette vérité des êtres, cette beauté des personnes que j’avais découvertes sous la verrière de la piscine, tout m’est resté au creux de l’âme sans aucune déperdition, comme si j’avais assimilé quelque sagesse inaliénable.
Ainsi, le soir venu, longtemps après que mon neveu eut regagné son domicile, j’ai perçu France, ma jeune épouse, comme jamais auparavant. En regardant ses cheveux blonds ensoleiller le vestibule de notre appartement, j’ai ressenti sa beauté forte, sa présence vraie, son évidence. Mieux, je l’ai vue dans sa grandeur infuse – dans son rap- port avec la joie, avec la vie, avec l’amour. Et tout d’un coup, la puissance qui nous liait m’est apparue plus intime que ma propre substance ; même si cette attraction, depuis sept ans que nous étions mari et femme, nous attendait comme un possible jamais vraiment actualisé. Aussi, ce qu’il fallait vivre à présent, nos yeux l’ont su en un éclair. Je veux dire : il n’y a pas eu de mots, il n’y a pas eu de signes, nous nous sommes simplement déshabillés. Puis nous avons fait l’amour avec une grande intensité, nous laissant traverser par un désir inexplicable, qui s’élevait depuis nos gestes, depuis nos souffles, depuis nos âmes. Et diable ! c’était une volupté étrange, un ravissement presque angoissant, tant le plaisir s’accroissait sans jamais s’arrêter. Encore, et encore, et encore. À telle enseigne que j’ai voulu repousser France, effrayé par l’orgasme qui montait de la sorte. Mais rien à faire : mon intention s’est délitée. Et si mes doigts n’ont réussi qu’à se crisper sur ses hanches, elle, dans le même temps, m’a attiré avec passion. Double mouvement qui nous a fait passer un seuil, puisque soudain nous avons joui dans un même cri, qui m’a percé de part en part. Or, bizarrement, au milieu de ce cri, il y avait une béance ; et tout autour de cette béance, il y avait de la lumière.
Combien de temps sommes-nous ainsi demeurés dans cette lumière qui nous tenait l’un dans l’autre ? Je ne le sais pas. Toujours est-il qu’après un laps qui pourrait bien renvoyer à un moment d’éternité, j’ai pris conscience que je pleurais à grand renfort de gémissements très plaintifs, très obsédants, que je n’avais jusqu’ici rencontrés que chez France, qui d’ailleurs sanglotait elle aussi, comme chaque fois qu’un orgasme la soulevait un peu trop haut. Pour couper court à cette lente retombée de corps et d’âme qui me faisait par trop languir, je me suis donc remis debout ; puis j’ai marché jusqu’au salon pour me servir un verre d’alcool. Cependant, avant d’atteindre le meuble-bar, je me suis figé net. Car, dans le miroir de style Renaissance situé à l’autre bout de la pièce, juste au-dessus de la cheminée, entre la bibliothèque murale et la série de trois fenêtres ouvrant sur les toits de la ville, j’ai vu un homme si étonnant qu’il m’a fallu quelques secondes pour comprendre que c’était moi.
Irradiant le salon par la fenêtre la plus à l’est, la lune saturait le grand miroir octogonal, et mon image s’y reflétait dans un halo surréaliste. De plus, par je ne sais quelle loi optique, mon cœur brillait au milieu de ce lustre. J’avais même l’impression de le voir palpiter dans ma cage thoracique. Et d’ailleurs, sans que je sache si c’était une vision véridique ou un songe enfanté par mon esprit inquiet, son cycle de systole et de diastole m’est tout d’un coup apparu en transparence. Oui, par un moyen inexplicable, j’ai contemplé le sang qui circulait dans l’artère aorte et l’artère pulmonaire, comme si mes yeux étaient à même de traverser la chair. Or, dans les ventricules gauche et droit que je voyais se remplir, puis se vider au cours de la révolution cardiaque, il m’a semblé que deux tendances s’affrontaient – l’une pour le bien, l’autre pour le mal. Chacune tentant de m’investir tout entier.
Certes, comme je l’ai annoncé au début de ce roman, je ne donnerai pas une théorie générale du combat de la lumière et des ténèbres. Néanmoins, l’évidence m’oblige à dire qu’en règle générale les ténèbres nous enchaînent à nos esprits animaux, excitant nos instincts et flattant notre orgueil. Il s’agit chaque fois de nous dénaturer, en sorte que nous rampions sur la terre, quand nous sommes faits pour converser avec les anges. La lumière, pour sa part, ne s’oppose pas aux ténèbres comme un principe antagoniste. Au contraire, elle les raffine et les sublime en dominant la liberté que nous avons de faire le mal. Vices et transgressions sont ainsi transmutés à la racine, et les plus fortes passions génèrent alors des splendeurs ineffables. Bien sûr, le plus souvent, les œuvres pernicieuses maintiennent le cœur en esclavage. Pourtant, il arrive quelquefois qu’un grand désir de vérité assèche les eaux du mal ; et quand cela se produit, toute la personne s’illumine, gloire et justice l’enveloppant comme un vêtement paradisiaque.
Était-ce un vêtement de ce genre qui habillait ma nudité dans le miroir du salon ? Ou bien cette apparence n’était- elle qu’un symbole de la victoire à laquelle on parvient quand on lutte vaillamment pour éclairer son cœur ? Je n’en sais rien. Sans doute un peu des deux. En tout cas, le désir d’accentuer cette lumière si spéciale est monté peu à peu, jusqu’à devenir irrésistible ; au point que j’ai résolu d’affronter les obstacles qui pourraient m’en empêcher, l’enfer dût-il se dresser contre moi. Seulement, j’étais loin d’imaginer la violence de l’épreuve – sa haine, son délire, sa cruauté. D’autant qu’un surcroît de lumière a soudain attiré mon attention du côté de la table basse, lorsque j’ai remarqué, dans le miroir doré, que l’ouvrage illustré de mon neveu Alexandre, le fameux Conte du Graal, réverbérait, lui aussi, les rayons de la lune.
Instinctivement, je me suis alors repassé les occurrences au cours desquelles j’avais été interpellé par la lumière : que cela soit, le matin même, lorsque celle-ci avait passé dans ma lecture ; ou bien lorsqu’elle avait fulguré dans mon rêve ; ou encore lorsqu’elle avait resplendi sous la verrière de la piscine ; ou enfin lorsqu’elle avait explosé dans les bras de ma femme, qui avait pleuré avec moi au paroxysme de l’amour. Ainsi, dans ce suspens, face au grand livre nimbé d’éclat, j’ai pris conscience qu’un phénomène similaire me faisait signe. Et du même coup, je n’ai pas pu me retenir de penser qu’une instance mystérieuse, telle que le Graal, avait paru dans la lumière tout au long de ma journée. Idée cocasse, voire drolatique, j’en conviens. Mais qu’une pure intuition tombée du ciel a confirmée avec aplomb, me donnant à entendre : premièrement, que je serais bien lourdaud, bien imbécile, et sans doute bien méchant, si je gardais, comme Perceval, un silence déplacé, après qu’on eut requis mon attention d’une manière si criante ; deuxièmement, que je n’avais qu’à prononcer la question que Perceval avait omise pour son malheur ; troisièmement, que je devais le faire sur-le- champ, sinon l’instant serait manqué pour toujours.
Par conséquent, sans donner suite aux objections qui s’élèvent à tout coup quand l’insolite contrevient aux soi-disant lois de la raison, j’ai formulé une question, qui m’aurait semblé ridicule quelques minutes auparavant. J’ai demandé : « Pour qui sert-on le Graal ? » Et comme il fallait s’y attendre, rien de spécial n’est survenu, si ce n’est la honte qui m’a gagné en moins de rien. Car, après tout, j’étais nu dans mon salon et parlais dans le vide. Qu’importe, j’ai reposé trois questions mieux adaptées aux circonstances de ma journée. J’ai demandé : « Que m’arrive-t‑il ? Qui me fait signe ? Quelle est cette route devant moi ? » Mais je n’ai pas obtenu de réponse. Et du même coup, c’est le silence qui m’en a tenu lieu. Car j’ai soudain pris conscience que je resterais à l’extérieur du mystère tant qu’un besoin plus impérieux que ce silence ne s’imposerait pas dans ma vie. Celui de naître, de m’éveiller à la lumière de l’impossible. Ce qui m’est arrivé à l’instant même où ces pensées me taraudaient. Puisque mon cœur s’est vrillé, mon âme s’est creusée, tant et si bien que mon esprit s’est déchargé dans la tête d’un autre homme ! Oui, sans mentir, et aussi fou que cela puisse paraître, je me suis retrouvé LA TÊTE D’UN AUTRE HOMME. J’ai regardé, j’ai écouté, j’ai ressenti par l’entremise d’un scientifique nommé « Daxull ». Véritable démon, horreur humaine, dont je vais à présent narrer l’histoire ; dans la mesure où il est l’une des éminences contemporaines avec lesquelles les forces noires travaillent le monde et l’aiguillonnent pour le mener toujours plus vite à sa perte.

Un autre extrait du roman a été publié dans le numéro 147 de L’Infini, p. 84-96.

VALENTIN RETZ SUR PILEFACE

NOIR PARFAIT

Rencontre avec Yannick Haenel et Valentin Retz

12 février 2015. Invité de la revue Transfuge, Yannick Haenel parle de Je cherche l’Italie et dialogue avec Valentin Retz, auteur de Noir parfait, roman qui vient aussi d’être publié dans la collection L’infini.


TRANSFUGE-magazine

*

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


2 Messages

  • Albert Gauvin | 20 octobre 2021 - 11:10 1

    Magie noire

    Yannick Haenel

    La destruction du monde a lieu à chaque instant. L’intuition de Valentin Retz, dans son étonnant et génial roman Une sorcellerie (éd. Gallimard, coll. « L’Infini »), c’est que la catastrophe actuelle – extinction des espèces, pourrissement climatique, dévastation du langage – est le fruit d’un travail de l’enfer, c’est-à-dire d’une magie noire qui envoûte les humanoïdes, les assignant à ravager le monde comme des esclaves du diable.

    L’idée même de « complotisme », dont on nous rebat les oreilles, semble une nigauderie par rapport au dévoilement qu’opère le livre de Valentin Retz. Ce qui arrive planétairement est bien pire qu’un « ­complot » : c’est la victoire de la malfaisance elle-même, qui verrouille chacun de nous à l’intérieur de procédures qui étouffent les esprits.

    Que raconte Une sorcellerie  ? Rien de moins qu’une révélation sur la structure occulte du monde. Après une sieste bienheureuse, un homme se réveille dans la tête d’un autre homme, et celui-ci n’est autre que Daxull, un de ces milliardaires qui dirigent des firmes biotechnologiques dévolues aux pouvoirs de la cybernétique. Nous suivons ainsi ce ponte à travers d’étranges cérémonies perverses : derrière le luxe, le pouvoir et la science se cache une ­magie noire. Daxull se régale de la pulsion de mort qui anime les petits humains  ; il met son argent au service d’un dessein démoniaque : enchaîner les esprits afin de pourrir le vivant.

    À travers les pérégrinations du narrateur et son combat intérieur avec ce démon d’un genre nouveau se déploie une version contemporaine de la quête du Graal. De la forêt de Brocéliande au tombeau du Christ, à Jérusalem, en passant par les gigantesques tours des consortiums appariés à la Silicon Valley, l’histoire spirituelle du monde ne cesse de se réécrire : ce qui a lieu dans l’invisible est le vrai combat, nous nous battons depuis toujours contre des forces qui veulent notre néant.

    Retz voit dans les réseaux numériques, dans leur structure dispersive, contagieuse, virale, planétaire, un terrain de jeu orgasmique pour les démons. Aujourd’hui, le diable se sert des grands patrons pour imposer son règne à travers la technoscience : le capitalisme est au service du dieu Gog (celui que le narrateur du roman reconnaît soudain dans le nom, lu à l’envers, de Google). Le monde est structuré par l’emprise  ; le capitalisme est une farce satanique. Nous sommes asservis sans le savoir par des forces obscures qui, en nous ligotant, visent notre usinage : quand une puce s’implantera dans nos cerveaux, le réseau sera parvenu à nous remplacer. Nous aurons disparu. Ainsi procède le diable.

    Les rares qui résistent sont ceux qui auront «  épuisé les ­ténèbres au-dedans de leur cœur », comme l’écrit notre narrateur illuminé. Oui, regardez en vous : de quelle couleur est votre esprit  ? Sa lumière est-elle blanche ou noire  ?

    Charlie Hebdo 1526 du 20 octobre


  • Albert Gauvin | 14 octobre 2021 - 13:56 2

    JPEG - 50.2 ko
    Valentin Retz © Francesca Mantovani / Gallimard

    Un livre physiquement déstabilisant, stylistiquement époustouflant et spirituellement exaltant. N’y allons pas par quatre chemins au moment de parler du nouveau roman de Valentin Retz qui paraît comme ses trois précédents (Grand Art, Double et Noir Parfait) dans la collection l’Infini de Gallimard tant il est rare de lire une œuvre littéraire d’une telle ampleur.

    Un narrateur accompagne son neveu à la piscine passe un après-midi dans le calme le plus total. Osmose dans le cœur du monde, vous avez déjà vécu cela, c’est très réel, palpable, quand il suffit de regarder ce qui nous entoure pour en être entièrement illuminé : “… en marchant dans le petit bassin de la piscine, je me suis vu au beau milieu des rayons clairs d’un soleil clair, que la moindre goutte d’eau, le moindre jet, la moindre ondulation réverbéraient en un milliard d’étincelles chatoyantes.” Plus tard dans la soirée, il fait l’amour avec sa femme. Mais dans la foulée, le voilà qui bascule à l’intérieur de l’envers du monde. “… dans le miroir style Renaissance situé à l’autre bout de la pièce, juste au-dessus de la cheminée, entre la bibliothèque et la série de trois fenêtres ouvrant sur les toits de la ville, j’ai vu un homme si étonnant qu’il m’a fallu quelques secondes pour comprendre que c’était moi.” Il est désormais en dehors de son corps, précipité dans la tête d’un mage noir nommé Daxull. C’est le premier voyage dans l’esprit du Mal total. Deux autres incursions dans cette même entité jalonneront un récit qui tient de la confession ultime au sein même d’une incroyable catabase. “Certains gouffres ne sont pas faits pour être mesurés ; ni certains yeux, pour scruter l’innommable. En tout cas, moi, j’aurais voulu ne jamais voir le visage des démons qui nous haïssent et nous abusent, depuis que l’homme est appelé à se trouver ou à se perdre. Mais, pour ceci, comme pour bien d’autres choses survenues dans le sillage des visions que je relate ici, j’ai dû braver des terreurs inédites, me résignant à un savoir dont je garde les séquelles ; quoique les luttes que j’ai livrées pour conserver mon équilibre m’auront sans doute renouvelé d’une manière salutaire. Pour autant, je ne révélerai pas tous les secrets que j’ai appris ; car bon nombre sont vraiment déraisonnables. Et quant à ceux que je suis sur le point de divulguer, ils suffiront amplement à satisfaire n’importe quelles curiosités, même les plus glauques et les plus dévoyées.

    Le lecteur est embarqué dans les visions cauchemardesques de ce mégalo milliardaire versé dans les nouvelles technologies. Ici, une torture dans une soirée où ses invités sont priés de se soumettre à un jeu terrifiant durant lequel ils subissent la menace de coupeurs de têtes djihadistes. Là, un plan bien avancé, bien financé et bien ficelé de transhumanisme débridé. Plus loin, une ahurissante cérémonie noire portée par des hologrammes dans une singulière bibliothèque inversée. Daxull est aussi terrifiant que surpuissant, il opère depuis un anti-monde effervescent tragiquement contemporain. “J’ai embrassé le projet que les démons avaient mené avec patience au cœur même de l’histoire, dans le seul but de couper l’homme de toute espèce de transcendance : de le boucler dans le cosmos, de le murer dans la cité. Mais pas seulement. Puisqu’aujourd’hui, selon Daxull, il s’agissait de verrouiller l’individu dans le cyberespace des réseaux numériques ; afin que le corps et la conscience s’y adaptent, qu’ils s’y transforment, qu’ils s’y mutilent, qu’ils s’y diluent, jusqu’à ce qu’enfin leur lamentable humanité y disparaisse complètement. » Et il est aidé ! Retz nous fait ainsi connaître Ogia, disciple de Daxull et modérateur chez… Facebook, le job de l’enfer par excellence.

    On lit et on perd pied parce que la fiction entretient ici des rapports d’appartenance avec la réalité : c’est l’agencement furieux du monde qui est là en gros plan. Le roman agit ainsi comme un développement spiralé de l’essai Tout est accompli (Grasset 2019) écrit à trois en compagnie de Yannick Haenel et François Meyronnis avec lesquels Valentin Retz anime la revue Ligne de risque. C’est le même plan de pensée, sa version romanesque. Ne sommes-nous pas aujourd’hui même effectivement, réellement, concrètement dans l’oubli du corps et de ce que nous sommes en tant qu’êtres de parole ? Le ravage n’est-il pas en train de croître sous nos yeux sous des formes diverses de plus en plus diaboliques ? Ces dernières semaines, le Spectacle n’essaye-t-il pas de vendre à un public mondial déjà convaincu la promesse du métavers ?

    Retz voit cela. Spécialiste du secret, suiveur des signes — talent déjà à l’œuvre dans ses précédents livres —, il déchiffre ce qui semble si évident et si inquestionnable. Ainsi du soudain stupéfiant mot Google lu de droite à gauche dans la ligne hébraïque : E L G O O G. Magog est le mot employé dans la bible pour signifier par métaphore les forces du mal et leur règne. Le dieu mauvais GOG se tient ainsi présent partout à chaque instant sur la planète. Mais qui dit Une sorcellerie implique nécessairement un désenvoûtement spécial et Retz déploie ici une grande passe littéraire. Principe archétypal de la littérature : se désincarcérer de quelque chose comme le mal, accéder à une bascule dans la bascule, vers l’anabase. Le narrateur y parviendra-t-il ? Va-t-il échapper, entre Genève, la Bretagne et Israël aux dents du grand mauvais Daxull ? Ce passage qui annonce la dernière partie du roman le dit peut-être. Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” Le ravage ne le sait pas mais il se pourrait bien qu’il soit encerclé par l’indemne.

    Arnaud Jamin, diacritik, 14-10-21.