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Voltaire contre-attaque

André Glucksmann et... Philippe Sollers

D 1er novembre 2014     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« Où en sommes-nous avec le Temps ? Où en sommes-nous avec le français ? » interroge Marcelin Pleynet. Je pourrais à nouveau poser ces questions qui sont toujours d’actualité et vous inviter à relire ce que, dans Chronique vénitienne et dans Le savoir-vivre, Pleynet écrit le jour de « la Fête de tous les saints » [1]. L’actualité éditoriale, mais surtout celle du monde d’aujourd’hui — aujourd’hui-même — m’incite à vous faire découvrir un autre livre où « Venise » n’a pas toujours été cette ville où Pleynet et d’autres ont trouvé « le lieu et la formule », je veux parler du Candide de Voltaire, cet admirable « conte philosophique » dont André Glucksmann, dans son dernier essai, Voltaire contre-attaque, renouvelle la lecture, y démontrant, de manière saisissante, la naissance de notre modernité littéraire, philosophique et politique, un conte sur lequel, quarante ans après avoir écrit La cuisinière et le mangeur d’homme (suite au choc de L’archipel du goulag), il semble enfin fonder, de manière à la fois voltairienne et kantienne (Kant relu à travers les lunettes de Voltaire — cela ne manquera pas d’étonner) sa morale dissidente et, partant, sa conception sans illusion de la politique.
Contre le nihilisme. Contre « le crime d’indifférence ». Contre l’infâmie aujourd’hui [2].
« Descartes, c’est la France », écrivait Glucksmann en 1987.
La France, c’est Voltaire, nous convainc-t-il aujourd’hui.
Tout le monde aujourd’hui croit connaître Voltaire.
Tout le monde croit avoir lu Candide.
Eh bien non.


Voltaire contre-attaque

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Robert Laffont, 2014.

André GLUCKSMANN

Comment Candide, un conte philosophique du XVIIIe siècle, peut-il éclairer le monde d’aujourd’hui ?
En ouvrant la voie à l’Européen en construction !
Avec Voltaire contre-attaque, André Glucksmann propose une lecture de Voltaire sacrément dépoussiérante et un livre de combat.

Voltaire contre-attaque revisite le plus extraordinaire — le plus contemporain — des attentats littéraires jamais commis en France. Candide ou l’Optimisme. Un petit livre à trente sous. Une bombe.
Candide, enfant du hasard, devant le monde qui s’ouvre comme un gouffre, orphelin de « Vestphalie », donc de nulle part, est le héros de notre temps.
Candide livre la plus hilarante des odes à la liberté, un hymne magistral à la tolérance, dont les philosophes, réactionnaires comme progressistes, n’ont cessé de minorer l’impact.
Glucksmann l’érige en discours de la méthode d’une Europe post-idéologique qui, pour survivre, doit identifier les périls qui l’assaillent et les errances qui la définissent.
Face à l’ignorance de soi, face aux démissions irraisonnées devant tant de dictatures actuelles, face aux « infamies », aux fanatismes et aux nihilismes, quelques injections de lumières voltairiennes peuvent aider.
« Lis Candide et connais-toi toi-même. »

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Le tremblement de terre de Lisbonne. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Éléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur cette terre. »
Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne.

Le 1er novembre 1755, au Portugal, en Europe, eut lieu le tremblement de terre de Lisbonne. Pour Voltaire, ce sera « un tsunami de l’âme ». Voici ce qu’écrit André Glucksmann.

La révélation de Lisbonne

L’entrée brutale en contemporanéité, qui lie pour toujours, suppose un événement qui fasse rupture, un choc, une faille, un abîme capable d’engloutir l’ordre précédent. La Saint-Barthélemy, les grandes découvertes et une chute de cheval pour Montaigne. La Révolution et Napoléon pour introduire aux romanciers du XIXe siècle. Hiroshima et Auschwitz pour mes contemporains. Pour Voltaire et Candide, ce sera Lisbonne, un tremblement de terre, un tsunami de l’âme.

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Hugh Bulley, Candide, ch. 5. « [...] ils sentent la terre trembler sous leurs pas [...] trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. »

1er novembre 1755, 9 h 40 du matin, jour de la Toussaint, la capitale du Portugal est rasée, incendiée, noyée à l’heure de la grand-messe. Les cieux et les tympans des cathédrales s’écrasent sur les fidèles en prière. Sur le coup, on suppute cinquante à cent mille morts, le décompte final est de trente mille. Il s’agit, aujourd’hui encore, de la plus impressionnante secousse sismique que l’Europe ait dûment enregistrée. Par trois fois Candide, prisonnier des décombres, voit sa dernière heure arrivée. À des milliers de kilomètres, dans son paisible cocon, Voltaire apprend l’horreur. La distance n’y fait rien. L’épouvante saisit, culbute et claque : « Cent mille fourmis, notre prochain, écrasées tout d’un coup dans notre fourmilière ! » Aspiré par l’évocation du désastre, le penseur reconsidère son univers spirituel, la raison chavire, règles et certitudes basculent dans le néant. Où donner de la tête ? Tout, tous versent sans dessus ni dessous. « Qui suis- je, où suis-je, où vais-je et d’où suis-je tiré [3] ? » 1766, une décennie plus tard, l’apostrophe sans limites touche le monde entier : « Où es-tu ? D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Que demandes-tu ? C’est une question qu’on doit faire à tous les êtres de l’univers, mais à laquelle nul ne nous répond. Je demande aux plantes quelle vertu les fait croître [4]. »
Voltaire interpelle la nature, la société, l’humanité et Dieu dans la fournaise d’une expérience indépassable qui rend les consolations savantes parfaitement indécentes.

Partout environné des cruautés du sort
Des fureurs des méchants, des pièges de la mort [...]
Guérirez-vous nos maux en osant les nier [5] ?

« Nier » ? Il faut en finir avec les euphémismes. Plus question de réduire les catastrophes mondaines en dérapages particuliers, personnels ou locaux, plus question de minimiser l’ampleur du désordre, plus question de s’éviter la remise en question de l’harmonie universelle. Le candide privé de paradis arpente les continents, en long, en large, en travers, s’égare dans les déserts somnambules, franchit les pires détroits et les mers démontées, découvre l’Amérique du Sud, du Nord, le Surinam, Lisbonne, Venise, Constantinople, Paris... Ce n’est que galères, esclavages, excommunications, autodafés, piloris, guerres, tromperies, cous coupés et têtes empaillées. Zigzaguant sur le cirque de la création, il survit sans garantie et partout s’avance comme les « êtres à deux pieds sans plumes », frères humains, ballotté au gré d’une contingence bonne ou mauvaise, c’est-à-dire au hasard.

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Hugh Bulley, Candide et son valet Cacombo en route vers l’Eldorado

Quant à l’Eldorado, recoin pavé d’or et de sentiments unanimes, aux antichambres incrustées de rubis et d’émeraude, où les moutons volent comme de gros oiseaux et servent d’équipages, où tous les citoyens sont prêtres et« tous du même avis », il n’échappe au désordre universel qu’en se claquemurant comme une huître. Voltaire constate : « L’univers est une vaste scène de brigandage abandonnée à la fortune [6]. »
Élève plus respectueux que son narrateur, le héros-malgré-lui ne commente pas, point de discute, point de dispute, il avale en silence, mais sans les gober crues, les conclusions paradoxales touchant le « meilleur possible » que lui administre son maître à penser au comble des déboires. Et compare. Il interroge dans sa chair, dans les récits des voisins d’épouvante, dans les viols répétés de sa chère Cunégonde, dans la soumission des serviles, dans l’indifférence des nantis et la cruauté des puissants, la distance hallucinante qui sépare les prêches optimistes de Pangloss et ce qu’endure tout un chacun. « Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même : "Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ?" » La juxtaposition instantanée, sèche, froide, glaçante du reportage nu et des consolations spéculatives ravive sans repos la plaie béante entre les mots et les choses. Au détour de chaque page, le lecteur hésite entre le rire et l’effroi, il se retrouve K.-O. debout.
Voltaire était progressiste, éclairé, lumineux, la quintessence spintuelle de son siècle. Lisbonne le transfigure en contemporain tempétueux, porte-parole d’un temps sorti des gonds, conteur d’une terre sans repères, la sienne, la nôtre. (Voltaire contre-attaque, p. 23-26)

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Le philosophe André Glucksmann, en janvier 2012. | AFP / Jacques Demarthon. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« C’est l’enfermement national qui est suicidaire »

Toujours mû par cette « rage d’enfant » qui ne l’a jamais quitté, le philosophe André Glucksmann vient de publier Voltaire contre-attaque (Robert Laffont, 216 pages, 21 euros). Un plaidoyer pour réactiver l’universalisme des Lumières contre « la fièvre identitaire » européenne et la politique transformée en un « art réactionnaire ». Une invitation à lever les « clôtures » géographiques ou culturelles d’un Vieux Continent qui peine encore à reconnaître comme un progrès la libre circulation des hommes et des idées.
Entretien avec un intempestif « droit-de-l’hommiste ».

Deux cent cinquante ans après Voltaire, faut-il à nouveau « écraser l’infâme » ?

Il a toujours fallu résister à l’infamie. Preuve par le XXe siècle, Auschwitz, Hiroshima, le Goulag et le génocide des Tutsi. Le XXIe ne s’annonce pas joyeux. La barbarie, comme le bon sens chez Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Les tyrans laïques sont aussi redoutables que les religieux. Ils ne font que troquer « Dieu » par d’autres idoles, le « prolétariat », la « race », la « nation ». Voltaire souligne : ce sont les noces du pouvoir des armes et du pouvoir sur les âmes qui définissent l’infamie. Derrière son « Mahomet » et l’inquisiteur, il y a foule. Il doute de la primauté d’un « bien commun » et d’une « volonté générale », qui peuvent conduire à la terreur.

Vos convictions interventionnistes ne sont-elles pas ébranlées par le chaos géopolitique du Proche et du Moyen-Orient ? La guerre n’a-t-elle pas fabriqué des terroristes en série ?

Qui a fabriqué quoi ? La tyrannie est mère du terrorisme. Prenons la Syrie, l’attentisme des démocraties face à la cruauté de Bachar Al-Assad, et à celle de son parrain Vladimir Poutine, a permis l’« Etat Islamique » et l’annexion de la Crimée, puis la guerre en Ukraine. La cécité face au mal, ce que l’écrivain autrichien Hermann Broch [1886-1951] nomme « le crime d’indifférence », est La condition suffisante et nécessaire pour que le crime prospère. Candide ou (entendez contre) l’optimisme, ouvrage proscrit du panthéon de la grande philosophie pour cause de légèreté, nous ouvre un chemin de lucidité face aux dangers présents.

C’est à l’aune de la façon dont on traite les populations les plus faibles que l’on mesure le niveau de civilisation. Est-ce le sens de votre « éloge du mendiant » face à la « fièvre identitaire » ?

Oui. Quelque 20 000 Roms empêcheraient 60 millions de Français de respirer ! Beau symptôme de neurasthénie. La France vit son identité comme malheureuse, elle choisit la fermeture. Les intellectuels des Lumières tablaient sur l’ouverture, parcouraient l’Europe et le monde, inventaient le cosmopolitisme, comme le fit Emmanuel Kant. C’est le recroquevillement sur soi qui est suicidaire. Rien ne sert de retourner à un passé qui n’a du reste jamais existé. La France a toujours été une terre d’immigration, de mélanges et sa culture ouverte sur l’Europe. La recherche éperdue de racines brouillées est une maladie du XIXe siècle, elle a conduit aux pires catastrophes. Les philosophes d’alors (Hegel, Fichte, Marx...), qui restent les inspirateurs du monde dominant, construisaient de beaux systèmes hors réalité, Pangloss était roi. La grande littérature — française, russe, Pouchkine n’est pas Poutine — échappait à l’enfermement national. Optimisme et pessimisme sont les deux faces infertiles du désarroi européen actuel, auquel s’opposent la liberté, l’énergie et le rire de Candide.

Propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde du 26-10-14.

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CRITIQUES

Voltaire sous les lumières de Glucksmann

André Glucksmann. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La défense d’un penseur jugé plus actuel que jamais et une ode à la liberté cosmopolite.

Adulée en son temps et symbole même de l’esprit des Lumières, la pensée de Voltaire fut méprisée au siècle dernier par une bonne partie de l’intelligentsia, nourrie de Hegel, Marx ou Heidegger et fascinée par les systèmes philosophiques offrant une vision du monde totale. Il n’était même plus vraiment considéré comme un penseur, tout juste un écrivain de talent dont les appels à la tolérance, l’apparente légèreté et le profond scepticisme sonnaient quand même par trop bourgeois. Seul Nietzsche n’avait cessé contre la pesanteur germanique de se référer à cette pensée libre et claire. Avec son titre explicite Voltaire contre-attaque, le nouveau livre d’André Glucksmann montre que ce philosophe reste plus que jamais actuel, notamment par sa remise en cause de tous les systèmes de pensée bétonnés prétendant au juste ou au vrai. Cet essai à la prose vive, court et percutant, est d’abord un hymne à « la liberté cosmopolite » face à la montée dans toute l’Europe et notamment en France des régressions identitaires et xénophobes.

« Consumé ». « Le Vieux Continent fait soudain son âge, il se plaint, il s’alarme de la déferlante des nouveaux venus, il s’inquiète de lui-même et se méfie comme de la peste d’une planétarisation des rapports humains qu’il a lui-même initiée », écrit Glucksmann, rappelant que « la mondialisation, c’est le feu de notre civilisation qui, après avoir consommé et consumé l’ensemble des autres continents, nous panique dans un retour de flamme pour le moins ironique ». L’auteur de la Cuisinière et le Mangeur d’hommes retrouve dans ces pages toute la lucidité et la force de ses engagements antitotalitaires. Hors système, hors Etat, le nomade aujourd’hui par excellence en Europe c’est le Rom. « Au même titre que l’hérétique, le philosophe ou l’écrivain, un nomade n’est pas simplement un déraciné mais un déracinant, un désagréable miroir qu’il promène au long de nos chemins et dans lequel nous détestons nous contempler », grince Glucksmann, un moment tenté par le sarkozysme mais rapidement repenti. L’alignement de l’ancien président français sur Poutine avait précipité une rupture que ses discours contre les Roms ont rendue irrémédiable [7].

Son fil pour revisiter Voltaire est l’un de ses contes les plus fameux, Candide ou l’optimisme qui, en une centaine de pages, « décrit le monde tel qu’il est et non tel qu’il se raconte ». « Jamais vingt volumes in-folio ne feront la révolution, ce sont les petits livres à trente sous qui sont à craindre », écrivait Voltaire à d’Alembert, le maître d’œuvre de l’Encyclopédie. Ce conte est différent des autres autant par son propos que par son héros. Candide ne sait ni d’où il vient, ni où il va. « Prototype de bâtard laissé pour compte, il ne se connaît ni père, ni mère, pas de racines repérables et pas d’état civil. Un "sans-papiers" dirait-on de nos jours. Il n’affiche aucun patronyme, contrairement aux Maliens ou Kosovars que nos polices s’évertuent à chasser de nos eldorados, pas même de prénom, juste un adjectif en guise de sobriquet », note Glucksmann qui aime ce héros parce qu’il « explore le monde par le bas » : « Candide est ce qui arrive, il ne possède rien sinon les vertiges de la lucidité. »

C’est le choc du grand tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, qui avait incité Voltaire à se lancer dans ce conte, se moquant notamment avec le personnage du philosophe Pangloss, le maître de Candide, des prêcheurs optimistes — tels Leibniz — imbus de leur vérité sur le meilleur des mondes possibles. Puis il met en scène son pendant pessimiste, Martin, philosophe se prétendant « manichéen » qui au « tout va bien » du premier répond par un « tout va mal » systématique. Il incarne le nihilisme. Le grand art de Voltaire est dans cette légèreté ironique pour cacher ses constructions théoriques.

« Infâme ». « L’univers est une vaste scène de brigandage abandonnée à la fortune », aimait à rappeler l’auteur du Traité sur la tolérance, la seule vraie alternative au fanatisme. « L’infâme » aujourd’hui comme à l’époque reste la religion en tant que système, surtout quand s’allient le sabre et l’autel. C’est le message de la pièce de Voltaire, le Fanatisme ou Mahomet le prophète, qui fait dire à ce dernier « loin de moi les mortels assez audacieux pour juger par eux-mêmes et pour voir par leurs yeux ». « Si Mahomet tient une place de choix dans son catalogue des turpitudes, ce n’est pas le Coran — "ce livre ennuyeux" selon lui — qui est visé mais les pulsions meurtrières du guerrier, sanctifiées donc décuplées par l’onction divine », note Glucksmann, rappelant pour le regretter : « Le règne philosophique du conte voltairien fut bref. [...] La Révolution a sifflé la fin du jeu. Les générations qui suivent revendiquent clôture, territoire, âme, service militaire, guerre et victoire à la clef. Candide n’est plus le héros de la civilisation, il va figurer deux cents ans durant le prototype du tire-au-flanc et à la façon du jeune Céline un voyageur au bout de la nuit. »

Marc SEMO, Libération du 8 octobre 2014.

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Modiano, Voltaire, Glucksmann, et vive la France !

par Michel Crépu

Lundi 13 octobre

Avoir le sens de la littérature, c’est pouvoir dire « je » sans se prendre pour le centre du monde. Ainsi, dans la célèbre entame de Proust : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », le mot important, c’est « longtemps ». Dans « longtemps », il y a les ancêtres, tous les autres dont nous venons. Dans « longtemps », il y a le Temps lui-même. Alors seulement « je » peut-il prendre son envol, y compris en allant se coucher. Il est en perspective. La tour de contrôle donne son feu vert vers les constellations merveilleuses. C’est bien pourquoi les jurés du Nobel ont eu raison de poser la couronne sur la tête rêveuse de Patrick Modiano. Car s’il y a bien un écrivain du « je » dans le Temps, c’est Modiano. Tous ces noms chuchotés dans les bars et les cages d’escalier, ces adresses et ces numéros de téléphone qui sonnent dans le vide, tout ce murmure de noms qui fait de chaque livre de Modiano une plongée dans le mystère des vies. Quoi de plus loin de tout ce qui s’affiche obsessionnellement, partout et sans cesse, que les romans de Patrick Modiano ? Voilà qui pourra sembler bien étranger à la cervelle d’Éric Zemmour, l’une des cervelles trépidantes du moment (1).
Que nous importe la cervelle d’Éric Zemmour ? Qu’elle soit « correcte » ou « incorrecte, on s’en moque. Vite, la bibliothèque. Comment peut-on vivre loin de la bibliothèque ? Les œuvres sont là, il suffit d’avoir l’idée (une idée peut être un désir) de les ouvrir. Et voilà justement qu’André Glucksmann vient de relire le Candide de Voltaire. Quelle jouvence, tout à coup ! Nous étions prêts à nous jeter dans la Seine et voilà que nous arrive cet épatant Candide, Cadet Rousselle de la condition humaine avec son maître de musique. Voltaire au clavecin à l’assaut du vilain réel, le réel qui s’en fout des promesses, des visions rédemptrices, des explications du pourquoi, du comment. Attention : la question est d’une extrême importance qui révèle de quelle manière on s’y prend pour aborder les affaires urgentes. Candide-Voltaire ne dit pas : « nous allons changer le monde pour faire passer la caravane », mais il dit simplement : « Soit ». Fatalisme cynique ? Non, rétorque Glucksmann : agilité du modeste, sens du « jardin », de la limite, apprentissage de la finitude. Ce n’est pas la première fois que l’auteur des « Maîtres penseurs » se fait le tambourinaire d’une telle morale de l’empirique ayant lu son Havel et son Patocka. Peut-être ne l’avait-il pas formulé de façon aussi nette en la rattachant aussi explicitement à l’essence européenne. C’est cela être un Européen : dire « soit » et ne pas s’arrêter de travailler pour autant. Candide est un Sisyphe heureux. L’Europe est son jardin. Elle peut être aussi son Enfer. Les deux. Il n’y a pas à sortir de là.
L’hystérie médiatique, pour qui chaque nano seconde d’insignifiance est l’occasion d’un buzz, n’entend rien à ces menus détails de clavecin. L’hystérie médiatique croit que l’Histoire est une série alors qu’elle est un roman, ce qui n’a rien à voir. Elle réclame sa pitance d’épisode et du happy end tout de suite, svp Disney. À peine le dictateur est-il tombé qu’on s’impatiente : quoi, comment, la démocratie n’est pas là ? Où est passée la démocratie ? Quelqu’un a-t-il le téléphone de la démocratie ? N’avons-nous pas connu, nous autres Français, ce cahin-caha de la liberté, aux pieds de la guillotine ? Et là, il faudrait, dans les décombres du khadafisme psychopathe, avoir une Assemblée Nationale de sénateurs replets ? Herriot disait volontiers : « la politique, c’est comme l’andouillette, ça doit sentir la merde, mais pas trop. » Candide n’eût pas désavoué cette recette de cuisine. Cela n’empêche ni d’anticiper les conséquences (qu’est-ce qu’on fait après la dictature ?), ni d’avoir de l’allure. De la grandeur comme on dit. Herriot n’en a aucune. C’est embêtant. Il ne sera pas interdit à M. Juncker de faire un effort en ce sens.
Par-dessus tout, ce qu’il y a d’extraordinaire, à la relecture de Candide, c’est tout bêtement son actualité saisissante. On se croit (et de fait, on l’est) de retour de Damas, de Kobané, des carnages qui ont lieu en ce moment même un peu partout. Voltaire, au XVIIIe siècle, nous parle en direct de notre propre histoire. C’est cela être dans le Temps. La longueur d’onde crépite, elle fonctionne. Un météore traverse l’écran du buzz. Il suffit de lire. On retient ces dernières pages de ce Glucksmann, les plus incisives : « L’Europe existe non pas malgré mais en vertu de l’échec des tentations impériales d’unification continentale par le feu de la conquête militaire ou des bûchers ecclésiastiques. » Un petit tas de brindilles, en somme. Tel n’est pas un destin, mais une aventure. Un roman.

Michel Crépu, Revue des Deux Mondes.

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André Glucksmann : l’anti Eric Zemmour

Daniel Cohn-bendit, Europe 1.


André Glucksmann : l’anti Eric Zemmour

« Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

Relisez Candide.

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Venise à la date de la publication du Candide de Voltaire.
Canaletto, Veillée nocturne à San Pietro di Castello (vers 1760, Gemäldegalerie de Berlin).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Voilà ce que je lis dans les Romans et contes, mon vieux Pléiade de 1932 hérité de mon père. C’est bizarre, les meilleurs lecteurs de Voltaire ne se sont jamais attardés sur ces chapitres de Candide.

Candide à Venise

par Voltaire

[...] « Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide ; vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde : je vais l’attendre à Venise ; nous traverserons la France pour aller en Italie ; ne m’accompagnerez-vous pas ? — Très volontiers, dit Martin : on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent ; je n’en ai point ; vous en avez, je vous suivrai partout. » [...]

[...] On côtoya la France ; on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la Méditerranée ; enfin on aborda Venise. « Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant Martin ; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qui soit possible. »

CHAPITRE XXIV

De Paquette, et de frère Giroflée

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Hugh Bulley, illustration pour le chapitre XXIV.

Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les barques : nulles nouvelles de Cacambo. « Quoi ! disait-il à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise ; et la belle Cunégonde n’est point venue ! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte, sans doute ; je n’ai plus qu’à mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin ! tout n’est qu’illusion et calamité. »

Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra alla moda, ni aux autres divertissements du carnaval ; pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit : « Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la trouve ; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre : je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. » Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre ; excepté peut-être dans Eldorado, où personne ne pouvait aller.

En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux ; ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était très jolie, et chantait ; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues. « Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés ; mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. — Je gage que non, dit Martin. — Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. »

Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu’elle lui dit : « Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette ! » A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec attention, parccqu’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit : « Hélas ! ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai vu ? »

« Hélas ! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette ; je vois que vous êtes instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses ; je fus obligée de sortir du château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement ; c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent à monsieur un procès criminel ; il prit la fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la profession à Venise. Ah ! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé ; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies ; d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant ; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec l’autre ; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. »

Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence de Martin, qui disait à Candide : « Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la gageure. »

Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en attendant le dîner. « Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée ; vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance naturelle ; vous m’avez paru aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. — Ah ! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. »

Candide n’en voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin ; le repas fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque confiance. « Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier ; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur ; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.
— Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde ! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié ; le reste me sert à entretenir des filles : mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre les murs du dortoir ; et tous mes confrères sont dans le même cas. »

Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire : « Eh bien ! lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière ? » Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. « Je vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. — Je n’en crois rien du tout, dit Martin ; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux encore. — Il en sera ce qui pourra, dit Candide : mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver ; il se pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. — Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur ; mais c’est de quoi je doute fort. — Vous êtes bien dur, dit Candide. — C’est que j’ai vécu, dit Martin.
— Mais regardez ces gondoliers, dit Candide : ne chantent-ils pas sans cesse ? — Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge ; mais je crois la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être examiné.
— On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit Martin. » Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

CHAPITRE XXV

Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien

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Hugh Bulley, illustration pour le chapitre XXV.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles statues de marbre ; le palais d’une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.

D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. « Ce sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante ; je les fais quelquefois coucher dans mon lit ; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles ; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer. »

Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers. « Ils sont de Raphaël, dit le sénateur ; je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années ; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout : la couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez ; les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe : en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même : il n’y en a point de cette espèce. J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. »

Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva la musique délicieuse. « Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure ; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît point à la longue. »

« J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice ; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des planches : pour moi, il y a long-temps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que des souverains paient si chèrement. » Candide disputa un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

On se mit à table ; et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui fesait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante : on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point ; tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture : tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.
— Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. — Je conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Énéide, sont excellents ; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.
— Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace ? — Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire : mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus dont les paroles, dit-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières ; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. » Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait ; et Martin trouvait la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

« Oh ! voici un Cicéron, dit Candide : pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire. — Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J’ai bien assez des procès que je juge ; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques ; mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant.
— Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, s’écria Martin ; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de faire des épingles ; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.
— Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français ! — Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne. »

Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. « Je crois, dit-il, qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense ; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas ; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable. »

Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur comme un grand homme. « Qui ? dit Pococurante, ce barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs ? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage ? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse ; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée ; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes discours ; qui le fait disputer sur la théologie ; qui, en imitant sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables ? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le Mariage du Péché et de la Mort, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat ; et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance ; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les autres pensent comme moi. » Candide était affligé de ces discours ; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. « Hélas ! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands. — Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. Oh ! quel homme supérieur ! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce Pococurante ! rien ne peut lui plaire. »

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. « Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître ; nous n’avons ici que des colifichets : mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. »

Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence : « Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. — Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. — Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés ? — C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir ? — Oh bien ! dit Candide, il n’y a donc d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est toujours bien fait d’espérer, dit Martin. »

Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient ; Cacambo ne revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier.

CHAPITRE XXVI

D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient

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Hugh Bulley, illustration pour le chapitre XXVI.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. » Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. « Cunégonde est ici, sans doute ? où est-elle ? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. —Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. — Ah ciel ! à Constantinople ! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. — Nous partirons après souper, reprit Cacambo ; je ne peux vous en dire davantage ; je suis esclave, mon maître m’attend ; il faut que j’aille le servir à table : ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt. »

Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit : « Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître, lui dit : « Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer » ; et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre majesté partira quand elle voudra », et sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de Candide ; il lui dit : « Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi ; je vais pourvoir à mes affaires : adieu. »

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois ? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »

Le maître de Caeambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III ; j’ai été grand-sultan plusieurs années ; je détrônai mon frère ; mon neveu m’a détrôné ; on a coupé le cou à mes vizirs ; j’achève ma vie dans le vieux sérail ; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit : « Je m’appelle Ivan ; j’ai été empereur de toutes les Russies ; j’ai été détrôné au berceau ; mon père et ma mère ont été enfermés ; on m’a élevé en prison ; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le troisième dit : « Je suis Charles-Édouard, roi d’Angleterre ; mon père m’a cédé ses droits au royaume ; j’ai combattu pour les soutenir ; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues ; j’ai été mis en prison ; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roi des Polaques ; le sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j’ai perdu mon royaume deux fois ; mais la Providence m’a donné un autre état dans lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restait au sixième monarque à parler. « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore ; on m’a élu roi en Corse ; on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur ; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille ; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises ; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? Etes-vous roi aussi, monsieur ? — Non, messieurs, et n’en ai nulle envie. »

Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise ; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère Cunégonde à Constantinople [8].

*


Giambattista Tiepolo (Venise, 5 mars 1696 - Madrid, 27 mars 1770), Scènes de carnaval.
«  Tiepolo ! Giambattista ! Le Méconnu ! Le grand dernier de Venise !
Celui qui ferme la porte du paradis pour deux siècles et demi.
 » Ph. S., Dictionnaire amoureux de Venise.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Voici la leçon qu’André Glucksmann retient de la « Venise » de Candide. Je le soupçonne de lancer quelques pointes à certains écrivains connus qui sont peut-être de ses amis.

Les échoués de Venise et le refus du nihilisme

Candide, en voyant un Homère, magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe d’Allemagne — Il ne fait pas les miennes, répondit froidement Pococuranté... cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre et qui est à peine une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui. »

Un écrivain, qui se veut légèreté incarnée, camoufle soigneusement ses constructions théoriques. Candide s’avance d’une traite, dévolu à la satire de l’optimisme. Le lecteur découvre vite qu’il s’agit de la moitié de la pièce, Pangloss est rattrapé par Martin, le pessimiste prend le relais de l’optimiste. Au « tout est bien » succède le « tout va mal ». Pile ou face ? Le jeu n’est pas anecdotique, deux doctrines s’opposent, deux révélations s’affrontent, le conteur s’amuse à annuler l’une par l’autre.

L’envers de l’optimisme

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Hugh Bulley, Dr. Pangloss,
illustration pour le chapitre IV.

Les élucubrations grotesques de Pangloss concernant le meilleur des mondes tournent en dérision la théorie de Leibniz touchant l’ordonnancement de l’univers. Dans sa Théodicée, Jupiter trônant au « palais des destinées » choisit, entre tous les possibles, le meilleur assemblage pour l’humanité. Même s’il inclut le pire, « il en naîtra un grand empire... ». Leibniz procède au décalque païen d’un Moïse ébloui devant Jéhovah ou de l’illumination des apôtres par le fils de Dieu en croix mais ressuscité. À l’opposé, totalement symétrique, le pessimisme de Martin relève d’une autre révélation théologique : le manichéisme. Cette doctrine annonce la Contre-Création, œuvre d’un Jupiter bis, et la toute-puissance du « mauvais démiurge », qui façonne l’ici-bas en abîme puant. Les références à l’hérésie savante du manichéisme heurtent les métaphores de la Théodicée. Même si les plateaux de la balance sont truqués, la chrétienté toute-puissante à l’époque célébrant l’harmonie du bon Dieu, même si Pangloss s’ébroue dans la norme et Martin relève de l’anormalité, reste que les deux faces de la médaille proposent à l’être humain une fuite des responsabilités et le condamnent à l’inaction.
« Je n’ai point vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million de soldats enrégimentés, courant d’un bout à l’autre de l’Europe, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline... et dans les villes qui paraissent jouir de la paix et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soins et d’inquiétude qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j’en ai tant vu et tant éprouvé que je suis manichéen [9]. »
D’où le détour obligé par Venise et ses contre-révélations carnavalesques. L’immobilisme philosophique semble y atteindre son paroxysme. La Sérénissime majestueuse et hypocondriaque offre-t-elle un avant-goût du musée Europe ? Elle tend la photo jaunie d’une humanité saturée d’harmonie, tenue sous anti-dépresseurs, spirituels ou non, qu’une élite en manque de stratégie promeut faute de mieux. Avec le cynisme bon ton de qui revient de tout avant d’avoir vécu. Avec l’assentiment majoritaire des désabusés que la dissolution des grands idéaux projette dans un « à-quoi-bon » morbide.
L’immense savoir de l’immensément riche, immensément puissant sénateur Pococuranté n’est pas moins persuasif que celui du Jupiter leibnizien. Sexe, luxe, volupté, palais innombrables, bibliothèques à ne savoir qu’en faire, œuvres d’art et jardins à perte de vue, le Lucullus vénitien jouit de tous les plaisirs et possède les trésors d’Italie. Mais n’en fait aucun cas. « Il y a longtemps que j’ai échappé à ces pauvretés. » Il déroule à ses hôtes un réquisitoire sans merci, dénigrant la beauté, la culture, la pensée, les arts, les lettres, la musique qui n’est que « bruit » et l’opéra « un monstre ». Rien n’échappe au crible de son mépris, il n’est pas de poète, pas d’artiste, pas de peintre, pas de sculpteur, pas de penseur et pas de philosophe pour trouver grâce à ses yeux saturés. Il pense mais s’ennuie dans ses pensées. Il parle mais s’ennuie dans ses paroles. Les exercices de l’esprit et les plaisirs des sens l’accablent. « J’ai beaucoup de tableaux (dont deux de Raphaël), mais je ne les regarde plus. » Candide reste bouche bée, il admire, sidéré par tant de détachement : « Il est au-dessus de tout ce qu’il possède. » Martin embraye, précise, rectifie : « Il est dégoûté de tout ce qu’il possède. » Candide persiste : « Mais n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés ? » Et Martin de surenchérir : « C’est-à-dire qu’il y a du plaisir à ne pas avoir de plaisir ! »
« Je me soucie peu des choses », bâille Pococuranté. Intégralement tourné sur lui-même, le splendide indifférent s’acharne à souligner la vanité des alentours et, ne trouvant de sens que dans l’absence de sens, peaufine inlassablement son travail d’annihilation. Dans la Sérénissime la camarde bat la mesure. Mélancolie d’une cité mausolée où les masques ravivent les rituels funéraires. Simagrée de paradis perdu quand des monarques exilés, réduits à la portion congrue, tombés direct du trône dans la paille, se remémorent en boucle leur splendeur défunte. « Je m’appelle Ahmet III, j’ai été grand sultan... Je m’appelle Ivan, j’ai été empereur de toutes les Russies... Je suis Charles-Édouard, roi d’Angleterre... détrôné », suivent les moroses épanchements d’un roi de Corse improbable et de deux princes « polaques » relégués. Tous sont « venus pour passer le carnaval à Venise ». Le sénateur Pococuranté n’en a cure, il siège très au-delà du passé trépassé. Ce militant des ombres est Zadig inversé. Quand le sage accumulait déboires et déconvenues pour les interpréter « en bien », le Vénitien choyé par la fortune interprète ses bonheurs « en mal ». Il s’autodéçoit. Voltaire, avant Thomas Mann, déroule dans les canaux de Venise les miroirs d’une agonie collective annoncée.

Giandomenico Tiepolo (Venise, 30 août 1727 - Venise, 3 mars 1804), fils aîné de Giambattista,
Scènes de carnaval ou Le menuet, 1755.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La méditation du fossoyeur

Que vise l’auteur du conte en Pococuranté ? Une créature intellectuelle qu’il sent venir et qui n’a pas encore de nom. Un hôte inquiétant, que le siècle suivant baptise« nihiliste ». Lequel, selon les cas, agresse cruellement les autres (nihilisme actif) ou morbidement lui-même (nihilisme passif) et prouve sa supériorité en cherchant dans l’image de la mort le reflet de sa véracité. Pococuranté — vous l’aviez deviné : Monsieur « Sans-Souci » — évoque par son patronyme la demeure favorite du roi de Prusse, Frédéric II, dont le cynique « tout est permis », même le mal, finit par inquiéter son ami écrivain. Voltaire illustre la locution : « travailler pour le roi de Prusse », soit se dépenser pour rien. L’optimiste pense le monde comme une création harmonieuse légitimée par un acte de naissance divin, quand le nihiliste considère les êtres à rebours, partant d’un acte de décès : mort de l’art, fin de l’humanité, abolition du futur. La méditation du fossoyeur se substitue aux intuitions de l’accoucheur. Deux manières — avant ou après — de se retirer du monde réel pour le juger sans appel. L’une se donne l’Être dans sa pureté prénatale. L’autre s’offre le Non-Être dans son intangibilité post mortem. Dans les deux cas, l’impétrant surplombe la condition humaine et l’existence quotidienne, sa banalité, ses incertitudes et les choix auxquels elle nous confronte.
Le postmodeme, nihiliste passif, prend volontiers la pose de l’impartial puisqu’il ne promet rien, au contraire de l’idéaliste qu’on surprend souvent la main dans le sac des impossibles. Avenir paradisiaque, Nouvelle Jérusalem, Nouvelle Rome, Nouvelle Héloïse, autant de Terres promises, où rêve de nous entraîner l’optimiste. Procédant aux funérailles du temps, le sombre Vénitien promet plus que rien, il promet le rien. Le nihiliste jure qu’à l’avenir aucun événement ne saurait le surprendre. Il ne se borne pas à constater la ruine ponctuelle, il anticipe, il généralise. Immobile, sans bouger le petit doigt, il savoure l’heure fatale de la débâcle universelle. L’Europe postmodeme s’annonce comme une nature morte, un entrepôt dégorgeant de passés disparus, une fouille archéologique, où les visiteurs venus d’ailleurs observent des ombres débattre avec des ombres. Et « Venise » ne cesse de se contempler s’enfonçant sous les eaux.
Optimisme et nihilisme restent les obsessions séculaires de l’Européen. Il passe d’un pôle à l’autre, au gré des circonstances, traversant des accès de mélancolique sinistrose et des poussées d’exaltations conquérantes. Perpétuel tournis maniaco-dépressif, où les clairons en berne du « déclin de l’Occident » relaient en canon les trompettes triomphales de l’imperturbable civilisation atlantique. Candide échappe au cercle vicieux. Il s’installe pile dans le temps, ni en deçà ni au-delà. Puisqu’il se méfie des propagateurs de foi faste ou néfaste, il évite la mensongère prétention de s’affirmer d’une pièce, missionné du ciel ou messager des Enfers. « Il se pourrait — la chose est faisable cela n’est pas impossible il faut voir — adoptons le peut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le non liquet des Romains, le doute de l’académie d’Athènes... », Voltaire poursuit en pince-sans-rire et se payant un surcroît de plaisir avec la tête des censeurs : « ... dans les choses profanes s’entend : car pour le sacré, on sait bien qu’il n’est pas permis de douter [10] ».
Les penseurs du XIXe siècle prétendirent cerner l’Européen type pour l’élire responsable global du développement industriel et social des continents : le puritain calviniste mutant entrepreneur rationnel (Max Weber), le Napoléon de la finance (Balzac), le bourgeois manufacturier (Adam Smith), le héros de la classe universelle (Marx), l’aventurier de la volonté de puissance (Nietzsche), l’internationaliste juif (Sombart). Candide, étranger à cette prétention, ne cherche pas à fabriquer l’Histoire, mais « jardine ». Loin des sujets prétendus de la modernité, loin du Travailleur, loin du Militant, loin du Militaire, il gère l’imprévisible, sans tenter de poser au créateur ou au fossoyeur de l ’humanité. Sa devise : ne pas jouer au dieu, ni faire ni défaire l’histoire, la vivre.
N’allez pas conclure que Candide soit sceptique. Les désillusions du danseur de corde ne conduisent pas à l’apathie. Il ne devient pas plus l’émule de Pococuranté qu’il n’est fils de Pangloss, il acquiert ce que Freud appelle la « souplesse de la libido » qui l’ouvre à l’imprévu. Débarrassé des préventions, larguant préjugés et racines, il résiste incernable. Comme lui, l’Européen moderne doit déjouer les tentations de se figer dans un portrait-robot. Quelles sont ses croyances ? Quelle est sa religion ? Son catéchisme sexuel ? Son credo pédagogique ? L’absence de modèle fixe et généralisable inquiète ses voisins, les antipodes et lui-même. C’est l’ « homme sans qualités » de Robert Musil arpentant la cacanie de la Vienne impériale, juste avant l’apocalypse de 1914. C’est dans les avatars de la Ille République Marcel lancé à la recherche de lui-même par Proust.
Si Voltaire situe précisément à Venise le cimetière des espérances et envoie Candide assister aux commémorations rétrospectives de Grandeurs qui n’ont plus cours, son choix ne doit rien au hasard et pas tant que cela à l’époustouflante beauté du décor. La Sérénissime représentait un modèle politique très précis que l’Europe méditait et dont elle disputait depuis la Renaissance. Pour les uns, la République de Venise incarnait le triomphe de l’ordre public, lequel, domestiquant les passions individuelles, dominait l’anarchie qui déchirait et subvertissait les autres cités italiennes ; la pérennité de son élite et la stabilité de ses institutions témoignaient d’une solidité que cherchaient à imiter les nations naissantes, la France en particulier depuis Commynes [11]. Pour d’autres, la République de Venise, glacée et policière, symbolisait la dictature du passé sur le présent, la tyrannie des vieux sur les jeunes, l’omnipotence des familles et des clans sur les individus. Pour les penseurs des Lumières, le pouvoir matériel, spirituel, culturel fusionnant dans l’autorité absolue des doges, Venise offre un sinistre modèle d’étouffoir et donne l’exemple, sous sa splendeur même, de la paralysie et de la décrépitude. Casanova, longtemps prisonnier aux Plombs, en témoigne dans ses Mémoires [12]. Candide ne s’y attarde pas, laissant juste le temps à Voltaire de peindre un monde de morts-vivants, l’anachronique musée Grévin d’une Europe défunte. La Venise des doges et l’Europe post-moderne ont cru vivre la fin de l’Histoire, elles s’assoupirent. La maladie du sommeil laisse l’histoire continuer ailleurs. (Voltaire contre-attaque, p. 117-125)

*


Répliques : Tchétchènes — Moscou — Lisbonne et Haïti — Voltaire

Je peux suivre Glucksmann sur la plupart des points de son livre. Mais Voltaire et Glucksmann lui-même, lecteur de Candide, comme un autre Martin (Heidegger), éminent penseur du XXème siècle, ne sont-ils pas un peu « pessimistes » quant à ce qui se joue et se jouera à Venise pour des écrivains qui ne sont en rien des descendants nihilistes (actifs ou passifs) de Pococuranté ? On peut le penser [13]. « Venise » n’est pas condamnée à être « l’anachronique musée Grévin d’une Europe défunte ». On peut, depuis « Venise », développer une pensée critique et affirmative. Relisez Médium ou Dictionnaire amoureux de Venise (nouvelle édition). Mieux encore, lisez Littérature et politique, recueil d’articles du JDD de 1999 à 2013. Sollers, le voltairien « Vénitien de Bordeaux » y décrypte, mois par mois, « le meilleur des mondes possibles », ou plutôt « l’envers de l’histoire contemporaine », sa « folie » (le mot revient fréquemment pour désigner l’époque), et, si j’en crois l’index, Voltaire est, de loin, l’écrivain le plus cité et Glucksmann n’est pas en reste. Des exemples ?

Ceci en date du 30/07/2000 :

IL NE FAUT PAS ÊTRE TCHÉTCHÈNE

André Glucksmann, dans Le Monde du 13 juillet, a publié un long article accablant pour la Russie : « Un mois dans le ghetto tchétchène [14]. » Il a en tête Les Possédés, de Dostoïevski (voilà un livre à relire cet été), et il a raison. « Jeter de l’huile sur le feu, encourager l’escalade des extrêmes, incendier les têtes, les cœurs et les rues, les jeux favoris des Possédés de Dostoïevski annonçaient Lénine. Lequel tira les marrons du feu et parvint à corrompre une partie de l’intelligentsia mondiale. On imagine combien les banques et les hommes d’affaires, séduits à leur tour, résisteront mal aux entreprises de corruption mentales et financières machinées par les nouveaux possédés de Moscou. » Est-ce que Glucksmann n’exagère pas, comme tous les anciens gauchistes ? Poutine « possédé » ? Mais non, regardez-le pousser Blair du coude, et l’autre de se retourner et de lui dire bonjour comme à un vieux copain. Il est membre du club, Poutine, un peu récent, c’est vrai, mais il va s’améliorer. On lui fera faire des croisières. Qu’il massacre quelques Tchétchènes pendant ce temps, en dehors des caméras, bien sûr, ce n’est pas si terrible. Il faut quand même lire Glucksmann : « Les conflits d’intérêts divisent l’équipe au sommet. Les héritiers des organes vétéro-staliniens roulent des mécaniques pour brider la moitié de la Russie, qui désespère, tant sa vie se dégrade. Les oligarques aux poches pleines s’affichent indispensables, vu les bonnes relations qu’ils garantissent avec l’Occident créditeur. Les protagonistes s’entre-déchirent en vertu des lois de la concurrence mafieuse. L’issue reste en suspens, chacun demeure solidaire des autres, mais aiguise ses couteaux. » Pauvre Russie ! Il y a eu le cuirassé Potemkine, il y a maintenant le Sedov poursuivi pour dettes. Vous avez des dettes, Poutine ! Reprenez donc un peu de saké. (Littérature et politique, p. 50-51)

Ou encore le 27/01/2002 :

MOSCOU

Les Russes nous étonneront toujours. Après avoir réduit Marx à un catéchisme d’application sinistre, voici qu’ils le déclarent « nuisible » pour la population et sa formation patriotique. Un jeune écrivain non conformiste, Viktor Pelevine, est mis dans le même sac réprobateur. C’est que la littérature, voyez-vous, doit être nationale et morale, et que « certains auteurs portent atteinte à l’esprit des Russes ». Il y a donc lieu de faire des listes d’« auteurs nuisibles ». Dans un roman, par exemple, il n’est pas souhaitable de mourir d’une over-dose, mais très bien que ce soit « pour la patrie ». Une télévision d’opposition à Poutine était « dépravée » : depuis, elle a été mise en liquidation. Voilà qui va faire plaisir aux Tchétchènes, chaque jour massacrés par l’armée russe dans l’indifférence quasi générale, sauf les protestations répétées d’André Glucksmann, dont il faut lire le beau Dostoïevski à Manhattan [15]. Nuisible à la connerie, à la bestialité et à l’hypocrisie ambiantes : voilà pourtant ce qu’un penseur ou un écrivain doit être, et, pour cela, tous les genres sont permis. (Littérature et politique, p. 138)

Autant pour la Russie du néo-KGBéiste Poutine (particulièrement « ciblé » par Sollers depuis quinze ans — et par Glucksmann [16]). N’est-ce pas d’une brûlante actualité ? Regardez ce qui se passe en Ukraine (la France livrera-t-elle ses « Mistrals » ? Bon vent !)

L’ironie (voltairienne !) peut aussi porter sur Glucksmann lui-même («  Glucksmanus, depuis longtemps vulnérable » 29/07/2007. Cf. « Sarkozius II », p. 541). Ainsi, après son ralliement, très très provisoire, au candidat Sarkozy :

[...] Là, je tremble. Je sais qu’une enquête est en cours au sujet de tous les vieux gauchistes de la planète, enquête d’autant plus dangereuse qu’elle pourrait bénéficier des archives d’André Glucksmann, récemment rallié au ministère de l’Identité nationale. [...] 25/03/2007. (Littérature et politique, p. 520)

Voltaire à la rescousse. En date du 27/12/2009, après le tremblement de terre d’Haïti :

LISBONNE ET HAÏTI

Contre les religieux et les philosophes ayant tendance à trouver que « tout est bien », ou que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », Voltaire, en 1756, écrit son grand poème Le Désastre de Lisbonne. Devant la catastrophe du tremblement de terre d’Haïti, il est saisissant de le relire aujourd’hui. Lisbonne, ville engloutie en 1755, Port-au-Prince ces temps-ci : même horreur, même souffrance. Certes, les secours et les dons affluent, mais il y a, et il y aura toujours, puisque l’ancien Dieu est devenu entièrement Société, des fonctionnaires de l’optimisme pour tourner la page et revenir vite à la Bourse. Que dit Voltaire ? Ce ne sont que « ruines affreuses, débris et lambeaux de cadavres, membres dispersés, cendres, femmes et enfants entassés l’un sur l’autre, cent mille infortunés que la terre dévore. » Dieu voit-il tout cela d’un œil indifférent ? C’est probable. Vous dites que Dieu n’existe pas ? Sans doute, mais son remplaçant numérique fonctionne à plein régime, et les banques ne se sont jamais si bien portées. Reste ce cri mémorable, qui conduira Voltaire, plus tard, à l’ironie supérieure de Candide, ce petit roman étincelant toujours actuel. (Littérature et politique, p. 651 [17])

et ceci, en date du 24/09/2006 :

VOLTAIRE

Avis aux amateurs, qui sont beaucoup plus nombreux qu’on ne croit : procurez-vous la magnifique édition de Candide avec des illustrations de Hugh Bulley et une préface d’André Magnan. C’est une publication du Centre international d’étude du XVIIIe siècle, diffusée par les Amateurs de livres international, 62, avenue de Suffren, Paris 15e. L’adresse du Centre est tout simplement BP 44, F, 01212 Ferney-Voltaire cedex. Je donne ces précisions avant que l’auteur de Mahomet, béni en son temps par Benoît XIV, soit interdit sur toute la planète. Le texte est ce qu’il est : éblouissant, immortel. Les illustrations sont pleines d’invention et de fraîcheur. Un cadeau de rêve (je l’envoie à Benoît XVI). Et puis une autre merveille : la Correspondance Vauvenargues-Voltaire, 1743-1746, textes réunis et présentés par Lionel Dax [18]. Là, le plaisir et la liberté d’esprit éclatent à chaque page, à chaque ligne. Lettre de Vauvenargues à Voltaire, depuis Nancy, le 4 avril 1743 : « Dans les matières de goût, il faut sentir sans aucune gradation, le sentiment dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l’esprit les pénètre. » Et Voltaire de répondre le 15 avril : « Le grand nombre des juges décide, à la longue, d’après les voix du petit nombre éclairé. Vous me paraissez, Monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. (Littérature et politique, p. 501)

« Un écrivain, qui se veut légèreté incarnée, camoufle soigneusement ses constructions théoriques. » Aujourd’hui même.

*


André Glucksmann en son jardin voltairien

par Bernard-Henri Lévy

Combien sommes-nous à nous souvenir que l’Europe est un objet politique nouveau, sans précédent, car né du triple refus du nazisme, du communisme et du colonialisme ? Combien à continuer de vénérer ces modèles de lucidité et de courage, ces exemples de combativité et de grandeur, que furent les Vaclav Havel, les Sakharov, les fondateurs de Solidarnosc, les dissidents de feu l’Union soviétique ? Et combien, inversement, à ne plus vivre tout à fait en repos depuis que nous savons que le souvenir d’Auschwitz, les mémoires de la Kolyma et des luttes contre les empires, bref, le « plus jamais ça » supposé fondateur de la postmodernité, n’ont empêché ni le génocide des Tutsis, ni le massacre d’un Tchétchène sur quatre ou sur cinq, ni, aujourd’hui, toutes proportions gardées, le regain, autour de l’affaire ukrainienne, d’un souverainisme promu au rang de bon sens presque universellement partagé ? Je ne veux faire injure à personne.
Mais j’ai beau chercher, scruter la carte intellectuelle d’une époque dominée par la triste science des assis, des peureux et autres revenus de tout, j’ai beau tendre l’oreille au fracas que fait la feinte radicalité de ceux qui se croient « rebelles » quand ils ne sont qu’« en colère » ou « indignés », je n’en vois qu’une poignée — au premier rang desquels mon vieux compagnon et ami André Glucksmann.
Dans son nouveau livre, «  Voltaire contre-attaque » (Laffont), qui est une merveille de juvénilité rebelle et de sagacité jubilatoire, on trouve une réhabilitation philosophique de l’auteur de « Candide ».
Un rappel de l’idée — voltairienne — que les révolutions réussies ne se jouent pas dans la fidélité fanatique à un idéal, mais dans une infidélité méthodique aux solutions toutes faites, finales et, donc, idéales.
On y réapprend que la politique se fait ici, maintenant, dans ce siècle de fer et de tumultes, et non dans on ne sait quel ciel de grandes espérances à l’assaut duquel prétendit monter notre terrible jeunesse.
On y démontre, en conséquence, qu’un petit pas hors de l’éternité est toujours un grand pas pour l’humanité ; ou que les soulèvements qui comptent sont ceux de la désillusion, pas de l’utopie ; ou que l’apprentissage de la finitude est le commencement, non de la sagesse, mais de l’insubordination.
On y fait l’éloge, non seulement de la patience et du doute, mais du mendiant et du Gitan.
On s’y livre à une « défense anachronique » d’un droit-de-l’hommisme identiquement moqué par les tenants d’un cynisme qui confond lucidité et réticence à résister et d’une volonté de pureté dont le principal apport à l’histoire du XXe siècle tint à son raffinement dans l’art d’usiner les cadavres.
On y croise un socialiste reconverti dans le gaz sans que nul n’y trouve à redire.
Une Est-Allemande, adepte d’un pacifisme qui n’est que l’autre nom de son indifférence au malheur d’autrui et qui fait pourtant d’elle la cheftaine du Vieux Continent.
Des intellectuels guettés, comme Voltaire encore, par ce que Glucksmann (qui a dû s’y frotter) appelle la tentation de Frédéric.
Des Vénitiens (la vraie tentation de Venise ?) guettés par l’aquabonisme d’un monde qui, semblable à la cité mausolée de « Candide », n’est plus que le miroir d’une agonie annoncée.
On y pose des questions neuves et qui font de ce livre tout le contraire du « testament » que je vois évoqué ici et là : si l’Allemagne d’aujourd’hui libérait celle de 1944 ? où est Athènes ? qu’est-ce que la peste ? qui, de Mallarmé ou de Pouchkine, offre le meilleur viatique pour sortir de l’illusion sidérale et mortelle d’une Histoire achevée dans la vallée de larmes panglossiste ?
On y revient sur une formule énigmatique de Voltaire (« de toutes les guerres, la plus juste est celle de Spartacus ») ainsi que sur le vent de folie anti-Roms qui vient de souffler sur le pays (quoi ? 15 000 déracinés responsables de tout le mal qui accable 60 millions de Français ? une poignée de sans-abri dont on saccage au bulldozer les cabanes de plastique seraient, au pays de Villon, d’Esmeralda, de Carmen et de la charité chrétienne, la réincarnation de Satan ?).
Je repense au Glucksmann de « La cuisinière et le mangeur d’hommes » qui lança la nouvelle philosophie.
Je revois notre « Apostrophes », avec un Maurice Clavel d’autant plus inspiré qu’il se devinait à bout de souffle et sur le point de passer le flambeau.
Je nous revois au Mexique, dans des amphithéâtres drogués au fascisme rouge et chauffés à blanc par de vieux jeunes gens qui ne voulaient pas entendre que les victimes n’ont pas de couleur ni de parti.
Puis, dans ces rassemblements bosniens où nous plaidions, non sans la petite part d’humaine, trop humaine rivalité qu’engendrent les proximités de pensée, que l’esprit d’appartenance est le père des soumissions ; que la maladie de l’identité est le poison des peuples ; que l’on peut être croate, bien sûr, ou serbe, ou ce que l’on voudra — mais à condition de ne pas oublier que, comme disait un poète de Lisbonne, plus âgé que nous, mais dont j’étais devenu l’ami pendant la révolution des Œillets, l’universel c’est le local, d’accord, mais sans les murs !
Je songe à tous les combats menés au coude-à-coude, quoique sans se concerter, en faveur des sans-droits, des sans-nom, des sans-nombre et des morts sans sépulture de toutes les guerres oubliées par le grand récit progressiste.
Des rendez-vous comme ceux-là, nous en aurons encore beaucoup d’autres. Mais je sais d’ores et déjà que, de tous mes illustres contemporains, « Glucks » est sans doute le plus capital.

Bernard-Henri Lévy, La règle du jeu.


[2Coïncidence éditoriale. Lisez L’Infâme aujourd’hui - L’Infini n° 128, Automne 2014. Notamment l’article très précis d’André Magnan, Voltaire et l’Infâme.

[3Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, in Mélanges, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 394.

[4Voltaire, Le philosophe ignorant, in Mélanges, op. cit., p. 853.

[5Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, op. cit.

[6Voltaire, Essai sur les moeurs, Bordas, coll. « Classiques Garnier », 1993, t. II, p. 457.

[7Lire : Roms, France, Europe : halte aux fanatismes, Le Monde du 31-08-10. Même combat contre certains propos de Manuel Vals. Lire : André Glucksmann, « Nous avons peur, non pas des Roms, mais de leur ressembler », Libération du 02-10-13. A.G.

[8Voltaire, Candide, in Romans et contes, Pléiade, 1932, p. 209-221.

[9Martin, in Candide, chapitre XX.

[10Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, Œuvres complètes, op. cit., 2007, t. 38, p. 119.

[11Voir Raphaël Glucksmann, Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy, Denoël, p. 219 : « Venise n’est pas New York. Le hasard y est banni. Ébahi, Commynes constate "nulles questions civiles en la cité". La Sérénissime indique la voie à suivre pour construire une société stable sur les ruines de l’ordre médiéval... » (Commynes fut ambassadeur du roi de France à Venise, en 1495).

[13Cf. sur Heidegger : Venise en passant.

[15André Glucksmann, Dostoïevski à Manhattan, Robert Laffont, 2002.

« L’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre les États-Unis marque un tournant de l’Histoire et inaugure tragiquement une nouvelle ère, celle du nihilisme triomphant.
La catastrophe était d’ailleurs loin d’être « inimaginable ». Seule une réussite aussi complète était imprévisible. La littérature, le cinéma et la télévision nous avaient déjà fait vivre de telles scènes. Dostoïevski et Tchékov se sont intéressés à la menace du terrorisme idéologique : la fiction avait prévu ce que les experts militaires n’avaient osé imaginer. Il n’en est pas moins difficile de comprendre cet acte d’une telle violence. Afin d’analyser, pour reprendre Marx, « ce spectre qui hante désormais la planète », il nous faut d’abord éteindre l’incendie mental que la catastrophe a fait naître, puis réduire l’inexplicable en le confrontant au connu, au commun. « Je tue donc je suis » est la devise nihiliste. Tel Raskolnikov assassinant l’usurière pour se convaincre qu’il est maître de ses actes, le nihiliste se caractérise par son goût de la destruction pour la destruction ainsi que par la joie que lui procure le malheur des autres. Cette victoire nihiliste marque la fin de la guerre interétatique, des conflits classiques si bien analysés par Raymond Aron. Le terrorisme signe l’assomption mondiale d’une violence beaucoup plus diffuse, latente et universelle, sans visage et sans revendication. La violence l’emporte désormais sur la guerre à travers de nouvelles cibles (les Twin Towers, les deux bouddhas de Bamiyan, la bibliothèque de Sarajevo...). Face au nihilisme dont les principes fondamentaux sont la corruption, la terreur et la destruction, les hyperpuissances sont aussi des hyperimpuissances. André Glucksmann est l’un des philosophes européens les plus célèbres de notre époque. Dès son « Discours sur la guerre » (1967), il s’est intéressé à l’étude philosophique du conflit et de la violence. Intellectuel voyageur, son expérience du terrain (récemment en Algérie et en Tchétchénie) et sa réflexion, en s’enrichissant mutuellement, donnent à ses ouvrages une force et une profondeur incomparables. »

Entretien avec André Glucksmann pdf

[16Par Bernard-Henri Lévy aussi. Cf. « Ainsi parle Poutine » in Hôtel Europe, Grasset, 2014, p. 175. J’ai vu la pièce. Extraordinaire performance de Jacques Weber. Et, surprise, ce soir-là, le 4 novembre, BHL, pas prévu au programme, est venu répondre à des questions du public après la représentation.

[17C’est la question du Mal. Sollers en reparlera lors d’une conférence sur « la révolution catholique », au Collège des Bernardins, le 18 janvier 2010. Voir ici.

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  • A.G. | 21 janvier 2015 - 01:36 1

    "Charlie Hebdo" - André Glucksmann : "Il faut oser nommer le mal"

    Pour le philosophe, les assassins des journalistes de "Charlie Hebdo" ne sont ni simplement des "musulmans" ni seulement des "terroristes".

    Le Point : Quels mots peut avoir le philosophe voltairien devant l’ampleur d’un tel massacre ?

    André Glucksmann : L’horreur, évidemment. La solidarité avec la rédaction de Charlie Hebdo. Les terroristes islamistes ne se sont pas trompés de cible. Charlie Hebdo, c’est l’héritier de Voltaire, du Roman de Renart, de la France irrévérencieuse et libre que nous aimons tant. En tuant Charb, Wolinski, Cabu, Tignous et les autres, c’est Voltaire qu’on assassine. "Écrasons l’infâme", répondait le philosophe au déferlement des fanatismes. Ce doit être la devise de la République, de la société. L’"infâme", ce n’est pas le musulman en tant que tel, c’est l’islamiste, le fanatique qui tue pour venger un mythe religieux — le Prophète — soi-disant écorné par un dessin.

    Peut-on encore penser, conceptualiser ou même dessiner dans un contexte de peur ?

    C’est tout l’enjeu de la pensée, du concept et du dessin que de résister à la peur. Les journalistes et dessinateurs algériens qui ont bravé les balles, les couteaux et les fatwas des assassins pendant dix ans — dans le silence assourdissant des consciences européennes — nous ont montré que non seulement on le pouvait, mais qu’on le devait. Ne plus publier de caricature sur Mahomet reviendrait à capituler, à concéder la victoire aux bourreaux. Courber l’échine n’est pas une option face aux idéologies de la haine.

    Qu’est-ce qui anime, selon vous, ce nihilisme ?

    Il n’est pas nouveau. Toutes les religions monothéistes, tous les dogmes théologico-politiques ont donné naissance à ce type de nihilisme. Ce qui animait les nihilistes nazis, inquisiteurs, communistes hier et anime aujourd’hui le nihiliste islamiste, c’est la même vieille haine de la liberté, du cosmopolitisme, de la cité. La haine du dessinateur et du philosophe, de la femme libérée et de l’homme sans attaches. Le terroriste islamiste est l’héritier du nihiliste dostoïevskien qui met le feu à la ville en anticipant la fin du monde. Ou du stalinien et de l’hitlérien. Il est la face contemporaine d’un culte de la mort et de la violence qui fut consubstantiel à toute civilisation et contre lequel toute civilisation doit se construire.

    Comment le combattre ?

    Il faut d’abord oser nommer le mal. Les assassins des journalistes de Charlie Hebdo ne sont ni simplement des "musulmans" ni seulement des "terroristes". Il ne faut céder ni à l’amalgame qui fait de l’islam le problème en soi, ni à l’angélisme qui déconnecte le terroriste de toute base idéologique religieuse. Il faut mettre les points sur les i : ce sont des islamistes. Dire simplement "terroriste" revient à dé-idéologiser le criminel. Ces hommes allient le pouvoir des armes et le pouvoir sur les âmes, le militaire et le sacré, la violence et le religieux. Il faut les combattre sans relâche. C’est le travail des polices, mais aussi des intellectuels. Il faut encourager les voix de la révolte au sein des cultures musulmanes. Car ce sont elles qui mettront en échec, in fine, le logiciel fanatique.

    Cela accrédite-t-il, selon vous, la thèse d’un choc des civilisations ?

    Non, il s’agit d’un choc entre la civilisation et la barbarie. Ce conflit traverse toutes les civilisations, y compris l’Islam. Preuve en est que les premières victimes sont musulmanes. Les fanatiques ont longtemps oeuvré sans que l’Occident vienne en aide aux héritiers, musulmans ou de culture musulmane, de Voltaire et des Lumières. Je pense là encore à mes amis algériens qui ont si longtemps lutté seuls contre les fascistes islamistes du FIS et du GIA. Je me souviens de ces enfants crucifiés ou brûlés vifs, des journalistes égorgés, des syndicalistes et des militants démocrates assassinés. L’Europe baignait alors dans le "qui tue qui ?" et disculpait constamment les islamistes de leurs crimes. Il faut s’attaquer au mal au sein de l’islam et non à l’islam dans son ensemble.

    Politiquement, les identitaires et l’extrême droite risquent de profiter de cet attentat...

    Indéniablement. Cependant, plus la majorité républicaine de la population et en particulier les musulmans se feront entendre pour condamner non seulement l’attentat, mais l’idéologie de haine qui l’a motivé, moins la récupération identitaire ou d’extrême droite sera forte. Il faut cesser toute compromission avec les fondamentalismes, quels qu’ils soient. Ne plus opérer par non-dits ou par allusions. Il faut parler clairement et à haute voix. Le rejet, les phobies, les peurs véhiculés par l’extrême droite se nourrissent de nos silences respectifs.

    Propos recueillis par SAÏD MAHRANE, Le Point - Publié le 14/01/2015.


  • A.G. | 14 novembre 2014 - 11:07 2

    Glucksmann/Sollers, même combat ? Une même admiration pour Voltaire et Candide en tout cas. En témoignent divers extraits de Littérature et politique. Lire Répliques : Tchétchènes - Moscou - Lisbonne et Haïti - Voltaire.