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André Glucksmann / tel quel

Réponses, Tel Quel 64, hiver 1975 - Témoignages

D 10 novembre 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il arrive qu’un cri déclenche l’avalanche.
Soljenitsyne

Criez, et qu’on crie !
Voltaire
Cités par André Glucksmann, Voltaire contre-attaque.


André Glucksmann est mort. Déjà, dans les médias, de gauche à droite, les témoignages se bousculent et se recoupent pour saluer « l’adversaire de tous les totalitarismes » (la phrase passe en boucle) et un « droit-de-l’hommiste ». Bon. Devant un tel consensus, je n’aurai pas la cruauté de rappeler l’ironie de Glucksmann, dans le chapitre « Défense anachronique du "droit-de-l’hommisme" » de son Voltaire contre-attaque, « contre l’unanimisme des générosités [ayant] pris fait et cause pour des sans-papiers expulsés, des Tchétchènes rendus à leurs bourreaux russes, des adolescents syriens ou afghans grelottant sous des cartons dans l’attente fiévreuse d’un ferry pour l’Angleterre. » (cf. p. 151 et suivantes). Ceci écrit en 2014. Glucksmann tentait une nouvelle fois de faire entendre la voix des sans voix. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Lisez la presse et les politiques qui encensent Glucksmann, vérifiez. Ils causent, mais que font-ils ?

J’ai lu à peu près tous les livres de Glucksmann (une seule dédicace : son De Gaulle), mais le premier qui m’a marqué, secoué, libéré, vacciné contre tous les "ismes", c’est La cuisinière et le mangeur d’hommes, sorti en juin 1975 et lu, annoté, avec les moyens du bord, lu et relu, pendant l’été de la même année (nous sommes deux ans avant le phénomène dit des "nouveaux philosophes"). Qu’est-ce qui était en jeu dans ce livre ?

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La gauche occidentale tiendrait pour recevables les témoignages et les protestations des « contestataires d’Europe de l’Est » mais à une condi­tion : qu’on n’abjure pas là-bas une foi marxiste qui est sa propre raison d’être ici. Les débats suscités par les prises de position de Soljénitsyne ont révélé une fois de plus qu’à gauche comme à droite, on escamote volontiers les problèmes de fond : la Raison d’Etat parle de « bavures » la Raison idéologique parle d’« erreurs » là où la dénonciation pourrait l’une et l’autre les atteindre.
Mais qu’en est-il de cette doctrine marxiste-léniniste qui, en s’affirmant comme la « science du gouvernement » du XXe siècle, a sous-tendu la seconde campagne d’occidentalisation de la Russie — après celle de Pierre le Grand —, lui innoculant ces valeurs européennes qui ont régi depuis toujours les rapports maîtres-esclaves, despote-plèbe ou Etat­-peuple ? « L’Archipel du Goulag » n’est-il pas la pointe avancée de l’Occident ?
Quelles cécités ou quels calculs devraient empêcher la remise en cause radicale de cette théorie et de cette pratique de la « révolution par en haut », version moderne de la tyrannie, qui prétendaient aboutir à faire gouverner l’Etat par la simple « cuisinière » russe et n’ont fait que la livrer au monstre froid du Goulag, à la barbarie étatique, à la loi du « mangeur d’hommes » ?
Fidèle à l’esprit de contestation qui a ébranlé nos sociétés occidentales depuis 1968, André Glucksmann explique ici pourquoi il reconnaît dans ces voix plébéiennes venues de l’Est les accents d’un même combat.


pages 58 et 59.
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pages 82 et 83.
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pages 142 et 143.
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André Glucksmann / tel quel

La lecture de La cuisinière et le mangeur d’hommes, après celle de Soljénitsyne, en interpella plus d’un. Le témoignage récent de Michel Crépu (voir plus bas) que je pourrais signer en est la dernière preuve. Sorti en novembre 1975, le numéro 64 de Tel Quel consacrera à l’essai de Glucksmann un article de Maria-Antonietta Maccchiochi (Marx, la cuisinière et le cannibale), suivi d’une série — une « avalanche » pour reprendre le mot de Soljénitsyne — de questions de Jean-Louis Houdebine, Philippe Sollers et Julia Kristeva, puis des réponses de Glucksmann. Le tutoiement, rare dans la revue, est ici de rigueur.

QUESTIONS

On lira ici des questions posées par certains d’entre nous à André Glucksmann à propos de son livre la Cuisinière et le Mangeur d’hommes, suivies de ses réponses. Le débat reste, comme on le verra, ouvert. (N.d.l.R.)

Jean-Louis Houdebine

« Le communisme n’est pas pour nous un état de chose qui doit être créé, un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état de chose actuel. »
A mon avis, c’est dans son essai d’analyser le mouvement réel qu’est devenu le communisme en URSS (mouvement qui bien loin d’abolir n’a finalement fait que mettre en place et perpétuer un certain état de chose : le capitalisme ; en pire : c’est la variante marxiste), que se situe l’essen­tiel du pamphlet de Glücksmann ; d’autant plus que cette interrogation porte dans le même temps sur l’attitude des intellectuels progressistes occidentaux face à ce mouvement réel, c’est-à-dire sur le marxisme, et sur notre rapport au marxisme, à ce qu’il est réellement, à la fois hors de nos têtes et dans nos têtes quand ça y pense marxiste.
La perspective ainsi ouverte me semble fondamentalement juste. Oui, « la Kolyma constitue nécessairement un point de vue sur le marxisme » ; oui, la réalité des camps staliniens, et de tout ce qu’ils impliquent dans l’activité générale de l’URSS (de l’économique à l’idéologique) dans la vie quotidienne d’un Soviétique, oui cette réalité est bien la vérité du socialisme de l’URSS ; oui, le marxisme a bien fonctionné et continue de fonctionner comme l’instance de légitimité ("l’idéologie" dont Soljénitsyne analyse l’impact), aussi bien du pouvoir fasciste en URSS que de la "volonté de ne pas voir" des intellectuels progressistes, en France (et j’en suis, j’en ai été, bien évidemment) et ailleurs ; oui, tout cela s’est en même temps diffusé dans un langage dont la maîtrise bien réelle, stupidement simpliste et répétitive, consiste essentiellement à taire et à faire taire tout ce qui peut contrevenir, ne serait-ce que d’une manière anodine (les petites istina), ou même la plus silencieuse, à la grande Pravda suprême, bardée de comités et de présidiums, de polices et de camps, etc. ; oui, tout semble bien tourner autour de la question de l’État, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles, en effet, l’impérialisme occidental se satisfait parfaitement d’un Brejnev et de son marxisme réduit en tout et pour tout à la raison d’État ; etc.
Tout cela fait beaucoup de oui ; et des millions de morts. Certains rétorquent à Glucksmann : de quel "marxisme" parlez-vous ? Ne s’agit-il pas d’un pseudo-marxisme, etc. ? Mais il est en droit de répondre, comme il le fait à de multiples reprises, que c’est bien au nom du marxisme etc., et qu’on ne peut pas, sauf à sombrer dans des abîmes d’inconséquence (au demeurant fort confortables), couper un idéal soi-disant innocent du réel qu’il pénètre de toutes parts et qu’il continue de légitimer en toute tranquillité, y compris dans les excuses que d’aucuns s’attachent à trouver à cet état de chose. On peut tout de même s’étonner que Glucksmann ne fasse pas intervenir davantage ce qu’a pu nous apprendre dans ce domaine l’expérience chinoise puisque c’est à l’intérieur d’un même camp marxiste que la division s’est creusée et continue de se creuser ; c’est d’ailleurs cette expérience chinoise, celle de la Révolution culturelle, qui permet sans doute aujourd’hui à la mise en cause du socialisme de l’URSS de se déployer aussi radicalement, autant que le témoignage de Soljénitsyne et de l’opposition russe. Question de spectre mondial, et la hantise a tout de même pris d’autres dimensions.
Cependant, nous sommes en Europe, nous, et il faut bien reconnaître que dans cette histoire, qui est essentiellement celle du marxisme européen c’est Soljénitsyne qui projette la lumière la plus crue, la plus impitoyable, celle qui nous atteint le plus directement ; en outre, la réalité de l’État, et du rapport à l’Etat, qui est le point nodal des analyses de Glucksmann, relève bien, en l’occurrence, d’une histoire de part en part européenne. Donc, inutile de tergiverser, de mener des discussions d’arrière-garde, comme le font aussi bien les staliniens du PCF (Cotten, dans le Quotidien de Paris) et les social-démos du PS (Guidonceres, dans le même journal, ou encore Gillet dans le Monde), tous cramponnés à leur "union" débile ; l’erreur serait de s’enfermer dans un débat de style érudition universitaire, dérisoire devant la réalité littéralement énorme du "socialisme marxiste européen" (les États socialistes européens, les PC européens). Mieux vaut partir, une fois pour toutes, de cette conclusion : le communisme, le marxisme, pour nous, en Europe, est à réinventer ; contre le marxisme mort et mortifère, et donc sans doute avec Marx contre Marx (qui disait justement qu’il n’était pas marxiste, lui), mais aussi et sur­tout à partir d’aujourd’hui, du mouvement réel d’aujourd’hui, en 1975, et de tout ce qu’il peut contenir de capacité analytique nouvelle ; que celle-ci se retourne contre le marxisme, contre tel ou tel aspect des analyses de Marx (la question de l’État, par exemple : Kristeva a déjà dit là-dessus des choses très importantes, me semble-t-il), cela est inévitable, et je dirais même qu’à la limite cela n’a strictement aucune importance (sauf, évidemment, pour les habituels amateurs de fétiche) ; répéter à satiété, comme le font déjà la plupart de ceux qui ont parlé du livre de Glucksmann dans la presse, que "Staline était déjà dans Marx", est à mon avis parfaitement ridicule, pour la bonne raison que Marx ne pouvait ni n’avait à se poser les problèmes (essen­tiellement celui du fascisme) que le seul nom de Staline condense maintenant pour nous, d’une manière particulièrement aiguë ; en tout cas, je ne vois pas ce que l’on peut gagner à adopter une attitude qui se ramène toujours à la désignation d’un bouc émissaire que l’on charge allégrement, et rétrospectivement, de péchés dont on oublie alors que c’est notre époque, le mouvement réel de notre époque, qui en est l’instigatrice, la cause, le milieu parfaitement immédiat ; ou alors, nous allons retomber par exemple dans une dialectique du maître et de l’esclave qui resterait au fond identique à elle-même de Platon (en intelligent) à Staline (en bête). C’est un des points sur lesquels le discours de Glucksmann est, si j’ose dire, un peu court : car si soutenir la revendication de la "plèbe opprimée" est un acte politique absolument juste, on entend bien aussi les discours qui, çà et là, peuplent son silence ; je veux dire par là qu’il s’agit aussi de savoir ce que cela peut signifier, en cette fin du XXe siècle, de parler de "plèbe’’, et par exemple en France, tous sujets confondus dans une vague rumeur que Glucks­mann interprète un peu rapidement, à mon avis, comme le signe d’une résistance virtuelle. Car enfin le grand problème est là (c’est celui que posait Reich) : dans le numéro de Textures que je vous ai signalé, Lefort parle très justement de ce « phénomène extraordinaire qui a constitué pendant l’ère stalinienne (à présent il s’agit d’une violence plus feutrée) la répression exercée contre le peuple au nom du peuple » ; or l’essentiel est dans le "au nom de’’, et la répression policière la plus impitoyable n’y saurait suffire ; il est tout à fait exact de marquer le rôle qu’a joué le marxisme dans la légitimation impliquée par le "au nom de", mais il me semble tout aussi évident que l’analyse (la dénonciation et la "désénonciation") du fond réel de cette légitimation ne saurait être menée sur la base d’un discours de la " plèbe " ; quand Glucksmann écrit (p. 148) : « En Russie, en Allemagne nazie, les camps s’avèrent le plus sûr moyen de prendre le pouvoir sur une population virtuellement hostile », nous savons très bien que c’est faux, en ce qui concerne l’Allemagne nazie, ils étaient des millions et des millions à aimer ça, Hitler, et dans la "plèbe", précisément ; alors, parlons donc un peu des "pousse­ au-jouir du maréchal Staline" : et pas seulement chez les gardes-chiourme du Goulag, mais bien au-delà, dans la tête du Soviétique moyen, dans celle de l’intellectuel communiste ou progressiste occidental ; Glucksmann donne à ce propos des éléments très intéressants dans ses analyses de langage ; mais, chaque fois, cela tourne un peu court, parce qu’à ce moment-là, c’est Freud qu’il faut faire intervenir, c’est la psychanalyse. Lorsque Glucksmann écrit (p. 190) : « Comme tout discours de maître, le marxisme n’interroge pas les moyens qu’il emploie pour s’imposer, il fait silence sur son travail répressif », c’est très juste, mais les pages qui suivent relèvent davantage de la description (et c’est déjà très bien !) que de l’explication ; la capacité analytique dont je parlais tout à l’heure, elle passe d’une façon ou d’une autre par Freud (et ce n’est pas en effet une question de "débilité des masses" ou de "folie solitaire" chez Staline : en fait, c’est bien plus grave !) ; autrement, c’est Clavel et son bon dieu ; en costume de plèbe, évidemment ; merci bien !
Mais, tout compte fait, l’essentiel est que le matériau du stalinisme soit mis au jour, que ça se diffuse, que ça se sache, que ça inquiète ; et l’analyse va se faire "in progress", comme tou­jours ; et ce qu’apporte ce livre de Glucksmann est déjà considérable.
Autre chose : le plus important, à mes yeux, est dans l’accroissement de la capacité analyti­que de l’époque ; d’où Freud, la psychanalyse, etc. ; cela est d’ailleurs lié à ce qui est peut-être l’aspect principal du "mouvement réel" que nous connaissons aujourd’hui : la crise dans les superstructures, dans les systèmes de reproduction (Glucksmann est un peu flou sur ce sujet) ; or, dans cette capacité analytique, il y a aussi l’art, la littérature, et Glucksmann fait à ce propos quelques remarques intéressantes, à la fin : c’est un des points sur lesquels nous pourrions également l’interroger.

Jean-Louis Houdebine.

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Philippe Sollers

Ton livre est tout au long un réquisitoire contre la "violence d’État", sa genèse occidentale, ses transformations, son langage. Face à l’État, tu montres le tissu des "résistances" populaires. Résistance à ce qui aurait été la super-escroquerie de la "Raison" incarnée par le discours du "Maître", de Platon jusqu’au marxisme. Peut-on, à ton avis, comprendre la portée millénaire et le fonctionnement interne de cette idole sanguinaire de la Raison d’État (capable de méta­morphoser toute révolte en répression comme toute révolution en contre-révolution) (Raison culminante en Hegel), sans faire intervenir la découverte de Freud ? Ne faut-il pas dès maintenant savoir lire Soljénitsyne, et les autres contestataires soviétiques, à la fois comme témoins réels de leur société fascisée, et comme observateurs cliniques d’une grande machinerie para­noïaque qui, longtemps sous-jacente, silencieuse ou coupée de cris, "exploserait’’ au XXe siècle en fascisme, social-fascisme, variétés de fascismes ? Ce qu’il faut expliquer sans doute, et de plus en plus, c’est pourquoi la "gauche" se distingue là dans son ne pas vouloir le savoir. Qu’est-ce qui empêche de lire, d’entendre, d’être touchée ? Pourquoi sa demande par rapport à Soljénitsyne est-elle celle d’avoir des "idées justes en politique", là où ce dont il parle c’est de folie ? Peux-tu revenir un moment sur ta décision (à mon avis très juste d’inscrire L’Archipel du Goulag dans le prolongement du travail inaugural de Foucault, Histoire de la folie ? Sur le fait de comparer le "grand renfermement" du XVIIe et les camps du XXe ? Est-ce que l’impasse politique du "discours de gauche" n’est pas dans ce rejet du sens de la déraison (Mai 68, Lip) ? Mais ce "sens" de la déraison est-il religieux (Clavel) ? Ou analytique ? Ou... ?

A plusieurs reprises, tu montres la "plèbe" et "l’art" ou la "littérature" formant une sorte de front commun (réprimé) par rapport à l’État et la Philosophie. Ne penses-tu pas que toute philosophie, dans son langage même, risque d’avoir partie liée avec un "camp de concen­tration possible" ? Et si oui, pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe, au fond, entre philosophie et politique ? Pourquoi l’histoire politique du XXe se présente-t-elle comme cette tragi-comédie, sur fond de charniers, entre philosophie et police ?

Tu dis : le marxisme est l’héritier du jacobinisme, le socialisme de l’URSS a été une accumulation primitive capitaliste par les moyens de la terreur, et il est maintenant, toujours sous le nom de marxisme et de socialisme, un impérialisme hyper-étatique plus la répression psychiatrique. Tu sais que les Chinois pourraient être d’accord dur l’état actuel de l’URSS, mais n’admettraient à aucun moment que Staline et (horreur !) déjà Lénine étaient pris dans cet engrenage. A ton avis, quels sont les risques réels de limiter ainsi la critique ? Genre : erreurs de Staline, mais... ; ou encore : pas Staline, mais Trotsky... ; ou encore : ni Staline, ni Trotsky, mais Lénine... ; ou encore : Lénine s’est peut-être trompé, mais pas Marx... ; ou encore : le "bon" Marx, le "méchant" Engels, etc. Que devient (si on peut dire) toute cette scolastique ? Que penses-tu de la dernière variante (Althusser) : la "déviation stalinienne = humanisme + économisme" ? (il fallait y penser). Te considères-tu comme "humaniste" ?

Ne penses-tu pas que le fascisme peut aussi (il l’a pu) parler au nom de la "plèbe" et du "peuple" ? Est-ce que le peuple est, par essence, miraculeusement intact de toute génétique fasciste ? Ou bien... Ou bien... Soljénitsyne est précis sur ce point : police, lumpen, droits communs en complicité contre politiques et intellectuels...

Tu montres que les "esclaves" et les "maîtres" ne sont pas en dialectique ; que les esclaves peuvent, ont pu, inventer une culture critique parallèle, autre. Mais que penses-tu de cette remarque de Lacan : « L’hystérique veut un maître sur lequel elle règne » ?

Qu’aurais-tu à dire de ceux ou celles qui veulent un "parti" ? Que penses-tu de l’actuel PCF ? Des groupes d’extrême gauche ? Dis-nous ce qu’on te dit de ton livre.

Penses-tu qu’une "communication sans maîtres" puisse se dispenser, pour éviter d’être court-circuitée par le discours de la Maîtrise, d’intégrer cette fonction (c’est, tu le sais, l’idée obsédante de Bataille : pas de transgression sans interdit, etc.) ?

Tu fais état dans ton livre de la discussion, remarquable de lucidité pour l’époque (1950), engagée par les Temps modernes sur la réalité de la société stalinisée et concentrationnaire. Peux-tu revenir aux raisons en profondeur de ce "tunnel" de vingt-cinq ans avant que la critique de l’"au nom du marxisme" prenne sa véritable ampleur ? Comment comprendre que ce soit la littérature (Soljénisyne) que l’on doive le côté incontournable de la position de la question ? On est, en effet, loin du "débat d’idées" mais devant des voix ("sous les décombres"), des corps... Et comment, d’ailleurs, en finir avec tous les "ismes" ? Qu’est-ce que cette fonction du nom (Marx) dans cette affaire-là ?

Que penses-tu de la distribution des forces politiques actuelles ? En Europe (Portugal, France, Espagne, Italie), en Asie (résistance indienne) ? Comment s’entremêlent maintenant, pour toi, les conflits entre l’ancien et le nouveau, entre résistances et aspirations populaires et parasitage et haut-parleurs de la "représentation" politique ou politiciste ? Comment penser la fin du " au-nom-de " ?

Philippe Sollers.

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Julia Kristeva

Tu insistes sur le fait que la législation instaurée par Platon dès le langage (cf. "le Cratyle") aboutit immanquablement à la rationalisation de l’oppression par les institutions sociales, l’État avant tout et ses variantes fascisantes pour finir.

Mais le Législateur platonicien — prédécesseur et complice du Grammairien — n’est en somme que la figure qui permet de déceler et de décrire ce qui, dans le langage, est sens et vérité et, à partir de là, condition de la cohésion sociale. Ne s’ensuivrait-il donc pas que, loin d’être un fait seulement occidental (même si c’est la métaphysique occidentale qui l’explicite — mais combien d’avancées dans ses aveuglements !), la "législation" linguistique et sociale est coextensive au sens, et que toute société, par conséquent, se soutient d’une limitation, ou loi qui est un meurtre (Freud : "La société est fondée sur un crime commis en commun") ? Le "fascisme" est donc déjà dans la prétention du discours, quel qu’en soit le contenu, au sens ? Seuls y échapperaient l’ " héraclitéen " (opposant un jeu de sens dans " le Cratyle " même) et le poète, qui passent à travers ?
Ne faudrait-il pas, dès lors, distinguer la loi constitutive de l’effet de sens (et ceci dans toute pratique de langage, fût-elle la plus libre), de sa représentation, incarnation, instauration dans des institutions sociales ? Le fascisme et le totalitarisme procèdent en effet souvent par dénégation de la loi, la limite (pour parler comme Platon), l’interdit (pour parler comme Freud) à leur niveau symbolique, pour les appliquer férocement dans la réalité sociale dépourvue désormais de droit. Ainsi, l’Action française (précurseur du national-socialisme et du fascisme) est contre le monothéisme (trop limitatif, pas assez instinctif) et contre le jacobinisme (trop rationnel), mais pour l’Église et pour la terreur. La ruée contre le judaïsme comme contre la psychanalyse (d’Hitler à Staline et la suite), mobilise souvent cette même dénégation de la loi symbolique. De même certaines organisations gauchistes actuelles font preuve d’esprit anarchiste vis-à-vis du "droit bourgeois" et du "rationalisme", mais n’instaurent pas moins une croyance et une obéissance à leur propre ordre.

Julia Kristeva.

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RÉPONSES

André Glucksmann

Maman, que de questions ! J’ai envie de rendre copie blanche. Ajoutez celle des hebdos : faut-il brûler Marx ? Au prix du fuel domestique, astucieux, ma chère ! Et l’inévitable du PC : « La dernière ruse de la bourgeoisie. .. » Et la condamnation des bolcheviques du PS ou de la permanence trotskyste. Pourquoi pas Peppone, don Camillo ou Louis Althusser ?
L’évocation du Goulag fait pavé dans la mare de nos habitudes mentales — à condition de ne pas clore ce trouble à peine encore envahissant par quelques formules séda­tives.
Pour exemple celle qui fait autorité : Marx + Freud. Que le marxisme n’analyse pas les situations concrètes est devenu une évidence. Que Freud puisse en éclairer certaines — le fascisme — on le dit. Mais toujours en renvoyant à Reich ce qui date de manière inquiétante. Invocation des programmes de recherche et des vœux de la méthodologie pieuse, Freud-et-Marx fait comme Marchais-et-Mitterrand : un programme commun de plus.
Nous autres, intellectuels, n’entravons pas tout à fait : la question du siècle ce n’est pas Marx qui la pose, ni Freud mais le Goulag — « le ciel ce soir fait des économies, toutes ses chandelles sont éteintes », remarque Banquo à la rencontre d’un Macbeth dont les meurtres se comptent encore avec les doigts des mains. Et si nous faisions partir nos questions de faits aussi gros, grossiers et irréfutables que les charniers dix­ millionnaires ? Anus mundi profère un distingué SS entre la poire et le crématoire. Le cul du monde : soigneusement torché, à la Kolyma, par des pages de Marx. Le latin du KGB.
Marx ? pas plus bouc émissaire que dieu Pan martelant de son sabot fendu les dernières vérités du XXe siècle. L’aurais-je tenu "responsable" du Goulag que je me col­tinerais encore le Ne épluchage de ses œuvres complètes. Choquant, je fus plutôt d’avoir fait apparaître sur la touche un Marx irresponsable du bien comme du mal, du KGB comme de la résistance au KGB. « ... La faute à Voltaire », chante Gavroche à la ren­contre des balles réelles ; à l’occasion du siècle enrobées de marxisme — qui ne tombe pas du ciel, mais moins de Marx que de marxistes organisés en tant que tels.
Tu sera un homme mon fils, aujourd’hui la discipline, demain les lendemains chanteront. Si vous tenez à faire intervenir Freud, ici. Marx décédé, le marxisme commence à régner. Lénine muet et mourant, Kamenev proclame les vertus invincibles du léni­nisme. Mort et meurtre du père ; les frères se réunissent et en célèbrent la loi. Totem et Tabou. Œdipe central — démocratique. Tout cela est (autrement) inscrit dans la figure du Législateur mort du Cratyle de Platon. Freud pour expliquer Platon ou vice versa ? Ou un parent dispositif, moins primitif que ne le conte Freud, plus occidental et "rationnel" ? Cannibale non le sauvage mais l’homme d’Etat en nous.

Sympas voire sympathisantes les questions de Tel Quel. Mais elles portent au bon entendeur trop de saluts, elles ne tournent pas autour du soleil noir des camps au point de s’y brûler, elles nous croient forts d’une toute-puissance théorique antérieure au Goulag, elles nous feraient admettre que nous en savons beaucoup plus qu’en fait. Par exemple du fascisme. L’Action française récuse beaucoup mais s’effondre. Le nazisme se voudra, lui, national et socialiste, révolutionnaire et conservateur. Plus durable le Goulag est encore plus dialectique et synthétique. Et la suite ? les libertés plébéiennes mesurent (et produisent : 36, 44, 68...). La distance qui nous sépare du fascisme — hors d’elles rien qui ne puisse être retourné au service du Goulag ; légalité, monothéisme, psychanalyse, science de la révolution, mayonnaise pour 1984, Orwell en mieux ; les expériences partielles abondent.

Entendre l’entendu de certaines questions. « Clavel et son bon dieu en costume de plèbe. » Faut-il sans inquiétude que nos "exigences théoriques" nous fassent par­tager l’ironie de Combes, Bismarck, Lénine, du Kulturkampf de l’un et de la "Révo­lution culturelle" de l’autre ? Solution Cronstadt contre l’"océan" de la paysannerie analphabète et chrétienne. Solution Cunhal contre le nord Portugal, deux tiers de la population. Face à l’État qui alphabétise, déchristianise et, marxiste ou pas encore, massacre, le paysan avec son bon dieu en costume de plèbe. Nous et notre bon dieu de Théorie.
Radio Renaissance : « ... la révolution faite par un groupe minime d’intellectuels, à la tête de quelques milliers d’ouvriers éduqués par eux, cette révolution a de son soc d’acier labouré si profondément toute la masse du peuple que les paysans ne pourront sans doute plus retourner aux vieilles formes de la vie, à jamais réduites en poussière ; tels les juifs que Moïse tira de la servitude égyptienne, disparaîtront les hommes à demi sauvages, sots, pesants des villages et des campagnes russes — tous ces hommes presque effrayants ... — et leur place sera prise par une race nouvelle d’hommes instruits, sensés, actifs. » Avec son Moïse en culottes de peau c’est Gorki ("Le paysan russe", 1922) avant d’inaugurer le réalisme socialiste par l’ode au travail concentrationnaire. Voilà qui brouille la question théorique, le confectionneur de camps bricole dans le monothéisme et les tables de la Loi tandis que le dieu en costume de plèbe passe du côté de ceux qui résistent. Ici la carte de nos questions philosophiques ne correspond plus au territoire, celui où surgissent les plus menaçants archipels du siècle.
Passons. Restent des questions fondamentales. Nous commençons à peine à les prendre au sérieux. Fascisme et plèbe. Quand s’élève la voix du Führer entendez le silence préalable imposé aux docks de Hambourg par les SO du PC qui se donnent bientôt à imiter par les SA nazis (Jean Valtin : Sans patrie ni frontières). Écoutez le silence intériorisé par Claus Heim et la rébellion paysanne (E. von Salomon : La Ville). Et le mutisme bavard de l’intelligence allemande. Une civilisation du faire-taire précède le fascisme et en fait le lit, celle dont le "Surveiller et Punir" de Foucault découvre quelques micro-politiques disciplinaires. "Hôte muet", position assignée à Hitler dans les déchirements de l’élite (Salomon, Faye) ; n’est-ce pas que le véritable hôte muet de la société allemande est alors la plèbe, celle qui marchera au pas de Nuremberg à Stalingrad ?
Revers de la question : entre la pensée et la résistance de la plèbe se noue l’énigme ; comme à l’orée ce fait : l’invention de la logique, de l’analyse formelle et la formulation de la résistance de l’esclave sont l’œuvre des mêmes, les Stoïciens. A méditer, non ? Là où ça résiste il faut penser.

André Glucksmann.

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ARCHIVES

La cuisinière et le mangeur d’hommes fut défendu, avec des réserves, par Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur du 30-06-75. L’OBS republie aujourd’hui son article, omettant toutefois de rappeler qu’il servit d’introduction à un article beaucoup plus long de Bernard-Henri Lévy, qui, lui, n’est pas signalé (même en lien). Jean Daniel est toujours là, mais le Nouvel Obs n’est plus et L’OBS a des pertes de mémoire [1]. Cet article, je l’ai sous les yeux, le voici. Il en annonce d’autres.

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Le Nouvel Observateur du lundi 30 juin 1975.
Archives A.G.

Il y aura demain une « affaire Soljenit­syne » qui engagera peut-être le destin de la gauche occidentale. Un mince et étrange cli­vage mais qui trace déjà comme une fracture dans le sol de nos certitudes. Soljenitsyne parle et, l’espace de cette parole, on sent le paysage qui vacille et menace de se brouiller. Il apparaît simplement, et on sent glisser le terrain où s’ordonnaient les enjeux et les objets de nos combats.
Et de quoi parle-t-il au juste, qui suscite tant de passions ? La vérité sur l’U.R.S.S. et la terreur stalinienne ? On la connaissait dans les grandes lignes et Soljenitsyne, après tout, ne fait que confirmer. Son « anticommu­nisme » ? Nous avons nos « professionnels ». La valeur même du témoignage ? Ce n’est ni le premier ni le dernier, même s’il est le plus bouleversant, le plus terrible. Rien de tout cela, en fait, ne suffit pourtant à rendre compte du phénomène, de la fascination qu’il exerce et de la rumeur qui s’enfle autour de son nom et de ses livres. Il y a autre chose. Mais quoi ?
C’est ce qu’explique André Glucksmann, ancien dirigeant maoïste, dans son dernier ouvrage. Si Soljenitsyne fascine tant c’est qu’il commet enfin le sacrilège et le parricide qui hantent depuis longtemps la gauche occiden­tale. Qu’il répond à la question de ce péché originel qui semble vouer à l’échec les révolutions de ce siècle. Qu’il vient en toute candeur mettre brutalement fin à une effroyable et longue histoire : celle de ces marxistes qui, en quête de leur coupable, remontent depuis trente ans le cours de la décadence, passent douloureusement du « phénomène bureaucra­tique » à la « déviation stalinienne », des « crimes » de Staline aux « erreurs » de Lénine, du léninisme enfin aux bévues des premiers apôtres, traversant tour à tour les couches du sol marxien, sacrifiant à chaque coup une victime expiatoire, mais conser­vant toujours, au-dessus de tout soupçon, celui que, pour la première fois, Soljenitsyne ose dénoncer : le père fondateur en personne et les Ecritures : Karl Marx et « le Capital ».
Voilà son crime, et voilà son message. A ceux qui prétendent remonter aux origines du mal, il ordonne d’aller jusqu’au bout et de ne plus s’arrêter à mi-pente. Aux nostalgiques de l’âge d’or, il répond qu’il n’y a pas de sources vives du marxisme, où rien n’était joué, où tout était possible, le meilleur comme le pire, et où il s’agirait à présent de faire retour. Et à nous tous enfin qui le pressentions sans le savoir ou le savions sans le dire, qui l’avions au bout des lèvres mais sans oser le penser, il lance cette série d’affirmations : il n’y a pas de ver dans le fruit et pas de péché originel, car le ver c’est le fruit et le péché c’est... Marx !

Un texte élitaire ?

Staline, Lénine, Kautsky ne sont pas des bâtards mais des enfants illégitimes : Staline était dans Marx et Marx portait Staline. Et d’où tient-il cette assurance ? Pourquoi Soljenitsyne verrait-il clair, lui le rescapé des camps, là où nos experts tâtonnent ? Précisément, explique Glucksmann, parce que du Goulag on voit des choses qui échappent aux universités et que, lu sur les plaies des opprimés, le chiffre de l’histoire change de sens : Soljenitsyne n’a rien fait d’autre que lire attentivement, lire ce qu’en toutes lettres affichent les camps soviétiques, prendre au pied de la lettre l’éloge du travail que fit graver Beria aux portes de la Kolyma [2]. Il suffisait d’ouvrir les yeux : sans fard et sans pudeur, le camp s’avoue marxiste, aussi marxiste qu’Auchswitz était nazi, non pas une verrue au flanc de l’Etat socialiste mais un effet parmi d’autres des lois énoncées dans « le Capital ». Sans Marx, pas de révolution mais, sans marxisme, pas de camps.
D’autant que dans l’univers concentration­naire il a un rôle précis à jouer. Déjà Merleau­ Ponty le pressentait quand, dans « Humanisme et Terreur », il notait que Vichinsky et Boukharine avaient au moins ce point commun d’être tous deux marxistes, et que c’est au nom des mêmes principes que le premier accusait et que le second avouait. Ce qui, dans la perspective de Glucksmann, signifie tout simple­ment ceci : que le marxisme, libérateur au départ, finit par être aussi cette école de la résignation, cette pédagogie du renoncement qui enseignent aux vaincus la nécessité de leur défaite et brisent à tout jamais leur volonté de résistance. Que Marx c’est le vigile dans la tête des marxistes enfermés, celui qui leur rap­pelle au bon moment qu’on a toujours raison de se soumettre : aux lois d’un Destin dont seul le Parti a les clefs...
Reste que, comme on sait, Marx n’était pas marxiste, ou du moins le prétendait. Mais essayez de l’oublier, au moins pour un moment. Oubliez vos scrupules, vos tabous, vos béquilles. Essayez un instant de parier avec Glucks­mann et d’admettre avec lui, provisoirement peut-être, que « le Capital » est à bien des égards un texte élitaire et antiplébéien. C’est difficile, iconoclaste, impie. Mais essayez et voyez le résultat : brusquement tout s’explique et les ombres se dissipent. Le partage toujours reconduit entre ceux qui savent, les fonction­naires de l’histoire, les confidents de la Providence, et puis les ignorants, les jouets, les marionnettes. Le couperet sanglant qui, depuis les textes de jeunesse, exclut les marginaux, les déclassés, les paysans. Le barbelé des classes qui ne sépare pas seulement la bourgeoisie et le prolétariat mais aussi bien le prolétariat et la plèbe qui le menace... Autant de problèmes, autant de mystères, qui ne sont pas dans Lénine mais bel et bien dans Marx. Et qui d’un seul coup s’éclaircissent pour peu qu’on les ré­inscrive dans une longue et lourde filiation qui remonte beaucoup plus haut qu’on ne croit : à l’aube de la Raison classique.
C’est une hypothèse, et il faut bien voir ce qu’elle implique. Philosophiquement : que le marxisme n’a jamais eu la nouveauté, la rigueur et la portée révolutionnaire qu’on a voulu lui prêter ; qu’il est resté prisonnier d’un horizon qu’il croyait dépasser, celui de la philo­sophie platonicienne où se déploie depuis deux mille ans l’espace de notre culture.
Politiquement, cela signifie que, chaque fois qu’il est venu au pouvoir le marxisme a eu la même fonction que la raison classique en Europe ; comme elle, il a servi à justifier le « grand renfermement », l’exclusion des mar­ginaux, des parasites, des délinquants, néces­saires à l’instauration de l’ordre ; les Sovié­tiques ont fait en cinquante ans, avec les moyens du bord, ce que l’âge classique, ici, a mis des siècles à imposer. Si Glucksmann a raison, si on le suit jusqu’au bout, alors il faut admettre que, même marxiste, l’Occident n’a jamais rien fait d’autre qu’enfermer et cloîtrer : seul moyen d’imposer, contre la rébellion des gueux, la figure de l’Etat.
A quoi sert donc Soljenitsyne ? Glucksmann nous propose une réponse. Il sert à nous met­tre en garde d’abord contre un Marx qui ris­que de devenir le Machiavel du siècle ; contre des princes qui font du marxisme comme le tyran grec de la philosophie ; contre ces ruses de la Raison qui sont aussi des feintes du Pouvoir. Et aussi à faire la preuve qu’il n’y a pas, à tout prendre, meilleurs marxistes que les militants communistes ; qu’il a fallu les équivoques d’un Mai encore trop sage pour y voir des « révisionnistes », que les « maos » en revanche, lors même qu’ils prétendaient reve­nir aux sources, avaient déjà changé de terrain et de problématique ; et que l’histoire de l’après-Mai est tout entière la chronique d’une lente mais radicale rupture de l’extrême-gau­che et du marxisme. Rupture dont quelques livres récents portent déjà le témoignage. « Le Singe d’or » de Guy Lardreau [3], « l’Après­ Mai des faunes » d’Hocquenghem [4], « l’Idéal historique » [5], les textes de Dollé [6] et le dernier ouvrage de Jacques Rancière [7]. Tous ont ce sol commun qu’est le maoïsme fran­çais. Et tous, à partir de là, participent de cette rude et héroïque dérive qui pourrait bien faire basculer notre conscience politique d’autrefois.
Et à quoi sert, dans tout cela, le livre de Glucksmann ? Par un détour inattendu, à don­ner le mot de la fin et à boucler la boucle : en montrant que, faute d’ouvrir la voie, Solje­nitsyne la clôt et que c’est lui qui, aujourd’hui, ponctue le trajet des enfants de Mai : conscience et vérité de dix années d’histoire de France.

Bernard-Henri Lévy, Le Nouvel Observateur du 30 juin 1975.

Lire aussi : Un tournant : les « nouveaux philosophes » (1977).

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Question de temps

Altercation entre André Glucksmann et René Andrieu, rédacteur en chef de L’Humanité, « organe central du PCF », sur le plateau de l’émission "Question de temps", en 1978.


André Glucksmann en sept coups de gueule
Réécoutez André Glucksmann sur France Culture dans "A voix nue"
Entretien avec André Glucksmann dans la Revue des deux mondes

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TÉMOIGNAGES

Daniel Cohn-Bendit : « On s’est rencontrés en Mai 68 et on ne s’est plus quittés »

« Avec André, on s’est rencontrés en 1968 et on ne s’est plus quitté. Nous avons toujours eu une relation d’amitié très profonde. Aujourd’hui, il faudrait en parler au passé, mais j’ai du mal. Nos liens ont été constants, sans jamais de rupture. Quand j’étais interdit de séjour en France, il venait me voir en Allemagne. Un jour, le président Valéry Giscard d’Estaing a invité à l’Elysée les « nouveaux philosophes » dont il était. Dans une lettre ouverte publiée dans le Monde, André à dit "non, je ne viendrais pas déjeuner avec vous tant que vous n’aurez pas levé l’interdiction de séjour de Dany". BHL, lui, y est allé pour plaider ma cause. Giscard est intervenu pour lever l’interdiction.

« Avec André, on n’a pas toujours été d’accord. Mais on s’est toujours retrouvé sur l’antitotalitarisme, on a défendu ensemble les boat people. Sur la Bosnie aussi, on était exactement sur les mêmes positions.

« Ce qui est fascinant chez André, même s’il est péremptoire, c’est que la radicalité de sa pensée lui permet de surmonter, voir de modifier ses positions. Quand il a rompu avec le maoïsme, et s’est inscrit dans le courant des "nouveaux philosophes", moi qui étais libertaire, je lui ai dit bienvenue au club. En 2007, il soutient Sarkozy. Mais quand ce dernier dit des bêtises sur Mai 1968, André écrit un livre pour dénoncer ces bêtises. Quand Sarkozy dit des insanités sur les Roms, André publie un texte pour les défendre. Quand Sarkozy vend des frégates à Poutine, il le condamne publiquement.

« Il y a dans notre société médiatique quelque chose de profondément regrettable. En septembre 2014, André a publié un livre intitulé Voltaire contre-attaque, un livre prémonitoire six mois avant les attentats de Charlie. Ça n’a intéressé personne : il était déjà très malade, et il ne pouvait plus débattre sur les plateaux télé…

« André est un être gentil et doux. On ne se brouille pas avec lui. On discute. Sa mort, je m’y attendais, il était très faible, il en avait marre, c’était dur. Mais quand je l’ai apprise hier soir, cela m’a fait un choc. J’ai dit à ma femme : "Voilà on ne pourra plus discuter. Il manque un maillon dans la chaîne du débat." Ce maillon, il ne sera plus jamais là. Et ça me rend profondément triste.

« André est mort le 9 novembre. Vous savez ce que c’est que le 9 novembre ? C’est 77 ans après la nuit de Cristal en Allemagne et les premiers pogroms contre les juifs, c’est 26 ans après la chute du mur de Berlin. Il est mort un jour symbolique qui recadre sa vie et sa pensée. »

Propos recueillis par Nathalie Raulin, Libération.

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André Glucksmann
Zoom : cliquez l’image.

André Glucksmann, ce que je lui dois

Par Michel Crépu, rédacteur en chef de la "NRF".

Encore les dates, ces bonnes vieilles dates, nos béquilles : Censier 1974, à la vitrine du libraire d’en face, entre deux numéros de « Tel Quel », la tête triste, médicale, de Soljenitsyne et celle, beatnik, d’André Glucksmann. « L’Archipel du Goulag », « La cuisinière et le mangeur d’hommes ». Deux livres pour entrer dans mon époque. Ou plus exactement : deux livres pour vivre mon époque.

Mai avait passé, nous n’aurions pas vingt ans avec Sartre, mais avec les zeks de « l’Archipel ». J’avais vu, de ma petite fenêtre donnant sur le cimetière Montparnasse, les funérailles de l’auteur des « Mots », dernier acte du XIXème siècle révolutionnaire. Avec Soljenitsyne a commencé la suite, celle-là même où nous sommes encore.

Et André Glucksmann aura incarné dans cette histoire non encore racontée en son fond véritable, métaphysique, la figure de l’intercesseur. Le philosophe de Clausewitz, le commentateur du « Petit livre rouge » pour qui Mao offrait — aussi étrange que cela paraisse aujourd’hui — une porte de sortie hors de la gangue stalinienne, le beatnik de la GP tombe sur « L’Archipel ».

Soudain, ce n’est plus le « militant » qui mène la danse en mettant un chloroforme à ses doutes intimes, car il y a quelqu’un d’autre dans la pièce, qui regarde en face, comme la vérité devant le mensonge. Le zek de « l’Archipel » a quelque chose à dire, son livre sous le bras. Glucksmann, ici, est l’homme qui demande qu’on écoute ce que le miséreux du cercle polaire a de si important à raconter.

Pour l’étudiant que j’étais alors, cette lecture de « Soljé via Glucks », fut une sorte d’acte inaugural, intellectuel, littéraire. Tout a commencé là pour moi. Pas un mot écrit, depuis, qui ne soit redevable à cette prodigieuse leçon de vérité sur soi-même. Depuis, j’ai souvent relu et m’y plonge encore régulièrement, des pages au hasard de « l’Archipel ». Et toujours, je crois entendre en surimpression cette voix de converti qu’avait Glucksmann, capable de dévaster un studio de télévision par la colère, l’impatience de faire lire ce qui avait changé sa vie.

On a beaucoup moqué l’invention des « nouveaux philosophes », on a ri de ces colères médiatiques. Les faits, pourtant, sont têtus : si Glucksmann, et avec lui un Clavel, un Bernard-Henri Lévy, un Christian Jambet, n’avaient pas si vigoureusement secoué le cocotier, nous en serions encore aux gloses d’une vieille gauche radicalo-stalinienne. Ces gloses n’ont d’ailleurs pas disparu tout à fait, l’onde de choc n’a pas fini sa trajectoire. Il y a encore du travail. Il va simplement falloir faire sans Glucks.

Son dernier livre, un hommage à Voltaire, prenait de plein fouet la nouvelle doxa du prétendu politiquement incorrect, celle-là même dont se drapent les nouveaux imposteurs de la prétendue scène intellectuelle. Il reprenait le sabre de combat, en hommage à son grand-père réfugié sur les routes de l’Europe nazie.

Glucksmann ne se laissait pas intimider par ces bonnes raisons que l’on ne cesse de trouver, le plus normalement du monde, à la mise à mort de la charité. Un assassinat de civilisation. La charité est un acte essentiel d’essence biblique, par lequel on témoigne de la prééminence du plus pauvre, quelle que soit la situation. C’est ce que Glucksmann appelait la morale d’« extrême urgence », appliquant aux guerres contemporaines ces fruits de lecture où le nom d’Emmanuel Levinas prend place au premier rang.

On rit beaucoup, aujourd’hui, chez Mr Ruquier, de ces fadaises éthiques, « droitdel’hommistes ». Ceux qui rient aujourd’hui de ces colères démodées ont sur eux le rictus de l’éternelle lâcheté. Qu’André Glucksmann ne voie pas cela nous sert ici d’amère consolation.

Michel Crépu, Rédacteur en chef de la « NRF », Bibliobs
Le site internet de la « NRF »

Lire aussi : Bernard-Henri Lévy, « André Glucksmann savait qu’on pouvait être seul à avoir raison » et André Glucksmann, contemporain capital.

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[1L’OBS qui titrait la semaine dernière Qui sont les nouveaux intellos de gauche ? semble préférer aujourd’hui Laurent Binet et son « "politiquement incorrect" de gauche ».

[2« Le travail est affaire d’honneur, affaire de gloire, affaire de courage et d’héroïsme. »

[3Mercure de France, 1973.

[4Grasset, 1974.

[5Revue « Recherches », 1974.

[6« Le Désir de révolution », « Voie d’ac­cès au plaisir » ; Grasset, 1972 et 1974.

[7« La Leçon d’Althusser », Gallimard, 1975.

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