vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Les lieux de Sollers » La Maison du Martray (II)
  • > Les lieux de Sollers
La Maison du Martray (II)

La chronique de l’été (suite)

D 18 juillet 2014     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Philippe Sollers, dans son Martray, où il réside, au pied des marais, apprendra à aimer ces paysages de lagunes, qui le poursuivront plus tard jusqu’à Venise » lit-on dans Comment c’était avant, l’île de Ré par Daniel Bernard.

Il est recommandé d’avoir lu l’épisode (I), avant d’aborder celui-ci.

Des Chinois sur l’île de Ré


« Il y a des Chinois sur l’île de Ré. Un jour que j’ouvrais ma fenêtre près des marais salants, je me suis frotté les yeux. Ils étaient en train d’apprendre le métier de saunier (ouvrier travaillant à l’extraction du sel, NDLR). »

Le Parisien, 13/02/2014

JPEG - 48.5 ko
Le saunier, de mai à septembre, à l’aide d’un grand râteau plat, écume le sel blanc « la fleur de sel », à la surface de l’eau.
*

Le carré des Anglais

Le hameau du Martray fait partie du village d’Ars-en-Ré. Outre les marais salants, Ars-en-Ré possède une église remarquable par son clocher peint en noir et blanc qui sert d’amer aux marins et par son cimetière cher à Philippe Sollers.

JPEG - 75.5 ko
Le clocher d’Ars-en-Ré peint en oir et blanc qui sert d’amer aux marins.
Photo V. Kirtov, mars 2013)
JPEG - 86.1 ko
Cimetière d’Ars-en-Ré
Le carré des aviateurs anglais
1998, Tournage "L’Isolé absolu" dédié à Sollers.
Un documentaire de A.S. Labarthe
Pour la série "Un siècle d’écrivains>" (France 3)

Vous avez sûrement vu que je comptais être enterré à Ars-en-Ré, près du carré des aviateurs anglais, néo-zélandais et australiens qui sont venus se battre au-dessus de cette île entre 1940 et 1942 pour ma liberté. J’y tiens d’autant plus que l’ancienne maison de mes parents a été rasée par les nazis pendant cette période. (Dialogue avec Philippe Sollers, Forum du Nouvel Obs du 13/02/2006)

Dans Un vrai roman, Mémoires :

« C’est dans le village d’Ars que je serai enterré, près du carré des aviateurs anglais, australiens et néo-zélandais, tombés ici pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils ont 22, 23 ans, ils sont pilotes ou mitrailleurs. Personne n’a réclamé leur corps. Ce voisinage me plaît. »

Autour de la maison du Martray et l’île de Ré dans Femmes de Sollers (1983).

Ce roman est publié après Paradis (1981) pour la version livre (il a été précédé d’une publication en épisodes dans la revue Tel Quel) et marque une rupture dans son écriture, après la période absconse de Paradis, sans ponctuation, et ses écrits théoriques dans sa revue.
Là, Sollers, veut atteindre le grand public et se fait Balzac, observateur de la société et de ses mœurs, celle de son temps et de son milieu. Sollers s’y dédouble dans le narrateur, un journaliste américain,et le personnage de l’écrivain, seulement nommé par son initiale S.
Deborah (Deb) est Julia Kristeva, la femme du narrateur. Présent aussi dans le livre, Stephen, le fils du couple, David dans la vie, né en 1975. Roman conjugal, et extra conjugal - le continent femmes - celles qui gravitent autour de l’écrivain y est exploré. Roman sollersien, autofictionnel, l’imagination de Sollers réside surtout dans la mise en scène de son vécu, la composition, la mise en mots.
Un exercice qui est sa marque, son style, celui de ses romans, la vie romanesque de Philippe Sollers : un certain regard sur les relations hommes-femmes et la société.
Sollers dit volontiers « Tout est vrai dans mes livres, il suffit de me lire ». Faut-il pour autant le croire ? ...Vérité à demi-mots, vérité d’écriture, mais ce qui est dans ces demi mots dit déjà beaucoup :

*

Je lève les yeux... La tempête avec laquelle j’ai débarqué sur l’île vient de s’arrêter... Le laurier est immobile... Le ciel plombé noir s’est figé en plaques grises annonçant la transformation du ciel... Marée haute au point d’équilibre... Une goutte en suspension, pas plus... C’est le soir, Deb et Stephen vont aller se coucher... Les fleurs du jardin respirent... Trèfle, lavande, roses, géraniums, glaïeuls, marguerites, bégonias, fuchsias, veigelias, cannas... Magnifique, les cannas... Fleur charnue, éclatante... Le catalpa et le mimosa boivent l’obscurité... Le pin parasol, les arizonas la filtrent... L’herbe se retourne, on dirait... Stephen vient me dire bonsoir... Papa s’est mis tout de suite à travailler, dès son arrivée... Son « roman »... Qu’est-ce que c’est, un « roman » ? Une histoire ? Avec des avions ? Oui... Je t’expliquerai plus tard... Pour l’instant, pas de bruit, d’accord ? D’accord. Promis ? Promis. Deb est en forme, déjà bronzée, reposée... Je continue dans la nuit... Ma vitre se couvre de papillons bruns, de moucherons, de moustiques... La chaleur revient... Une existence éphémère veille avec moi... Comme du fond de la préhistoire, animée, réduite... Pattes... Antennes... Vibration stupéfaite... Carbone 14 en lambeaux... Je vois, dans la fenêtre, un reflet de mon visage mangé d’insectes... Ça fait un assez joli tableau fantastique avec la lumière intermittente du phare... Le phare des Baleines, là-bas... Construit en 1854... 55 mètres... Escalier de 257 marches... Feux portant à 75 kilomètres... Allô, Nantucket ? Allô tous les trois-mâts de tous les temps, fantômes à la surface des flots ? Allô le Hollandais volant ? Lord Jim ? Billy Budd ? Le Vieux Marin lui-même ?...

J’allume la radio... Comme on est au large, les postes émetteurs étrangers arrivent mieux jusqu’ici... L’Angleterre, très nette... This is the BBC third program... J’aime bien l’emphase discrète du « this is »... Thisiss ! Bibici !... On dirait que le speaker annonce chaque fois l’entrée de la reine... Aboiement... Tambours... Et en même temps rien de déclamatoire... Non, la civilisation sûre d’elle-même au-dessus des eaux, grave, dieu et mon droit, la Tamise, la City bancaire... Et puis l’Espagne... Saint-Sébastien... La Conche luisante... Casino... Palaces, terrasses...

Voix d’une nuit d’été... Obéron... Titania... Puck... Elfes... Lulla, lulla, lullaby !... « Ahora vamos a escuchar. »...

Je descends dans le bureau de S. Je regarde sa bibliothèque... Une Bible du XVIIe... Homère... Les Tragiques... Virgile... Lucrèce... Plutarque... Mme de Sévigné... Sade...Œuvres complètesde saint Bernard... Eh bien, on ne s’ennuie pas au bord de l’océan, pendant les nuits d’août... Mais il y a aussi, en désordre, de vieux livres reliés en cuir... Des traités de navigation... Les côtes de l’Afrique... Un cours de physique... Un autre de géométrie... L’Eloquence française... L’Homme et la création... 1860... Des trucs comme ça... XIXe... Lectures d’un capitaine au long cours, dans sa cabine ou sur le pont, quelque part entre Bordeaux et Singapour, ou Bombay... Journaux...


[Le bruissement du monde arrive décalé et filtré dans l’antre du Martray :]

« Dimanche 8 juin 1862

MÉMORIAL BORDELAIS

Journal Politique, Commercial, Maritime, Industriel, Littéraire et d’Annonces Judiciaires.

Service des dépêches télégraphiques.


Raguse, 5 juin

Le 2 juin, à Piperi, Abdi-Pacha, avec12000Turcs, a attaqué Mirko, qui était à la tête de8000Monténégrins. Les Turcs ont perdu400hommes et les montagnards200.

Lundi et mardi, Dervisch-Pacha a suivi la frontière du Monténégro, sans quitter le territoire de l’Herzégovine.

Navires en partance

Pour Montevideo, directement.

Départ fixé le 5 juillet.

Par le navire de première classeImmaculée Conception, capitaine Monnier. On prendra du fret pour compléter, et des passagers de première et deuxième classe. »

(Oh Isidore Ducasse !)

Il y a tout, dans le Mémorial Bordelais... Les « rapports de mer »... Les observations météorologiques... Les bulletins financiers... Les ventes... Les convois funèbres... Les correspondances particulières... Les petites annonces, bien sûr...[...]

*

Deb est organisée... La maison... Stephen... Son propre travail... Plus la plage, le tennis, les fleurs... Plus la séduction... Elle vient de temps en temps, vers la fin de l’après-midi, cueillir des feuilles de laurier sous mon arbre... Je les retrouve dans le lapin... Dorades... Soles... Amen.

J’ai emporté un peu de haschisch... On le fume, ensemble, le soir, sous les pins... Elle s’endort rapidement sur mon épaule... Je vais la coucher... Je reprends devant ma machine... Une phrase... Deux... Ça ne va pas... Ça suffit comme ça... Ou alors, ça marche, c’est la nuit favorable, voilà, je deviens un grain échappé du bloc... Une particule de l’envers en bulles, un mobile d’antimatière, un boson [1], comme dit la physique d’aujourd’hui... Noté Z zéro... Z0... Combien d’écarts sont possibles ? Avant de retomber ? D’oublier ? D’être de nouveau réveillé ? De rentrer dans l’embouteillage ?...

Après l’amour, avec Deb, on sombre aussitôt l’un à côté de l’autre... Sitôt jouis, sitôt endormis... L’amour, c’est ça... La possibilité d’inconscience immédiate à deux... La petite guerre de la cohabitation-tu es trop ceci ou cela-tu n’es pas assez ceci ou cela-toi évidemment !-avec toi, bien entendu !-ne peut pas mettre en cause le plaisir des jambes dans les jambes, l’odeur de la peau qu’on aime sentir, respirer... Les joues... Le cou...

*

Deborah travaille à son livre sur l’hystérie... J’entends crépiter sa machine à écrire... On se fait, comme ça, de petits duels d’artillerie... Elle prépare ses cours pour Columbia... Sur Kafka... On en parle un peu le soir... La voilà nue sur la plage... De temps en temps, on se fait des scènes amères, bien cadrées, simples, stéréotypées... Tout dans la tradition... Genre obligatoire... On vit à la Rubens... Quoi ? Vous dites ? Pas le temps...Garden of love...

C’est bien « culturel », tout ça !... Mais non... Baignades, soleil, re-baignades... Et les vagues, le tennis, les vagues... Poisson grillé... Solitude à trois... Ce n’est pas bien... Vous n’avez pas honte ? Avec ce qui se passe !... Liban ! Pologne ! Afghanistan ! Feu et sang !... Mais c’est comme ça qu’ils voudraient vivre tous ces corps jetés dans l’enfer des guerres par les « états-majors », les gouvernements, les « fronts »... Maniaques de l’histoire... Comme s’il se passait réellement quelque chose... Tueurs, blablateurs... Ils aiment ça, au fond, pétrir du viscère sous eux, se rouler dans la merde humaine avec des idées et des plans plein la tête... Ils disent que c’est « important » ?... Mais rien n’est important !... Sauf les respirations noyées, gaspillage... Ils se jettent leurs cadavres à la tête... Echafaudent des « explications »... Il y en a toujours... Thèse... Antithèse... Démonstration... Contre-démonstration... Je connais la drogue... La plus dure... Tubes entiers chaque matin...

Quand on revient sur les époques troublées, catastrophiques, et elles le sont toutes, qu’est-ce qui reste, finalement ?... Tableaux, livres, musique... Ils le savent... C’est ça qu’ils veulent empêcher, au fond... Le reste est sans raison...

*

Je sors dans le jardin. Le ciel est dégagé, maintenant... Grande Ourse sur la gauche... Le phare vient frapper faiblement un des murs blanchis à la chaux... Velours... Etoiles... Petit souffle passager, dans ta cage thoracique, assis, là, devant l’eau et la nuit fondues, salut !... Au revoir !... Bonjour de nouveau !... Adieu !... Tiens, te revoilà quand même, vivant dans un corps vivant, avec ses veines et ses nerfs, et sa digestion, et son cerveau milliards de neurones ?... Main dans les cailloux... Main dans le terreau des fleurs... Et pierre dans le noir liquide pour voir si on rêve... Où sont-ils passés, tous ceux d’avant, et déjà tous ceux d’après qui sont comme ceux d’avant par rapport à la Voie lactée, crachat blanc, jet de foutre larmé dans son axe ?... Coup de chiffon, tableau, craie crissante... Non... Rien d’écrit... Rien de lisible, en tout cas... Pas le moindre chiffre... Et moi, le milliardième connard à le constater en dedans... « J e te multiplierai comme le sable de la mer. »... Les étoiles ne suffisaient pas... Il fallait le désert et les plages... Transformé en foules... Marché du matin... Abcès des ventres les uns contre les autres... Enfants qui crient... Et les mémères, et les mémères, et les mémères, pour l’éternité des mémères... Sacs, porte-monnaie... Combien ? Mettez-m’en un peu plus... Viande, poisson, légumes... Et le pain... Tout le caca du jour à refaire... Et demain pareil... Impossible de se garer... Le bruit... Les bébés affolés par terre... Des hommes ? Où ça ? Ah oui, quelques mémères d’un genre particulier, sans seins, ventripotents, shorteux, slipeux, explosés, rougis à la graisse... « Bisons futés. »... Ravagés par le « non ! » ancestral grouillant... Pas la moindre chance... Pas se faire remarquer... De biais... Invisible... Question nerveuse... Chut !... La tête en avant... « Eh ! merde ! Vous pourriez faire attention ! »... J’en ai bousculé une... Un mâle... Je fonce... Il faut se chantonner quelque chose dans ces moments-là... Pharmacie... Tabac... Poste... Trois points chauds...

*

Stephen dort... On sort dans la nuit... Chauves-souris tourbillonnant sous les arbres... L’île, emportée dans l’obscurité liquide, est comme un tapis de terre volant en silence... On regarde les constellations... On va se plonger une dernière fois dans l’eau...

Je pars demain matin... Je range mes affaires... Je reste assis, seul, dans la grande pièce que j’habite depuis un mois... Traces de sable sur le carrelage... Lampe rouge, lit vert... Devant moi, comme un blason de ce voyage qui n’en finit pas, ma machine à écrire fermée, la Bible, une bouteille de whisky... Et le narrateur... Western métaphysique... Jeu de cartes, bouteille, revolver... Toile cubiste... La voiture dehors... Cheval... L’étiquette jaune et rouge du JB,Justerini and Brooks, Ltd, 61, James Street, London... By appointment to Her Majesty the Queen... By appointment to Their Late Majesties George III, George IV, William IV, Victoria, George V, George VI, and to his late Royal Highness, The Prince of Wales (1921-1936)... Monarchie palais-langue... Grands crus... Bordeaux... « Claret »... Le palais pour la bouche... De la gueule ou pas... Le bon vieux banal JB... Les deux grandes lettres, bien droites, rouges, comme des colonnes... Celles du temple, d’ailleurs... Jâkîn... Boaz... Justice et force... Jâkîn, « il rend ferme »... Boaz, « par lui, la force »... La maison. Justerini and Brooks, pour ces quelques lignes, devrait me payer mon whisky à vie...

Veilles de départs... Accélération du cerveau... On se repasse vite le film des séjours... Les prévisions des situations nouvelles... On trie, on projette, on esquisse, on pare les coups qui vont venir, on devance les conversations futures... Il y a le département sensations... Plaisirs assurés... Dégoûts probables... Les points forts du passé... Les endroits négligés... Les faiblesses honteuses... Les décisions accomplies... Les promesses non tenues... Complots en cours dont on ne sait rien, mais qu’on comprendra tout à coup, en trois secondes... La façon dont on est négocié, là-bas, dans le grand tripot... Les amis toujours plus amicalement ennemis... Les ennemis toujours plus proches, vrais amis... Chacun dans sa brûlure de temps, ses ruminations... Ambitions, rages... Tout se déroule toujours comme prévu et rien n’arrive jamais comme prévu... Mélange des deux, logique et surprise... Vacherie de base... Attends-toi à tout...


In exitu Israel de Aegypto
...

Le psaume 113, selon les Septante et la Vulgate... Le 114 et le 115, d’après l’Original, confirmé par Qumrân...

Quand Israël sortit d’Egypte,

la maison de Jacob de chez un peuple barbare...

[...]

« Où donc est leur Dieu ? »

Notre Dieu est dans les cieux,

tout ce qu’il veut, il le fait.

Leurs idoles, c’est de l’argent et de l’or,

œuvre des mains de l’homme :

elles ont une bouche et ne parlent pas,

des yeux et ne voient pas,

des oreilles et n’entendent pas,

un nez et ne sentent pas,

elles ont des mains et ne touchent pas,

des pieds et ne marchent pas,

elles n’émettent aucun son de leur gosier.

Que deviennent comme elles, ceux qui les font,

tous ceux qui ont confiance en elles !

[...]


Philippe Sollers
Femmes


Dans Les Samouraïs de Julia Kristeva (1990)

Dans Les Samouraïs, la réponse de Julia Kristeva à Femmes, la maison du Martray et le petit monde qui y vit, pointe également de ci, de là dans le décor. :

Olga Morena y est Julia Kristeva
Hervé Sinteuil, Philippe Sollers (nom d’écrivain)
Hervé de Montlaur, Philippe Joyaux (nom de famille)
Jean de Montlaur (le père de l’écrivain.)

Alors, je ferme les yeux et j’imagine l’histoire d’Olga, d’Hervé, de Martin, de Marie-Paule, de Carole et de quelques autres que vous connaissez ou que vous auriez pu connaître. Une histoire à laquelle je suis mêlée-mais de loin, de très loin.

Extrait de l’introduction

24 juin 1989

Olga se sent désormais chez elle sous l’ombre odorante à peine visible. L’arbre existe depuis plus de vingt ans déjà, depuis qu’elle est dans ce pays, ce qui veut dire qu’en un sens elle a son âge, ou plus exactement son amour a le même âge que l’acacia. Hervé est là aussi, dans le hamac sous les pins parasols, il écoute le Quatuorn° 50de Haydn : triolets, rythme de valse accéléré, rapidité unie et lucide comme lui et l’Océan face à lui.

Comment suis-je sûre qu’ils sont là, sous l’acacia devant l’Atlantique ? Je les connais à peine, je les croise à Paris, des patients qui sont de leurs amis me parlent d’eux... Je vois donc bien la scène. Ils sont ensemble parce qu’ils sont séparés. Ils appellent amour cette adhésion mutuelle à leur indépendance respective. Cela les rajeunit, ils ont l’air adolescents ; infantiles, même. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Être seuls ensemble. Jouer seuls ensemble et se passer parfois le ballon, histoire de montrer qu’il n’y a pas de chagrin dans cette solitude-là.

Mes patients me confient des maux d’amour et s’arrangent pour en souffrir. Alors que ces deux-là lèchent leurs blessures comme des animaux de la forêt et repartent sereins.

Le temps de l’amour plonge dans nos goûts jusqu’à ce que les cinq sens nous submergent de douleur ou de ravissement. On dit que l’amour dure quand les aventuriers parviennent à panser leurs plaies, que la peau se recompose, qu’on recommence à se regarder l’un l’autre tel Narcisse dans l’eau. Cela demande beaucoup de patience, un sacré culte du temps. En amour, il faut soigner le temps.

Pas la durée, qui n’est qu’une retombée de l’art d’aimer. Mais cette magie qui transforme l’espace d’une perception, d’un malaise ou d’une joie en l’instant d’un don. Don de mot, geste, regard. Juste un petit bruit pour te signaler que je te prends avec moi, que nous sommes bien, tous les deux, là, sous l’acacia et le pin, dans ce vertige de fleurs, de vagues, de quatuor, de migraine, de mal au dos. Ainsi naît la sensation du temps. Une fois donnés, ces instants sensibles s’enchaînent en actes infimes. Émergés du néant, ils se nouent et nous portent. On voit bien qu’il n’y a pas de temps sans amour. Le temps est amour des petites choses, des rêves, des désirs. On n’a pas le temps parce qu’on n’a pas assez d’amour. On perd son temps quand on n’aime pas. On oublie le temps passé lorsqu’on n’a rien à dire à personne. Ou bien on est prisonnier d’un faux temps qui ne passe pas.

L’amour de la mort, le désir de mort est le secret sur lequel nous fermons les yeux pour être capables de regarder sans voir, de dormir et de rêver. Si nous ne fermions pas les yeux, nous ne verrions que du vide, du noir, du blanc et des formes cassées.

Alors, je ferme les yeux et j’imagine l’histoire d’Olga, d’Hervé, de Martin, de Marie-Paule, de Carole et de quelques autres que vous connaissez ou que vous auriez pu connaître. Une histoire à laquelle je suis mêlée-mais de loin, de très loin.

*

La Ford bleue venait de quitter Saint-Maixent et s’approchait de Niort. L’Aunis est déjà un pays océanique. L’humidité s’accroît, chaude et lumineuse. L’herbe surgit plus verte, les arbres penchent vers le continent sous la poussée des vents du large, le ciel commence à pâlir, saturé de vapeurs salées. « Tu vois, un Sudiste reconnaît tout de suite qu’à partir de Niort il est chez lui. »

Olga essayait de se sentir sudiste. Elle avait apprivoisé l’eau froide de l’Atlantique, les parcs à huîtres lui paraissaient banals, les Montlaur s’étaient résignés à la considérer comme une des leurs. Naturellement, personne n’était venu à leur mariage ; d’ailleurs, une cérémonie laïque est-elle un mariage ? Mais, quelques mois plus tard, dans la foulée de Mai, qui avait décidément produit des cataclysmes dans les meilleures familles, coup de téléphone de Mathilde :

- Ma petite Olga, j’ai entendu sur France-Culture le professeur Bréhal [2] qui ne tarit pas d’éloges sur vous. Félicitations, mon petit ! A propos, aimez-vous les pierres blanches ? Je viens de faire monter quelques diamants, vous recevrez la bague probablement demain ou après-demain.

D’une efficacité parfaite, Mathilde de Montlaur. Un vrai ministre des Affaires... de ce que vous voulez : « sociales et familiales », par exemple. Pas du tout littéraire quand il s’agissait de choses sérieuses. Olga appartenait désormais au clan, c’est-à-dire au nom de Montlaur.

*

Aucun vent n’est plus salé que le vent de l’Atlantique. Il gonflait la voile, battait le foc et les tempes, pinçait les yeux et les lèvres d’un âcre goût d’iode. Hervé était venu la chercher à la gare et ils avaient embarqué sur son voilier coquille de noix à la carène large, confortable et sonore sous les rafales, comme un violoncelle en acajou baigné par le soleil déclinant de l’après-midi. Les vagues nacrées sous les rayons orangés, l’écume qui l’éclaboussait de poussière argent, les reflets métalliques du ciel donnaient à l’eau un aspect solide. Ils glissaient à toute allure ou simplement se laissaient bercer sur la peau intérieure de cette huître ouverte, lisse et perlée, qu’on appelait le Fier, entre le littoral et l’arête insulaire.

- C’est le large et pourtant on est protégé comme dans un coquillage.

- Je ne connaissais pas cette île.

- Personne ne la connaît, sauf moi. C’est l’Ile Secrète. Je te la donne.

Excessif et plein de refus, fougueux et austère comme son océan. Elle avait appris à l’accepter sans mots, rien que par une tension timide et ravie des yeux et des pommettes. Le vent continuait à la déboussoler et elle mit pied sur le ponton avec cette expression hagarde des navigateurs que les terriens prennent pour du snobisme, alors que c’est naturellement l’étourderie d’un oiseau des vignes égaré parmi les mouettes, soûlé d’oxygène et de lumière.

- Je te montre l’endroit et ta chambre, et tu verras tout le monde au dîner. Très vieux jeu, mais pas méchants. Je ne peux ni les fréquenter ni vraiment rompre tout à fait, tu comprendras pourquoi. Un autre monde.

La beauté discrète du lieu se fondait dans les surfaces plates des marais salants, et les pelouses fraîchement tondues basculaient imperceptiblement dans le vert plus soutenu et lumineux des vignes. Ce paysage de rizières n’appelait pas le coup de foudre, mais le lent attachement qu’éveille, avec le temps, la précaution des femmes intelligentes.

Un parc prenait la place du vieux manoir dont ne subsistaient que quelques ruines. En week-end et en vacances, les Montlaur habitaient un bâtiment appelé le mas. Il entourait un ancien moulin à vent au toit pointu couvert d’ardoises, qui était devenu le repaire personnel d’Hervé. A l’autre bout de la propriété, une annexe moderne abritait le couple de paysans chargé de l’entretien au long de l’année. Olga fut installée dans l’aile gauche du mas, destinée aux invités. Les portes-fenêtres de sa chambre donnaient sur le gravier du jardin qui mourait en pente du côté de l’eau. Un muret de vieilles pierres dessinait la frontière avec le bras de mer qui longeait la propriété. A l’horizon, on distinguait une courbe de l’île et le phare des Baleines. Les marguerites fichées dans l’herbe et les géraniums dans leurs amphores éclataient sur ce fond gris et bleu pâle, alors qu’un ciel immense aux couleurs écarlates tranchait avec la fadeur de la terre et de la mer. Le coucher de soleil avait commencé, et son brasier allait bientôt rendre invisibles les hommes, les maisons et les plantes. Il n’y avait rien, on était seul sur une pellicule flottant dans le ciel orange, grenat, indigo. Cette île n’était qu’un prétexte pour habiter le ciel.

- Tu vois, j’aime cet endroit parce qu’on est seul avec la lumière.

Maman, je te présente mon amie Olga Morena.

On était plus seul encore dans la tour du moulin. Après le vestibule, dont la baie vitrée donnait sur l’Océan face auquel les Montlaur aimaient à prendre l’apéritif, un escalier en colimaçon montait vers le studio d’Hervé - la chambre à coucher, la salle de bains. Un second escalier grimpait plus haut, et là, sous la voûte des poutres en entonnoir, Sinteuil avait choisi son bureau. Il quittait les Montlaur et habitait seul avec la lumière, ses livres, ses cahiers.

- Vous avez fait bon voyage, mademoiselle ?

Jean de Montlaur était un homme grand et sec, très poli et peu bavard. Il avait laissé les mondanités et la littérature à sa femme Mathilde, née des Réaux, la mère d’Hervé, et s’occupait à gérer son usine avec son frère cadet François, le célibataire de la famille, qui se tenait derrière lui comme son double. Leur travail les absorbait au point que les deux frères ne se quittaient pas, ou presque, et Mathilde semblait parfaitement épanouie entre ces deux chevaliers servants. Elle adorait les robes et les chemisiers à petits pois et à grands nœuds sur la poitrine qui lui donnaient un air majestueux, presque royal.

- Maman, je te présente mon amie Olga Morena.

- Ravie de vous connaître, mademoiselle.

JPEG - 56 ko
En famille dans la maison du Martray. Julia et la mère de Philippe
Crédit : Philippe Sollers, Vérité et légendes.
*

Le bac [3]. Le parfum des algues. Les courbes de l’île. Voici enfin le portail et les pins. Les lilas, avec les giroflées et les iris, sont les rares à fleurir à Pâques au bord de l’Océan. Germaine et Gérard avaient préparé les chambres, un feu de cheminée s’imposait à la tombée du jour, les bûches coupées en été dans le bosquet voisin étaient sèches et n’attendaient que l’allumette. Hervé allait s’en occuper. Olga défit les valises dans la nouvelle chambre à coucher aménagée dans l’aile du mas qu’habitaient les Montlaur, et ferma les contrevents. Ici, les rafales d’avril sont si violentes que, malgré les volets fermés, elles obligent la nuit à l’insomnie. Nuits lunaires, blanches, d’une lucidité coupante qui ne fatigue pas, mais d’emblée harasse ou stimule, ce qui parfois revient au même, et vous laisse éveillé en permanence. De quoi faire l’amour toute la nuit, comme les poissons. Ces nuits où l’on se voit en pleine clarté et où l’on s’aime mieux, d’une tendresse sans illusion.

Xavier et Odette des Réaux tenaient absolument à venir saluer Olga - le trio des Montlaur, Mathilde, Jean et François, les accompagnerait bien entendu, « juste pour le café ».

- Mais non, mais non, vous viendrez déjeuner.

Hervé détestait faire le mari réduit à n’être qu’un meuble de sa famille : « Nous avons un secrétaire Louis XV, une commode Louis XVI, deux fauteuils Voltaire et un garçon qui nous a découvert cette charmante étrangère. Quelle adorable enfant, n’est-ce pas ? » Hervé se disait qu’Olga était trop intellectuelle, c’est-à-dire suffisamment distraite, pour ne pas se prêter à cette surenchère de décorateurs. Elle paraissait bien une intellectuelle. L’était-elle vraiment ?

L’oncle Xavier avait le visage malin d’un chien de chasse. Il expliquait à Olga qu’il s’était inscrit au Parti socialiste, « depuis les événements » [4]. [...]

Mathilde de Montlaur ne se laissait pas impressionner. Elle avait la robe en soie bordeaux à pois blancs, ou l’inverse (de toute manière, elle ne sortait pas du bleu, du bordeaux et des pois, qu’elle variait dans les limites restreintes mais inévitablement distinguées de leurs permutations), qui rehaussait son air royal et lui permettait de sauvegarder une majestueuse prestance, tout en sautant d’un sujet à l’autre.

JPEG - 59.7 ko
Dans la maison du Martray, Philippe et sa mère : « elle mourra trois mois plus tard »
Crédit : Philippe Sollers, Vérité et légendes.

- Vous voyez ce laurier, ma petite Olga ? Eh bien, il n’a plus sa forme, il faudra penser à le faire tailler. La politique est une chose dont je me sens de plus en plus détachée, mais à quoi bon se détacher de tout si on n’est pas détaché de son propre détachement ? Donc, je m’intéresse à ceci, à cela, ce n’est pas du tout ce qu’on appelle un intérêt, mais précisément une sorte de retraite, vous m’avez comprise. Ce toit de la tourelle d’Hervé, par exemple : il faudra faire venir le couvreur, les orages de l’hiver ont tout déplacé, vous serez inondés, un de ces jours, à la première grosse pluie. C’est à vous de prendre tout cela en charge maintenant, c’est votre rôle, et moi je vieillis. Si, si, ce n’est pas de la coquetterie, je le sens. Vous avez vu le muret face au Fier ? Effondré. Si j’étais vous, j’appellerais tout de suite le maçon, car demain les dégâts vous coûteront les yeux de la tête. On est passés à la messe avant de venir vous voir : que des vieux, les jeunes quittent le village, c’est sûr, mais la foi se perd aussi. Il faut dire que le curé n’est pas transcendant, il ânonne son Évangile comme si rien ne se passait hors de son église, forcément les jeunes courent après l’événement. Vous n’avez pas remarqué que la cheminée dans la salle à manger tire très mal, un oiseau a dû y faire son nid, comme il y a quelques années. Vous devriez appeler - qui déjà savait faire ça, Jean ? - le jeune Pelletier, oui, appelez le jeune Pelletier, ils nous sont très dévoués...

Olga se disait qu’heureusement elle avait l’esprit trop abstrait pour comprendre et retenir toutes ces consignes, sans quoi quel boulot, quelle fatigue ! Mathilde lui donnait le vertige, il fallait lui appliquer le vide zen, l’écoute flottante.

En réalité, sa belle-mère ne comptait pas vraiment sur elle. Ce numéro n’était qu’un jeu rhétorique. Vous imaginez, Olga superintendante ? Une ruine pour les Montlaur ! Personne ne pouvait se permettre ça. Mathilde était en train de faire une sorte de testament prématuré, mais tout le monde savait, et la reine la première, qu’elle allait se lancer elle-même, sitôt le café bu, dans la mobilisation de la cohorte des réparateurs, artisans.

*

La terre insulaire est imbibée d’eau : l’Océan se glisse sous l’écorce sablonneuse asséchée par le soleil et se dispose en nappes invisibles, à quelques mètres seulement au-dessous, retenu par lebri. Tel est le nom que les habitants donnent à l’argile marine imperméable qui façonne les marais salants depuis que Guillaume le Grand, comte de Poitou, engagea les premiers sauniers de l’île. Le bri modèle les vivres, vasais et métières qui alimentent le champ-de-marais, il sculpte le damier des salines sur les lais-de-mer, puis se couvre de varech et durcit au point qu’on doit le rompre tous les ans à coups de barre pour refaire de nouveaux sillons. Cependant, tandis que doucins et malines règlent à la surface la vie terre-et-eau de la zone salicole, l’Océan infiltré, lui, chemine sur son lit souterrain d’argile, et parfois remonte de cet enfer dans des puits d’eau saumâtre qu’on est bien content d’avoir quand le temps est sec.

*

Sur Jean de Montlaur

Dans Les Samouraïs, aussi une belle évocation de Jean de Montlaur - le père d’Hervé, le père de Philippe Sollers

Une image obsédante s’imposait à Olga : ce cimetière, si gaiement aménagé dans la vallée, sous la vieille église romane, couvrait un marais salant enfoui. On ne pouvait imaginer dernier séjour moins lugubre. La lumière étincelante d’un après-midi de septembre, les cloches tintant avec le vent comme une boîte à musique, les fleurs fraîchement coupées évoquant des soins de jardinière plutôt que les pompes funèbres, la dizaine de tombes de soldats australiens morts sur l’île en combattant les nazis au nom de Sa Gracieuse Majesté... C’était une féerie mise en scène par des enfants qui s’imaginent la mort comme une vie d’anges migrants et s’amusent à jouer aux cercueils. Ils ne se doutent pas qu’à quelques mètres en dessous la tombe rejoint le courant, puisque l’Océan avance sur son lit de bri et baigne les morts de sa caresse de sel tiède.

Si l’on est amphibie, si l’on aime autant l’eau que la terre, si l’on a donné son cœur à l’île, il n’y a pas à hésiter : dès qu’on cesse de respirer, on se fait enterrer dans ce cimetière fleuri, éventé, lavé d’eau océanique. Il ne vous laissera pas pourrir, il salera votre cadavre, vous disparaîtrez en cristaux et le sart viendra vous couvrir d’un linceul vert. Voilà ce qu’avait dû se dire Jean de Montlaur. Car, au lieu de l’imposant caveau familial en ville, il avait choisi ce cimetière paysan.

- Vous connaissez la modestie de mon mari, ma pauvre Olga, il a préféré l’austérité à la famille, commenta Mathilde, consternée.

- Il a tout largué, il a pris le large, conclut Hervé, surpris et fier.

Jean de Montlaur venait de quitter la vie sans gêner personne, discrètement, rapidement, en prenant tout sur lui. Virage humide, brouillard, la Citroën qui dérape, mort sur le coup. Tous les Montlaur, proches et lointains parents, les amis et connaissances étaient là, visages fermés comme les volets d’un quartier chic. Ni mots, ni gestes, ni larmes. Olga était troublée par tant de réserve. Dignité ou froideur ? Rien à voir avec les débordements, en pareille circonstance, de l’âme slave.

Comme un sage romain, Jean de Montlaur soignait sa personne, mais ne se passionnait ni pour la vie ni pour les convenances. Il savait entretenir ses relations sans jamais se lasser ni s’attacher. Un de ces êtres irréprochables qui n’ont pas d’ennemis - tous ceux qui le connaissaient étaient donc venus à l’enterrement, coupables de n’avoir pas su déchiffrer l’homme secret dont le corps serait bientôt coulé dans la glaise marine. Mais Jean de Montlaur n’avait pas non plus de vrais amis - sa pudeur empêchait les complicités, et les vivants cadavérisés se taisaient, honteux de n’avoir jamais su toucher le cœur de ce retrait qui jugeait leur monde.

A moins que ces mondains ne soient tout simplement incapables du moindre sentiment humain sous leur masque de plomb ? Une apparence de réserve camoufle souvent l’indifférence, qui est une bêtise sensorielle. Ils jouaient tous la pièce des funérailles, comme on joue le dimanche matin la pièce de la messe. Tous sauf Hervé, au bord des larmes, à l’étonnement général.

*

L’enterrement de Jean de Montlaur

L’épisode est autobiographique. Dans le cimetière, Philippe Sollers monte sur le tas de terre, à côté de la tombe ouverte et lit Maître Eckhart :

Le corps descendit dans la terre sèche qui deviendrait sûrement un marais salant aux malines. Olga ne put détacher sa pensée de la caresse d’eau salée sur le lit de bri, des os transformés en diamants de sel. Brusquement, Hervé s’avança et, pendant que son père rejoignait le fond, sortit un livre de sa poche et se mit à lire d’une voix nette qui jugula sa peine et ahurit l’assistance raidie.

- « Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit pas lui-même "un endroit où Dieu puisse agir",ni même qu’il ne L’ait en lui. Aussi longtemps que l’homme garde en lui de l’espace, il garde de la différence. C’est justement pourquoi je prie Dieu qu’il me rende quitte de Dieu. »

Par la bouche d’Hervé, Maître Eckhart parlait de Jean de Montlaur : son élégante simplicité était en effet une sorte de « pauvreté », une pauvreté « quitte de Dieu ». Hervé pensait que son père était athée, mais qu’il se tenait aussi dans une région dissemblante de la foi. Il continua :

- « Selon mon mode de naissance éternel, je ne puis non plus jamais mourir : [...] j’ai été de toute éternité, et suis, et demeurerai éternellement ! J’étais en même temps ma propre cause et la cause de toutes choses. Et l’aurais-je voulu : ni moi ni toutes choses ne seraient. Mais si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus. Que l’on comprenne cela n’est pas nécessaire. »

L’humilité de l’homme différent, louée au début du sermon, s’élevait brusquement en l’affirmation de sa volonté infinie. « Et l’aurais-je voulu..., si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus... Là je reçois une secousse qui m’emporte et m’élève au-dessus de tous les anges... Que l’on comprenne cela n’est pas nécessaire... »

De fait, personne ne comprenait rien. Tout le monde demeurait stupéfait par l’audace d’Hervé plus que par ces paroles obscures dont on pressentait la portée subversive sans vraiment la saisir.

Olga le regardait fixement, comme pour lui voler - par-delà son visage clos - une pensée physique. Hervé venait de placer son père, pragmatique et discret jusqu’à l’effacement, parmi les mystiques. Quitte de Dieu, sa distance par rapport à la grâce exubérante était le gage de son humanité ; mais le rayonnement de Jean témoignait aussi d’une fierté exorbitante qui n’avait besoin de personne dans la paix morale de sa solitude. C’est ainsi qu’Olga traduisait la méditation d’Eckhart tout en serrant la main d’Hervé, sans davantage retenir ses larmes. Elle laissait passer par son propre corps la tension douloureuse d’Hervé qui s’était exprimée en formules ciselées, mais qui restait verrouillée dans ses nerfs.

Sinteuil ne percevait pas ce geste. Il se tenait ailleurs, le regard vide.« Aussi longtemps que l’homme garde en lui de l’espace, ilgarde de la différence. » Hervé n’avait peut-être pas de Dieu en lui, et pourtant une secousse l’élevait au-dessus des anges. Un étrange éclair liait la sensualité païenne d’Olga à l’abstraction incandescente de Sinteuil accomplissant son devoir de fils. Le nouveau visage grave de leur complicité. Avec et par-delà la mort. « Et l’aurais-je voulu... si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus... Que l’on comprennecela n’est pas nécessaire. »

*

Olga découvrait dans ce cimetière qu’ici Montlaur était son père.

Mathilde avançait, droite et livide, soutenue par François et Hervé. Olga les suivait, entourée d’Odette et de Xavier des Réaux. La mort est impartageable, autant que l’amour.

- Quel malheur... Un homme dans la fleur de l’âge... L’accident est la plus absurde des morts, vous ne croyez pas, Olga ? A moins que... tellement brusque, n’est-ce pas... à moins que... c’est affreux à dire... à moins qu’il n’ait été très déprimé ?

Odette tâtait l’hypothèse du suicide. Olga plissa ses paupières chinoises : rejet.

- Je n’ai jamais connu mon beau-père triste. En plus, ses affaires marchaient bien, si c’est cela que vous voulez dire, mais vous devez le savoir mieux que moi.

- On dit cela, on dit cela, de nos jours tout est si compliqué, mon enfant.

Le cousin Xavier avait repris son air de chien de chasse.

François de Montlaur se retourna et son regard méprisant (« angoissé, quand même », pensa Olga) mit fin aux commentaires.

Elle avait peu fréquenté Jean : les quelques semaines de vacances en famille, les rares visites des Montlaur à Paris. Mais ils avaient tout de suite découvert un code d’entente pauvre - un langage sans phrases, la complicité gestuelle des gens concrets. Quand Olga avait fait une chute de cheval et était restée clouée sur la falaise, la cheville foulée, l’épaule cassée, Kissmayou était rentré à la maison trouver Jean qui était accouru sans mots, sans inquiétude, et l’avait simplement transportée comme un bébé jusqu’à sa voiture. Puis, pendant un mois, il lui avait apporté en souriant distraitement du chocolat chaud et des fleurs : « Besoin de repos, mon petit, voilà qui est fait, ne pensez plus à rien. » Il ne disait même pas : « Je suis là. » Il était là.

Parce que la mort est inconnaissable, on croit mourir au moment de la disparition de ceux qu’on aime : père, mère, enfant, mari et femme quand ils se sont adorés, ce qui arrive parfois. Mais la mort des autres, au fond, nous laisse intacts. Quand elle ne nous tire pas des larmes égoïstes sur notre propre trépas. En réalité, Jean était pour Olga un autre, un étranger. En outre, lui-même aurait détesté l’emphase. N’empêche, elle découvrait dans ce cimetière qu’ici Montlaur était son père. Elle n’en avait pas d’autre, en français, après la mort de Benserade et celle d’Edelman.

*

[1Boson : Philippe Sollers s’intéresse à la science et aime truffer ses livres de petites notations qui le rappellent. Ainsi cette mention du « boson » - alors que la preuve du boson de Higgs ne sera effective que bien plus tard, en 2012, dans les laboratoires du CERN à Genève (dont l’accélérateur de particules souterrain est aussi sous la commune de Ferney-Voltaire).

Dans Le Monde du 24/09/2000, dans un article intitulé :« Le fantôme de la République, il évoquait aussi le boson : « Etrange moment historique : le choc pétrolier est de retour, la mondialisation s’accentue, le transgénique et le transgénétique s’imposent, le génome est décrypté, le clonage s’annonce, la physique fouille les bosons, au-delà des particules élémentaire...[...] »
...la physique fouille au de-là des particules élémentaires...la formule est sertie comme un diamant : éclat sollersien au détour d’un boson.

[2Roland Barthes, note pileface

[3l’ile n’était pas encore reliée au continent par un pont (note pileface)

[4mai 1968, note pileface

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document