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Correspondance Sollers - Rolin (suite I)

Interrogation sur Georges Bataille, la mort, la croyance et la mort de Dieu

D 22 avril 2014     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le prolongement du dépôt des correspondances Dominique Rolin - Philippe Sollers à la section des Manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique, Sollers publie deux lettres sur son site, une interrogation sur Georges Bataille, la mort, la croyance et la mort de Dieu :

- Une lettre de Philippe Sollers du 12 juillet 1962, émise du Martray - sa résidence dans l’île de Ré.

- Une lettre de Dominique Rolin du vendredi 7 août 1981, émise de Paris.

La première question que l’on peut se poser : pourquoi dans un lot de plus de 10000 lettres avoir choisi ces deux-là ? Notons que la lettre de Sollers évoque le décès de Georges Bataille (survenue le 9 juillet). Il avait 65 ans.
Au soir de sa vie, c’est une lettre sur la mort que Sollers a choisie, la réflexion sur la mort du jeune écrivain qu’il était alors, l’écho de la mort d’un écrivain connu chez les « survivants »...

Quant à la lettre de Dominique Rolin, comme en écho, celle qu’a choisie Sollers est une interrogation sur la foi ! Avec aussi une évocation du rituel des vieux gestes de piété de Sollers aux Gesuati à Venise (le seul endroit où Sollers fréquente les églises, at-il dit plusieurs fois).

La mort, la croyance et le sacré ! Un hasard ? bien sûr que non ; un choix assumé.
Entrons dans ces lettres, écrites au temps de la jeunesse et de la force de l’âge.

Lettre de Philippe Sollers du 12 juillet 1962

Transcription (avec l’aide d’A.G. pour les mots difficiles à lire : transcription suivie de (?) )

Le Martray, jeudi
(12 juillet 1962) - précision de l’écriture de l’auteur, ajoutée postérieurement.

Mon amour,

En ouvrant le Figaro, hier, j’ai
été frappé par ces dix lignes anonymes (?)
« L’écrivain Georges Bataille etc... », au
point de croire à une erreur, à une
(?) improbable, à une sinistre
plaisanterie. Comme si Bataille, déjà
au-delà de la vie et de la mort ne
pouvait être victime, tout simplement,
d’une crise cardiaque. Je crois qu’il
n’habitait plus son corps que très épisodi-
quement, de la manière la plus
évasive que j’ai jamais vue. Nous
avons eu quelques bons moments avec
lui, plein d’un humour feutré, lointain
et assez terrible. Je revois, si proche (?)
devant moi, son geste de la main, com-
me pour congédier les mots... Et le rire
dans les yeux, ne s’adressant plus à person-
ne. Je n’arrête pas de penser à lui,
en regrettant de ne pas l’avoir connu
avant cette période de dérive, où, il
était, j’imagine, complètement seul, léger,
oublieux, tourné vers une autre logique
que la nôtre. Grand Bataille, terriblement
plus fort que les autres... A dix-sept
ans, la découverte de L’Expérience
Intérieure a été un choc inoubliable.
Je le revois aussi, dans le train qui
nous ramenait de Moulins, lisant

(changement de page)

Le coupable... Sa mort n’a beau être com-
me il l’avait voulue, qu’un incident, elle
n’en atteint pas moins une perfection
finale très étrange. Il gênait, cela est
sûr. Il n’a pas cédé, à ma connaissance,
à la moindre attitude. Je crois qu’il
a poussé sa pensée jusqu’où il avait décidé
de le faire, coupant les ponts avec toute
compréhension, se mettant exprès dans une
position de faiblesse infinie déguisant
sa force. Qui aura pu l’aimer autrement
qu’en silence ! Lui-même criait (?) ce silence,
allait plus loin, avec cette démarche de
dernière innocence à tel
point chargée de savoir que son absence
basculait à nos côtés, sans cesse.
La dernière fois que je l’ai vu, nous
sommes sortis du Pré-en-clercs (Hallier
venait de se plaindre d’avoir bu) : il est
parti seul devant et au lieu de prendre
comme il l’aurait dû la rue Bonaparte,
il s’est engagé dans la rue Jacob. Puis,
il est revenu sur ses pas, et à ce moment
s’est retrouvé devant nous qui venions
de traverser. Alors, sans s’arrêter (en
souriant) : « on dirait que c’est moi qui
suis ivre, n’est-ce pas ? Je me trompais
de chemin. » c’est la dernière image que
j’ai de lui, avant qu’il ait sombré dans
un cauchemar coulé (?) de sommeil. (Il
nous avait dit aussi ce soir là : quand
les cauchemars se mettent à devenir
agréables, mauvais signe... »).

Petit amour, te voilà rentrée maintenant.
Oublie tout cela. Quelqu’un de misérable
ne contamine pas l’univers... Tu n’as rien
à voir avec la déchéance, ni mi non plus.
Et LONSEM !.. Tu es sélectionnée
dans Candide pour les livres à emporter
en vacances... Ici, toujours beau temps, je
me mets au travail. Je t’adore comme
je ne suis pas (??? non déchifré) (Il me tarde de voir les
_ ???. Je t’embrasse, et t’embrasse encore,

Ph.

Achète les Lettres Françaises »
 ??? dans L’Express !

Bataille, cinquante ans après par Michel Crépu

Mai 2012, La Revue des Deux Mondes consacre son numéro à Bataille. Bel éditorial de Michel Crépu disponible dans son intégralité sur le site de la revue et sur pileface dont voici quelques extraits :

... un explorateur de la mystique dans ses confins les moins reconnus, les moins « cadrés », un penseur de la dépense, de cette fameuse « part maudite » d’où puisse surgir une vérité, un rire, une joie, cela peut surprendre... Bataille nous intéresse prodigieusement, parce qu’il nous passionne.

Pourquoi ? D’abord parce que Bataille n’appartient à personne. Un Michel Surya, un Francis Marmande, un Jean-Michel Besnier, « batailliens » de longue date, ont su faire voir cela, cette irréductibilité de Bataille dans le paysage de l’aventure artistique, littéraire, philosophique du XXe siècle. À côté [...] d’une méditation sur la mort et l’Éros, dont témoigne ce beau numéro 10 de Tel quel de l’été 1962, la mort « dont on ne peut rien savoir » et qui pour cela même figure aux yeux de Bataille un hors-lieu décisif pour l’expérience humaine. Philippe Sollers, dans le numéro d’hommage de la revue Critique (fondée par Bataille) qui parut en 1963 après la mort de l’écrivain, parlait de « grandes irrégularités de langage » : en un sens, c’est la trace d’une telle « irrégularité » que ce numéro s’efforce de suivre.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans la mêlée intellectuelle menée par ces ténors de la scène germanopratine qu’étaient un Sartre, un Camus, un Merleau-Ponty, le nom de Bataille était à peine audible. Cette douceur qui émanait de sa personne, d’un bibliothécaire de province, ces textes étranges, à mi-chemin de la philosophie et de la théologie, transfuges d’on ne sait quelle trajectoire clandestine, provocants par leur sérénité même. Et cette écriture si nette, si noire dans sa lumière, qui avait l’air d’arriver de nulle part, ni des piaules de la rue d’Ulm, ni du comptoir de la NRF. La jeune génération d’alors, celle de Tel quel, fut au rendez-vous ? : quelqu’un parlait une langue encore jamais entendue de la sorte. Il s’agissait d’y aller voir. Cinquante ans plus tard, qu’en est-il ? Où en sommes-nous avec cet écrivain porteur d’une telle capacité de foudre ? Au fond, tout s’est passé avec l’auteur du Bleu du ciel comme s’il avait reçu, plus nettement, plus purement que les autres, l’évidence d’une fin propre à l’Europe des Lumières. Un héritage, oui, bien sûr, mais dont l’alphabet se déchiffre plus à Lascaux que dans les manifestes éculés du Progrès, une langue à faire entendre qui soit l’écho de cette immense dislocation métaphysique qui a tout emporté avec elle. Il n’est rien de plus étrange, dans sa terrible simplicité, que l’écriture de Georges Bataille ? : comme s’il importait de s’avancer, nu et direct, dans cette nouvelle terre disloquée qui est la nôtre.

[...] Bataille, l’irrécupérable ? Assurément. Le legs n’en est que plus précieux. C’est en quoi, bien sûr, il nous importe énormément de le déchiffrer.

Bonne lecture,

Michel Crépu

Bataille dans les notes d’André-S Labarthe

Dans les notes de tournage du film que lui consacre André-S Labarthe, cette mention :

« Rapprocher la phrase - célèbre - de Bataille : « L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort  » de ce qu’écrivait Malraux dans Le Musée imaginaire : « ...le vrai Musée est la présence, dans la vie, de ce qui devrait appartenir à la mort. ».
*

Ou encore :

Janvier 1996.

Léger vertige : j’entreprends ce film sensiblement à l’âge
qu’avait Bataille à l’instant de sa mort.
Depuis plusieurs semaines, je m’immerge dans une pensée
qui m’est proche ou, du moins, qui ne m’est pas étrangère. J’ai
commencé de lire Bataille vers la fin des années 1950. Les
érotiques, bien sûr - la peluche verte qui habillait Madame
Edwarda ! - mais aussi (ce qui me désarçonnait le plus) les
livres inclassables, où se mêlent poésie, journal intime,
fragments de récits, examens de conscience, considérations
religieuses, philosophiques ... Le Coupable, L’Expérience
intérieure, L’Orestie, Histoire de rats, avec les trois eaux fortes
de Giacometti (que j’achetai, un jour de fortune, chez
Nicaise)...
Ce sont ces premières impressions que je tiens à préserver
dans ce film, en dépit des contraintes auxquelles il me faudra
bien obéir. Voir, d’ailleurs, si ces contraintes ne peuvent être
converties en chance et finir par être souhaitées. Cf. Bataille
évoquant la mort de son père (aveugle et paralytique) : « Le
Malheur m’accablait, l’ironie intérieure répondait : tant
d’horreur te prédestine.  »

Et aussi :

Reçu copie VHS de l’interview de Bataille par Dumayet. Sept ou huit minutes à propos de la parution de La Littérature et le mal. Je ne sais qu’en penser, mais comme c’est le seul document, à ma connaissance, où on voit Bataille parler,bouger, et sourire, peut-être le donner tel quel, dans sa durée.

Voici l’archive INA, 1958. correspondante. Entretien de Georges Bataille avec le journaliste Pierre Dumayet sur La littérature et le mal :

Le documentaire d’André-S Labarthe « Bataille à perte de vue », élément d’un triptyque Bataille, Sollers, Artaud est présenté sur pileface, ici (pdf).

Bataille dans « Sollers en spirale » par Stéphane Zagdanski

...Du temps où Zagdanski ne s’était pas encore lancé dans des diatribes vidéo haineuses à l’encontre de Sollers, il a écrit un magnifique « Sollers en spirale », d’une écriture, vive, inspirée, pertinente, avec du souffle, du très bon Zagdanski. Il y évoque aussi Bataille, qui comme pour son ex mentor Sollers, est devenu une de ses références - même si manifestement, avec ce premier extrait, il n’en a pas retenu toutes les leçons :

« Bataille, largement calomnié et insulté par ses contemporains (Sartre, Breton...), démontre la force limpide et sereine de sa pensée, sans jamais condescendre au sarcasme ni au pamphlet. » [1]
*
C’est logique. Qu’est-ce qu’un génie ? Un corps dont la pensée dégénère (Bataille dirait : se « débauche », Artaud se « désenvoûte »), un corps qui s’esquive du processus de régénération automatique de l’espèce humaine. Les adeptes du pur reflet n’ont d’autre solution que de ternir de tels corps.
*
Sollers va beaucoup méditer l’oeuvre de Bataille. Il le rencontre deux ans avant sa mort, publie dans Tel Quel ses Conférences sur le non-savoir, lui consacre trois études entre 27 et 31 ans, sans compter la conférence Le roman et l’expérience des limites en partie inspirée par Bataille, à qui Sollers la dédie, en 1965.
*
De Bataille, Sollers dira : « C’est l’être humain qui m’a fait l’impression la plus forte. De charme tragique et joueur. D’authenticité. » Cette authenticité (qu’on pourrait nommer « catholique » et « érotique ») revient à faire excéder à la fois son corps par sa langue (catholicisme) et sa langue par son corps (érotisme).
Voilà un grand écrivain vivant, à l’intelligence hors du commun, dont l’écriture inclassable, ouverte, palpitante, se déploie tout en disant son déploiement - lequel implique le corps et ses dérapages tournoyants, et bat en brèche le langage confiné des générations. Bataille devient dès lors l’aîné qui va de soi dans l’art de l’extirpation du double : « La traversée du miroir, rien de plus simple... », déclarera Sollers en conclusion du colloque de Cerisy consacré à Bataille en 1972.

Dans Logiques, Sollers explique que les livres de Bataille ne sont « ni “littérature” ni “philosophie” ; ni romans, ni essais, ni poésies, ni journaux - et tout cela en même temps, carnet unique d’une exploration menée en tous sens ».

*
Bien entendu l’enseignement majeur de Bataille reste celui de « L’Expérience Intérieure », soit de l’« émotion méditée » selon sa définition. Émotion, méditation.
Sens et sensation, mobilité attentive du corps, spirale inextinguible de l’esprit. Sollers a ainsi pu constater chez Bataille une équivalence évidente qui échappe à tous ses contemporains. La littérature n’est pas de l’ordre du divertissement, de la narration idéologique, du témoignage historique, de la description sensorielle ou du récit biographique. Elle est une forme souveraine, généreuse, intransigeante, de la Pensée.
*
Le mérite rare de Sollers est ainsi d’avoir soutenu sur un même front Bataille et Artaud, ces deux grands exclus du surréalisme dont il adopte spontanément la marginalité géniale, contre Breton et Aragon qu’il a pourtant également lus et fréquentés très jeune.
*
Bataille annonçait déjà la réflexion sollersienne sur l’incarnation, à savoir la constitution d’un corps à travers sa langue (érotisme) et d’une langue à travers son corps (catholicisme), devenue sous la forme calomnieuse proprement journalistique un « papisme libertin ».
« Le christianisme » écrivait Bataille, « n’est, au fond, qu’une cristallisation du langage. La solennelle affirmation du quatrième évangile : Et verbum caro factum est, est en un sens, cette vérité profonde : la vérité du langage est chrétienne. Soit l’homme et le langage doublant le monde réel d’un autre imaginé — disponible au moyen de l’évocation —, le christianisme est nécessaire. Ou, sinon, quelque affirmation analogue. »

Crédit : "Sollers en spirale" sur le site de Stéphane Zagdanski

*

Le grand Bataille

Entretien avec Philippe Sollers réalisé par Alexandre Mare, Revue des Deux mondes (Mai 2012)

Revue des Deux Mondes -Comment êtes-vous arrivé à Georges Bataille ?

Philippe Sollers - Je suis à Bordeaux, je dois avoir 17 ou 18 ans,et j’entre chez un vieux libraire au magasin très en désordre. Je fouille et j’aperçois un livre, posé pratiquement par terre comme si l’on voulait s’en débarrasser. Je regarde la couverture, il s’agit de l’Expérience intérieure de Georges Bataille. Le nom de l’auteur ne m’est pas inconnu car je suis à l’époque très attentif à tout ce qui s’est passé dans le mouvement surréaliste — et je continue d’ailleurs à l’être une fois à Paris, vers 1957, en consultant dossiers et revues surréalistes à la bibliothèque de l’Arsenal. Je commence donc ce livre,qui me passionne immédiatement, d’autant que je termine la lecture intensive de Proust et que je trouve dans l’Expérience intérieure une digression étourdissante sur la poésie de l’auteur de la Recherche.
À partir de ce moment, je vais lire tout ce qu’a publié Bataille...

Deuxième séquence : je tombe sur le livre qu’il a écrit sur Lascaux, qui me jette alors dans un état extatique, et je décide immédiatement de me rendre là-bas. Il n’y a personne, c’est ouvert - on pouvait alors y entrer sans protocole. Voilà sans doute une des émotions les plus violentes que j’ai jamais éprouvées. Ce n’est pas seulement un choc visuel dû à l’éblouissement des peintures, c’est un choc sonore que je réentends encore. En effet, comme cela a été démontré il y a quelques années, les parois peintes des labyrinthes préhistoriques correspondent aux endroits où la réfraction du son est à son maximum, ce qui nous met directement en contact avec ce qu’aurait pu être une cérémonie mêlant son et image. Bataille raconte Lascaux admirablement. Il faut voir ces photographies où il est dans la grotte, le visage levé vers ces peintures...

Revue des Deux Mondes - Les chevaux en cavalcade de la grotte apparaissent à plusieurs reprises, notamment dans le début de l’un de vos derniers romans, Trésor d’amour.

Philippe Sollers - Oui, bien sûr, c’est très présent. Un rappel incessant, je ne peux pas faire autrement. La famille de mon grand-père maternel est originaire de la région, en somme cette préhistoire correspond à ma propre préhistoire...

Revue des Deux Mondes - Bataille fait paraître presque simultanément deux textes majeurs sur l’art, le premier sur la grotte de Lascaux et la naissance de l’art et un second sur Manet. Lisez-vous ces deux textes au même moment ?

Philippe Sollers - Nous sommes, je crois en 1955, et bien sûr ma lecture du livre sur Lascaux est suivie presque immédiatement de la lecture du Manet. Un choc là aussi. Comment est-il possible que l’on puisse ouvrir une temporalité aussi vaste, de Lascaux à Manet ? Fulgurant. Quel coup de poker dans le temps ! Voilà ce qui m’interpelle : la question du temps. De là, après la peinture, je vais à ses romans érotiques. D’abord la lecture de Madame Edwarda, puis celle d’Histoire de l’oeil. N’oubliez pas qu’il a fallu des années et des années pour que soient sanctifiés en « Bibliothèque de la Pléiade » - quarante ans après sa mort - les romans de Bataille... Les romans de Bataille, voilà un très vaste continent, méconnu. Inconnu. Ma mère, lu dans la foulée, me semble l’un des plus étonnants — l’incestuosité ravageante... Et je ne parle même pas du récit, qui a mis très longtemps à être publié, chef-d’oeuvre admirable, le Bleu du ciel, [...].

[...]

Revue des Deux Mondes - Dans le numéro d’hommage de Critique à Georges Bataille, vous lui empruntez une citation : « Je dirais volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes, c’est-à-dire d’avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, scandaleuse, avec l’esprit religieux le plus profond. » Que faut-il entendre par « brouiller les cartes » ?

Philippe Sollers - Brouiller les cartes, c’est-à-dire rebattre complètement toutes les cartes de telle façon qu’aucune pensée philosophique mise au défi d’exister (il faut relire le prélude de Madame Edwarda sur fond de Hegel) ne puisse se reprendre en système. Soyons clair. La pensée de Hegel dans Bataille est du plus grand intérêt. Aucun philosophe, aucun intellectuel prétendant penser n’échappe à ce défi, à ce que j’appelle dans le numéro d’hommage de Critique « De grandes irrégularités de langage  ». Voici la citation que je mets à la fin de ce texte — je parle d’une pensée qui atteint un point inaccessible mais le touche néanmoins : « une pensée soulevée sur elle-même, consumée, comme en holocauste : “Le seul élément qui relit l’existence au reste est la mort : qui conçoit la mort cesse d’appartenir à une chambre, à des proches, il se rend aux libres jeux du ciel”  ». Sur le même modèle que ce qu’il a fait sur Nietzsche, Memorandum, il y a un livre à faire avec les citations de Bataille, toutes plus belles et dérangeantes les unes que les autres. On trouve d’ailleurs, chez Bataille, une foi en Nietzsche jamais démentie. J’ai moi-même été, et reste, un lecteur bouleversé par Nietzsche, et c’est chez Bataille que j’en ai trouvé une reprise, une orchestration incessante. [...]

Revue des Deux Mondes - Dans une conférence que vous donnez en 1971, à Orléans, vous placez en exergue de votre intervention une citation de Bataille, écrite, je crois, en 1943 : « Je ne m’oppose pas moins que Hegel au mysticisme poétique. L’esthétique, la littérature (la malhonnêteté littéraire) me dépriment. Je souffre du souci d’individualité et de la mise en scène (à laquelle il m’arrive de me livrer). Je me détourne de l’esprit vague, idéaliste, élevé, allant à l’encontre du terre à terre des vérités humiliantes »...

Philippe Sollers Vous voyez qu’on est bien au-delà des soucis littéraires. Vous auriez dit à Bataille, « c’est bien, votre littérature », il n’aurait pas démenti, mais le contact aurait été rompu. Le silence se serait interrompu si vous préférez... C’est très rare d’avoir l’impression qu’un silence puisse être tout à fait parlant. Très rare. Quand je vous dis que ce personnage a une aura sacrée, je parle évidemment d’une présence qui inclut une absence considérable, c’est-à-dire un silence. Rien n’était plus palpable que le silence de Georges Bataille. Pendant que je le regardais se taire, ou plutôt que je l’écoutais se taire, toute la série de ses livres défilait dans la pièce.

Revue des Deux Mondes - À quel moment vous rencontrez-vous ?

Philippe Sollers - Il venait quelque fois l’après-midi dans le petit bureau de Tel quel, la revue que j’avais créée aux Éditions du Seuil. Il s’asseyait dans un coin... Dans le numéro 10 de la revue, juste après le décès de Bataille, nous avons publié les Conférences sur le non savoir qu’il nous avait confiées. C’est vous dire la solitude extrême dans laquelle Bataille se trouvait à cette époque, pour venir dans un bureau, discuter avec des jeunes gens de 23 ou 24 ans... La rencontre la plus étonnante est celle avec André Breton au café du Pré-aux-Clercs. Georges Bataille parlait peu et certainement pas pour ne rien dire. Il s’exprimait d’une voix très douce, ecclésiastique, et prononçait des choses du genre : « Au lycée, quand j’étais jeune, on m’appelait la brute »... Il y avait aussi cette phrase étonnante dite avec détachement et ironie, tout cela entouré d’un silence profond : « Il est certain que l’on ne peut pas aller plus loin dans la sagesse que Blanchot. » Certes ! Or ce n’était pas de sagesse dont il était question, pas du tout !

[...]

Sur la solitude de Bataille

Philippe Sollers - Lacan, dans ses Écrits, fait une référence à Madame Edwarda de manière très désinvolte et, curieusement, oublie son nom dans l’index... Je vous raconte cela pour vous peindre ce que j’ai effectivement appelé dans les Temps modernes en 1998, la solitude de Bataille. Un jour, je m’en souviens très bien, Bataille me dit : « Je vais chez Gallimard. » Il y a en effet un cocktail dans le jardin, il fait très beau, et il me demande de l’accompagner. Nous allons chez Gallimard. Il y a beaucoup de monde, et là je m’aperçois que Georges Bataille est évité par tout le monde. Comme le raconte Freud après la publication de ses Trois essais sur la théorie sexuelle  : « Quand je sortais j’avais l’impression d’être recouvert de peinture fraîche. » Voilà la solitude de Bataille.

Revue des Deux Mondes - Quel est son rapport avec les femmes ? Il y a chez Bataille de nombreux personnages féminins...

Philippe Sollers - Nous sommes au Flore avec Diane, sa seconde épouse, et Bataille me fait des compliments sur Une curieuse solitude, Diane également. Celle-ci me laisse entendre que la jeunesse a bien des qualités... sous-entendu sexuel évident qui me paraît d’une grande incongruité... n’oubliez pas que dans ma jeunesse j’ai beaucoup vécu ce qu’on appelle, comme dirait Casanova, « le suffrage à vue » [rire]. C’était dangereux et très trompeur, parce que je cachais ainsi un esprit extrêmement corrosif que j’espère avoir gardé intact malgré quelques acrobaties.

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Diane Bataille (née Kotchoubey de Beauharnais) avec Georges à, Vézelay, vers 1943
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Dans le même ordre d’esprit, un jour, je vais voir Lacan et je lui apporte un texte - certainement le Toit, repris dans l’Écriture et l’expérience des limites. Sylvia [l’ex femme de Bataille] ouvre la porte : « Je viens remettre à Lacan un texte sur Bataille », Sylvia : « Ah bon, vous vous intéressez à Georges ? » Tout à coup, Bataille ne s’appelait plus que « Georges ».
Autre anecdote : on est dans un salon, Lacan est assis par terre, il veut se lever, il trébuche. Je le retiens pour qu’il ne tombe pas. « Mais laissez-le, laissez-le, il est grand maintenant », me dit Sylvia.

Bon. Voilà le problème de l’esprit de vengeance lié au ressentiment, lié à la différence sexuelle explorée par Bataille. Lié à ce qu’il faut appeler par son nom, l’hystérie, dont vous avez l’explosion prodigieuse dans, par exemple, Madame Edwarda, ou lors de l’épisode avec Dirty dans le Bleu du ciel. Sur ce terrain, comme apport de connaissances en situation à travers les personnages féminins, l’expérimentation de Bataille est considérable. Il n’y a qu’à faire le compte du nombre de personnages féminins dans son oeuvre. Le tabou, la censure, la réprobation est là. Ce sont ces questions de corps en situation qui me paraissent l’enjeu dans ce qu’on appelle encore - à tort - la littérature. Ce sont donc des possibilités de penser que la philosophie ne peut envisager.

Revue des Deux Mondes - Vous faites souvent un parallèle entre Artaud et Bataille...

Philippe Sollers - Après la mort de Bataille, Tel quel a organisé un colloque à Cerisy-la-Salle, intitulé « Artaud-Bataille, vers une révolution culturelle ». Celui-ci reste fameux par les perturbations qu’il a apportées. Nous sommes, je crois, en 1972 et c’était éblouissant de malentendus. Denis Hollier, à cette occasion, y a d’ailleurs fait une remarquable intervention... Seulement, douze volumes d’oeuvres complètes, au final c’est un étouffoir, à l’instar des vingt-six volumes d’Artaud.
Artaud-Bataille ? Oui bien sûr, si vous avez l’oreille vous savez que c’est écrit d’une façon fulgurante. Évidemment nous avons échoué... [rire] Vous pensez bien, la Révolution culturelle... C’était un échec prévisible... Il y a malgré tout des échecs qui sont mieux que des réussites... Ce fut un échec très réussi !

Revue des Deux Mondes - Positionner Artaud et Bataille sur un même plan, c’était en quelque sorte faire front contre Breton...

Philippe Sollers - Et contre Sartre. J’ai modulé cela par la suite, parce qu’il ne faut pas exagérer contre Breton, qui reste quelqu’un de très important. Il faut relire la Clé des champs, un de ses meilleurs livres. Il y a eu quelques exagérations à l’époque, c’est vrai. Je n’ai pas oublié qu’à la sortie d’Une curieuse solitude, Breton m’a écrit aussitôt : « Vous avez le redoutable parrainage de Mauriac et d’Aragon, mais j’ai porté votre livre à Péret »... Je suis d’ailleurs allé voir Breton rue Fontaine. Il était très ouvert, attentif, généreux.
On a tout dit sur l’affrontement, ou le prétendu affrontement, entre Breton et Bataille. Or je peux témoigner que Breton a tendu, au sens propre, la main à Bataille. Bataille qui, soit dit en passant, se fichait complètement des bousculades de son passé. Il était loin de tout ça. Nous sommes donc au café avec Bataille, Breton entre : « N’est-ce pas Georges Bataille qui est là ? », me demande-t-il. Breton vient serrer la main de Bataille et lui dit qu’ils devraient se revoir. Moment incroyable ! Il ne faut pas oublier les insultes considérables, surtout de la part de Breton, notamment dans le Second manifeste du surréalisme. Breton avait depuis évolué et attendait beaucoup de Bataille. Ils prennent alors rendez-vous... Bataille est mort trois semaines après cette rencontre fortuite, mais, pour moi, de la plus grande importance.

Sur le « mysticisme » de Bataille

Revue des Deux Mondes - La solitude, le silence, l’aspect ecclésiastique de Bataille, y a-t-il pour vous comme une forme de mysticisme ? C’est d’ailleurs quelque chose que l’on entend souvent à propos de Bataille...

Philippe Sollers - À l’époque, je lisais les mystiques, surtout Eckhart, que je lis toujours. Mais jamais je n’avais lu de mystique se mêlant à une dépense érotique crue. Autrement dit, la dépense (que vous trouverez dans la Part maudite) chez Bataille, c’est cette capacité à mener les expériences limites les plus impressionnantes (songez à l’arrivée au bordel dans Madame Edwarda...) et en même temps à rationaliser ces expériences de telle façon qu’elles puissent passer dans des propositions logiques.

C’est cela, le grand Bataille. Ce qui est tout à fait insolite. Sans autre exemple dans ce que j’appellerai le clergé intellectuel. Alors, bien sûr, on peut faire plein de thèses universitaires sur Bataille. Mais non, Bataille n’est toujours pas admis, il est à ce point de scandale : ce corps-là a vécu à la fois des extrêmes et la rationalisation de ces extrêmes. Bataille a pour moi une présence que je n’hésite pas à qualifier de sacrée. Je vais être plus clair. La seule présence qui m’ait donné immédiatement la sensation vivante d’un corps habité par le sacré, c’est celle de Georges Bataille.

Sollers encore à propos de Bataille

« Il faut essayer de comprendre ce qui se passe quand les gens évitent de savoir. Qu’est-ce qu’ils ne veulent pas savoir ? C’est cela qui est intéressant. Il faut revoir tout cela. C’est une oeuvre considérable dont on n’arrive pas encore à prendre toute la mesure, et je ne crois pas que cela a été fait. Vous voulez découvrir un auteur ? Très bien, prenez Bataille. »
Philippe Sollers

Revue des Deux Mondes
Mai 2012


Lettre de Dominique Rolin du 7 août 1981

Transcription

Paris, Vendredi 7 août 1981

17 heures 45

Mon merveilleux chéri,

A propos de la foi, tu ne réponds pas vraiment à
ma question, celle-ci provoquée par ce singulier
remue-ménage des derniers temps. Cela a com-
mencé déjà à l’instant de la traversée rituelle
du soir des Gesuati. Le fait que tu puisses, toi,
tremper ta main dans le bénitier alors que moi
je ne le pense pas, cela m’a terriblement touchée.
On a beau avoir été baptisée païennement à Saint-
Sulpice, on n’est pas d’une certaine « âme ».
Dans ma lettre postée cette après-midi, je t’ex-
plique ceci : La lecture de Chateaubriand et plus
encore Bossuet me ramène à l’élan informel
mais fantastiquement sacré qui m’entrainait
dans l’enfance vers quelque chose qu’on ne
peut atteindre qu’en croyant. Mais que signifie
croire en fait ? A partir de quel seuil se trouve-t-
on pris dans la croyance ? Et comment admettre
d’ailleurs qu’il puisse y avoir un seuil, c’est-à-dire
rien avant et tout après, dès qu’on est précisément
de l’autre côté ? Je pense qu’il faut que j’écrive mon
livre comme ça, en taupe aveugle creusant son ter-
rain tantôt descendant à la verticale de son ins-
tinct, tantôt se traçant un chemin horizontal aus-
si net qu’un vol d’oiseau. Toujours pas de titre.
Pense-s-y pour moi, mon adoré, ça me rendrait
un furieux service. Peut-être le trouverai-je dans
Bossuet ? Il y a de ces images en fulgurations de
mots comme on n’oserait pas le rêver. La sou-
veraine Logique d’une pensée trempe en plein dans
la poésie - et le mot poésie est faible. C’est ce qui
se passe pour toi dans tes Paradis : la fusion en-
tre la splendeur du verbe et la splendeur de l’es-
prit provoque un tel miracle, je ne vois pas
beaucoup d’accidents prodigieux qui ???
soient comparables, à l’exception de nos grands
chéris tels que Bossuet, Chateaubriand, Bau-
delaire, Edgar Poë, et quelques autres. Je t’ai
eu au téléphone. Tu es gai, mon Shamour, je t’ai-
me aussi pour ça, passionnément.
Samedi matin : en relisant ta lettre à l’instant,
je comprends mieux ce que tu m’expliques.
Souvent je suis obligée de passer par un décalage

(suite dans la marge en vertical)

de temps plus ou moins long quand je te lis. Le sens profond de tes parfaits petits textes n’est saisi par moi qu’après coup, et le mot coup est à prendre ici au sens
propre. Il n’y a jamais la moindre indécision dans les termes chez toi. L’indécision provient du lecteur, obligé de s’acclimater à ta gravure. Merci d’être, mon amour, j’ai bien travaillé ce matin , et je t’aime.

Ton Renard.

Illumination du Chemin de Damas du narrateur

Dans « Sollers en spirale » de Stéphane Zagdanski

Vers la fin de Paradis, le narrateur, sur un bateau, à Venise, accompagné d’une jeune femme nommée Debby éprouve, après l’éclat d’une sorte d’extase mystique, le besoin de pénétrer dans une église. Là, aux Gesuati, ce nouveau fils prodigue reprend contact avec le catholicisme de son enfance. C’est une révélation, dont le noyau concerne le cycle sans fin de la vie et de la mort, tel qu’il surgira dès les premières pages de Femmes, succédant à Paradis.

L’extrait de Paradis, de Philippe Sollers

on est arrivé à Venise dans l’après-midi j’ai senti qu’ils me trouvaient fou quand j’ai dit que je voulais tout de suite une église je les ai laissés je suis entré aux gesuati et le mouvement a fondu de nouveau sur moi de l’intérieur encens bois ciré cloches enfance debout indestructible et debout montée frisson pores tapis rouge peinture plafonds pigeons claquant au dehors et c’était là de nouveau debout inaccessible impénétrable incommensurable la lumière ne se couche pas elle est qui est très là-bas très là dans le très présent s’imminant et personne ne semblait se douter de rien les crétins fonction d’habitude et ils allaient manger à l’autel leur petite chose comme s’ils pouvaient dire enfin quelque chose mais non ils ne peuvent pas ça reste refoulé pour eux pauvres bêtes pauvres moutons gnagnas du coma et ils revenaient se signaient et le type jouait là-haut son bach à prélude o ewiges feuer o ursprung der liebe entzünde die herzen und weihe sie ein et la petite clé là friede über israël et puis jean 10 3 er rufet seinenshafen mit namen und führet sie hinaus c’est ça il les appelle par leur nom il les conduit dehors depuis leur nom du dedans jusqu’à leur nom du dehors c’était beau retenu vrai très beau et très vrai la missa finita andate in pace alors quoi ils avaient tenu comme ça deux mille ans et moi j’avais oublié ça vingt cinq ans courant partout me moquant de tout cassant tout alors quoi vous plaisantez retour d’Ulysse amorti fils prodigue chemin de damas abruti vous n’avez rien de plus intéressant à déclarer désolé non divinus radius sive divina gloria je suis sorti l’eau miroitait bleu doré près du quai [...]

Paradis, Folio p. 314-315

Bataille en Pléiade (2002) par Philippe Sollers

Quarante-deux ans après sa mort, voici donc, en Pléiade, les romans de Georges Bataille (1897-1962). Tout arrive : ces livres ont été publiés sous le manteau ou à tirage
limité, on les a crus voués à l’enfer des bibliothèques, ils ont été signés de pseudonymes divers, Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente, leurs titres sont autant de signaux brûlants pour l’amateur de vraie philosophie débarrassée de l’hypocrisie cléricale philosophique :Histoire de l’œil, Le Bleu du ciel, Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort, L’Impossible, Ma mère. Vraie philosophie, enfin, sous forme de romans obscènes : "Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ?"

Dieu est mort, c’est entendu (trop vite entendu), mais sa décomposition et sa putréfaction n’en finissent pas de polluer l’histoire. Dieu, en réalité, n’en finit pas de mourir et d’irréaliser la mort. De même que la théologie veut se faire "athéologie", la philosophie se révèle, à la fin, comme bavardage plus ou moins moral sur fond de dévastation technique. Comment démasquer ce vide ? Par une expérience personnelle, et un récit cru. "La solitude et l’obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j’aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit."

Cet étrange philosophe, passé par les séductions du dieu ancien, a beaucoup médité sur Hegel, Sade et Nietzsche. Mais ce romancier, pour qui le réalisme est une erreur et la poésie un leurre, veut pousser le roman (après Proust) jusqu’à ses conséquences extrêmes. D’où la brusque apparition de figures féminines aux prénoms inoubliables : Simone, Madame Edwarda, Dirty, Lazare, Julie, Hansi, jusqu’à l’extraordinaire mise en scène d’une mère débauchée et incestueuse. Dieu et la philosophie sont interrogés au bordel. Imagine-t-on la mère de Proust s’exprimant ainsi :"Ah, serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon désir comme un poignet" ? Non, n’est-ce pas ? Et pourtant, la mère profanée ou profanatrice est bien le grand secret de tous les sacrés. Bataille relève ce défi immémorial, il renverse la grande idole, il s’identifie à elle dans la souillure comme dans la folie, il va, ce que personne n’a osé faire avant lui, au cœur de la crise hystérique : "Les sauts de poisson de son corps, la rage ignoble exprimée par son visage mauvais, calcinaient la vie en moi et la brisaient jusqu’au dégoût."

Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l’ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l’oubli, de la vulgarité, du vomi. "Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n’a pas de sens en raison."D’ailleurs :"Dieu s’il "savait" serait un porc." Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n’est-ce pas, un sport courant).


En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s’explique très clairement : "Le verbe vivre n’est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l’on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n’est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu’à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d’en-bas."

Cette dépense systématique, mettant en œuvre une "part maudite", ouvre un ciel imprévu, "une souveraineté". A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L’absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C’est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n’est réellement mis à nu, c’est l’ennui conventionnel et déprimé obligatoire.

La société de résignation triche avec l’érotisme (escroquerie porno, fausses partouzes, rituels mondains), elle triche du même coup avec la mort assimilée au triste destin égalitaire de la reproduction des corps. Basse époque de bassesse servile et frivole, où la sexualité (comme on dit) est du même mouvement exhibée et niée. Or, dit Bataille (et tous ses romans le prouvent), il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort."Ce qui apparaît à travers la fente c’est le bleu du ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort."

Morbidité de Bataille ? Tout le contraire (et on comprend pourquoi Francis Bacon, le plus viveur des peintres, aimait Madame Edwarda) . Ce qui frappe plutôt, c’est la présence constante, malgré l’angoisse et le vertige, d’une grande désinvolture et d’un rire qui ambitionne même de devenir "rire absolu". Bataille ne revendiquait rien, pas même le statut sacralisé de son œuvre. D’où le comique involontaire de cette réaction de Maurice Blanchot : "Bataille me dit un jour, à mon véritable effroi, qu’il souhaitait écrire une suite à Madame Edwarda, et il me demanda mon avis. Je ne pus que lui répondre aussitôt et comme si un coup m’avait été porté : "C’est impossible. Je vous en prie, n’y touchez pas." Mais Bataille, cet extravagant volume et ses appendices le démontrent, a bel et bien continué à y "toucher" (Madame Edwarda date de 1941, le splendide Ma mère de 1955, publié en 1966, après la mort de Bataille). Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : "J’imagine une jolie putain, élégante, nue, triste dans sa gaîté de petit porc."Ni ceci : "L’être ouvert - à la mort, au supplice, à la joie - sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin."
Je revois Georges Bataille entrant autrefois dans le petit bureau de la revue Tel Quel, et s’asseyant dans un coin. Je suis peu enclin au respect. Mais là, en effet, silence. Sans fin.

Philippe Sollers
Discours Parfait, Gallimard, Folio n° 5344

Liens

Correspondance Dominique Rolin - Sollers à la Bibliothèque royale de Belgique

Sur Bataille. Ici une liste d’articles sur Pileface. Sollers s’est beaucoup exprimé à propos de Bataille.

Crédit Manuscrits : site de Philippe Sollers

Crédit : Revue des deux Mondes


[1et ajoutait « Sollers quant à lui, soumis depuis longtemps à une intense propagande haineuse, n’injurie en retour dans ses textes jamais personne. » )

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