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Sade sort de l’enfer

Le mythique rouleau autographe des « Cent Vingt Journées de Sodome » revient en France. Et plus, autour de Sade...

D 17 novembre 2014     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


17/11/2014 : Ajout de la section « Sade au musée d’Orsay avec interview Annie Le Brun » à l’occasion de l’exposition « Sade. Attaquer le soleil » jusqu’au 25 janvier 2015.
Cet article a été initialement publié le 3 avril 2014.
19/11/2014 : Ajout de la section « L’exposition : « Sade. Attaquer le soleil » »

Après trente ans de querelles juridiques, le rouleau des « Cent Vingt Journées de Sodome » revient en France. La présentation en septembre prochain à Paris, de ce texte insoutenable sera un des temps forts du bicentenaire de la mort du sulfureux marquis.


Le plus sulfureux des manuscrits de Sade

AUSSI DANS LE MONDE DU 3 MARS :

« Ce manuscrit exceptionnel, volé en 1982, signalé à Interpol, et disputé par deux familles, est enfin de retour en France, au terme d’une histoire rocambolesque. Mais il m’a fallu trois ans d’âpres négociations », avoue à l’AFP son nouveau propriétaire, Gérard Lhéritier, président fondateur d’Aristophil et du Musée des lettres et manuscrits, un établissement privé.

C’est l’épilogue d’une bataille judiciaire de vingt-cinq ans. Le sulfureux manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome, écrit par le marquis de Sade à la Bastille en 1785, a été caché, volé, vendu, disputé en justice en Suisse et en France, racheté pour 7 millions d’euros, est revenu à Paris pour l’année du bicentenaire de la mort du « Divin Marquis ».

L’homme d’affaires a « déboursé au total 7 millions d’euros » pour cet original très convoité, qui devient l’un des trois manuscrits les plus chers conservés en France. Il est désormais assuré 12 millions d’euros par les Llyods.

PERVERSIONS SEXUELLES D’UNE VIOLENCE INOUÏE

Le rouleau autographe de cette œuvre mythique, catalogue de perversions sexuelles d’une violence inouïe, rédigé à l’insu de ses geôliers par un Sade « embastillé », vient tout juste d’être rapatrié de Genève. Dans un état de conservation parfait, il sera présenté au grand public à l’Institut des lettres et manuscrits à partir de septembre.


Le manuscrit des " Cent Vingt Journées de... par lemondefr

L’histoire du manuscrit est à la hauteur de ce texte, le premier mais aussi le plus extrême rédigé par Sade. Incarcéré en 1777 à Vincennes puis à la Bastille pour les traitements infligés à plusieurs jeunes filles, le marquis croupit en cellule depuis huit ans quand il se décide à faire œuvre littéraire. Seul et privé de ses fantasmes, ou plutôt de leur satisfaction, il se rattrape à travers ses héros : quatre hommes de 45 à 60 ans, enfermés en plein hiver dans un château de la Forêt-Noire, avec quarante-deux filles et garçons livrés à leur pouvoir absolu, ils font subir pendant quatre mois, aux jeunes oies blanches, une succession de six cents perversions.

Insoutenable pour la plupart (même Georges Bataille jugeait sa lecture pénible), génial pour quelques-uns, le texte a de quoi choquer. Meurtres, tortures, humiliations : le texte n’épargne ni Dieu, ni les hommes, ni même les bêtes. Pour ne citer qu’un extrait, choisi par l’écrivain Chantal Thomas en exergue du chapitre consacré aux Cent Vingt Journées dans son livre Sade(Le Seuil, 1994) : « Il encule un cygne en lui mettant une hostie dans le cul, et il étrangle lui-même l’animal en déchargeant. »

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Les Cent Vingt Journées de Sodome ont été écrites par Sade à la prison de la bastille en 1785

En 1785, le détenu Sade ne risque qu’une chose : la confiscation. Les feuilles de brouillon prennent trop de place. Du 22 octobre au 28 novembre, à raison de trois heures par jour, il couvre donc, d’une écriture minuscule, les deux côtés de petits feuillets de 12 centimètres de largeur. Il assemble ensuite les folios en un rouleau de 12,10 mètres de long, qu’il dissimule entre les pierres de sa cellule. Le document y restera plus de trois ans. Jusqu’aux fameuses journées de juillet 1789.

Lire aussi son histoire : Caché, volé, racheté, l’histoire folle d’un manuscrit de Sade. En 1929, Charles et Marie-Laure de Noailles, elle-même descendante du marquis de Sade par sa mère, rachètent le manuscrit et en publient une édition limitée aux « bibliophiles souscripteurs » pour éviter la censure.

CONFIÉ PUIS VOLÉ

Puis leur fille, Nathalie de Noailles, confie en 1982 le précieux rouleau à son ami l’éditeur Jean Grouet, qui souhaite l’étudier, de même que la partition originale des Noces de Stravinsky. Quelques mois plus tard, et à sa demande, il lui restitue le coffret. La légende - encore une - évoque un écrin de forme phallique. Il n’en est rien. L’étui en cuir présente la forme banale d’un parallélépipède. Surtout, il est vide. Jean Grouet a vendu le rouleau le 17 décembre, pour 300000 francs, au Suisse Gérard Nordmann.

S’en suit une féroce bataille judiciaire. La France tranche en juin 1990 : le manuscrit a été volé et doit être restitué à la famille de Noailles. Nordmann a acquis légalement le document, sa « bonne foi est constituée », conclut de son côté le tribunal fédéral helvétique en mai 1998. Finalement, les héritiers de Gérard Nordmann, disparu en 1992, décident de vendre ce trésor bien encombrant.

« L’important, c’est que le manuscrit revienne en France et que son statut soit clarifié », estime-t-on à la Bibliothèque nationale de France (BNF), qui ne désespère pas de l’accueillir plus tard dans ses collections.

Crédit : Le Monde 3/04/2014 et Le Figaro 3/04/2014

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Crédit Le Figaro, 3 avril 2014
Il existe au moins un livre, dans la littérature universelle, auquel il est impossible de s’habituer : Les Cent Vingt Journées de Sodome ou l’Ecole du libertinage. Qu’il soit aujourd’hui disponible en « Pléiade », sur papier bible, ne change rien à sa rayonnante monstruosité. Accepté, Sade ? Rangé ? Compris ? Vraiment lu ? Mais non. Nous le savons, et nous ne voulons pas le savoir. Je pourrais immédiatement en copier ici des passages insoutenables, intolérables. Sade en CD-Rom, Sade réellement illustré ? Allons donc. Redisons simplement, avec Maurice Heine, son premier éditeur de 1931 : « Il faut plaindre ceux qui, de cet effort exemplaire vers la plus féroce analyse de l’être, ne peuvent ou ne veulent retenir que des obscénités à leur taille. »
Philippe Sollers, Le Monde du 24.03.95.
La suite, ici, sur pileface : Le Sade des « Cent Vingt Journées de Sodome »

Notons qu’avant Maurice Heine, "son premier éditeur de 1931", nous dit Sollers, il y a eu Apollinaire (Voir ci-après, section « Apollinaire, éditeur et critique de Sade »).

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Annie Le Brun : « C’est le pôle de la noirceur absolue »

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L’écrivain, poète et critique française Annie Le Brun.
S. SORIANO/LE FIGARO

Auteur en 1985, sous l’impulsion de Jean-Jacques Pauvert, de Soudain un bloc d’abîme, Sade - magistral essai ouvrant la première édition des œuvres complètes de l’écrivain -, la philosophe préface.la réédition des Cent Vingt Journées de Sodome pour les Éditions Le Tripode (480 p., 12€).

LE FIGARO. - En quoi cette « École du libertinage » diffère-t-elle des autres textes sadiens ?

Annie LE BRUN. - Si j’ai un jour parlé d’un « bloc d’abîme » à propos de Sade, c’était pour évoquer l’apparition stupéfiante de ce texte dans le paysage des Lumières. Le fait même qu’il n’ait jamais été publié avant 1904 (et de façon ultraconfidentielle) ne change rien, toute la question étant de savoir comment Sade a pu produire ce texte le plus intolérable qui soit. Sans sombrer dans la folie, il y a évoqué 600 perversions qui ont toutes à voir avec le crime.

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Le texte intégral (pdf)
http://www.rodoni.ch/

À ce moment, Sade n’a encore rien écrit qui ressemble à ce qui le fera connaitre. Et voilà que survient, tel un météore, un monde fini, dont la construction d’une effrayante rigueur est structurée pour faire apparaître l’inconcevable inhumanité qui est en nous. Tout ce que Sade écrira par la suite peut être considéré comme le développement et l’illustration de cette encyclopédie de l’innommable.

Que pèse Les Cent Vingt Journées de Sodome dans la littérature ?

Ne serait-ce qu’à être le texte fondateur de Sade, son poids est considérable. Mais quand il commence à être connu, au début du XXe siècle, même d’un petit nombre de personnes, il devient le pôle de la noirceur absolue. C’est Apollinaire qui, le premier, en évalue l’importance. Il pressent quel nouvel espace mental Sade a ouvert avec ce château fermé pour y entreprendre la plus terrifiante descente au fond de l’homme. Mais il est remarquable que la plupart des lecteurs, ne pouvant ni concevoir ni considérer ce qui s’y passe, auront tendance à ne retenir de ce terrifiant observatoire du ciel intérieur que la simple liste des perversions qui y sont évoquées. Car même si, sur ce point, Sade aura devancé un sexologue comme Krafft-Ebing, personne n’est à l’abri du trouble extrême s’emparant de qui approche cette forteresse de vertige. Presque tous les commentateurs auront, en fait, cherché à l’oublier.

Faut-il commémorer Sade ?

Je n’aime pas les commémorations en général et a fortiori depuis qu’elles sont devenues le prétexte des plus diverses opérations médiatiques. Pourtant, Sade a été tant décrié et si longtemps tenu dans l’enfer des bibliothèques que c’est peut-être l’occasion de le lire vraiment. Et aussi d’apprécier l’importance de son influence sur une part de la modernité. C’est d’ailleurs ce que nous proposons avec l’exposition qui se tiendra du 14 octobre au 25 janvier 2015 au Musée d’Orsay. On pourra mesurer combien, à dire ce qu’on ne veut pas voir, Sade aura incité à montrer ce qu’on ne peut pas dire encore. Ou comment le XIXe siècle s’est fait le conducteur tourmenté de la pensée du « divin marquis » qui, incitant à découvrir l’imaginaire élu corps, va mener jusqu’au surréalisme, à la reconnaissance du désir comme le grand inventeur de formes.

PROPOS RECUEILLIS PAR É, B,-R
(Crédit : Le Figaro 3/04/2014)

Sade au musée d’Orsay avec interview Annie Le Brun

Interview sur RFI
Annie Le Brun et Benjamin Lazar

Par Jean-François Cadet
Diffusé le : 12 novembre 2014

Partie 1 (11’25)

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Exposition "Sade. Attaquer le soleil" au Musée d’Orsay, à l’occasion du bicentenaire de la mort du Marquis de Sade © DR/Ogre Production

« Impérieux, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les mœurs, athée jusqu’au fanatisme, en deux mots, me voilà ! Tuez-moi ou prenez-moi comme cela, car je ne changerai pas !" Ainsi parlait le marquis de Sade, qui investit le Musée d’Orsay pour une exposition dont Annie Le Brun, auteure de plusieurs ouvrages sur Sade, et spécialiste du surréalisme en est la commissaire. On savait combien l’auteur de "Justine", "La Philosophie dans le Boudoir" ou les "120 Journées de Sodome" avait marqué les écrivains, qu’il s’agisse de Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Barbey d’Aurevilly et bien sûr Apollinaire. Deux cents ans après sa mort, on découvre combien il a aussi influencé l’esthétique picturale et plastique des 19ème et 20ème siècle. L’exposition « Sade. Attaquer le soleil », c’est jusqu’au 25 janvier au Musée d’Orsay.
Un programme de lectures, de tables rondes, de projections de film a été imaginé pour faire découvrir ou redécouvrir Sade parallèlement à cette exposition. Le comédien et metteur en scène Benjamin Lazar y participe. Il nous présente ce programme ambitieux intitulé « Les Voix de Sade ».

Si le Baudelaire des « Les Fleurs du Mal » doit beaucoup à Sade, nombreux sont les écrivains qui ont été transformés par lui...

Annie Le Brun : Si l’influence de la pensée de Sade dans les profondeurs du XIXe siècle a été reconnue pour décisive en ce qui concerne la littérature, que ce soit chez Baudelaire, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Apollinaire, Lautréamont, on ne l’a pas perçue en tant que telle dans la peinture de l’époque. Ensuite, au début du XXe siècle, le grand passeur de Sade est Apollinaire. Son roman Les onze mille verges (1907) ne sont pas la plaisanterie à laquelle on a voulu les réduire, mais un texte dérangeant, inquiétant, sur la férocité du désir...

Quelques années après, c’est par Apollinaire que Breton, Soupault, Aragon accèdent à Sade. Un peu plus tard, Robert Desnos publie De l’érotisme. Considéré dans ses manifestations écrites et du point de vue de l’esprit moderne (1923) où il explique qu’il y a un avant et après-Sade dans l’écriture de l’érotisme, la revue Révolution surréaliste ouvre une rubrique intitulée « Actualité du marquis de Sade », Georges Bataille donne un texte érotique sous influence sadienne, L’histoire de l’œil (1928), et les manifestes de Breton incitent l’homme à aller au bout de ses désirs et de ses rêves. C’est dire l’influence de Sade à cette époque...

Crédit : lemonde.fr/culture/ (08/11/2014)

Partie 2 - Sade et la peinture (8’10)

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Partie 3 - Sade et le théâtre (9’30)

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Partie 4 - Sade et le cinéma (2’50)

Avec un extrait du film de Pier Paolo Pasolini, Salo ou les 120 journées de Sodome (1975), libre adaptation du marquis Sade dans l’Italie fasciste. Influence de Sade aussi sur Oshima dans L’Empire des sens (1976).

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Nagisa Oshima (1932-2013), L’Empire des sens,1976
The Kobal collection
Les infortunes des adaptations du Marquis au cinéma

ParJean-François Rauger, (Le Monde 15/11/2014)

Sade et le cinéma, ce n’est pas une rencontre, c’est une collision dangereuse, frontale, explosive et en même temps fondamentalement problématique. C’est le défi que s’est lancé Marcos Uzal, qui programme, jusqu’au 30 novembre, une quinzaine de films en marge de l’exposition au musée d’Orsay « Sade. Attaquer le soleil ». Notons que la première pièce de l’exposition est constellée d’écrans présentant une série d’extraits de films présumés sadiens (Buñuel, Powell, Mamoulian, Pasolini) comme si rien aujourd’hui, ne pouvait être approché sans que l’on en passe d’abord par le cinéma, « produit d’appel » ou plus petit dénominateur commun de la culture contemporaine.

Mais qu’est-ce qu’un film sadien ? Peut-on, par ailleurs, transformer l’auteur de La Philosophie dans le boudoir en personnage de cinéma sans en faire, comme la plupart des œuvres qui ont essayé, un monstre de série B ou un progressiste et falot éveilleur de conscience ?

PEUT-ON REPRÉSENTER À L’ÉCRAN CE QUI NE PEUT, SANS DOUTE, SE CONCEVOIR QU’ÉCRIT ?

Au-delà de ces questions, c’est sans doute les adaptations cinématographiques des œuvres de Sade qui posent, mieux qu’avec tout autre écrivain, l’interrogation la plus brûlante : celle de l’autonomie toute puissante de la littérature et de l’irréductibilité du cinéma. Peut-on représenter à l’écran ce qui ne peut, sans doute, se concevoir qu’écrit ? Que devient la force politique, comique, lyrique, poétique de l’écriture sadienne lorsqu’il s’agit de la transformer en images en mouvement et en sons ? Le fantasme rendu visible n’est-il pas irrésistiblement condamné au ridicule ? Programmer des adaptations cinématographiques de Sade, c’est se condamner à constater à quel point le cinéma, en règle générale, a superbement échoué à s’approprier l’écrivain, à domestiquer son style et sa force, à en proposer un équivalent filmique.

Le réalisme ontologique du médium ne pouvait, en effet, que s’opposer à un roman sadien qui, lui, avait essentiellement construit un espace de l‘imaginaire, un espace au cœur duquel la saturation et l’excès ne pouvaient aboutir qu’à un effacement des images.

Partie 5 - Lecture d’un extrait d’une lettre de Sade à sa femme (7’04)

Par le comédien Benjamin Lazar. Lettre de novembre 1783. Commentaires d’A. Le Brun et B. Lazar.

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Partie 6 - Sade et Dieu (4’20)

Cette partie commence par un clip musical de 2’, extrait de "Sadeness" du projet musical ENIGMA, un mix de questionnement sur le sexe et de chants grégoriens, publié en 1990, et qui devint rapidement N° 1 au Top 50, dans 24 pays !

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Partie 7 - Sade politique ? (1’50)

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Partie 8 - Sade féministe ? (2’20)

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Crédit : RFI

L’EXPOSITION « SADE, ATTAQUER LE SOLEIL »

Musée d’Orsay : 14 oct. 2014 - 25 jan. 2015

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) a bouleversé l’histoire de la littérature comme celle des arts, de manière clandestine d’abord puis en devenant un véritable mythe.
L’oeuvre du "Divin Marquis" remet en cause de manière radicale les questions de limite, proportion, débordement, les notions de beauté, de laideur, de sublime et l’image du corps. Il débarrasse de manière radicale le regard de tous ses présupposés religieux, idéologiques, moraux, sociaux

Deux regards sur cette exposition, celui de Guy Cogeval, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie et celui de Philippe Dagen, critique d’art et journaliste au Monde :

Le regard de Guy d’Orgeval : l’aventure de la création de l’exposition

Guy Cogeval, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie, nous livre son point de vue sur l’aventure qu’a constitué la création de l’exposition « Sade, attaquer le soleil ».

Représenter l’irreprésentable, montrer l’inmontrable. Le projet sadien est un absolu qui bouleverse à jamais la question des limites du sens et interroge nécessairement l’histoire de la représentation.

Perturbante, et peut-être déplacée au premier abord, l’idée d’accueillir Sade au musée d’Orsay relève pourtant d’une évidence. En convoquant la figure de l’auteur desCent Vingt Journées de Sodome, le musée ne se livre ni a un exercice biographique, ni a une analyse d’histoire littéraire, mais bien à une lecture inédite de la sensibilité d’un siècle qui l’aura maudit tout en l’ayant passionnément lu.

Or, si la question est aujourd’hui largement entendue pour la littérature, où Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam jusqu’à Mirbeau et Apollinaire forment le plus évident courant continu de l’influence sadienne, qu’en est-il de la question plastique ?

Dans un temps qui voit peu à peu s’effondrer toutes les hiérarchies et toutes les normes de la représentation, Sade est sans doute l’annonciateur le plus crucial et le plus inavoué de nouvelles images du corps désormais soumises sans faux-semblant à une cruelle et violente loi du désir. Goya, Delacroix, Moreau et Rodin, mais aussi Ingres, Degas, Cézanne et Picasso sont les grands héros de la libération formelle de l’imaginaire sexuel, avant que le surréalisme avec Ernst, Bellmer, Masson et Man Ray ne reconnaisse le désir comme grand inventeur de formes. Sade a donc bien sa place à Orsay, et au-delà de la célébration du bicentenaire de la mort de l’écrivain, un tel projet s’inscrit dans la cohérence d’une ligne de programmation qui entend explorer certaines des thématiques négligées, pour ne pas dire refoulées, de l’histoire de la modernité.

Ainsi, aprèsCrime et châtimentetL’Ange du bizarreet avantSplendeurs et misères, Attaquer le soleiléclaire un point aveugle des origines de notre culture visuelle contemporaine.

Confronter Sade au musée est un défi audacieux qui fut d’abord lancé au Louvre sous la présidence d’Henri Loyrette et que j’ai souhaité relever à mon tour dans le cadre d’Orsay, en demandant à Annie Le Brun de continuer à en assurer le commissariat général. On sait combien ce remarquable écrivain livra avec son incontournableSoudain un bloc d’abîme, Sade(1993) une des lectures les plus éclairantes d’une des pensées les plus libres jamais exprimées qui faisait suite auxChâteaux de lasubversion(1982), fondateur déjà !

Le texte qu’elle nous donne aujourd’hui à l’occasion de cette exposition en est un magnifique approfondissement. Érudit et stimulant, il est aussi une salutaire leçon d’histoire de l’art, qui sait aller au coeur des oeuvres avec une rare justesse de ton.

Accompagnée dans cette aventure par Laurence des Cars, que je remercie, Annie Le Brun signe ici une exposition d’auteur, qui n’entend pas tout dire de son sujet, mais qui ne compromet jamais une approche exigeante, résolument placée du côté des plus libres créateurs de formes.

La réalisation de cette exposition et de ce livre en moins d’un an fut une expérience intense, et je veux ici exprimer toute ma reconnaissance aux deux commissaires, ainsi qu’à l’ensemble des équipes du musée d’Orsay mobilisées pour ce projet, d’avoir su tenir ce pari fou.

Guy Cogeval,président des musées d’Orsay et de l’Orangerie


Le regard de Philippe Dagen : Sade, dans toutes les postures

Philippe Dagen,
Journaliste au monde

Au Musée d’Orsay, une exposition montre comment l’œuvre du « divin marquis » a nourri,de son vivant jusqu’à la fin du XXesiècle, les arts visuels.

On emploie rarement le mot : cette exposition est exceptionnelle. Le regard, le corps, l’être entier y sont confrontés à des représentations - et donc à des situations et des idées - que les musées tiennent d’habitude à distance. Qu’ils s’interdisent même d’évoquer. Or, ici, le but n’est pas d’évoquer, mais d’énoncer avec la plus grande clarté. D’être, dans l’ordre du visible, à la hauteur où se place Sade dans l’ordre du lisible - de donner à voir ce qu’il donne à lire. Le propos touche à l’histoire de la littérature et de la philosophie, puisque l’exposition décrit la diffusion contrariée et d’autant plus influente de l’œuvre de Sade, de son vivant aux dernières décennies du XXesiècle. Il parcourt l’histoire des arts visuels durant cette période, grande peinture et imagerie obscène, sculpture et illustration scabreuse, photographie artistique et photographie seulement pornographique.

Cette exposition pléthorique, avec Sade pour référence axiale et sa sombre légende pour arrière-plan, étudie les innombrables représentations de la sexualité humaine qui ont été créées durant deux siècles en Europe. Elle procède avec une méticulosité exemplaire en rassemblant, par sections thématiques tirées de Sade - l’enlèvement, le plaisir dans la souffrance, le déchaînement des sens, la férocité, la folie, d’autres encore -, quantité d’œuvres de toutes natures matérielles et de toutes tailles. Quelques-unes sont fort connues, de Delacroix, Degas, Cézanne et Rodin. D’autres ont des auteurs un peu moins illustres, mais tout aussi remarquables, Von Stuck ou Burne-Jones.

L’un d’eux, Kubin, ne cesse de réapparaître au fil du parcours, au point de devenir l’une de ses références majeures. A juste titre : Kubin est l’un des artistes les plus singuliers du XXesiècle, l’un des plus définitivement pessimistes, l’un des rares à ne pas laisser se perdre, quand il la dessine, l’étrangeté des rêves.

Rôle majeur du surréalisme

Le surréalisme tient la très grande place qui lui revient légitimement. Il est le mouvement qui a le plus constamment et intensément œuvré pour que Sade soit lu. Sa présence est d’autant plus dense que l’exposition a pour auteure l’écrivaine Annie LeBrun, qui rencontra Breton en1963 et participa aux activités du surrréalisme finissant avant d’écrire plusieurs ouvrages sur l’auteur deLa Philosophie dans le boudoir.

Les dessins de Bellmer, Dali, Masson ou Tanguy, les photographies de Man Ray et Boiffard accompagnent Bataille, Eluard ou Leiris. Les revuesDocuments,MinotaureetAcéphalejouent un rôle majeur dans la réapparition du« divin marquis »durant l’entre-deux-guerres.

« EROS » au fer rouge

Vient le temps du sacre public, en1959 : l’exposition surréaliste « EROS » a lieu en décembre et, le 2, Jean Benoît accomplit sonExécution du testament du marquis de Sade, inscrivant les quatre lettres au fer rouge sur son torse. Cela se passe chez la poétesse Joyce Mansour, devant Breton, Matta et l’essentiel du groupe. A cette date, l’œuvre de Sade est devenue à peu près accessible, essentiellement grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, qui affronte la justice pour cette raison. Plusieurs des sculptures folles de Jean Benoît témoignent de sa passion, en compagnie de toiles et dessins de Toyen et du trop méconnu Jorge Camacho.

La couverture du catalogue d’EROSreproduit la boîte aux lettres - renomméeBoîte alerte, où arrivent lesMissives lascives-de Duchamp. Ce dernier, étrangement, est assez peu présent dans l’exposition. Il a cependant en commun avec Sade l’esprit de méthode et se veut l’ingénieur d’une sexualité qu’il transcrit en schémas mécaniques. Picasso est aussi sadien quand il procède à l’inventaire des passions et s’engage très loin du côté des métamorphoses douloureuses, des souffrances infligées aux corps, des fantasmes et pratiques que l’on doit taire. Ses gravures des années 1960 se seraient inscrites exactement dans le sujet, de même que les photographies du happening120minutes dédiées au divin marquis,conçu par Jean-Jacques Lebel en1966.

Flot d’images anonymes

Mais, si l’exposition s’en tenait à cette histoire des avant-gardes, des poètes et des artistes, elle ne surprendrait guère. Elle a été précédée par des expositions sur le même sujet, dont « Surrealism : Desire Unbound »à la Tate Modern en2002. Si elle ne ressemble à aucune autre, c’est qu’autour des œuvres et des artistes bat une marée d’images anonymes ou aux signataires obscurs - le flot des obscénités, obsessions, fantasmes et frustrations. Ces images apparaissent, gravées à l’eau-forte, dans les quelques éditions illustrées de Sade imprimées de son vivant.

Viennent ensuite, dans l’ordre chronologique, les lithographies en couleurs de la monarchie de Juillet, d’une précision accablante, qui mettent en scène des grisettes que rien n’effraie ; puis les photographies de sexes féminins. Cette industrie a prospéré dans le Paris du Second Empire et a répandu en Europe ses gros plans de lèvres et de toisons pubiennes. Prises de plus loin et avec plus d’adresse, les images des dernières décennies du XIXesiècle ont pour sujet des filles ficelées et des parodies de crucifixion. Et ainsi de suite : chaque époque, chaque pays a son content de coïts bestiaux, de religieuses lascives, de femmes entre elles, d’acrobaties en groupe.

Forêts de phallus, buissons de vulves

Pour suggérer la quantité de ces productions, de longues séries en sont montrées. Tout est à nu, crûment, avec agrandissement des motifs anatomiques. L’exposition tout entière devient alors un paysage sadien : dans un panorama montagneux de seins et de croupes poussent des forêts de phallus et des buissons de vulves. On y croise des foules de femmes et d’hommes exaltés ou pâmés, s’excitant dans toutes les postures que l’anatomie humaine et quelques accessoires autorisent.

Le Musée d’Orsay fait preuve d’un courage certain en présentant ces images, qui seraient inacceptables dans un très grand nombre de pays et risquent de déplaire à quelques ligues de vertu nationales. Leur nombre rappelle de façon impeccable, impitoyable même, combien l’industrie de l’imagerie sexuelle s’est développée depuis deux siècles, profitant des inventions techniques pour être de plus en plus réaliste, de plus en plus productive et de moins en moins chère. Par un processus commercial de surenchère systématique, ces images s’affranchissent de tous les interdits pour être plus attractives. A en juger d’après les dates, tout peut être exhibé dès la première moitié du XIXesiècle, et l’on aurait tort de croire l’époque actuelle plus audacieuse que les précédentes.

Ses ouvrages demeurent interdits

Cette démonstration, qui relève de l’histoire sociale et morale, de la sociologie et de l’anthropologie, suscite néanmoins une réserve : ces représentations étaient fabriquées dans le secret, vues et employées dans la solitude ou l’intimité. Elles n’étaient faites ni pour des murs ni pour des vitrines, mais pour être consommées discrètement et en chambre - dont celles des maisons closes. Les présenter sur un mode muséal est donc peu conforme à la réalité. A les voir ainsi étalées à la grande lumière on finirait par oublier qu’elles étaient interdites et clandestines et que leur fabrication et leur détention étaient des délits - comme l’étaient sous le Second Empire ou la IIIeRépublique l’impression et la lecture deJustine ou les Malheurs de la vertuet deL’Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice.

On finirait par oublier que si, en France, Sade se lit dans des éditions de poche et dans les volumes de La Pléiade, il est bien des pays où ses ouvrages demeurent interdits, et que ces pays sont parfois ceux où se commettent aujourd’hui les crimes que Sade, en parfait connaisseur de l’humanité, a si nettement décrits.

Philippe Dagen
Journaliste au Monde

Crédit : Le Monde

Apollinaire, éditeur et critique de Sade

par Larry LYNCH

Par son édition de 1909 de L’Oeuvre du Marquis de Sade, Guillaume Apollinaire fait preuve de sa fascination pour l’écrivain scandaleux du dix-huitième siècle. Pourtant Apollinaire présente un Sade bien peu sadique à son public de 1909, en choisissant des textes sadiens très prudents et en insistant sur les réflexions morales et politiques plutôt que sur les éléments scabreux d’ouvrages comme Juliette. En même temps, Apollinaire fait ressortir, toujours d’une façon très discrète, quelques-unes des images majeures de l’oeuvre entière de Sade [...].

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L’intégrale du livre (pdf)

Les sélections de l’oeuvre de Sade mises dans ce volume de la Bibliothèque des Curieux sont en effet curieuses. Ce sont Zoloé et ses deux acolytes, une parodie des liaisons amoureuses de Napoléon Bonaparte et de Joséphine (à ce propos on doit se rappeler que Sade a écrit de nombreuses demandes à Napoléon entre 1805 et 1814 concernant sa libération qui toutes ont été refusées) (1) ; la préface à Justine, surtout le passée concernant l’inutilité de la vertu ; l’épisode de Justine chez Dubourg, le premier à prostituer Justine ; de Juliette, l’entretien avec Saint-Fond sur la supériorité du vice, la justification du meurtre, le système politique de Saint-Fond (corruption, bannissement du christianisme, division de la société en maîtres et esclaves, massacre des prêtres, le meurtre des femmes enceintes, l’ogre Minski, parmi les obsessions de Sade, le passage terminant avec la corruption d’une jeune orpheline riche, ce qui arrive très souvent chez Sade) ; ensuite, de La Philosophie dans te boudoir, Apollinaire donne le portrait de Dolmancé, celui d’Eugénie de Mistival, une digression sur la religion, la charité (ou plutôt son inutilité), l’adultère, l’inceste, la sodomie, et le prétendu pamphlet politique, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » ; enfin « Miss Henriette Stralson », un conte tiré des Crimes de l’amour, et l’histoire de la malheureuse Sophie du « roman philosophique » de Sade, Aline et Valcour.

L’histoire de la publication des oeuvres de Sade avant la contribution de Guillaume Apollinaire est curieuse en soi. La réputation du « divin Marquis » a été fixée une fois et pour jamais en 1791, l’année de publication de Justine, suivie de près par l’édition plus longue et plus pornographique. La Nouvelle Justine, et de Juliette en 1795. C’est à l’époque où l’ex-aristocrate « Louis » Sade doit vendre ses propres livres afin de survivre dans Paris pendant la Terreur. Mais, comme Apollinaire l’indique très clairement dans son propre « Essai bibliographique », le Sade que l’on a publié avant 1909 a été assez mal connu, et même méconnu, surtout à l’audience du dix-neuvième siècle. Cela veut dire que, hors Justine, Juliette, La Philosophie dans le boudoir et peut être Les Crimes de l’amour, tous des succès de librairie (surtout Justine), les ouvrages de Sade édités entre 1800 et 1900 ont été quelques contes, y compris « Dorci » (publié par Anatole France en 1881), une édition des 120 journées de Sodome, préparée par le médecin allemand Eugène Duehren en 1904 (avec une introduction peu favorable à Sade), quelques inédits et peu de choses en plus. Du point de vue de la critique pourtant, l’image de Sade commence à changer vers le milieu du dix-neuvième siècle. En 1840, le jeune Flaubert écrit à Ernest Chevalier : « Lisez le Marquis de Sade ; lisez-le jusqu’à la dernière page du dernier volume ; cela complétera votre éducation morale. » (3) Tandis que Sainte-Beuve fait une comparaison hésitante entre Byron et Sade dans la Revue des deux mondes, le poète Swinburne proclame souvent son adoration pour Sade. Enfin, Paul Verlaine, dans son poème « A Gabriel Vicaire », observe :

Je suis un sensuel, vous en êtes un autre :
Mais vous gentil, rieur, un Gaulois et demi,
Moi l’ombre du Marquis de Sade et ce, parmi
Parfois des airs naïfs et faux de bon apôtre.

Comme on dira plus tard, le vingtième siècle accorde une réception beaucoup plus favorable à Sade, grâce probablement à la contribution d’Apollinaire.

[...]

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Guillaume Apollinaire, 1914

Le côté nihiliste et destructeur de la philosophie de Sade a frappé Apollinaire aussi : anti-christianisme, anarchie, meurtre des enfants, dans les passages tirés de La Philosophie dans le boudoir, Juliette, et ailleurs. Ces idées radicales étaient déjà très visibles dans Les 120 journées de Sodome (écrit en 1785) et persistent dans les ouvrages de 1795. Dans son « Introduction », Apollinaire consacre plus de cent pages à La Philosophie dans le boudoir et, encore une fois, il fait preuve de sa subtilité d’éditeur, en publiant un ouvrage provocateur (le boudoir, la jeune vierge déniaisée, les libertins). Mais pour le faire, il choisit ce qu’on pourrait considérer comme la partie la plus ennuyeuse et la plus prudente de cette histoire dialoguée. C’est le supposé pamphlet, « Français, encore un effort... » que Sade avait intercalé dans la cinquième partie de la Philosophie. Ce document est une récapitulation des idées de Sade à ce point de leur développement : dissolution de la monarchie, de l’alliance entre l’Eglise et la couronne, de la famille comme institution, liberté totale des moeurs, élimination de la notion traditionnelle de « crime », etc. Cette dernière est très commode pour un homme qui avait déjà passé plus de quinze ans de sa vie en prison pour des outrages aux moeurs, mais les idées purement politiques du « Citoyen » Sade ne sont pas tellement plus radicales que celles de Robespierre, Marat et d’autres chefs de la Révolution.

[...]

Enfin, s’il y a dans Sade un artiste qui s’ignorait, Apollinaire n’était pas le seul à en parler. Après Flaubert, Swinburne et Verlaine, Baudelaire dit : « II faut toujours en revenir à De Sade. c’est-à-dire à l’Homme Naturel, pour expliquer le mal » (Projets et notes diverses). Au vingtième siècle et après le travail de pionnier fait par Apollinaire, les autres poètes de cette génération commencent à rendre hommage à Sade. Au moment du procès contre les éditions Pauvert pour leur publication en 1957 des ouvrages les plus scandaleux de Sade, Georges Bataille, André Breton, Jean Cocteau et Jean Paulhan témoignent en faveur de la nouvelle édition. Auparavant, en 1931, René Char compose un « Hommage à D. A. F. de Sade ». René Magritte a peint des scènes de La Philosophie dans le boudoir et Man Ray fait le portrait de Sade lui-même. Après le fameux essai de 1955 par Simone de Beauvoir, « Faut-il brûler Sade ? » viennent des films par Luis Bunuel et Pasolini.

Tout cet hommage à Sade n’est pas dû, évidemment, à la publication de Guillaume Apollinaire en 1909. Pourtant il fut un des premiers, sinon le premier au vingtième siècle, à être sensible à la force et à l’influence de cet écrivain mystérieux et lugubre du dix-huitième siècle.

Crédit : Que Vlo-Ve ? Série 2 No 24 octobre-décembre 1987 pages 16-20
Apollinaire éditeur et critique de Sade LYNCH
© DRESAT


Les Crimes de l’amour

Confrontation de Sade et Mozart. Entremetteur : Philippe Sollers avec la complicité de la comédienne Francine Landrain dans une suite de l’Hôtel Lutécia Concorde à Paris. Rencontre en déshabillé rouge et noir. Sollers lit un extrait des Crimes de l’amour du Marquis de Sade et Mozart est convoqué avec son opéra Cosi fan Tutte.

Film-performance réalisé le 10 septembre 1987 en quelques heures au cours d’une seule nuit dans la suite 111 de l’Hôtel Lutécia Concorde par le cinéaste Michel Jakar pour la RTBF, Bruxelles. Film de 56’ dont voici un extrait :


Transcription des mots de Sollers :

- Tout à l’heure ça va devenir épouvantable.

Mais c’est pas grave !

On commence doucement. Tout est une question de gra-da-tions.
C’est Sade qui écrit donc, dans « Les Crimes de l’amour », ceci...

Il faut le lire, ça, parce que ça va désorienter les Sadiens et les Sadologues

qui croient que Sade est juste capable d’écrire des cochonneries épouvantables.

- Non, non c’est quelqu’un de très raffiné.

Voilà ce qu’il dit :

« Cependant, les matelots rament

Les flots gémissent sous leurs efforts multipliés

Lorsque tout à coup une musique enchanteresse se fait entendre sur les galères

qui voguent de conserve avec celle de notre héroïne.

Ces orchestres sont disposés de façon qu’ils se répondent mutuellement

à la manière des fêtes d’Italie.

Et la musique ne cesse point de toute la route

mais elle varie autant par les différents morceaux qu’on exécute

que par la différence des instruments.

On entend de ce côté des flûtes mêlées aux sons des harpes et des guitares,

Ailleurs, ce ne sont que voix, ici des hautbois et des clarinettes ;

là, des violons et des basses

et partout de l’ensemble et de l’accord.

Ces sons flatteurs et mélodieux

Ce bruit sourd des rames

qui s’abaissent partout en cadence,

ce calme pur et serein de l’atmosphère,

cette multitude de fait répétée dans la glace et l’onde,

ce silence profond pour qu’on ne puisse entendre

que ce qui sert la majesté de la scène.

Tout séduit et enivre les sens

Tout plonge l’âme dans une mélancolie douce

image de cette volupté divine

qu’elle se peint dans un monde meilleur. »

Hein, c’est beau ! C’est charmant !

C’est comme ça que ça commence. Malheureusement ça évolue vers des choses plus ...difficiles

Crédit : le site du cinéaste Michel Jakar

Voir aussi :

Sollers/Sade/Mozart

et la série Mozart avec Sade (I à VII) par A.G. qui commence ici.

*


Les Crimes de l’amour

Publié en l’an VIII (1800), Les Crimes de l’amour n’est pas le livre le plus connu de Sade. Pourtant, il s’agit de l’ouvrage par lequel, enfin libéré après 13 années de prison pour affaires de moeurs, il veut renaître en homme de lettres avec une préface intitulée Idée sur les romans. C’est son deuxième texte signé. Le premier était Aline et Valcour (1793).

Les éditions de poche des Crimes de l’amour, y compris l’édition Folio Classique sont incomplètes (5 ou six nouvelles sur les onze de l’édition originale). L’édition de Michel Delon, chez Folio, présente la sélection suivante : la préface Idées sur les romans,suivie de Faxelange, Florville et Courval,Laurence et Antonio,Ernestine et Eugénie de Franval.
dans laquelle ne figure pas l’extrait lu par Sollers qu’il faut rechercher dans les Œuvres complètes (Pauvert) ou dans l’édition Les Crimes de l’amour par Eric Le Grandic, présentée par Michel Delon et publiée chez Zulma en 1995


Idée sur les romans (La préface des Crimes de l’amour)

Sade s’y montre soucieux de calmer ses censeurs, jusqu’à dénier, une nouvelle fois, être l’auteur de Justine. Treize années de prison, ça suffit doit-il penser : libertin, queutard, sodomiste, débauché, tout ce qu’on voudra, mais pas assassin ! Sade ne savait pas encore que dès 1801, il retournerait en prison [1] - jusqu’à sa mort en 1814 - Pas pour ses crimes cette fois, ceux du citoyen Sade, mais pour ses écrits. Pas à la demande de sa bell-mère, la présidente de Montreuil, mais à l’initiative de « l’Etat bourgeois qui fait enfermer Sade (sans plus de jugement d’ailleurs que la première fois) pour avoir écrit des livres infâmes. Une confusion s’établit (sous laquelle nous vivons encore) entre le moral et le politique. Cela avait commencé dès le Tribunal révolutionnaire (dont on connaît la sanction toujours fatale), qui comptait au nombre des ennemis du peuple ‘’les individus qui cherchent à dépraver les mœurs’’ [...] puis par le discours républicain (‘’Justine, dit en 1799 un journaliste, est un ouvrage aussi dangereux que le journal royaliste le Nécessaire parce que si le courage fonde les républiques, les bonnes mœurs les conservent ; leur ruine entraîne toujours celle des empires’’). » nous dit Roland Barthes [2].


Et nous écrivons ces lignes, au moment où l’on apprend le décès de Régine Desforges.

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Régine Desforges,de la famille des rebelles, ici au Salon du livre de Paris en 2000,
décédée le 2 avril 2014. © AFP/JEAN-PIERRE MULLER

Comme pour nous rappeler qu’elle aussi, fût condamnée (en 1968) pour "outrage aux bonnes moeurs" ...et privée de ses droits civiques ! Elle venait de publier "Le Con d’Irène" [3], de Louis Aragon, pourtant sous le titre édulcoré de « Irène » et sans nom d’auteur, ce qui n’empêcha pas au livre d’être retiré de la vente et la condamnation de Régine Desforges. Privation de ses droits civiques..., nous ne sommes pas si loin des lettres de cachet qui, au temps de Sade, conduisaient à Vincennes, La Bastille... Pas une condamnation sans lendemain ; on la verra ainsi, par la suite, très souvent du côté de la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Ceci ne se passait pas au XVIIIème siècle, mais au XXe siècle !
...Mais redonnons la parole à Sade :

[...] Je dois enfin répondre au reproche que l’on me fit, quand parut Aline et Valcourt [4]. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits trop odieux ; en veut-on savoir la raison ? je ne veux pas faire aimer le vice ; je n’ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les trompent ; je veux, au contraire, qu’elles les détestent ; c’est le seul moyen qui puisse les empêcher d’en être dupes ; et, pour y réussir, j’ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement effroyables, qu’ils n’inspireront bien sûrement ni pitié ni amour ; en cela, j’ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent permis de les embellir ; les pernicieux ouvrages de ces auteurs ressemblent à ces fruits de l’Amérique qui, sous le plus brillant coloris, portent la mort dans leur sein ; cette trahison de la nature, dont il ne nous appartient pas de dévoiler le motif, n’est pas faite pour l’homme ; jamais enfin, je le répète, jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l’enfer ; je veux qu’on le voie à nu, qu’on le craigne, qu’on le déteste, et je ne connais point d’autre façon pour arriver là, que de le montrer avec toute l’horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l’entourent de roses ! leurs vues ne sont pas aussi pures, et je ne les copierai jamais. Qu’on ne m’attribue donc plus, d’après ces systèmes, le roman de J... ; jamais je n’ai fait de tels ouvrages, et je n’en ferai sûrement jamais ; il n’y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l’authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m’accuser encore d’en être l’auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.

A la fin du livre, aussi cette déclaration de Sade :

L’épisode Anne-Prospère de Launay

Avant son emprisonnement à Vincennes, puis la Bastille donc, se situe l’épisode de sa liaison avec sa jeune belle-sœur, Anne-Prospère de Launay, âgée de dix-sept ans et chanoinesse bénédictine. [...]
« Liaison scandaleuse, orageuse, où se jouent les aspirations du marquis à la rédemption par l’amour. Espoir brisé par sa propre infidélité, que la jeune femme ne pourra pardonner et qui entraînera la rupture définitive. » dit la présentation du livre de correspondances rassemblées et éditées par Maurice Lever qui poursuit en introduction du livre :

C’est au château de La Coste, pendant l’été 1769, que Donatien rencontre pour la première fois sa jeune et jolie belle-soeur, Anne-Prospère de Launay, alors chanoinesse séculière chez les bénédictines d’Alix, près de Lyon [5].
Elle a dix-sept ans, lui vingt-neuf. Pour la première fois, voici que s’offre à lui la vivante image de

la vierge inaccessible : celle qu’inlassablement il poursuit dans le secret de ses désirs et qu’il pensait ne pouvoir exister en dehors de ses rêves. Comment y résister ? A peine ont-ils fait connaissance qu’ils se sentent portés l’un vers l’autre par une irrésistible attirance. Le témoignage de Gaufridy, rédigeant une requête sous la dictée de Mme de Sade, ne laisse aucun doute quant à la réalité du coup de foudre : « [Mme de Sade] était avec le marquis de Sade, son mari, dans la terre de La Coste, en Provence ; elle y fut jointe par la demoiselle de Launay, sa soeur, sous le prétexte de lui faire compagnie et d’y respirer un air plus serein [...]
Tout paraît extraordinaire dans cette aventure. A commencer par la conformité d’Anne-Prospère avec les fantasmes sexuels les moins contestables du marquis de Sade. Vierge et pénétrée de principes religieux, presque religieuse elle-même, de surcroît soeur de sa femme, elle s’offre comme l’incarnation idéale de la pureté promise à la déchéance. Par elle se réalise dans sa plénitude le viol des interdits, la chute de l’ange, autrement dit l’un des thèmes obsessionnels de l’imaginaire sadien. Inceste, profanation, dégradation, blasphème, sacrilège : tout s’accorde, en vérité, pour conduire à son paroxysme la rêverie érotique de Donatien. Mlle de Launay préfigure l’infinie pureté de Justine sortant du couvent de Penthémont pour être livrée aux plus infamantes souillures ; elle répond délicieusement au cri désespéré de Sade vers la virginité inaccessible. Sade a toujours préféré la fureur de jouir au simple bonheur d’être.

Sa liaison avec Anne-Prospère marque l’un des rares moments ou` se concilient ces deux principes, et où le plaisir du corps coïncide avec la délectation de l’âme. Ce qui frappe davantage encore, c’est l’incroyable violence avec laquelle cette chanoinesse de dix-sept ans s’est jetée dans cette passion. La lettre qu’on va lire, et qui paraît ici pour la première fois, donne la mesure, ou plutôt la démesure de son engagement. Signée avec son sang, elle restitue dans toute sa fureur ce que signifie le sacrifice de son corps, et donne à son amour une incandescente saveur d’absolu.

Anne-Prospère de Launay au marquis de Sade (I)

« Je jure à M. le marquis de Sade, mon amant, de

n’être jamais qu’à lui, de ne jamais ni me marier, ni me

donner à d’autres, de lui être fidèlement attachée, tant

que le sang dont je me sers pour sceller ce serment coulera

dans mes veines. Je lui fais le sacrifice de ma vie, de

mon amour et de mes sentiments, avec la même ardeur

que je lui ai fait celui de ma virginité, et je finis ce serment

par lui jurer que si d’ici à un an, je ne suis pas

chanoinesse et par cet état, que je n’embrasse que pour

être libre de vivre avec lui et de lui consacrer tout, je lui

jure, dis-je, que si ce n’est pas, de le suivre à Venise ou`

il veut me mener, d’y vivre éternellement avec lui

comme sa femme. Je lui permets en outre de faire tout

l’usage qu’il voudra contre moi dudit serment, si j’ose

enfreindre la moindre clause par ma volonté ou mon

inconscience.

[Signé avec du sang.]

« De Launay. »

« 15 décembre 1769. »

Le samedi 27 juin 1772, le marquis de Sade convoque cinq prostituées de Marseille pour une partie de plaisir chez l’une d’elles, Mariette Borelly, qui loge 15 bis, rue d’Aubagne. A peine arrivé, en compagnie de son valet Latour, il leur distribue des bonbons cantharidés, encore appelés « pastilles à la Richelieu », du nom du maréchal duc, vieux libertin, qui cherche dans les aphrodisiaques de quoi suppléer ses défaillances. Par malheur, trois filles abusent de cette confiserie au goût d’anis, au point

de s’en rendre malades. Le lendemain, rentré à La Coste, Donatien apprend que des rumeurs d’empoisonnement circulent sur son compte, et qu’une procédure est engagée à son encontre. Affolement des beaux parents et de sa femme, qui ne songe plus dès lors qu’à tirer son mari des griffes de la justice. La soeur de celle-ci, de qui elle attend du moins quelque réconfort,paraît encore plus bouleversée qu’elle-même : « Le trouble qu’elle lit dans son âme, la vacillation de ses

réponses ne servent qu’à ajouter à son agitation [6]. »

Renée-Pélagie [7] lance alors un pressant appel à sa mère : elle seule, pense-t-elle, « pourrait apprendre au public que son mari est plus malheureux que coupable. [...] Mais sa tendresse ne parle plus en sa faveur. Solliciter pour son mari, c’est être complice de ses écarts ». Loin

de vouloir sauver son gendre, comme elle l’a toujours fait jusqu’ici, Mme de Montreuil est fermement décidée à ne pas intervenir.

Ce brusque revirement trouve évidemment sa cause dans la liaison de Donatien avec Mlle de Launay. Si la Présidente l’a ignorée longtemps, elle n’en peut plus douter aujourd’hui. Or, de tous les coups que le marquis pouvait lui porter, celui-là était assurément le plus cruel. Elle avait toléré ses dettes, ses fredaines, ses mensonges ; elle admettait même qu’il préférât la couche de filles publiques à celle d’une épouse légitime : son esprit pragmatique et son peu de confiance en l’homme se fussent mal conciliés avec un excès de sens moral. Mais porter la main sur Anne-Prospère, oser toucher à cette

enfant, sa seconde fille, la plus délicate, la plus fragile... elle ne peut le supporter. Sans compter la menace vénérienne, toujours à craindre avec un débauché tel que lui. Sans compter surtout le scandale, car l’inceste est bientôt répandu dans le public, colporté par les gazetiers, et l’honneur de la famille traîné dans la boue. Quelle désillusion pour la Présidente, qui espérait de cette union avec la haute noblesse un lustre nouveau ! Abandonnée par sa mère, Renée-Pélagie se décide à agir seule. La première chose à faire, c’est d’obtenir à n’importe quel prix la rétractation des filles. Et cela risque en effet de coûter cher ! Elle se fait donc accorder un prêt de 4 000 livres, et vole à Marseille, en emmenant sa soeur avec elle. Trahie par son amant, mais terrorisée à l’idée de le perdre, Anne Prospère [est désespérée] :

Anne-Prospère de Launay au marquis de Sade (II)

L’affaire est des plus sérieuses, les dépositions

affreuses, enfin au point de pouvoir être arrêté. Par

grande grâce, l’on a obtenu que l’on retarde jusqu’à

lundi leur rapport au Parlement d’Aix. Il faut que

votre oncle [l’abbé de Sade] arrive au plus vite pour

engager l’avocat général et le premier président à

ne pas continuer les poursuites et à ne pas lâcher le

décret.

Le connaissant, ils y feront encore plus que nous.

Nous n’avons pas trouvé M. de Piles ; il est à Orléans.

Mais M. de Jarente, votre parent, s’est intéressé

pour nous et a obtenu le délai jusqu’à lundi. Nous

partons demain matin pour Aix, suivant son conseil

et celui des juges d’ici, et nous y resterons avec votre

oncle pour parer à tout. S’il n’est pas parti, qu’il

vienne bien vite, car passé lundi, il n’est plus temps.

Il y a trois filles de malades ; si elles meurent, vous

n’avez qu’un seul parti : la fuite. Je vous le ferai

savoir au plus vite, et vous tiendrai, malgré tout ce

que j’apprends, la parole que j’avais donnée d’aller

mourir [deux ou trois mots coupés]. Je resterai à Aix

jusqu’à la fin de tout, d’une façon ou de l’autre.

L’affaire fait un bruit affreux ; on vous condamne.

Jugez de ma situation. Je ne vous en parle point et

espère bientôt être dans l’impossibilité de vous en

entretenir. N’ayant point fait votre bonheur, je n’ai

plus qu’à mourir. Oui, c’est à cet unique terme que

me conduisent mes désirs. Je ne veux plus voir que

votre affaire finie ; et après, mon tombeau.

Adieu. Mes larmes sont ma seule nourriture ;

puissent-elles couler encore une fois près de vous !

J’ai fait donner des secours à ces malheureuses. Restez

où vous êtes jusqu’à ce que je vous mande d’en

sortir.

A Marseille, vendredi, [10 juillet], 1772 à 7 heures

du soir.

Ecrivez-moi par cet exprès à l’hôtel Saint-Jacques.

Lorsqu’il y aura quelque chose de nouveau je le ferai

dire.

Le lendemain, samedi, Renée-Pélagie et sa sœur débarquent à Aix, siège du parlement de Provence, et travaillent ensemble à sauver l’homme qu’elles aiment. Il leur faut tout à la fois lutter contre l’hostilité de la population, affronter la rumeur haineuse dont les gazettes se font l’écho, ramener l’affaire aux proportions d’une banale partie de débauche, gagner la bienveillance, ou à tout le moins l’attention des magistrats. Mais que peuvent deux femmes seules et désemparées contre la machine judiciaire, qui déjà s’apprête à broyer le coupable ? Elles ont appelé l’abbé de Sade à la rescousse, mais celui-ci se vautre avec ses prostituées en son château de Saumane. Trop de charges pèsent sur Donatien, trop de prévention règne dans les esprits, pour oser seulement espérer un geste de clémence de la part de ses juges. Déjà, lors de l’affaire d’Arcueil, dont il avait réussi à sortir indemne, quatre ans plus tôt,grâce à l’intervention de sa belle-mère, des voix s’étaient élevées contre l’excessive indulgence de la justice à l’égard de la noblesse. Depuis le renvoi des parlements par Louis XV et l’arrivée aux affaires du chancelier Maupeou, le pouvoir cherche à démontrer avec éclat qu’il ne tient aucun compte des privilèges, que la naissance ne constitue pas un rempart contre les lois, et

qu’elle ne confère pas automatiquement l’impunité. L’affaire de Marseille ne pouvait donc tomber plus mal. Le parlement Maupeou veut faire un exemple, et le marquis de Sade, privé désormais de tout appui, apparaît comme le bouc émissaire idéal.

Vie de Sade ( Extrait de l’essai « Sade, Fourier, Loyola » de Roland Barthes)

Il ne s’agit pas pour Barthes d’écrire une biographie, mais de lister quelques traits de caractère ou événements qui éclairent sa vie, que Barthes fait précéder d’un simple numéro (1e, 2e , jusqu’à 22e). Voici les six derniers :

17°) En 1783, à Vincennes, l’administration pénitentiaire refusa de laisser passer au prisonnier les Confessions de Rousseau. Sade commente : « Ils me font bien de l’honneur, de croire qu’un auteur déiste puisse .être un mauvais livre pour moi ; je voudrais bien en être encore là ... Apprenez que c’est le point où l’on en est qui rend une chose bonne ou mauvaise, et non pas la chose en elle-même ... Partez de là, Messieurs, et ayez le bon sens de comprendre, en m’envoyant le livre que je vous demande, que Rousseau peut être un auteur dangereux pour de lourds bigots de votre espèce, et qu’il devient un excellent livre pour moi. Jean-Jacques est à mon égard ce qu’est pour vous une Imitation de Jésus-Christ ...  » La censure est détestable à deux niveaux : parce qu’elle est répressive, parce qu’elle est bête ; en sorte qu’on a toujours envie, contradictoirement, de la combattre et de lui faire la leçon.

18° ) Sade, transféré brusquement de Vincennes à la Bastille, fait toute une histoire parce qu’on ne lui a pas laissé emporter son gros oreiller, sans lequel il ne peut dormir, car il lui faut être couché la tête extraordinairement haute : « Ah ! les barbares ! »

19°) La passion du marquis de Sade, toute sa vie, ne fut nullement l’érotique (l’érotique est bien autre chose qu’une passion) ; ce fut le théâtre : liaisons de jeunesse avec plusieurs demoiselles de l’Opéra, engagement du comédien Bourdais pour jouer à La Coste pendant six mois ; et durant la tourmente, une seule idée : faire jouer ses pièces ; à peine sorti de prison (1790), adresses répétées aux comédiens français ; et pour finir, on le sait, théâtre à Charenton.

20°) Pluralité dont Sade est bien conscient, puisqu’il en sourit : en 1793, le citoyen Sade est proposé comme juré d’ accusation dans un crime de droit commun (affaire de faux assignats) : c’est la double écoute du texte sadien (dont la vie de Sade fait partie) : l’apologiste et le juge du crime sont réunis dans le même sujet, comme l’anagramme saussurien est inscrit dans le vers védique (mais que reste-t-il d’un sujet qui se soumet avec allégresse à la double inscription ?) .

21°) Philosophie dans le couloir : enfermé à Sainte-Pélagie (Il a soixante-trois ans), Sade, dit-on, employa « tous les moyens ue lui suggéra son imagination ... pour séduire et corrompre les Jeunes gens (assouvir sa lubricité sur de jeunes étourdis) que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui »,

22°) Toute détention est un système ; une lutte acharnée s’établit donc à l’intérieur de ce système, non pour s’en libérer (ceci échappait au pouvoir de Sade) mais pour en entamer les contraintes. Prisonnier quelque vingt-cinq années de sa vie, Sade eut à l’intérieur de sa prison deux fixations : la promenade et l’écriture, que gouverneurs et ministres ne cessèrent de lui concéder et de lui retirer comme un hochet à un enfant. Le besoin et le désir de promenade se comprennent tout seuls (encore que Sade en ait toujours lié la privation à un thème symbolique, celui de l’obésité). La répression de l’écriture vaut sans doute, tout le monde le voit, pour la censure du livre ; mais ce qu’il y a ici de poignant, c’est que l’écriture est réprimée dans sa matérialité ; on interdit à Sade « tout usage de crayon, d’encre, de plume et de papier ». Ce qui est censuré, c’est la main, le muscle, le sang, le doigt qui pointe le mot au-dessus de la plume. La castration est circonscrite, le sperme scriptural ne peut plus couler ; la détention devient rétention ; sans promenade et sans plume, Sade s’engorge, devient eunuque.

Lettre du Préfet de police

Rapport du Conseiller d’État, Préfet de police, à Son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII [1804].

« Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le nommé Sade, détenu à Charenton.

« Dans les premiers jours de ventôse an IX,j’avais été informé que le nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l’auteur de l’infâme roman deJustine, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous le titre deJuliette. Je le fis arrêter le 15 du même mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu’il devait se trouver muni de son manuscrit.

« L’auteur et l’éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit était importante, mais l’ouvrage était imprimé, et il s’agissait de découvrir l’édition. La liberté fut promise à l’éditeur s’il livrait les exemplaires imprimés.

« Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d’exemplaires pour que l’on pût croire que c’était l’édition entière.

« Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu’il n’était que le copiste et non l’auteur. Il convint même qu’il avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les originaux.

« Il eut été difficile de croire qu’un homme qui jouissait d’une fortune considérable eût pu devenir copiste d’ouvrages aussi affreux moyennant un salaire. On ne pouvait douter qu’il n’en fût l’auteur, lui dont le cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman de Justine.

« Le 23 ventôse, j’eus l’honneur de rendre compte de toute l’opération à Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle marche j’avais à suivre pour parvenir à la punition d’un homme aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j’eus avec Son Excellence, desquelles il résulta qu’une poursuite judiciaire causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal de la même année, pour le punir administrativement.

« Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m’écrivait-il, aux moyens qu’il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s’il y avait lieu.

« J’eus l’honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut d’avis qu’il fallait l’oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.

« Sade y serait encore, s’il n’eût pas employé tous les moyens que lui suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.

« Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à Bicêtre.

« Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine. À la sollicitation de sa famille, j’ordonnai qu’il serait transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an XI.

« Depuis qu’il est dans cette maison, il s’y montre continuellement en opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite,toutes les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.

« J’estime qu’il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa pension et où, pour son honneur, elle désire qu’il reste.

« Le Conseiller d’État, préfet de police. »

À la marge est écrit :

« Approuvé, DUBOIS. »

Lettre du médecin en chef de l’hospice de Charenton

« Paris, 2 août, 1808.

Le médecin en chef de l’hospice de Charenton à Son Excellence le sénateur ministre de la police générale.

« Monseigneur,

« J’ai l’honneur de recourir à l’autorité de Votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m’est confié.

« Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves : je veux parler de l’auteur de l’infâme roman deJustine. Cet homme n’est point aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce n’est point dans une maison consacrée au traitement médical de l’aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l’individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l’abri de ses fureurs, soit pour l’isoler lui-même de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s’agit, ne remplit ni l’une ni l’autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d’une liberté beaucoup trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d’autres ; enfin, le bruit général dans la maison est qu’il est avec une femme qui passe pour sa fille.

« Ce n’est pas tout encore. On a eu l’imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu’un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C’est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il estle maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d’entrée à sa disposition et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en même temps auteur dans les grandes occasions ; à la fête du directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.

« Il n’est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d’une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idéese formerait-on d’un établissement où l’on tolère d’aussi étranges abus ? Comment veut-on que la partie morale du traitement de l’aliénation puisse se concilier avec eux ? Les malades qui sont en communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse l’impression de sa profonde corruption, et la seule idée de sa présence dans la maison n’est-elle pas suffisante pour ébranler l’imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas ?

« J’espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu’il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l’hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison ; cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu’on le renvoie à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m’empêcher de représenter à Votre Excellence qu’une maison de santé ou un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu’un établissement consacré au traitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.

« Royer-Collard, d. m. »


[1Sainte-Pélégie, Bicêtre et Charenton (note pileface).

[2Sade, Fourier, Loyola, Ed. du Seuil/Points, 1971

[3publié, une première fois, anonymement en 1928. (note pileface

[4[roman épistolaire publié en 1793 alors qu’il était incarcéré à la Bastille. (note pileface)

[5Comme toutes les autres communautés de chanoinesses, celle-ci sert surtout de refuge à des filles de la noblesse (il faut prouver au moins quatre quartiers pour y être admise), jouissant d’une rente achetée par leurs parents. Elles ne prononcent pas de voeux, et demeurent donc parfaitement libres de se marier et de rentrer dans le monde.

[6Requête de Mme de Sade. B.N. Ms.N.a.fr. 24384, fos 595 sq

[7l’épouse du marquis

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