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Concha-E.S.M.

D 9 octobre 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Gérard de Cortanze dans Philippe Sollers, Vérités et légendes Editions du Chêne, 2001 est sûrement celui qui est allé le plus profondément dans l’enfance et l’adolescence de Sollers, les fondations de tout l’édifice Sollers : sa vie et son ?uvre.
Sollers poussé dans sa vérité, au delà même, de ses nombreux autoportraits au fil de ses livres.

Une curieuse solitude est dédicacé à une mystérieuse E.S.M. Étrangeté que vient redoubler la première phrase du roman écrite, en partie, en espagnol : « La cara con poe a sangre, los ojos con mucha noche, je crois que, ces vacances-là, Concha apparut le lendemain de mon arrivée. »

« La Concha du roman s’appelle en réalité E.S.M.  ?

- Oui.

- Vous pouvez me donner le nom qui se cache derrière ces initiales  ?

- Oui, mais il ne faudra pas le divulguer. Il faut l’accord des personnes ...
Elle doit être encore vivante. Quelque part en Amérique latine, en Argentine, peut-être. Elle était basque et s’appelait donc...  »

En deux mots, de quoi s’agit-il ? De l’un des événements les plus importants de la vie de Philippe Sollers. Nous sommes en 1951, un soir d’été. La famille Joyaux, qui a du personnel de maison, a pour habitude d’engager des bonnes d’origine espagnole. Le fils de famille, qui est le seul à parler suffisamment l’espagnol, est désigné d’office pour servir d’interprète ; la nouvelle venue, basque et célibataire, « prononce en effet fort mal le français ». Elle plaît immédiatement aux hommes de la maison qui sentent qu’elle a du caractère, et aux femmes touchées par sa qualité d’ exi1ée. Elle a un peu plus de trente ans et le jeune monsieur quatorze. Anarchiste convaincue, visiblement très indépendante et libre, peu loquace sur sa vie passée, elle est très belle, brune, pas très grande, possède un beau visage un peu rond, d’immenses yeux noirs, une grâce à fleur de peau, et est arrivée en France par des réseaux clandestins. «  Chemin de muletiers, petit refuge en pierres abandonné dans les rochers, pas loin d’un gave au bruit de torrent. Partout le vert sombre, humide. Elle est passée là, venant de l’autre côté », lit-on dans Studio. C’est étrange, cette femme venue d’Espagne qui arrive assez peu de temps après la mort de Laure, la tante follement aimée. Une simultanéité troublante.
[...]

« Il existe une photo d’elle ?

- Il doit y en avoir une quelque part.

- Nous la mettrons dans le livre ?

- Non, je ne crois pas. Je me souviens d’une photo d’elle, en compagnie d’un petit chien, quelque part dans les montagnes. Très douce ... Enfin, c’était une très jolie femme, sage ...

- Sage ?

- Enfin, ayant du caractère.

- Elle est immédiatement acceptée ?

[...]

En fait, la rencontre est immédiate.

« - C’est l’éblouissement, tout de suite ?

- Oui, c’est bizarre. Il s’est souvent produit de tels événements dans mon existence. Peut-être s’agit-il tout simplement de savoir capter les choses, d’être à l’écoute. C’est vrai que j’ai l’impression, qu’à la longue, se sont présentées - mais c’est aussi un champ magnétique qu’on décide de laisser ouvert - les personnes voulues aux moments voulus.

- Vous sentez, chez elle, la même attirance soudaine ?

- Oui, sans le moindre doute. Je ne vais pas entrer dans la mythologie du coup de foudre, mais c’est exactement ça ! »

Donc, une liaison s’engage. Elle va durer deux ans, intense, riche. Ce sont immédiatement les jeux, les poursuites. «  Pas un arbre contre lequel on ne se soit serrés, embrassés ; pas de buisson où on ne se soit cachés ; pas un bout de pré sur lequel on ne se soit caressés et roulés. Tout était lent, bleuté, sans raison. Elle avait vingt-huit ans, moi quinze » (Studio).

[...]

«  Mon père a probablement surpris quelque chose, mais il n’a rien dit.

En fait, il avait tout compris, mais il a laissé courir.

- Elle a fini par repartir, dans quelles circonstances ?

[...]

- Les femmes de la famille, vos s ?urs n’ont rien vu  ?

- J’ai l’air de rien, moi, vous savez.  »

Ce fut un magnifique entraînement à l’art de la discrétion, a coutume de préciser Philippe Sollers, et aux choses très concrètes du sexe. «  On est là, sur le grand perron, en face du marronnier, je touche ses cuisses sous sa robe de toile, elle touche mon sexe, on ne parle pas, elle a l’air absent, visage offert à la nuit » (Studio), mais aussi : «  Elle m’entraîne le soir dans l’impasse elle me branle debout au bout du couloir elle s’arrange pour être à genoux en face de moi et plus haut que moi je vois mouiller sa culotte blanche » (Paradis).

[...]

E.S.M., c’est la femme fondamentale, le souvenir sexuel principal, celle qu’il appelle « ange », comme dans Le Martyre de saint Maurice, tableau que le Greco remit au monastère de l’Escurial en 1582. [...] «  E.S.M.a toujours été pour moi une sorte d’ange, comme dans ce tableau du Greco. Et qui n’a évidemment rien d’asexué, bien au contraire. Cet ange signifie la gratuité. Les dieux, tout ce qui est de l’ordre du divin, sont là pour signifier aux hommes la gratuité. Un don qui surgit, ça ne se monnaie pas. Le don d’E.S.M.ne se monnaie pas. L’erreur humaine n’est-elle pas de croire que Dieu peut se monnayer ?  »

Cette rencontre angélique eut des conséquences définitives sur la vie future du jeune Philippe Joyaux. Elle lui indique de façon extrêmement nette, comme il le rappelle dans Le Secret, que sa boussole insistante, directe, discrète sera à jamais le sexe. Elle modèle une certaine image de la femme : généreuse et perverse, transmettrice magnifique d’expériences ; souvent étrangère, porteuse de dissemblance - « je préfère qu’on ne soit pas moi, j’aime admirer et apprendre » ; libre, anarchiste - « qui en sait un bout là-dessus », comme la Flora de Femmes. Venant après les femmes qui, dès l’âge de douze ou treize ans, « furent extraordinairement efficaces  », dans son éducation sexuelle, E.S.M.détermine chez l’adolescent un goût certain pour les filles, mais surtout pour les femmes plus âgées, initiatrices.

[...]

On peut avancer que le personnage d’E.S.M.traverse toute l’ ?uvre de Philippe Sollers. Trace ineffaçable. Resurgissant, dans Studio, sous les traits de Maria, « comme aux jours de fêtes », ou dans ceux d’Asunci6n, dans Portrait du Joueur, «  ombre qui passe et repasse rapidement devant la porte-fenêtre ». «  Encore aujourd’hui je ne peux voir une femme en deuil sans la revoir, elle brune et sombre, avec dans les yeux tout l’éclat de l’impertinence et de la gaieté », reconnaît Philippe Sollers dans Une curieuse solitude.

«  Elle était très en noir, oui ...

- Aujourd’hui encore, lorsque vous voyez une femme en deuil ...

- Oui ... Elle est forcément présente, comme l’est toute ma jeunesse.

Présente comme est liée toute exploration précoce qui a coïncidé avec les moyens que je pouvais avoir comme corps à ce moment-là. Il m’a semblé, dès lors, posséder une avance considérable sur les gens de mon âge.

- Mais elle était l’initiatrice  ?

- Elle avait beaucoup voyagé. Elle était de science précise. Mais c’est moi qui veux, qui fais tout basculer.  »

Alors, oui, E.S.M. est toujours là, «  comme toute la jeunesse », rajustant son corsage en remontant des caves avec les bouteilles prévues. C’est elle, c’est bien elle, la petite serveuse philippine, et Olivia, et Viola, et Rosalinda, et Maria, et Martha, et Marina, et Cordelia, et Cressida, et Helena, et Desmona, et Cecilia, et Cleopatra, et Clara, toutes hispaniques, muy bien, bueno, a las ocho y media, si ud quiere ... y Concha, sexo de la mujer ...

Nous évoquions l’image de la femme initiée par E.S.M., il est un dernier point sur lequel il faudrait insister : «  À cause de Maria [reprise d’E.S.M.dans Studio], il m’arriva souvent, par la suite, de payer des filles pour faire l’amour, juste pour repérer ce qu’elles avaient en plus, par goût, fantaisie, caprice. »

«  Lors de vos voyages à Barcelone, de vos premiers séjours à Paris, vous avez très souvent fréquenté les prostituées.

- Exact. C’est très important. Ce sont mes universités. Il paraît que ça choque, moi, ça me semble parfaitement naturel. Le "en plus" c’est le moment où - ça m’est arrivé deux fois - c’est la fille qui vous propose de travailler pour vous. Je pense que c’est un des plus beaux cadeaux qu’on puisse recevoir. C’est touchant, non ? C’est-à-dire, ça va tellement loin ! En deux mots, pour ce qui est de la prostitution, disons que le Barcelone de la fin des années 50 va bien au-delà de tout ce qu’on peut raconter sur cette chose qui peut très vite devenir tellement misérable. Picasso y a fait ses études...

[...]

E.S.M., c’est l’introduction définitive d’un certain rapport au féminin, vous l’aurez compris, dans le destin de Philippe Sollers, mais aussi de la matière hispanique qui joue dans l’ ?uvre de celui-ci un rôle primordial. En premier lieu, la langue espagnole. Bien avant la venue d’E.S.M., le jeune Philippe Joyaux avait déjà été confronté à l’espagnol, à l’époque de la guerre d’Espagne, «  il y a, à ce moment-là, une fuite constante, une hémorragie espagnole », précise-t-il. Rappelons, d’autre part, qu’il passe ses vacances, enfant, dans le Pays Basque, dont la langue l’intrigue immédiatement, «  une langue qui n’a rien de commun avec la nôtre ». On peut lire dans Une curieuse solitude cette phrase importante, pour notre sujet : «  J’étais obsédé, absolument, par sa patrie qui, dans l’ordre du sentiment - qui est tout - était aussi la mienne. »

« Amour étranger, en somme ...

- Cette langue a joué un très grand rôle. J’ai toujours aimé ça : que des corps puissent se parler aussi des langues différentes. J’ai un peu de mal avec les Françaises.

- Un intérêt certain pour les étrangères ?

- D’emblée. Depuis toujours. Ça se concrétise avec E.S.M. Allez voir de l’autre côté ce qui se passe ! Pas seulement de l’autre côté du sexe, mais de l’autre côté de la langue elle-même. Là encore, on retombe sur des questions évidentes de musicalité. Qu’est-ce que ça veut dire ? Rebondir d’un mot sur l’autre, passer à des expressions nouvelles, apprendre l’argot sexuel de l’autre langue. Ça rebondit sur la littérature, sur la perception, sur la plastique. E.S.M., c’est la langue en liberté, la parole libertaire. »

[...]

Barcelone, la prostitution, la langue espagnole, le basque, le catalan, tout cela remonte à la rencontre primordiale avec E.S.M.(comme l’intérêt puissant pour le flamenco) qui, d’une certaine façon, n’a pas de cesse, est toujours là aujourd’hui, quarante ans après. E.S.M.sera toujours là, dans toutes les autres femmes. Une certitude, développée dans Une Curieuse solitude : «  Il n’y a pas d’ "histoire", rien ne commence ni ne finit vraiment, certains êtres présentent un visage, un caractère toujours ouverts. »

Aujourd’hui, l’Espagne est un peu finie pour lui, reconnaît Philippe Sollers. L’Italie a tout pris. Venise a tout pris, «  mais E.S.M.reste. Cette période-là est enchantée. Que voulez-vous, il y a un conte de fées : je le garde... » Et la meilleure façon de garder le conte de fées c’est de le prolonger. Dès l’âge de quatorze ou quinze ans, grâce à E.S.M., en même temps que la passion de la littérature, s’impose à lui «  l’effectuation sexuelle, avec multitude de partenaires féminins, ce qui ne simplifie pas les choses mais les enrichit ». E.S.M.l’hispanique est au point de départ du concept de libertinage cher à l’écrivain Philippe Sollers.

E.S.M., ne tire de la vie aucune morale, ne veut pas partager, renvoie chacun à soi et pour soi. Son seul désir est sans doute de rappeler que la liberté n’est jamais acquise, qu’elle va et vient, qu’elle est rare. E.S.M.est une vraie libertaire libertine, qui pense que la jouissance est un mode majeur de connaissance. Voilà ce qu’elle apprend au jeune Philippe Joyaux dans les bois de bambous de la propriété familiale, dans les couloirs obscurs, les greniers, les fourrés, dans la fraîcheur des caves à vin. Sans le savoir, elle lui parle de Casanova et de Mozart, de la liberté contre la mort, de l’érotisme en tant qu’acte purement intérieur, mais brûlant de lui-même. Sans le comprendre, elle le met en relation directe avec une autre source de plaisir. Le XVIIIe siècle est présent dans l’érotisme mais aussi dans la ville même où Philippe Joyaux passe son enfance : Bordeaux...

[...]

L’extrait dans son contexte

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