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Tac au tac. Sur Aragon.

Entretien de Philippe Sollers avec la revue PEINTURE Cahiers théoriques, n° 2/3, 1972.

D 19 novembre 2006     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Zoom : cliquer sur l’image Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Cet entretien a eu lieu le 26 novembre 1971. Publié dans « PEINTURE Cahiers théoriques » en 1972 (la revue créée par les peintres Marc Devade, Daniel Dezeuze et Louis Cane [1]), il permet de comprendre le contexte politique dans lequel Philippe Sollers, écrivain, la revue Tel Quel et des artistes de disciplines différentes développaient leur stratégie politique et idéologique.

En juin 1971, après quelques années d’alliance très conflictuelle, la majorité de Tel Quel décidait de rompre avec le PCF considéré comme "révisionniste". En toile de fond, la Chine, bien sûr. Mais aussi, déjà, le stalinisme. Car, illusion d’alors, la révolution chinoise était vue comme une "critique de gauche", en acte, du stalinisme.

Cet entretien, donc, est daté. Il est long. Après avoir expliqué les divergences intervenues au sein même de Tel Quel (avec Jean Thibaudeau et Jean Ricardou) et avant de défendre le livre que Marcelin Pleynet venait de publier ("L’enseignement de la peinture"), Sollers s’en prend violemment à Aragon, alors perçu, sur le front littéraire, comme le symbole de ceux qui avaient tout trahi : le surréalisme, la révolution. Ce sont ces extraits que nous publions ici pour mémoire.

On les lira en complément de l’entretien donné peu après dans Le Magazine littéraireÉbranler le système — où Sollers développe, à partir de sa pratique romanesque, sa conception d’une littérature d’avant-garde en rupture avec le conformisme de l’époque.

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PEINTURE : [...] l’agent idéologique de la bourgeoisie Aragon, dit à propos de la Chine dans le Nouvel Observateur (fin Novembre) : « Prenons la Chine par exemple : il s’y fait de grands changements très passionnants, cela n’est pas niable. Mais il est bien que le voyageur ne voyant qu’une part des choses et ne parlant pas la langue, ne perde pas l’esprit critique. Sans doute tout n’est pas bon, et tout n’est pas mauvais. Pour moi, je sais trop comment j’ai pu d’ailleurs m’enthousiasmer pour jeter la pierre à celui qui revient de Pékin enthousiaste ». Que pensez-vous de cette prise de position sur le problème chinois ?

PHILIPPE SOLLERS : Tout cela fait partie du cirque auquel il faut s’attendre de la part des révisionnistes et des bourgeois unis désormais dans une même lutte idéologique, puisque le révisionnisme est le dernier rempart de l’idéologie bourgeoise et que l’idéologie bourgeoise le sait et par conséquent, l’encourage et l’encouragera partout. Ce cirque évidemment atteindra son point culminant, avant de basculer lui aussi dans les poubelles de l’histoire. De ce point de vue il y aurait mille symptômes à analyser : on vient d’en voir un avec Thibaudeau, il y en a beaucoup d’autres, et je propose de les mettre tous à la remorque du drapeau qu’ils se sont choisi : ce que j’appelle « le fantoche Aragon - Cardin », c’est-à-dire le dogmatisme désormais repensé, redessiné et rhabillé par la bourgeoisie à des fins de drugstore. Autrement dit lorsque Aragon vient sur le devant de la scène pour faire son tour de chant liquidateur, ce qu’il faut voir c’est que toute une phase de l’édifice historique vient, lui aussi, ravalé et rhabillé, faire son numéro, et ceci est très important car en l’absence de toute protestation, sauf la nôtre, il faut dire que c’est un symptôme très grave.

Pourquoi les intellectuels français acceptent-ils ce cirque qui porte sur trente ou quarante ans de leur histoire ? Le cirque Aragon, donc, devient de plus en plus envahissant, car d’une part la bourgeoisie a compris tout ce qu’elle pouvait tirer de ce spectacle de music-hall, d’autre part le révisionnisme ne peut pas faire autrement que le supporter, le subir, même si la pilule lui semble un peu grosse mais de plus en plus inévitable à avaler.

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Marcelin Pleynet

En conséquence je propose de noter que c’est dans une intervention de Marcelin Pleynet («  Lautréamont politique  » Tel Quel 45) que l’on trouve la première position publique articulée contre cette opération que nous avons appelé de « réconciliation posthume », et qu’il faut désormais appeler de « rhabillage Cardin », de l’idéologie révisionniste avec l’idéologie bourgeoise, unies encore une fois dans un même combat qui consiste à effacer un demi-siècle d’histoire pour se mettre sur une ligne de chansonnettes. Cette protestation, il faut le souligner, venant d’un très grand poète d’avant-garde comme Pleynet est importante en ceci qu’elle repose sur des bases théoriques et politiques justes, et juge l’affaire de l’exploitation « néo-surréaliste » dont nous avons donné dans le numéro 46 de Tel Quel une analyse approfondie.

Ce qu’il faut voir et apprécier dans le cirque Aragon, c’est la ligne de regroupement des intellectuels qu’il peut proposer ; car si la bourgeoisie et le parti révisionniste avalent cette vieille pilule, c’est probablement dans le but d’abrutir suffisamment les masses populaires et de s’opposer à toute montée d’une avant-garde révolutionnaire. Regardez ce que présente ce cirque à son programme et ce qu’on peut y trouver comme vedettes : c’est, à part Alain Jouffroy*, médiocrité reconnue, un certain nombre de petits poètes sans aucune importance. Les cartes du fantoche Aragon - Cardin, de la bourgeoisie et du parti révisionniste, me semblent donc fort mineures, car si l’on examine en revanche la progression continue de la lutte de l’avant-garde révolutionnaire et des intellectuels qu’elle est susceptible de regrouper, on s’aperçoit que le plateau de la balance pour n’être pas encore tout à fait explicitement en notre faveur aux yeux des masses, ne peut manquer de l’être un jour. Le cirque Aragon se développe en fonction de la montée des luttes internes en France, en fonction même du travail opéré par Tel Quel, en fonction du travail et du saut qualitatif opéré par le Mouvement de Juin 71, et de la rupture de Tel Quel, ou du moins des membres les plus avancés de Tel Quel, avec le parti et l’idéologie révisionnistes. Il est donc tout à fait intéressant de voir comment le cirque se déplace en fonction même de cette montée, et par exemple, la phrase que vous citez d’Aragon sur la Chine, me paraît être une correction hâtive du tir révisionniste qui se demande tout à coup s’il n’aurait pas mis les pieds dans un engrenage tout à fait irréversible avec ses positions violemment réactionnaires, xénophobiques, et appel à peine voilé au racisme, par rapport à la Chine révolutionnaire.

Donc Aragon a une réputation, désormais bien établie, de « libéral à tout faire » qu’il lui faut quand même conserver par rapport à la bourgeoisie, s’il veut conserver son hégémonie. Car tout cela, vous le pensez bien, nous conduit directement aux funérailles nationales où le cortège sera mené par Pompidou et Marchais, la main dans la main. Nous aurons le loisir, j’espère, de suivre de loin cet enterrement national où bourgeois et révisionnistes iront enfouir définitivement le fantoche qui représente aujourd’hui l’idéologie dominante de notre pays. Donc, je dirai que cette petite rectification de tir à propos de la Chine me paraît d’une énorme et grossière naïveté. Car c’est un fait qu’Aragon tout en faisant semblant « d’excuser » - comme s’il pouvait se permettre de tenir le moindre propos sur le moindre militant-révolutionnaire aujourd’hui vivant dans le monde - « d’excuser », donc, qui revient de Chine avec enthousiasme sous prétexte que lui se serait « enthousiasmé » sur Staline, met une fois de plus le pied dans la merde qui le constitue. Car enfin, non seulement il ne s’agit pas du tout de la même chose, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas dans la Chine révolutionnaire d’aujourd’hui et dans la pensée maotsetoung d’un « retour au stalinisme  », comme voudrait le faire croire le révisionnisme au service de la bourgeoisie. Il s’agit de tout autre chose : d’une critique de gauche du dogmatisme, il s’agit d’une extension considérable de la théorie et de la pratique de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Quand Aragon vient, dans son tour de chant, dire qu’il aurait une sorte « d’indulgence » par rapport à qui s’enthousiasmerait pour la Chine révolutionnaire, étant donné que lui, vieille coquette rhabillée par Cardin, se serait « enthousiasmé » pour Staline, il met encore une fois le doigt sur le chancre écoeurant que représente le révisionnisme. En glissant, comme il le fait, entre le comité central du parti révisionniste et les salons bourgeois, Aragon, qui va décidément de peau de banane en peau de banane, ne peut pas s’empêcher un peu plus loin pour rassurer sa clientèle qui est parallèlement à la fois le comité central du parti révisionniste et la bourgeoisie, de rappeler, pour sa clientèle du comité central, qu’il approuve et qu’il partage l’opinion de son parti « sur tous les plans ». Ce qui fait que par, conséquent, il partage l’opinion de son parti révisionniste sur la Chine révolutionnaire, sur la pensée - maotsetoung — et, aujourd’hui, sur la pointe la plus avancée du prolétariat révolutionnaire dans le monde. Ce qui veut dire que le révisionnisme représenté, comme il doit l’être, par un mannequin comme Aragon se prononce une fois de plus contre la Chine révolutionnaire. Cela pourrait faire l’objet d’un nouveau costume dessiné par Cardin et qui pourrait désormais servir de publicité à la pourriture bourgeoise.

PEINTURE : Aragon dit aussi en parlant des 30 000 gauchistes inscrits au parti : « Je ne suis pas d’accord sur la maladie du gauchisme, mais ces gauchistes-là ont prouvé qu’elle n’est pas incurable ». Que pensez-vous, Philippe Sollers, de cette maladie et de cette « incurabilité » soulignée par Aragon.

PHILIPPE SOLLERS : Encore une fois, l’accusation de « gauchisme », l’emploi du terme « gauchisme » par des droitiers révisionnistes et réactionnaires ne sera jamais un argument comme il n’en a jamais été un. Donc, désormais, le mot employé à des fins exclusivement réactionnaires ne veut rien dire. En somme, Aragon veut dire ceci : Pour des militants révolutionnaires de Mai 68, et d’après, il y a deux solutions : ou bien la taule que leur promet la bourgeoisie, ou bien l’inscription au parti révisionniste français. Aragon se permet d’employer le terme de maladie à l’égard du gauchisme sans se rendre compte de l’agonie dans laquelle il se trouve lui-même, agonie qui représente parfaitement celle du révisionnisme, tant sur le plan idéologique que politique. Aragon signifie aux « gauchistes » : si vous ne vous inscrivez pas au parti révisionniste, vous irez en prison, donc inscrivez vous au parti révisionniste et, il semblerait que si, en effet, « 30 000 gauchistes se sont inscrits au parti révisionniste », eh bien ! tout simplement ça prouve ce que soutient ce parti révisionniste lui-même : à savoir la convergence entre le gauchisme et l’idéologie bourgeoise. Cela veut dire tout simplement que ces étranges gauchistes ont rejoint l’idéologie bourgeoise dont le parti révisionniste prétend qu’elle est objectivement convergente avec le gauchisme. En conséquence je crois que ce gauchisme-là, le révisionnisme et la réaction bourgeoise forment une unité parfaite qui pourrait remplir tous les soirs l’Olympia où pourrait se produire dans un tour de chant, Aragon.

Mais vous pensez bien que tout ceci n’a rien à voir avec le marxisme-léninisme, avec la pensée maotsétoung, ni avec la révolution. Tout ceci n’a absolument rien à voir avec aucun travail qu’il soit idéologique, politique, ou théorique, sérieux.

A ces fameux 30 000 gauchistes soi-disant inscrits au parti révisionniste, il faut opposer certainement la grande masse de ceux qui, réprimés, par la bourgeoisie policière, ou un moment trompés par les forces révisionnistes, préparent la riposte et la contre-attaque à ce cirque hideux que représente le chancre révisionniste s’ouvrant sur le fumier bourgeois.

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Guyotat par Sassier

Cette riposte, elle est d’abord là, en ce moment, dans ce que je suis en train de dire, elle sera de plus en plus vaste de plus en plus profonde, elle résistera à toutes les répressions, à tous les brouillages et à toutes les calomnies et par exemple on verra qu’en face du petit éventail de petits poètes, proposés par Aragon à la France comme ligne culturelle bourgeoise-révisionniste, montreront de plus en plus des forces importantes tant sur le plan esthétique que théorique et politique.
J’en veux pour preuve, par exemple, le livre de Guyotat Littérature interdite, qui fera parfaitement le point sur la complicité objective, dans la lutte réelle contre la censure, entre le révisionnisme et la bourgeoisie avec toujours, comme principal acteur, habillé par Cardin, Aragon.

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* S’il n’y eut aucune réconciliation avec Aragon, il en fut autrement avec Alain Jouffroy. En 1976 et 1977, Philippe Sollers eut de longs échanges de lettres avec lui. On trouve cette Correspondance, précédée d’une très belle Introduction, dans le livre que Jouffroy a publié en 1997 " De l’individualisme révolutionnaire " (Gallimard, coll. tel).

Que nous dit Jouffroy dans son Introduction ?

« Tel qu’en plusieurs il est devenu lui-même — romancier, théoricien, poète mais aussi joueur, stratège, moraliste-immoraliste, navigateur en solitaire —, Sollers est, d’abord, l’homme de la rapidité, de l’intelligence scintillante et de la chance.

Plus fortement animé par les accélérations de la pensée et de la parole que d’autres, plus libre, surtout, à l’égard de lui-même, plus capable de vire-voltes, d’échappées, d’ embardées contradictoires et de retours inattendus sur soi, il m’a, le plus souvent, surpris — et fait rire — par ses capacités, exceptionnelles, d’ouverture à tout ce qui s’énonce et s’annonce, et que d’un mot on pourrait appeler le monde, oui, le monde, au sens où, si sobrement, Wittgenstein le définissait. »

Sollers a publié deux livres d’Alain Jouffroy dans la collection L’infini : Manifeste de la poésie vécue (Avec photographies et arme invisible) (1994) et le très beau récit Conspiration (2000).

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[1Les interventions de Sollers dans diverses revues de l’époque dont la revue PEINTURE, cahiers théoriques dans cet article.

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