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Dossier Méditerranée - Jean-Daniel Pollet

Extraits et Confrontation avec « Film Socialisme » de Godard

D 8 novembre 2010     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


2010, Godard rend hommage à Jean-Daniel Pollet dans son « Film Socialisme », par l’insertion de plans-citations tirés du film « Méditerrane » de 1963.
Près de 50 années séparent ces deux films, pourquoi ces références à Jean-Daniel Pollet, en 2010 ? Un film soutenu par quelques jeunes critiques et cinéastes de l’avant-garde d’alors, une diffusion confidentielle, des sifflets dans les salles de projection. L’occasion pour nous d’actualiser le dossier « Méditerranée - Jean-Daniel Pollet », d’en présenter une synthèse augmentée de nouveaux extraits vidéos et d’une confrontation avec le « Film Socialisme » de Jean-Luc Godard.

09/11/10, Addendum : d’autres citations

« Méditerranée » rompt avec l’écriture cinématographique en forme de récit séquentiel, il multiplie les répétitions, il tient plus de la musique et de la poésie que de l’écriture cinématographique adaptée du roman. Au même moment, l’avant-garde littéraire rompt avec le modèle classique du roman. Le nouveau roman fait ses gammes, Philippe Sollers flirte un instant avec ce courant, mais se lance dans sa propre expérimentation. Il a besoin de son propre fleuve pour y nager. Le crédo du roman séquentiel avec un début, un développement, une fin est aboli ; il devient composition pseudo mathématique ou logique (Nombres)... spirale infinie, fugue... Les figures géométriques se mettent à danser, la périphérie se concentre dans son centre et réciproquement... Etrange exploration du temps où le temps de l’écriture plonge dans celui d’avant la parole, celui de la mémoire première, aux sources de la vie, de la mort, de l’être. C’est le temps où quelques philosophes de métier frayent avec cette littérature. Ils ont pour nom, Barthes, Derrida... irrésistiblement attirés par ce courant - lire la récente biographie de Derrida par Benoît Peeters [1]. Ces philosophes se frottent à la littérature, ces écrivains se frottent à la philosophie. Ebats contre nature. Des écarts de conduite que l’Université n’avalisera jamais et dont ils souffriront.

Le cinéma d’avant-garde que défend Jean-Daniel Pollet suit le même cours. Rétrospectivement, Méditerranée apparaît comme le film manifeste de ce courant. Et c’est, peut-être, pour cela que Jean-Luc Godard tient à l’honorer en 2010. Il se sent en empathie et en filiation directe avec ce cinéma, il en est aussi l’emblème.
Plans répétitifs, flux et reflux, associations et oppositions... le découpage, les motifs, les mouvements de caméra, un voyage en Méditerranée, la vie, la mort, la mémoire, l’être se retrouvent dans les deux films, au delà de leurs spécificités propres.

Dans la forme, le heurt des plans est plus violent chez Godard où chaque plan restitue son propre son alors que la musique chez Pollet se prolonge d’un plan sur l’autre, les liant entre eux et le commentaire va renforcer ce lien.
Rythme des plans beaucoup plus marqué chez Godard qui va intercaler des suites de plans très courts, parmi les plans longs, alors que les plans sont uniformément longs dans ce film de Pollet. Impression de lenteur d’un long "fleuve tranquille" chez Pollet et d’un "fleuve sauvage" chez Godard, avec ses rapides, chutes, ses ruptures de rythme et de son.
Godard actualise aussi ses thèmes en fonction de l’air du temps présent et des thèmes nouveaux apparaissent : le mal-être de de la génération "sacrifiée", incarnée dans une jeune fille (voir la séquence de la mère et la fille à la blouse à la station service).
La jeune fille à la blouse de Méditerranée, elle, est pleine d’espérance dans la vie. Elle rayonne et c’est une séquence d’anthologie exceptionnelle qui figure dans l’extrait vidéo ci-après.

Après avoir visionné plusieurs fois Méditerranée, je peux dire que plus je le vois, plus s’impose à moi, l’idée que ce film est un chef d’ ?uvre. Je me dois aussi de dire, que cette évidence était loin de me paraître aussi forte la première fois que j’ai visionné ce film. Je voyais alors plus le collage des plans heurter ma rétine, que la beauté de ceux-ci. Et pourtant, le miracle du montage, du texte et de la musique qui lient ces images est là. Il engendre un magnifique poème, on touche au beau et au transcendant.

L’extrait

Faîtes-vous votre propre opinion, en visionnant l’extrait suivant, La corrida, Horus, la parole muette, la jeune fille à la blouse :

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Bonus : Le commentaire de Pierre-André Boutang

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Bonus : Le commentaire de Philippe Sollers

Si le making-of du film vous intéresse, c’est l’objet de cet enregistrement :

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(durée 19’49")

Associations


Les références sous-jacentes, les associations sont nombreuses. Citons celle-ci, moins visible :
Les colonnes détruites de Palmyre et le tronc colonne du batelier dans son pull côtelé comme les cannelures des colonnes ; plans répétitifs qui alternent aussi avec le plan du visage de la jeune femme, inanimée, sur la table d’opération.
Le batelier rame sur l’eau comme le passeur Charon sur le Styx qui emmenait les ombres errantes des défunts sur l’autre rive, vers le séjour des morts.

Et cette autre association : discret rappel du plan des barbelés qui précède celui de la jeune Grecque en train de se coiffer, par cette épingle à cheveu métallique que la jeune fille porte à sa bouche tandis qu’elle rassemble ses cheveux.

Les citations cinématographiques de Godard concernant Méditerranée

Le premier, à notre connaissance, à souligner ces citations est Yannick Haenel dans un bel article sur « Film Socialisme » pour le revue Transfuge, ici.

LA CORRIDA

Le chapitre « Espagne » du Film Socialisme commence par un plan de la corrida de Méditerranée.

Attention, ces citations sont très courtes, presque subliminales... et cette remarque s’applique aussi aux plans suivants.

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(durée 0’13")

LE DIEU HORUS

Le chapitre « Egypte » du Film Socialisme reprend le plan Horus, leitmotiv de Méditerranée.

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(durée 0’11")

LA PAROLE MUETTE

Citation de Godard : une image de statue bouche fermée empruntée à Méditerranée

Chez Godard, les images qui précèdent sont des images de visage féminin vivant, gros plan sur la bouche qui parle ou lance un cri, mais le son est coupé.
Chez Pollet, l’image ne parle pas, c’est le texte de Sollers qui parle sur l’image :

Le texte de Sollers dans la séquence de Pollet

« Rien ne parle plus,
mais c’est une sorte de parole tacite,
arrêtée,
endormie juste avant la parole
qui ne peut traverser ce champ où elle est freinée.

Parole enfermée,
basculant en surface.

Au vu de toute une foule calme,
invisible. »

La séquence de Godard

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(durée 0’23")

ETRE

Le texte de Sollers sur les images d’une jeune Grecque en train de se coiffer

« Si, en même temps,
quelque part,
dans un quelque part inimaginable,
quelqu’un se mettait tranquillement à vous remplacer. »

Si les rôles étaient redistribués.

Le texte de la séquence de Godard

« Elle ne doute pas, elle, pas le moins du monde,
d’être encore vivante.
Il ne lui vient jamais à l’idée de se demander
comment et pourquoi, ni de quelle manière
elle est.

Elle n’a pas conscience, en somme, d’être un personnage
car elle ne s’est jamais, même , pendant un seul instant,
détachée de son rôle.
Elle ne sait pas qu’elle est un rôle. »

Au-delà de cette similitude dans les textes concernant le thème du rôle, le traitement de la séquence de Godard « la mère et la fille à la blouse à la station service » et celui de Pollet la scène de « fête villageoise avec accordéon » et la scène de la « jeune grecque se coiffant et boutonnant sa blouse »
diffèrent totalement. C’est aussi le tableau de deux époques sur la façon d’être, pour une jeune fille. D’un côté, deux jeunes méditerranéennes rayonnantes de jeunesse et d’espoir qui ne semblent pas se poser des questions existentielles.

De l’autre une jeune fille (aussi en blouse), postée devant une pompe à essence. Une cliente arrive à pied s’adresse à la jeune fille qui ne répond pas ; elle lit un livre de poche jauni, dont un gros plan nous permet de lire le titre : Balzac, Illusions perdues. Une voix d’enfant se fait entendre :


- Flo, il faut dire quoi ?
- On ne parle pas à ceux qui utilisent le verbe être, répond alors la silencieuse rebelle.

La séquence de Godard

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(durée 2’55")

Le texte de « Méditerranée » illustré

JPEG - 62.6 ko
La suite, ici. (pdf)

Addendum : d’autres citations

Les citations que j’ai mentionnées ne sont pas, bien sûr, exhaustives, et les commentaires associés sont, aussi, loin d’épuiser le sujet. Le propos visait, surtout, à sensibiliser les lecteurs, par l’exemple, sur l’existence de ces citations et correspondances. D’autres citations et correspondances me sont signalées par A. Gauvin . Elles enrichissent cette confrontation, sans prétention, de Méditerranée et Film Socialisme. C’est l’objet de cet addendum de vous les faire partager. Et si d’autres lecteurs avisés veulent ajouter leur contribution, ils sont les bienvenus.
A. Gauvin s’interroge aussi sur le rôle qu’il convient d’attribuer à ces citations : « hommage », comme le suggère Haenel, et/ou aussi « détournement », comme il le note avec justesse : « Film socialisme est hanté par le conflit israëlo-palestinien, et le commentaire n’est pas sans transformer (la lecture et) les images d’origine » ?

citation : les plans barbelés (1h 24’12’’)  [2].
Dans Méditerranée, ce plan apparaît dès le début du film. Signalé par Yannick Haenel, il m’avait échappé lors du visionnage de « Film Socialisme », et c’est pourquoi je ne l’avais pas cité, me limitant à ce qui avait frappé ma pupille. Dans Film Socialisme, précise A. Gauvin, elle est présente « en surimpression d’un homme aux yeux bandés (un palestinien). Voix off : « A la fin de 1926 à Jérusalem... »
Qu’évoque cette date de 1926, à Jérusalem ? « La fin d’une période relativement calme en Palestine (7000 juifs la quittent cette année-là, 5000 l’année suivante) » ? Une référence cinématographique du cinéaste Godard ? « L’agonie de Jérusalem est un film de Julien Duvivier de 1926 (En évoquant Alger, Godard cite un autre film de Duvivier en 0h 01’ 23’" : Pépé le Moko , 1937). » mais les historiens ont peut être autre chose à proposer...

citation : sculpture égyptienne bouche bée (1h 30’ 58")
Voix off (juste avant ) : « L’exposition mortelle d’un corps sans parole en lieu et place d’une déclaration impossible  »

citation : Femme qui boutonne sa robe. (1h 32’ 16")

Voix off :

« Pourquoi ai-je tant désiré le don de prophétie ?
- Alors, Cassandre, tu vas être raisonnable, non ?
- Tu n’approuves pas le plan des dieux ?
- Mais tu te tairas ?
- Non.
 »

citation : Corrida (1h 34’ 10")
Air et chant espagnol. Déjà cité en 0h 43’ 48".

Ces exemples d’A.G. illustrent comment Jean-Luc Godard s’approprie des citations de Jean-Daniel Pollet (en omettant le commentaire de Sollers) et les recontextualise dans les thèmes de son film et de l’époque, voire les combine avec d’autres citations. La citation devient alors partie intégrante d’une nouvelle ?uvre d’art. L’art de Pollet devient l’art de Godard. Le film continue de s’écrire, il n’y a pas de dernière séance.


Dossier Méditerranée/Jean-Daniel Pollet de pileface

3/11/2005 : Le premier article de pileface sur Méditerranée
Le synoptique et quelques commentaires sur le film

29/04/2006 : Philippe Sollers sur sa collaboration avec Daniel Pollet pour Méditerranée
Extrait de l’intervention de Ph. Sollers, le 3 octobre 2001, après la projection du film dont il a écrit le texte.

27/10/2006 : Méditerranée.
Le texte de Philippe Sollers (1963)

12/01/2007 : Méditerranée (une analyse)
Par Julia Kristeva

6/06/2010 : Film Socialisme, Jean-Luc Godard, Jean-Daniel Pollet
A 80 ans, Jean-Luc Godard, se retourne sur notre monde et présente un film manifeste "Film Socialisme". Voir l’article de Yannick Haenel qui lui rend hommage et souligne la reprise d’images du film Méditerranée.

9/06/2010 : Méditerranée - Jean-Daniel Pollet, tel quel (I)
Les analyses du groupe Tel Quel, par Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Jean-Ricardou, Jean-Pierre Faye (cf. Cahiers du Cinéma 187, février 1967, qui avait consacré un dossier à Méditerranée et Jean-Daniel Pollet.) ainsi que le point de vue de Jean-Paul Fargier en 1972. Analyse détaillée du film par un autre cinéaste. L’ensemble de cet artiste est un must !

10/06/2010 : Méditerranée - Jean-Daniel Pollet, tel quel (II)
Jean-Daniel Pollet s’entretient avec Jean Thibaudeau, un autre membre du groupe Tel Quel avec lequel il vient de réaliser un film Tu imagines Robinson, 1967. Occasion d’évoquer les deux films : ce dernier et Méditerranée (cf. Cahiers du Cinéma 204, septembre 1968). Aussi dans cet article, l’entretien Pollet-Thibaudeau qui se poursuit avec une analyse de la musique de Méditerranée.

11/06/2010 : Méditerranée - L’ordre — J-D. Pollet, quarante ans après...
La vision d’un autre cinéaste, celle de Jean-Paul Fargier, et celle de Philippe Sollers quarante ans après (cf. Reliance n°25, mai 2007, L’Infini n°100, septembre 2007, Ironie, IRONIE numéro 130, avril/mai 2008.

7/11/2010 : Le présent document.

Méditerranée : L’intégrale en qualité DVD avec les 6 bonus et deux films supplémentaires de J-D. Pollet, « Bassae » et « L’Ordre » sur Fnac.com.


[1Flammarion, 2010

[2timing : Film Socialisme

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