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Méditerranée. Le texte de Philippe Sollers (1963)

D 27 octobre 2006     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Photogrammes de Méditerranée, 1963. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

«  Je revois ce film toujours avec stupeur. J’ai oublié à chaque fois quelque chose. Que les pyramides apparaissaient là, qu’il y avait toute une méditation sur les dimensions. J’oublie toujours que je me suis servi du Livre des morts égyptien et que je regardais ça avec beaucoup d’attention pour savoir comment on pouvait faire fonctionner hiéroglyphiquement le film. J’oublie toujours l’envie portée sur le rassemblement le plus vaste possible, sur une sorte de méditation historiale. Méditerranée, c’est un titre comme ça, et là on avait envie, vitalement, de retrouver quelque chose de la ferveur, de la magie opératoire des mythes eux-mêmes. Donner à cela une sorte de force anti-cinématographique, anti-spectaculaire. » Philippe Sollers, Rétrospective Pollet (2001).

On le sait : le texte qui accompagne Méditerranée est de Philippe Sollers. Mais pourquoi et comment s’est faite cette intervention ? Dans L’Entre-Vues, livre réalisé, en 1998, par Jean-Daniel Pollet et Gérard Leblanc, Pollet donne quelques explications. Pollet songe d’abord à mettre un commentaire issu de l’oeuvre de Gorges Bataille. Il se rend compte que ça ne marche pas :

« Q : À quel stade de l’élaboration du film est intervenue la collaboration de Philippe Sollers ?

Après m’être planté avec Bataille et surtout par peur du vide. Je voyais ces bouts d’images muets, il y en avait trois quarts d’heure, c’était fini. Mais le vide. Il fallait que quelqu’un appuie ce film. Je n’ai pas compris encore pourquoi je me suis planté avec Bataille. Pourtant je le connaissais bien, j’avais presque tout lu de lui, mais jamais je n’ai trouvé de lien, de collage entre Bataille et Méditerranée. Je m’en suis lentement libéré et j’ai pensé alors qu’il manquait à mon film son double en parole. C’est là « que la réalité première vint au secours de la fiction et que l’imprévisible eut lieu » (Durrell)

R : Je connaissais Sollers depuis dix ans (Plutôt cinq que dix. [1]).

On se rencontrait par hasard, simplement parce qu’on était de la même génération et qu’on avait les mêmes amis (Par hasard ? Il faudrait voir. [2]).

D’abord, je pensais faire un film sans texte. Puis, j’ai fait un premier montage analogique, en oubliant toute idée de texte, mais tiré en arrière par ces fameux montages déductifs. C’est alors que j’ai pensé à Sollers et que je lui ai demandé de voir le film. Et puis ça a marché, c’est-à-dire qu’il y avait une correspondance entre son travail et le mien. Il a donc écrit un texte pour Méditerranée. Il en a écrit beaucoup trop, parce qu’il n’était pas conscient du temps qu’il fallait pour dire le texte qu’il avait écrit. Je l’ai raccourci, c’est moi qui ai instauré le système de répétition des phrases, parfois en coupant des bouts de phrases pour qu’elles ne soient pas identiques. »

Dans un entretien qu’il accordera plus tard à Suzanne Liandrat-Guiges et Jean-Louis Leutrat, Pollet a ces mots étonnants (Tours d’horizon, Editions de l’oeil, 2004) :

« Cinéma
— Périssable !
 »

Et il ajoute en note :

« L’écrit reste plus longtemps que le cinéma. Il n’y a pas de procédé de conservation définitif pour les films. Je me souviens encore des articles de Rohmer dans les Cahiers intitulés « Le celluloïd et le marbre ». Tout est destructible alors que l’écrivain on peut le reproduire à l’infini : dans Méditerranée, ce qui restera dans cinquante ans ce sont les trois pages du texte de Sollers. Une partition, c’est pareil, ça se reproduit comme des petits pains, alors que le cinéma ça ne se reproduit pas à l’infini. Le sculpteur a le marbre, Rodin dans cent ans sera toujours là, tandis que Méditerranée ! » (Jean-Daniel Pollet, in Documentaires n° 12, p.52).

Il existe plusieurs versions du texte de Sollers. J’ai reproduit ci-dessous celle qu’on peut entendre dans la version diffusée du film. Dans L’Entre-vues, Pollet et Leblanc ont publié une version qui comporte quelques variantes que j’ai signalées entre tirets. J’ai respecté la typographie et la présentation du texte qu’ils ont publié (notamment les points de suspension) [3].


Le texte

Une mémoire inconnue fuit obstinément vers des époques de plus en plus lointaines.

ÉCOUTER/VOIR

L’impression d’ancienneté augmente.

Pays multiples... faussement endormis...

Et tout à l’air réglé du dehors...
infailliblement... Et toujours cette montée d’immensité
à l’intérieur,
cette montée de mémoire flottante...

On croit retrouver, survoler dans le noir
un lieu d’autrefois...

On y est... maintenant... On y marche.

Une nuit...
Un aveuglement croissant...

Est-ce par là que l’on doit entrer ?
Est-ce là que l’on habitait sans le savoir ?
Un endroit où l’on aimait se cacher...
s’arrêter...

Tout se fait horizon... Tout se rapproche... Tout se hante.

Sommeil par effacement...
Région des passages et des doubles...
et des choses vues sans vision...

Cependant en retrait, derrière le rideau,
où il est encore interdit d’aller,
l’accumulation de mémoire se poursuit... monotone... ancienne...
Un spectacle dont on sait bien, pourtant,
qu’il ne viendra pas du dehors...

Tout doit changer de dimension...
La moindre chose, ailleurs,
est aussi vaste que la plus vaste...

Cela continue donc
depuis des milliers d’années...
On est pris dans ce théâtre de milliers d’années...
On est dans ce travail millénaire... incessant.
L’une après l’autre les pièces du jeu
sont reprises.
Elles seront relancées, autres
et les mêmes... de la même façon
et différemment... tandis que très haut... échappant au jeu...
on dirait qu’un silence massif indique le nord...

Rien n’est fermé... bien sûr...
dans ce glissement sourd...

Mais si l’on était regardé ?
Conduit progressivement en aveugle
à travers chaque première vision erronée...
Mais si, non pas seulement un témoin...
mais une foule invisible vous regardait ?
Si, en même temps... quelque part...
dans un quelque part inimaginable...
quelqu’un se mettait tranquillement
à vous remplacer ?
Si les rôles étaient redistribués ?

Rien n’est fermé... dans ce glissement
dont la blancheur s’assourdit... s’accentue...
Chaque surface possible, ici,
devient transparente...
ouvre sur des tableaux imprévus... oubliés...
ramenés en silence par cette mer blanche.
Tableaux ramenés et lentement rapprochés
les uns des autres... emboîtés les uns
dans les autres... silencieusement...

[Si en même temps quelque part, quelqu’un se mettait tranquillement à vous remplacer.] [4]

Rien n’est fermé... dans ce glissement sourd...
On est dans son reflux...
Les pièces du jeu sont reprises...
Elles seront relancées...
Autres... et les mêmes...
de la même façon... et différemment...
Dans cette oscillation... cette marge...
à nouveau l’indication aveugle que la moindre chose est aussi vaste
que la plus vaste.
que le point de vue se situe
également partout...

Tableaux ramenés et lentement rapprochés
les uns des autres... emboîtés les uns
dans les autres... silencieusement...
avec la sûreté de l’habitude...
de la distraction...

L’accumulation de mémoire se poursuit... monotone...
[On ne peut traverser ce champ où elle est freinée...] [5]

[Mais si l’on était regardé,
rien ne parle plus,
mais c’est une sorte de parole tacite, arrêtée, endormie juste avant la parole
qui ne peut traverser ce champ où elle est freinée.

Parole enfermée, basculant en surface.] [6]
Au vue de toute une foule calme, invisible...
Douleur dissimulée dans des paysages
qu’on traverse sans pouvoir les atteindre...
Au vue de toute une foule calme...
invisible... Conduit progressivement en aveugle à travers
chaque première vision erronée...
[Le rapport se fait plus étroit... plus rapide... [7]

Douleur dissimulée dans des paysages qu’on traverse sans pouvoir les atteindre.

Eléments neutres, se tressant et se refermant avec une acuité décisive... évoluant ensemble vers un accord contrarié et sourd.

On est maintenant de plus en plus remplacé
par un mouvement clair et sûr.
Le trait est tiré...

Derrière le rideau où il est encore
interdit d’aller... [rien ne parle plus] [8]...
[dans le suspens de la conjonction, de la juxtaposition finale.] [9]

Contre toute attente, un reflux irrésistible...
un recommencement plus lointain.
Le mouvement... décollé de lui-même...
distribue maintenant les distances
et les rôles... de l’autre côté... continue dans la trame
sa fonction inlassable...

Aujourd’hui... Autrefois... Ailleurs...

Tandis qu’une clarté, un réveil aveuglant,
déborde et recouvre tout en silence
où l’on n’est plus qu’un point de plus en plus perdu
et lointain...

*

Près de cinquante ans ont passé...

Le commentaire de Philippe Sollers

Extrait du DVD

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(durée 19’49")

Le coffret DVD sur amazon


[1Correction en marge de Pollet.

[2Correction en marge de Pollet.

[3La voix qui lit le texte de Méditerranée n’est pas mentionnée au générique. Ce n’est pas celle de Sollers, mais celle d’un architecte, ami de Pollet, « qui n’est pas un professionnel ». « Là je ne me suis pas trompé », dira Pollet. Tours d’horizon, op. cit., p. 153.

[4Absent de la version Pollet-Leblanc.

[5Version Pollet-Leblanc.

[6Absent de la version Pollet-Leblanc.

[7Version Pollet-Leblanc.

[8Version Pollet-Leblanc.

[9Absent de la version Pollet-Leblanc.

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1 Messages

  • A.Gauvin | 20 janvier 2007 - 13:48 1

    Je dois à la vigilance de Fabien Trestini d’avoir pu corrigé un certain nombre d’inexactitudes dans la transcription du texte de Méditerranée que j’avais faite en octobre à partir d’une des deux versions en ma possession.
    La version publiée ci-dessus est conforme à la bande-son du film. Je me suis efforcé de respecter la respiration, les pauses qu’on entend à l’écoute du film (par un passage à la ligne ou un espacement).

    Fabien Trestini me signale d’autre part une version écrite publiée dans la revue Entre Vues. Cette version utilise beaucoup les points de suspension (comme le faisait Sollers à la même époque dans Drame). Mais comme cette version est aussi incomplète par rapport à celle du film et comme, par ailleurs, la première version que j’ai en ma possession depuis 1968 ne comporte pas de points de suspension (ni d’ailleurs de majuscules), je n’en ai pas tenu compte (ce n’est d’ailleurs pas audible).

    Il reste à revoir et réécouter...