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Les Liaisons dangereuses : une rencontre avec Glenn Close

D 4 février 2013     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Avez-vous vu Les Liaisons dangereuses, le film réalisé en 1988 par Stephen Frears à partir du livre de Laclos ? Non ? Arte vous offre la possibilité de le découvrir ce soir à 20h50 [1]. Glenn Close y interprète le rôle de la marquise de Merteuil, John Malkovich le vicomte de Valmont et Michelle Pfeiffer Madame de Tourvel (tous trois remarquables).


Sollers écrit dans Portraits de femmes, 2013 (p. 95) :

«  J’ai voulu savoir pourquoi la meilleure incarnation de la marquise de Merteuil, au cinéma, n’était pas française mais américaine. Je suis donc allé voir Glenn Close à New York, pour lui dire mon admiration (sa bouche, lorsqu’elle prononce le mot war). À ce moment-là, elle jouait une pièce absurde au théâtre, mais, après le spectacle, on a longuement parlé des Liaisons dangereuses, dans sa loge, en buvant du champagne. Elle a disparu tard, dans la nuit, dans une grande limousine noire. Intelligence surprenante, beauté charmeuse et sauvage. Je ne sais plus dans quel film elle apparaît tout à coup dans un peignoir bleu. C’est de loin mon actrice préférée. En revanche, j’ose à peine dire, quitte à choquer l’armée américaine tout entière, que l’admirable et tragique Marilyn Monroe me laisse froid. »

Mais, déjà, en janvier 1991 :

«  Il est paradoxal et terrible de penser que la seule marquise de Merteuil convenable aujourd’hui est une américaine, Glenn Close, au cinéma. » (Sade et l’école des femmes)

Puis, en 1992, dans Le saut de l’histoire :

«  De plus en plus french, je me faisais cette réflexion qu’au moment où les Français sont persuadés d’avoir disparu dans un trou noir, moi je me sentais de mieux en mieux dans cette peau-là, et par conséquent, s’il n’en reste qu’un, ça ne me dérange pas du tout d’être celui-là. Au point que saisi — toujours dans les turbulences — d’un mouvement violemment mégalomaniaque, je me suis surpris à me formuler l’énormité suivante : si quelqu’un a gagné la Guerre du Golfe, c’est moi.
J’allais à New York pour rencontrer une actrice pour laquelle j’ai la plus grande admiration et qui est Glenn Close. Après l’avoir vue jouer la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, j’avais tout de suite repéré qu’aucune actrice française, hélas, n’aurait été capable de pénétrer physiquement et mentalement ce rôle d’une façon aussi subtile, nette, éblouissante. J’avais donc le désir de rencontrer cette femme exceptionnelle, et c’est ainsi que quelques instants après avoir débarqué, ayant eu juste le temps de changer de chemise et de mettre une cravate, avec dans ma poche, les lettres de Céline que j’étais assez content de ramener de cette façon à New York, je me retrouvai dans un théâtre de Broadway, pour la voir jouer une pièce sans grand intérêt [2], sauf ce qu’elle en faisait, elle. Tous les ingrédients de la culture américaine la plus banale étaient réunis dans cette pièce, je veux dire une atmosphère de névropathie intense, de psychopathie non moins caractéristique, où il était question d’ordures, de viol, de bourreaux et de victimes, de Chili et de pleurs, bref, tout le malheur du monde, toute l’angoisse qui pèse sur la destinée humaine se représentaient devant moi. Les partenaires masculins de Glenn Close étaient dans leur rôle d’hommes châtrés automatiques, et elle, qui m’avait d’ailleurs gentiment placé au troisième rang pour que je puisse l’observer de près, jouant avec un revolver sur la scène et se faisant pour elle-même sa pièce. Après quoi, nous sommes allés ensemble boire du champagne et discuter de l’avenir de la civilisation. Je raconterai ça ailleurs.

Quoi qu’il en soit, je parlais donc avec une très grande professionnelle du spectacle, du théâtre, du cinéma, mais surtout d’elle-même, en tant que spectacle, et je parlais comme si de rien n’était, en cette fin d’après-midi dans New York, de Laclos et de Sade. Tout allait donc pour le mieux. » (L’Infini 40 (Hiver 1992 ), Éloge de l’infini, folio, p. 902-903)

Et en décembre 2011 : «  Mon actrice préférée : Glenn Close, inoubliable interprète de la marquise de Merteuil, personnage du dandy Laclos. De l’insolence, de l’impertinence, de la désinvolture, tout est là. Pas de sérieux engoncé, pas d’hystérie, rien à voir avec la sinistre parade des people, ce trucage publicitaire des magazines. » (Métaphysique du dandysme).

Archives INA

A l’occasion de la sortie du film, Christine Ockrent présente un sujet sur Les liaisons dangereuses de Stephen Frears. L’actrice Glen Glose parle de son rôle, celui de la marquise de Merteuil, en partant du roman de Choderlos de Laclos d’où est tiré le film. Quelques extraits du film commentés alternent avec l’interview. Archives photographiques de pages du livre et des actrices Jeanne Moreau et Caroline Cellier qui ont interprété le rôle.

Vous voulez en savoir plus ? Sollers a rencontré l’actrice américaine le 29 mars 1992, à New York. Le récit de cette rencontre a d’abord été publié dans le magazine nouvellement créé L’insensé, puis dans le n° 39 de L’Infini (automne 1992), avec un ensemble d’articles sur L’Europe de l’esprit.
Au passage, on remarquera que, au cours de l’entretien, après avoir évoqué le rôle d’homme qu’elle a interprété dans Albert Nobbs [3], Sollers pose à Glenn Close la question : «  Si vous changiez de sexe, vous aimeriez les hommes ou les femmes ? » Réponse de Glenn Close, claire et pleine d’humour : « Mmmmmmmm... Mon Dieu. Si je changeais de sexe. Intéressant... Je crois... Je ne... Je crois que si j’étais un homme, j’aimerais les femmes, car je n’ai aucune tendance homosexuelle. [...] Votre question est intéressante... Mais on ne va pas transformer l’entretien en divan, n’est-ce pas ? » On est loin de Marguerite Duras et de son cinéma.

*

UNE RENCONTRE AVEC GLENN CLOSE

Glenn Close, c’était d’abord la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses, le film de Stephen Frears. A ma grande surprise, une Américaine réussissait à être de plain-pied avec l’un des rôles de femme les plus difficiles à imaginer : lucidité, enjouement, réserve, souveraineté, perversité nécessaire, froideur chaude. Aucune Française n’aurait pu avoir cette force, cette intelligence de l’intelligence. Comment était-ce possible ? J’ai mieux compris en allant la voir jouer au théâtre, à New York. La pièce est une sorte de mélo censé se passer au Chili (je crois) ; une jeune femme reconnaît dans un ami de son mari (lequel est bien entendu un lâche) le policier qui l’a torturée et violée. Elle l’assomme, l’attache sur une chaise et l’oblige à avouer son crime. De ce pathos, qui serait franchement imbuvable sans elle, Glenn Close arrive à tirer une pièce pour elle, pour elle seule, au troisième degré. Sa façon de jouer avec un revolver, par exemple, est toute une histoire. Tout s’achève par un léger mouvement de tête, un soir au concert, robe longue, en direction de son ancien bourreau. Du grand art.
Comme il est question de viol, de torture, le public — hommes et femmes — est bouche bée. C’est l’Amérique puritaine et obsédée (on ne se représente pas à quel point) ; l’Amérique des sectes, du harcèlement sexuel et du mouvement « politiquement correct », assistant à ses propres fantasmes de répression ou d’indignation (mais ce sont les mêmes visages). Déjà, avec Fatal attraction, Glenn Close avait terrorisé tous les foyers américains : elle incarnait, on s’en souvient, le sexe fou, ravageant, malfaisant de la « maîtresse », bref le démon qui travaille jour et nuit, le cerveau de pasteur de la plus puissante société mondiale. Ils veulent de la névrose et de la psychose déchaînées ? En voilà. New York, à la fin du XXe siècle, c’est la Vienne de Freud à la fin du XIXe, mais portée à la puissance dix mille. Quelle drôle de personne, donc, capable de jouer à la fois la femme fatale et la femme humiliée, tout en laissant deviner, pour qui sait entendre, un rire venu de loin, de très loin, d’ailleurs. La pleine maîtrise de l’instrument hystérique et surtout l’incrédulité à son égard ? Rien de plus exceptionnel, de plus vrai.
Elle a les yeux violets. Quand je l’ai vue, après le spectacle, elle était en noir, veste et pantalon de coton, chaussettes blanches, sandales. Elle regarde sans regarder, et puis, tout à coup, en regardant. Elle n’arrête pratiquement pas de rire. Elle se laisse toucher (le genou) sans broncher. Elle doit s’adapter à tout avec facilité, avec une bizarre facilité. Elle sent les moindres intervalles de temps, chaque centimètre d’espace. Elle est immédiate et imprenable. C’est un clown et un mime de premier ordre. Elle est très sérieuse et, comme elle le dit d’elle-même, « très sexuelle, très sensuelle ». Elle a vécu jusqu’à la nausée l’endoctrinement et la violence du puritanisme le plus malade (avez-vous apprécié, récemment, l’image de ce pasteur se promenant avec un fœtus dans les mains pour protester contre l’avortement ? ou bien la valse-hésitation autour de la dernière exécution par chambre à gaz en Californie ? ou encore les vidéos de tabassages policiers entraînant l’explosion des émeutes noires ?). L’Amérique est-elle en train d’être sur une « bad way » ? Elle le dit. Elle est sympathique, généreuse et oui, c’était bien ça, extrêmement intelligente. Elle ne plaît pas tellement aux journalistes, car elle ne dévoile rien de sa vie privée, ce qui prouve qu’elle en a une. Elle aime le champagne. Elle peut faire ce qu’elle veut de sa respiration, de sa voix, de sa bouche, de ses yeux, de ses jambes, de ses mains, de ses bras. Elle est au sommet de son talent et, j’ose le dire, de son génie. Avec elle, le vrai New York de fête, le lumineux New York libre de toujours est à la bonne hauteur.

Philippe Sollers : Que pensez-vous des Liaisons dangereuses ? du livre [4] ?

Glenn Close : J’ai lu le roman dix ans avant le tournage du film. J’ai trouvé l’intrigue aussi terrifiante que Dracula, le Dracula original. Une ambiance et une psychologie insidieuses, terrifiantes...

Ph. S. : Le mal, la méchanceté, l’esprit de possession, le mensonge ?

G. C. : Oui, c’est cela. Il y a là une intention diabolique. La volonté de détruire.

Ph. S. : Vous croyez au Diable ?

G. C. : Je crois qu’il y a des forces du bien et du mal. Je ne sais pas s’il y a un « diable », mais je crois très certainement à la lutte des forces des ténèbres et de celles de la lumière.

Ph. S. : Qu’avez-vous vraiment pensé de la marquise de Merteuil ?

G. C. : Je ne pense pas qu’elle soit une criminelle ou un bourreau. Au contraire, c’est une victime. Une très brillante victime.

Ph. S. : Vous avez une grande virtuosité d’exécution. N’êtes-vous pas un peu malheureuse de vivre dans le monde américain où les stéréotypes, névropathes et psychopathes, sont éperdument dominants ? Je veux dire : en comparaison de la subtilité du monde de Laclos ?

G. C. : Je ne suis pas très sûre de votre question. Mais je crois que l’Amérique est une culture et une société sur la mauvaise pente (bad way). Je crois que nous sommes très perdus. C’est une des raisons pour laquelle j’aime la pièce que je joue en ce moment. Il s’agit d’une femme qui a besoin de quelqu’un pour l’aider, lui dire ce qui lui est arrivé. Voyons, une faute a été commise, mais qui doit être réellement blâmé pour cela ? Comment traverser un si profond malaise ?

Ph. S. : Là, nous allons vers la politique. Mais restons, si vous voulez bien, sur le plan intérieur. Moi, j’ai eu l’impression qu’un rire vous animait en dessous pendant tout ce psychodrame. Je vous imagine sans cesse en train de rire, au fond. Par exemple, vous faites quelque chose de très fort : vous embrassez le genou nu du type qui est censé vous avoir torturée (il est en caleçon, ligoté sur une chaise) ; vous effleurez sa peau avec vos lèvres (pour identifier son odeur, dites-vous plus tard, car lorsqu’il vous torturait vous ne l’avez pas vu) — et puis vous allez vite vomir au fond de la scène. On sent que cette séquence provoque une vive émotion dans le public. Mais vous, est-ce que vous ne vous amusez pas franchement de la crédulité des gens ?

G. C. : Je crois que la tragédie doit être sous-tendue par une certaine dose d’humour, sinon, on se prend trop au sérieux et cela n’émeut pas les gens. L’humour amène de l’air, fait respirer la scène.

Ph. S. : Avez-vous eu le même sentiment dans Liaison fatale [5] ?

G. C. : Oui, un acteur a toujours ce sentiment. Le personnage peut-être pas, mais l’acteur certainement. C’est paradoxal, non ? Si je pleure, cela leur permet de ne pas pleurer.

Ph. S. : On est dans cette affaire du paradoxe du comédien. Ce que la Merteuil, dans Laclos, explique bien : elle s’est « travaillée » pour pouvoir à n’importe quel moment jouer la comédie dans la société. Le mensonge est un rôle ; tout est rôle ; tout rôle est mensonge. Mais les gens, eux, pensent qu’ils sont vrais, authentiques. Ils n’aiment pas du tout qu’on leur fasse sentir qu’ils jouent de toute façon, comme au théâtre. Réussir à interpréter la Merteuil, pour cette raison, demande des qualités extraordinaires. En revanche, dans la pièce que vous jouez en ce moment, l’héroïne est par définition violée, souffrante. Elle n’est pas « méchante », et pourtant elle s’amuse constamment à terroriser un homme.

G. C. : Ah oui ? (En français dans le texte).

Ph. S. : Avez-vous lu Sade ?

G. C. : Non, jamais. Ecoutez, je crois qu’il y a un terrible conflit chez cette femme. J’ai parlé avec beaucoup de gens qui avaient été torturés. J’ai beaucoup lu sur ce sujet. De vraies descriptions de ce que les gens qui torturent font. Après, j’ai parlé avec un médecin qui soigne des personnes qui ont été torturées et il m’a dit une chose très intéressante. Il m’a dit que les gens sentent la torture venir comme de l’intérieur, qu’ils passent ensuite leur vie pour ne pas devenir la torture. Ce qui éclate en eux est un conflit entre la personne qu’ils étaient avant et celui qui les a possédés. L’une des choses que l’héroïne de la pièce tente de faire c’est d’exorciser la torture en elle.

Ph. S. : J’ai lu que vos parents appartenaient à une secte religieuse et que vous en avez beaucoup souffert jusqu’à l’âge de treize ans.

G. C. : Jusqu’à l’âge de vingt-trois ans.

Ph. S. : Vous dites que vous n’avez pas encore tout à fait surmonté cette expérience ?

G. C. : Attention, je voudrais que cela soit très clair, car les gens se trompent toujours là-dessus. C’est une chose très grande, très émotionnelle (en français) qui rejaillit sur tous les aspects de ma vie. Ce n’est pas simple à définir. Mais je ne voudrais pas que mes parents aient l’air de « méchants » dans cette affaire, car ils ne l’étaient pas. Ils étaient simplement victimes de leur idéalisme.

Ph. S. : De quelle religion était cette secte ?

G. C. : Toutes les religions. L’homme qui l’a fondée était, je crois, luthérien. Un Hollandais de Pennsylvanie.

Ph. S. : Vous avez des origines hollandaises ?

G. C. : Cela remonte à très longtemps. Mon père et ma mère étaient anglais et écossais. Hollandais il y a longtemps. La secte était comme les autres, une affaire de groupe. Ma famille se trouvait là. Les gens de ce groupe étaient complètement cinglés. Ils ne reconnaissaient aucune valeur à l’individu, et bien entendu le sexe était très mal vu ; une très mauvaise chose.

Ph. S. : Un exemple ?

G. C. : Comme j’étais une enfant très sensible, le groupe est devenu un substitut de mes parents. Je voulais faire plaisir au groupe de la même manière que je voulais bien agir pour mes parents. Oh ! je peux parler de cela maintenant, mais je n’aurais jamais pu avant ! En réalité, j’ai été trahie à chaque instant de ma vie. Vous mettez toute votre confiance dans ce genre de chose, et vous découvrez soudain que tout est faux.

Ph. S. : Exemple ?

G. C. : J’ai été une fois publiquement humiliée. J’avais seize ou dix-sept ans, j’avais rencontré un garçon au concert, j’étais tout à fait pure, j’ai dû un peu flirter (mais flirter était très mal jugé) et dans une réunion publique on a déballé tout ça devant tout le monde. C’était horrible. J’ai dû écrire une lettre à ce garçon pour lui dire que je ne pourrais plus le revoir. C’est un incident au milieu de tant d’autres. Une négation totale de ce que vous êtes. Il est extrêmement difficile, à partir de là, de croire que quelqu’un pourra vous aimer plus tard.

Ph. S. : Cela a-t-il eu une influence sur votre décision d’être actrice ?

G. C. : Je ne sais pas (en français). Mais j’ai toujours voulu être actrice, aussi loin que je me souvienne. J’avais une grand-mère merveilleuse, elle avait une voix sublime, elle aurait pu être une grande comédienne.

Ph. S. : Grand-mère paternelle ou maternelle ?

G. C. : Maternelle. C’était une femme merveilleuse.

Ph. S. : Plus que votre mère ?

G. C. : Oh ! ma mère est très importante pour moi, très... (Elle montre les photos qui sont dans sa loge.) Voilà ma mère. Et ma fille. Et ma grand-mère. Et Sarah Berhnardt. Que des femmes, n’est-ce pas ? (Rires.)
(Champagne. Bien entendu les deux plus grandes photos — en noir et blanc — sont celles de la grand-mère, en effet très belle, et de Sarah Bernhardt.)

Ph. S. : Vous avez joué un rôle d’homme ? Un pirate ?

G. C. : Ah oui ! J’ai adoré ça ! D’ailleurs la femme qui a fait le scénario a essayé de me draguer. Je voudrais bien vous montrer une photo, c’était très drôle. Je ressemblais à Charlston Heston.

Ph. S. : Si vous changiez de sexe, vous aimeriez les hommes ou les femmes ?

G. C. : Mmmmmmmm... Mon Dieu. Si je changeais de sexe. Intéressant... Je crois... Je ne... Je crois que si j’étais un homme, j’aimerais les femmes, car je n’ai aucune tendance homosexuelle. Mais là, je faisais semblant d’être un homme. C’était fou, très drôle. Votre question est intéressante... Mais on ne va pas transformer l’entretien en divan, n’est-ce pas ?

Ph. S. : Vous me paraissez très douce, délicate. Est-ce la raison pour laquelle on vous donne des rôles si durs, si violents ? Le contraire de ce que vous êtes ?

G. C. : Le tournant a été Liaison fatale. Jusque-là, je n’avais jamais eu de rôle fort. Je sais que je suis une personne très sexuelle. Très sexuelle et très sensuelle. Je ne passe pas mon temps à le montrer en public, mais je connais mon pouvoir, sexuel et sensuel. Or, on ne me donnait jamais de rôle me permettant d’entrer dans ce domaine. Alors Liaison fatale a été l’occasion. Je pourrais faire plus et autrement, mais enfin, bon, il y a un moment pour tout. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je veux avoir la vie la plus simple possible, pour pouvoir jouer ces rôles compliqués. Si, dans votre vie privée, vous avez plein de problèmes et de traumatismes, alors c’est fini. Vous avez besoin d’un lieu stable d’où vous pouvez envisager toutes les possibilités. J’ai toujours pensé qu’en tant que personne j’étais faite de morceaux. J’ai une image plutôt non finie de moi-même. J’écrivais ça l’autre jour dans mon journal intime : La raison pour laquelle je suis si malléable en tant qu’actrice est sans doute cet émiettement, il faut réarranger les morceaux ! Au fond, j’ai été élevée sans aucunes racines, vous savez. (Rires.) Je n’ai pas du tout une forte image de moi-même.

Ph. S. : Mais vous faites peur aux gens ?

G. C. : Dans certains de mes rôles, absolument. Je crois que je les ai vraiment terrifiés avec Liaison fatale. Ils viennent souvent me dire à quel point je leur ai fait peur. Il y a deux jours, je parlais dans un congrès, et un homme, un politicien, est venu me voir et m’a dit : « Vous m’avez à jamais guéri du désir d’infidélité. » (Rires.) Je suis souvent obligée de jouer en dessous de ma force, par exemple dans la pièce que vous venez de voir. J’avais tendance à oublier que c’était un rôle de femme faible, détruite.

Ph. S. : Comment ont réagi les féministes devant Liaison fatale ?

G. C. : La plupart n’ont pas aimé. Elles ont trouvé que c’était présenter les femmes célibataires sous un mauvais jour.

Ph. S. : Vous avez dû refaire la fin ?

G. C. : Oui. Dans la première version, je me tuais. Je devais me couper la gorge, ce qui impliquait que la femme en question était suicidaire. La nouvelle fin fait plus d’effet sur le public mais n’est pas le vrai personnage. En réalité, le public américain me voulait folle et punie. Sans quoi, les gens auraient été malheureux.

Ph. S. : Que pensez-vous vraiment de la Merteuil ?

G. C. : Je l’ai adorée. C’est un personnage extraordinaire, un des plus grands de la littérature occidentale. A mon avis, elle est tragique. Elle n’a aucune issue...

Ph. S. : Pensez-vous qu’une femme est toujours socialement punie quand elle exprime son désir ?

G. C. : Oui. C’est très dur pour une femme.

Ph. S. : Pour une femme-actrice aussi ?

G. C. : Pas de la même façon. Mais il y a une inégalité dans le salaire. Une femme, même comme héroïne principale, gagnera beaucoup moins qu’un homme.

Ph. S. : Que pensez-vous des hommes ?

G. C. : J’aime les hommes. Beaucoup. Je n’habite pas avec un homme. Je ne peux pas l’imaginer. Je suis heureuse dans ma maison avec ma fille et la dame qui s’occupe d’elle.
Trois femmes dans la maison, plus une chienne, une jument et un chien sans testicules. Le seul mâle du lieu n’a pas de testicules. Pas très, gentil, non ? (Rires.) J’aime mes amitiés avec les hommes, énormément. Mais je me sens indépendante et je suis arrivée à une période de ma vie où cela me plaît.

Ph. S. : Dans la pièce que vous jouez, les deux hommes qui sont avec vous ne peuvent s’exprimer que par la passivité ou la violence. Vous leur êtes nettement supérieure. Qu’en pensez-vous ?

G. C. : Je crois que c’est vrai.

Ph. S. : Le trac ?

G. C. : Non. Il y a un moment épatant : le rideau que vous avez vu est pour vous un miroir, en réalité c’est une glace sans tain. Nous pouvons voir le public. Je m’assois sur une chaise et je regarde les gens qui ne me voient pas. C’est formidable. D’ailleurs, nous avons tué le public, en lui montrant tous notre derrière. A la première, on était quinze sur scène à le faire. Vous vous rendez compte ? Et le public qui dormait ! J’aime le public, juste être debout sur scène avec lui. Jouer, pour moi, est chimique, moléculaire, il s’agit de déranger l’air entre vous et vos partenaires... Sans cesse, un échange d’énergie. Vous n’avez pas cela au cinéma.

Ph. S. : J’ai tout à coup envie de vous demander si, d’après vous, vous auriez fait une bonne révolutionnaire ?

G. C. : Je serais probablement une bonne terroriste maintenant. J’aurais été nulle quand j’étais jeune.

Ph. S. : Mais révolutionnaire ?

G. C. : Je crois, oui. Quand je pense au sentiment que j’ai pour mon enfant, je me dis qu’il y a des choses qui en valent la peine et pour lesquelles on peut risquer sa vie. Il me semble que les actes héroïques se font spontanément. Vous n’avez pas le choix. Des gens qui se sont trouvés dans ce genre de situation m’ont dit : « Que pouvais-je faire d’autre ? » (Rires.) Les gens me disent souvent que je prends des risques... Mais qu’aurais-je fait d’autre ? (Rires.) (Long silence, champagne. Rires.)

Ph. S. : Avez-vous conscience d’être très différente dans la réalité qu’en photo ou au cinéma ?

G. C. : Cela me tue. Les gens n’arrêtent pas de venir me dire : « Vous êtes tellement mieux dans la réalité qu’à l’écran ! » (Eclats de rires.) C’est épouvantable !

Ph. S. : Je vous trouve particulièrement bien en peignoir. (Rires.)

G. C. : Ah oui, je sais que je ne suis pas mal en peignoir. Dans mon premier film, j’avais un super-peignoir... Plein de peignoirs !

Ph. S. : Revenons aux Liaisons dangereuses.

G. C. : Il y a eu un moment très amusant, la première semaine de tournage. J’avais accouché de ma fille sept semaines avant. Ils avaient déjà filmé l’histoire avec Michèle Pfeiffer (Mme de Tourvel), et je suis arrivée. On a tourné la scène du boudoir, quand Valmont force la porte et détruit tout. J’étais là, derrière la porte, et il a fallu recommencer plusieurs fois. C’est un moment où vous pouvez exploser. J’ai fini par dire : « Allez-y ! » On a fait la scène et, après, je me suis rendu compte que j’avais fait pipi sur moi. (Rires.) Il y avait une flaque par terre et mon costume était tout mouillé. L’émotion ! (Rires.) Je ne pouvais pas le cacher. (Elle se lève et mime l’événement, en écartant d’elle une robe à paniers imaginaire.) J’ai crié : « J’ai fait pipi sur moi ! » On n’a pas été obligés de recommencer. Ça, ce sont des scènes en or. Vous savez que ça y est, que c’est réel. C’était très fort.

Ph. S. : Etrange, parce que Laclos est un pur classique.

G. C. : C’est stupéfiant de voir à quel point il est contemporain. Vous ouvrez le livre, et les personnages sont là.

Ph. S. : J’ai l’impression que nous sommes moins conscients de nos actes aujourd’hui. Vous pensez que c’est une question de style ?

G. C. : Le style est rare. Mais il n’y a pas de vérité en dehors de lui.

Ph. S. : C’était tellement bizarre de vous entendre dire en anglais le mot war, quand la marquise déclare la guerre à Valmont : « Eh bien, la guerre ! » War ! Ce gros plan sur votre bouche d’où sort le mot.

G. C. : « War » : c’était un grand moment.

Ph. S. : Cela me rend fou de vous voir jouer en anglais. Vous devriez devenir une actrice française.
(Elle rit.)

Ph. S. : Vous êtes une fée.

G. C. : C’est gentil de dire ça.

Ph. S. : Vous me rappelez sans cesse Elisabeth Schwarzkopf.

G. C. : WAOUH !

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Ph. S. : Vous avez le même genre de talent. C’est pour cela que vous êtes une fée.

G. C. : Trop gentil.

Ph. S. : Vos compositeurs préférés ?

G. C. : C’est étrange, j’ai toujours adoré lire. Depuis mon enfance. Mais j’ai besoin de concentration, de silence. J’ai peu écouté de musique, je ne pouvais pas faire les deux. Je préfère lire.

Ph. S. : Il n’empêche que votre voix est très travaillée dans tous les sens. Vous vous entendez ?

G. C. : Je crois que je suis très consciente des tons et des rythmes. Quand j’ai commencé la pièce que vous avez vue, j’avais tendance à débuter trop bas.

Ph. S. : Vous avez monté la voix pour introduire l’ironie ?

G. C. : Un ton plus léger permet plus de possibilités. La chose que j’ai aimée le plus, avec la Merteuil, était cette conscience de soi incroyable, la capacité de saisir la simulation et de passer à travers le mensonge. Son dernier jeu, au fond, est de prouver à Valmont qu’il est un menteur. Sa dernière manipulation est de lui prouver qu’il se trompe lui-même, qu’il n’est pas celui qu’il croit être.

Ph. S. : Le film verse vite dans la propagande sentimentale habituelle. L’essentiel est évidemment ce que dit la Merteuil. Savez-vous que Laclos, après ce livre, a eu peur de ce qu’il avait écrit ?

G. C. : J’ ai lu qu’il avait changé. Mais c’est encore l’histoire de la demande de punition, de sorcière brûlée. N’est-ce pas le seul grand roman qu’il ait écrit ?

Ph. S. : Absolument. Il faut que vous lisiez la Juliette de Sade. Impossible au théâtre ou au cinéma...

G. C. : Juliette ?

Ph. S. : Juliette ou les Prospérités du vice. Ou, si vous voulez, La Philosophie dans le boudoir.

G. C. : Je les lirai.

Ph. S. : Vous comprenez, si la Merteuil n’est pas punie, elle devient la Juliette triomphante de Sade. C’est le message le plus profond de la philosophie française. Je suis venu vous l’apporter. (Rires.)

G. C. : Je lirai tout ça. (Grand silence.)

G. C. : Mon Dieu, ce champagne.

Ph. S. : Au fait, qui vous déteste ?

G. C. : Beaucoup de critiques ne m’aiment pas.

Ph. S. : Ah, ah ! Racontez !

G. C. : Cela n’a jamais été facile avec les critiques... Eh, vous avez bu tout le champagne ?
(Je lui reverse dans sa coupe la moitié de la mienne.)

G. C. : Les critiques ne savent pas très bien quoi faire de moi.

Ph. S. : Pourquoi ?

G. C. : D’une certaine façon, je crois que je suis mieux appréciée en Europe qu’ici. Je pense qu’ils ne comprennent pas réellement ce que je fais, parce que je ne suis pas une personnalité. Ils m’identifient aux personnages que je joue.

Ph. S. : Vous n’êtes pas considérée comme une star ?

G. C. : Si, bien sûr.

Ph. S. : La différence entre « personnalité » et « star » ?

G. C. : Une personnalité reste fondamentalement la même dans tout ce qu’elle fait. C’est donc une sécurité. Moi, je ne les sécurise pas. Je ne sais pas pourquoi. C’est difficile. Finalement, je ne lis plus les critiques... Mais c’est peut-être ma paranoïa.

Ph. S. : On n’est jamais assez paranoïaque !
(Hurlements de rires. Elle fait un bras d’honneur.)

A partir de là, plus de magnétophone. Le champagne était en effet très bon, on est un peu ivres. Elle met un béret noir sur ses cheveux blonds. On quitte sa loge, on repasse par la scène du théâtre vide, le rideau est levé. Pour m’amuser et pour tester l’acoustique, je me mets à faire des vocalises. Elle se place aussitôt à côté de moi et commence à improviser en même temps. Mélodie de cris, trois minutes. Puis, c’est la rue, la nuit est tombée, il fait doux, sa grande limousine noire l’attend, son chauffeur et garde du corps noir, de deux mètres de haut, lui ouvre cérémonieusement la portière. Je reste un peu en retrait. Et là, le plan : elle se retourne, vole jusqu’à moi, petite, soudain, légère, tête un peu penchée, grand sourire à peine joué, elle m’embrasse : « On se revoit ? », « merci », « au revoir ». Vingt secondes précises, parfaites. Rien à recommencer.

New York, 29 mars 1992, L’Insensé.


[1Date(s) de rediffusion : Mardi, 5 février 2013, 13h55.

[2Il s’agit de Death and the Maiden de Ariel Dorfman.

[5Liaison fatale (Fatal Attraction) de Adrian Lyne (1987) avec Michael Douglas et Glenn Close.

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