Paradis II en vidéo
par Jean-Paul Fargier


Le documentaire de Jean-Paul Fargier, de 1983, aujourd’hui disponible en DVD.

Pour célébrer un écrivain et un livre-événement : Paradis II. Vivez-le comme à l’époque, ou presque. Avec un extrait vidéo. Plongez ou replongez dans le climat d’alors avec la genèse de Paradis : un exégète du livre "sacré" et de son prophète nous la conte : Philippe Forest. Vous préférez un témoignage d’aujourd’hui moins solennel, spontané, saisi sur le vif, voyez celui de Livia. Ou bien vous souhaitez plutôt un témoignage de première main, d’époque ? Que disait-on lors de la publication du premier volume du livre en 1981 ? Oh des horreurs et quelques compliments. Forest en rend compte. Celui, plus compté - dans le sens de plus mesuré - de Jacqueline Piatier retient mon attention d’aujourd’hui. M’en sens plutôt proche. Que dit-elle ?

« Alors Paradis, une réussite, un échec ? Permettez que je réserve mon opinion. Sollers prétend écrire pour l’avenir. Rien ne presse donc à le juger dans le présent. Mais il est incontestable que Paradis, qui n’est pas un livre de consommation courante ni même de plaisir, m’intéresse ; que j’y entends quelque chose qui ressemble à la rumeur des siècles ; que tous les genres littéraires y sont représentés, l’épique, le lyrique, le dramatique, l’onirique, le métaphysique, le bouffon... Bref, cette ?uvre qui, tour à tour, m’a séduite, irritée, lassée, amusée, transportée, à la fois prose et poésie, Apocalypse et Comédie humaine, me paraît être d’une indéniable richesse dans son fonctionnement ironique. »

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L’extrait : Sollers au Paradis

La suite sur le DVD « Sollers au Paradis » en format et qualité DVD


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Voir aussi sur pileface :

(GIF) Vers la notion de Paradis (I)(PNG)
(GIF) Vers la notion de Paradis (II) (PNG)
(GIF) Paradis Vidéo ou Sollers au Paradis (PNG)
(GIF) La caravane à Tourcoing(PNG)
(GIF) In Situ (PNG)
(GIF) Comment aller au Paradis(PNG)
(GIF) La Pentecôte ou le don des langues, Paradis 1981(PNG)
(GIF) Tout est Paradis dans cet enfer (PNG)
(GIF) Tout est Paradis dans cet enfer (Denis Roche)(PNG)
(GIF) Une métaphysique de l’infini, Armine Kotin Mortimer(PNG)

Thierry Sudour, sous le titre Publication permanente a aussi publié une étude critique de Paradis dans les numéros de L’Infini N°79 (été 2002), 82...

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Paradis
édition 1981

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Paradis
édition poche 1994

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Paradis
éd. poche, 2001, 336 p.

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Paradis II
édition 1986

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Paradis II
éd. poche, 1995, 131 p.

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Sollers au Paradis
DVD 2007

Quatrième de couverture
« Paradis est lisible (et drôle, et percutant, et riche, et remuant des tas de choses dans toutes les directions - ce qui est le propre de la littérature), si vous rétablissez en vous-même, dans votre oeil ou votre souffle, la ponctuation. /.../ De la vitesse de lecture, dépendent beaucoup de choses en littérature. La ponctuation, parfois, c’est comme un métronome bloqué ; défaites le corset, le sens explose ; c’est plus lent à lire, parce que c’est plus riche ; et parce que c’est plus lent, paradoxalement, ça brûle les étapes. »

VOIR AUSSI :

(GIF) Lecture Paradis 2
(GIF) Lecture Paradis 2 (suite)
(GIF) Paradis 2, manuscrits



Saisi sur le vif

« Vous n’avez pas lu PARADIS !!?? Incontournable. Faudra au moins lire Paradis 2 (C’est par ce livre que je suis devenue "accro" à Sollers. Une expérience dont on ne sort pas indemne.) Avez-vous essayé de le lire à voix haute ? C’est un texte qui doit passer par le corps. Je dois avouer que j’ai décroché de la production sollersienne depuis L’Étoile des amants.
En ce qui concerne l’essai de Mortimer, je me le suis procuré lors d’un passage à Paris. Je l’ai survolé rapidement. Je l’ai trouvé très dense et pas très agréable à l’oeil, le texte ne respire pas. Cela peut sembler ironique quand on a été habitué à lire des textes sans ponctuation tout d’un bloc... Mais dans les textes de Sollers, ça respire et ça chante. Faudra quand même que je le lise attentivement. Mais pour le moment, ce que j’ai pu lire d’elle ne m’a pas renversée. Avez-vous jeté un oeil au texte de Thierry Sudour (Publication permanente sur Paradis dans l’Infini) ? »

Livia

La genèse de Paradis

Par Philippe Forest
Histoire de Tel Quel 1960-1982 [1]

(JPEG) Une oeuvre domine l’histoire finissante de Tel Quel. 1960-1982 Il s’agit du monumental et musical Paradis de Philippe Sollers.

L’histoire de ce livre commence dès l’année 1974. Sollers vient de publier sous le titre de H un long et frénétique roman sans ponctuation, écrit d’une traite dans la foulée de Lois. Tel Quel consacre à ?uvre un numéro spécial au sommaire duquel s’inscrivent les noms de Barthes, Kristeva, Pleynet, Houdebine et Heath. Sollers livre un premier fragment de son nouveau Work in progress. Paradis pourtant, ne paraîtra pas en volume avant le début de la décennie suivante. Avec ce livre, Sollers expérimente un mode de dévoilement inspiré de la « publication permanente » des Poésies de Ducasse ou encore de la livraison par fragments du Finnegans Wake joycien. Depuis 1974 Jusqu’à la dlsparition de la revue en 1982, sur une période de presque dix ans, chaque numéro de Tel Quel s’ouvrira sur quelques pages de Paradis. Le roman n’est plus assigné à l’espace d’un volume, il ne se monnaye plus sur aucun marché mais s’écrit en permanence. Privé de ponctuation, ne connaissant ni paragraphes ni chapitres, imprimé dans un caractère italique qui courbe les lettres et semble les souffler vers l’avant, le texte du roman se donne comme proprement infini : sans commencement ni fin, se répétant de saison en saison, ruban continu de lettres chiffrant son sens dans le rythme reconduit d’une musique. Paradis frappe d’abord par cette absence de ponctuation qui déroute le lecteur. Pour se rassurer, comme le remarquait Barthes, la critique ne manquera pas d’invoquer des précédents plus ou moins célèbres et, dans ce cas, plus ou moins appropriés : Joyce et Faulkner, voire Pierre-Albert Birot ou Charles Péguy ! Mais Paradis n’a rien de commun avec Grabinoulor et ne ressemble que de loin et en certains de ses passages seulement au célèbre monologue final, d’ Ulysse. Une écriture inédite s’invente ici dont 1’absence de ponctuation n’est en somme que le signe le plus superficiel : le plus visible donc, le plus secondaire aussi. Le défaut de points, de virgules, l’effacement de tout espace blanc à l’intérieur du livre sont là pour marquer qu’une autre manière de poser le souffle, de scander le texte est ici nécessaire. Lu dans sa juste cadence, Paradis s’offre comme un texte en vérité surponctué. Derrière le leurre d’une ponctuation absente s’opère un travail sur la langue d’une grande précision et d’une grande profondeur. Toute la gamme des procédés ordinaires de la poésie est ici mobilisée, mise en ?uvre : rythmes et rimes, mètres, allitérations, assonances. Le tout est emporté par le mouvement régulier d’un souffle qui relance sans cesse le texte et confère à Paradis sa mélodie particulière, presque hypnotique, à mi-chemin du rap et des prières orientales psalmodiées.

Si singulière dans le paysage souvent contraint de la poésie française contemporaine, la langue de Paradis se souvient de modèles oubliés, convoque des exemples encore jamais approchés. Le recours systématique au décasyllabe est ainsi frappant, ressuscitant cette forme abandonnée qui fut celle autrefois des chansons de geste. Provoquant ceux de ses détracteurs qui condamnent l’illisibilité supposée de son ?uvre, Sollers confesse écrire en une langue qui est à la fois de l’hébreu et du chinois : langue « en état d’ébriasité ». Dans ses moments les plus caractéristiques, le texte de Paradis juxtapose ainsi des mots en dehors de toute syntaxe, unis par la seule et audible logique du son et du souffle. Le projet assumé est de fabriquer une écriture qui en français corresponde à celle du chinois poétique ou de l’hébreu biblique. Accrochés à une certaine conception de leur langue maternelle, de nombreux lecteurs, semble-t-il, reculent d’horreur ou tombent de lassitude : la langue de Boileau ne saurait être celle du Tao et pas davantage la langue de Voltaire ne saurait prendre les accents d’Ezéchiel. Paradis leur apparaît comme un bloc opaque où ils s’asphyxient, incapable de scander et donc de lire, impuissants du coup à saisir un sens. Mais pour qui joue le jeu du texte, l’ ?il se met à courir sur la page, guidé par la voie que lui ouvre l’oreille : aucune lecture n’a été plus aisée que celle de Paradis  [2], aucune page plus aérienne.

A l’instar de H, Paradis se présente non comme un monologue intérieur classique mais comme un « polylogue extérieur ». Un « je » s’y fait bien entendre qui sans doute est celui du narrateur mais ce « je » emporte avec lui toutes les voix dont retentissent la langue et la culture. Ce ch ?ur chaotique et musical, pluriel et éclaté, tonitruant et inexplicablement mélodieux, est la matière même d’un nouveau roman qui, plus que tout autre, se veut à la mesure de la grande comédie du monde. Le narrateur se dédouble : déléguant sa silhouette dans l’enfer quotidien, il occupe, par la seule grâce de sa voix, une position en surplomb dans l’indélogeable paradis de la certitude. Depuis ce point de parole apparaît la vérité de l’espèce, prisonnière de son ressassement sexuel, de ses balbutiements carnassiers, de son bégaiement de pensée. Tel que le conçoit Sollers, le romancier est prophète : dans l’enfer des idoles, il témoigne d’un paradis dont son discours seul trace les frontières avérées .

Dire les thèmes de Paradis reviendrait à répéter maladroitement ce qu’ont déjà marqué les chapitres précédents de ce livre. Car le nouveau roman de Sollers, de 1974 à 1982, est comme la mise en musique poétique des débats évoqués dans Tel Quel au long de ces années. Ou plus exactement : nombre des textes publiés dans la revue sont la répétition sous une forme plus didactique et comme à l’usage des lecteurs un peu sourds ou lents, des vérités que chiffre le roman. Paradis est ainsi un livre de certitude mystique : l’écriture exalte la jubilation du sens, elle puise dans la mythologie biblique et la théologie catholique les éléments d’une parole de vérité. Paradis est aussi un texte politique : prophétique, le discours est dénonciation véhémente du règne perpétuel et barbare des idoles. Paradis est encore un roman réaliste, disant avec dix ans d’avance l’avènement de la « société du spectral » : corps et esprits soumis à la Technique (communications, contrôle de la reproduction, etc.) tandis que se fait plus pressante la menace de l’irrationnel religieux. Paradis est enfin une vaste comédie saisissant chacun dans le creux le plus intime de ses revendications narcissiques, de ses calculs affectifs, de ses ruminations sexuelles : le tout considéré avec la compassion nécessaire pour lui donner sens, avec l’ironie suffisante pour s’en défaire. Sollers le déclare : avec Paradis, il a l’impression d’« être entré par hasard dans l’immense humour du non-être. Lequel éprouve cependant la nécessité inouïe d’être dit [3] ».

La publication en janvier 1981 de Paradis fait événement. Il faut dire que rien n’avait été laissé au hasard [4] Trois livres paraissent en fait simultanément : outre ce nouveau roman, Le Seuil réédite dans sa collection de poche Le Parc tandis que « Figures », chez Grasset, propose sous le titre de Vision à New York le texte d’entretiens accordés par Philippe Sollers à un universitaire américain, David Hayman. C’est tout Saint-Germain-des-Prés qui se retrouve terre de Paradis. Le cinéma l’Olympic Saint-Germain et surtout la librairie La Hune participent à cette grande opération, organisant lectures et débats, projections et conférences.

Avec Paradis, la littérature entend pénétrer dans l’âge de l’audiovisuel : ne pas se réfugier dans un dédain boudeur mais battre sur leur propre terrain radio et télévision. Sollers enregistre la totalité de son texte sur cassettes commercialisées depuis Bruxelles par Michel Gheude et les éditions du Purgatoire ! Une radio libre belge et la librairie La Hune diffusent en continu l’intégralité du texte. Grâce à Jean-Paul Fargier [5], vidéaste rencontré au temps du maoïsme et des polémiques avec Cinéthique, Sollers met au point une mémorable mise en scène de son texte. Il s’installe au c ?ur d’une sorte de rosace composée de huit écrans de télévision et, face à un prompteur semblable à celui qu’utilisent les présentateurs des journaux télévisés, il donne lecture des textes qui composeront le deuxième volume de Paradis. Fargier est aux commandes et joue des écrans qui entourent Sollers, mêlant images directes et images enregistrées, trafiquant les couleurs, s’amusant de tous les procédés qu’autorise alors la vidéo d’avant-garde. Ainsi monté, le spectacle connaîtra une trentaine de représentations qui compteront beaucoup dans la légende de Paradis : car pour ceux qui n’arrivent pas à le lire, ce texte, une fois entendu, s’impose à la manière d’une mélodie soudain transparente. Par la dimension physique, les moyens techniques mobilisés, la nature presque musicale de la « performance », ces lectures ressemblent davantage à des concerts rock qu’aux traditionnelles conférences d’écrivains. Et c’est presque dans un « world tour » que Sollers et Fargier vont s’engager entre 1981 et 1983 : parcourant la province française (Rennes, Orléans, Saint-Etienne, Belfort), dressant leur estrade en deux lieux-symboles de la nouvelle culture nationale (Beaubourg pendant dix jours, Cannes en plein c ?ur du festival), faisant étape dans plusieurs métropoles étrangères (New York et Jérusalem, Milan et Rome, Bruxelles ou Saint-Sébastien). Sous le titre de Sollers au Paradis, une version vidéo de cette lecture sera réalisée par Fargier, présentée dans un cinéma parisien puis commercialisée. C’est l’époque de multiples collaborations entre l’écrivain et le vidéaste : en des lieux divers (musée Picasso ou mur des lamentations), Sollers se lance dans de grandes improvisations ou lectures, Fargier captant l’image et jouant avec elle pour trouver un équivalent visuel au discours [6]. Godard est tout à coup attentif à cette incursion du romancier dans son propre domaine. A nouveau, alors qu’il vient de revenir magnifiquement au cinéma, il propose à Sollers de tenir un rôle dans l’un de ses films, un Je vous salue Marie dont l’inspiration n’est pas étrangère au catholicisme paradoxal de Paradis. Sollers se dérobe encore mais, par l’intermédiaire de Fargier qui filme la scène, un entretien est organisé entre le cinéaste et le romancier [7].

Mais la bataille de Paradis se livre d’abord sur le terrain de la critique littéraire. Le dossier de presse du livre est impressionnant. Il n’est peut-être pas d’autre roman qui, au cours de la décennie passée, ait suscité une telle avalanche d’articles, d’entretiens, de commentaires. Quotidiens et magazines consacrent au livre des pages entières. Toutes les « signatures » cèdent à l’irrépressible besoin de réagir à l’événement : Angelo Rinaldi dans L’Express, Jacqueline Piatier dans Le Monde, Georges Suffert dans Le Point, Françoise Xenakis dans Le Matin, JeanPaul Enthoven dans Le Nouvel Observateur, Jean-Jacques Brochier dans Le Magazine littéraire, etc. On dresse des bilans et l’on règle des comptes. Car ce tumulte critique - s’il est en soi déjà un succès - a souvent les apparences d’un déchaînement assez sauvage. La critique est. pour le moins partagée face à l’incompréhensible Paradis et au déroutant Sollers. Les deux pages que Le Monde consacre au livre traduisent, bien cet embarras [8] Hubert Juin y relate « l’étonnante aventure de la revue Tel Quel », Jacques Cellard dénonce la « fuite en avant » de Sollers. L’enthousiasme de Denis Roche est réel mais narquois. L’auteur de Louve basse n’ira pas à Canossa, il ne suivra pas le romancier de Paradis jusque dans son éloge furieux du catholicisme. Denis Roche écrit : « Prétentieux, Sollers ? Et comment ! Inventeur et cascadeur, sautant d’un bond par-dessus le ronron fatigué des obsédés du Littré, établissant des ponts joyeusement, férocement, entre Renaissance et XXe siècle, de Galilée aux années-lumière, de la Bible à Finnegans Wake, du Quattrocento aux vidéoscopes. » Quant à Jacqueline Piatier, elle préfère différer son jugement : « Alors Paradis, une réussite, un échec ? Permettez que je réserve mon opinion. Sollers prétend écrire pour l’avenir. Rien ne presse donc à le juger dans le présent. Mais il est incontestable que Paradis, qui n’est pas un livre de consommation courante ni même de plaisir, m’intéresse ; que j’y entends quelque chose qui ressemble à la rumeur des siècles ; que tous les genres littéraires y sont représentés, l’épique, le lyrique, le dramatique, l’onirique, le métaphysique, le bouffon... Bref, cette ?uvre qui, tour à tour, m’a séduite, irritée, lassée, amusée, transportée, à la fois prose et poésie, Apocalypse et Comédie humaine, me paraît être d’une indéniable richesse dans son fonctionnement ironique. »

Philippe Forest
Histoire de Tel Quel

Nota : Soulignement pileface

[1] Fiction Cie/Seuil, 1995, p 578-583

[2] (sic), note pileface

[3] Philippe Sollers, « Prière d’insérer » de Paradis, Paris, Ed. du Seuil, coll. « Tel Quel », 1981.

[4] Sur le lancement de Paradis, voir J. Guetto, « Mise en orbite à Saint Germain-des-Prés »,, La Quinzaine littéraire, janvier 1981 .

[5] Entretien de Jean-Paul Fargier avec l’auteur

[6] Id.

[7] « Sollers Godard L’Entretien », vidéo réalisée par Jean-Paul Fargier

[8] Le Monde, 30 janvier 1981

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