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Lecture de Paradis II

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D 19 janvier 2009     A par Viktor Kirtov - livia - A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Article du 14-07-07 complété le 19-01-09 : Sollers : A propos de Paradis II

Paradis 2, (suite de Paradis) est publié en 1986 après Femmes (1983) qui marquait une rupture avec la période expérimentale de Sollers et son apogée avec le tome 1 de Paradis (1981), prépublié en épisodes dans la revue Tel Quel à partir de 1974, et à la sortie orchestrée avec un « plan com » dirait-on aujourd’hui pour créer l’événement. Paradis 2 sera le dernier volume de la série expérimentale, même si, un temps, Sollers a laissé entendre qu’il préparait un tome 3. Peut-être les documentalistes de demain en trouveront la trace dans ses archives littéraires [1] ?


Vision à New York (1981 ), livre entretien avec David Hayman entre dans le plan com ; il accompagne la sortie de Paradis et est là pour expliquer ce texte « saturé de sens », comme le montreront, plus tard, l’édition critique de Thierry Sudour (L’Infini n° 79, été 2002, et n° 82), et préparer les lecteurs à recevoir cet OVNI littéraire dans la continuation de La Divine Comédie de Dante. Et aussi, dans une certaine mesure, dans le sillage du Finnegans Wake de Joyce que Sollers admire.


Sollers : A propos de Paradis II

Avant d’écouter la lecture de Paradis II par Sollers lui-même, il n’est pas inutile d’entendre comment il présentait son roman quelques semaines après sa publication le 2 mai 1985 sur France Culture. Sollers y précise par ailleurs sa stratégie d’interventions multiples dans la " société du spectacle ".

1. La suite de Paradis I (10’04)

Un livre anti-social

2. Un sujet en trois. Le réel, le symbolique et l’imaginaire (4’54)

*

Lecture de Paradis II

lecture Paradis 2 partie 1

lecture Paradis 2 partie 2

lecture Paradis 2 partie 3


Lecture Paradis 2 (suite)


Philippe Sollers PARADIS 2

Quatrième de couverture

Pourquoi pas de ponctuation visible ? Parce qu’elle vit profondément à l’intérieur des phrases, plus précise, souple, efficace ; plus légère que la grosse machinerie marchande des points, des virgules, des parenthèses, des guillemets, des tirets. Ici, on ponctue autrement et plus que jamais, à la voix, au souffle, au chiffre, à l’oreille.
Pourquoi pas de blancs, de paragraphes, de chapitres ? Parce que tout se raconte et se rythme à la fois, maintenant, non pas dans l’ordre restreint de la vieille logique embrouillée terrestre, mais dans celle, merveilleusement claire et continue, à éclipses, des ondes et des satellites. Autour de quoi ça tourne chez l’être humain ? Des mille et une façons de s’illusionner sur le pouvoir et l’argent du sexe.
Pourquoi pas une histoire mais mille histoires ? Parce qu’il n’y a plus à simuler et à encadrer, mais à faire déferler, le plus amplement, minutieusement et rapidement possible, la narration et sa mémoire qui vont de l’horreur au comique, du constat de mort répété à l’état mystique, de l’information critique à la méditation catastrophique, du biologique au métaphysique en passant, kabbalistement, par la dérision, l’obscénité et, bien entendu, le tragique.
Voilà le roman.
Ph. S.

Illustration couverture

Picasso : « Tête d’homme au chapeau ».
Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou.
Photo du musée © SPADEM, 1995.



Le début



Et aussi :

« soleil coeur point coeur point de coeur passant par le coeur ici rien qu’ici pour la première fois écrit rien qu’ici » p.17


« vers le coeur point de coeur passant par le coeur »
p. 20

Ainsi qu’à la fin du livre.

La fin


viens lui dis-je viens mon ange viens viens n’aie pas peur entre ici dans mon paradis
aussitôt dit aussitôt fait la posture se défait on passe aux toilettes le soleil brille
encore à travers les rideaux coulées jaunes sur le parquet chaleur du bois
sous les pieds je regarde au large si la marée monte si la barre bleue est visible
à l’horizon dans le fond non non pas encore laurie [2] veut dormir un peu je la laisse
je sors c’est l’été maintenant l’été bleu et blanc avec les papillons partout
sur le gazon sous les arbres et les roses sont là et les marguerites sont là
elles aussi et tout est là et bien là en train de passer de midi à l’ombre
et de nouveau de la nuit au frémissement du matin gardant son goût velours
des soirées passées dans le vin c’est l’été c’est le grand été au présent parfait
et il n’y a rien à demander d’autre que cette vérification du corps par l’été
chaque fois en profondeur sous la peau les muscles les rêves une fois encore sur le sable
en plein dans le sablier laurie va acheter les journaux au village et les journaux
vont finir dans le sable comme s’ils n’avaient jamais existé et l’un d’eux raconte
peut-être en dix lignes la parution de paradis 2 vous savez ce truc sans ponctuation
milliers de grains noirs serrés illisible absolument illisible on n’a jamais vu ça sur la
liste des best-sellers n’est-ce pas non et je préfère vous dire que puisque ça n’y
est pas ça n’a aucun poids d’autant plus que les vrais amateurs ceux qui s’y
connaissent en hermétisme en poésie en ésotérisme et autres tirages limités de
qualité ont horreur de ça donc n’est-ce pas ce n’est rien absolument rien
vraiment rien la télévision reste allumée dans un coin vous pouvez y aller et dire
simplement ce n’est rien écoutez moi ça par exemple le soleil plonge et l’ombre vient
on s’étend le long des amarres puis quand au matin paraît l’aurore aux doigts de
rose on prend le large le préservateur envoie la brise favorable on dresse alors le mât
on déploie la voilure blanche le vent gonfle la toile en plein et tandis qu’autour de
l’étrave en marche le flot bouillonne et siffle bruyamment la nef va son
chemin courant au fil de l’eau vous voyez bien n’importe quoi du pur remplissage
l’aurore aux doigts de rose la nef le flot sifflant bruyamment on est reparti en mer laurie
a mal à la gorge on rentre elle est triste voilà l’orage et la pluie avec les éclairs zébrant
déchirant explosant partout dans la nuit et puis tout change à nouveau
calme plat sphère éclat transparence en haut des étoiles deux heures du matin
je fais un signe de croix
en traversant les rosiers du jardin [3] plante des pieds nus [4],
pas de bruit surtout léger souffle retenu en soi loin de soi [5] un signe de croix
oui comme ça dans l’air noir couronnant le tout [6] qui s’en va c’est le signe qui va
rester suspendu là maintenant pétales ici pas de doute bouche ouverte
signature ouverte soleil coeur point coeur point de coeur [7]
crâné sous la croix et voilà tout se renverse d’un coup à nouveau le jour se
lève enfin dans sa pointe océan poumons clé hautbois le bleu revient il revient le
bleu pas croyable il est là buée dans le rouge en gris jaune en bas vox tubae vox
suavi vox éclats petits mots mutants dans l’échelle et elle est là une fois encore
dressée mon échelle bien légère et triste et bien ferme très joyeuse et vive
et bien ferme veni sancte spiritus [8] tempus perfectum tactus ciel et terre pleine de
l’énergie en joie d’autrefois

LE CERCLE LE CENTRE ET SA CIRCONFERENCE

par Philippe Forest

Quelle est cette topologie impossible qu’élaborent simultanément les derniers chants de La Divine Comédie et le texte de Paradis, et qui en est probablement la clé ? [...] Béatrice introduit Dante dans cet espace auquel il aspire. Espace qui, à vrai dire n’en est pas un - le texte le précise très clairement - mais dont les métaphores spatiales constituent la meilleure approximation. On connaît la configuration de l’univers dantesque : entonnoir infernal, montagne du purgatoire, sphères célestes imbriquées les unes dans les autres. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la limite que Dante attribue à cette cosmogonie, l’enveloppe qu’il lui assigne : le dixième ciel ou Empyrée, le lieu de Dieu. Là éclate avec force la vision dantesque ; là, c’est-à-dire dans l’image paradoxale de ce qu’on pourrait proprement nommer un centre périphérique. En cette formule réside sans doute l’essentiel de l’expérience paradisiaque : c’est dans l’extériorité la plus radicale que réside le principe de toute choses : c’est sur la circonférence que se situe le centre - sur une circonférence qui n’est d’ailleurs située nulle part puisque en dehors de l’espace et du temps.[...] point par un retournement paradoxal, capable de contenir tout l’espace qui l’entoure, l’ensemble de ce qui est. Point qui « semble contenu dans ce qu’il enveloppe » pour reprendre la définition que Dante en donne au Chant XXX du Paradis - « qui paraît inclus dans ce qu’il inclut » selon la formule de Sollers (Ph. Sollers, « Les clés de saint Pierre » in L’Infini n° 10, p. 48.) [...] ce point est le lieu d’une positivité créatrice, d’une affirmation et d’une jouissance infinies. C’est ce que, après un instant de silence, Béatrice, au début du Chant XXIX du Paradis, explique à Dante :

Tel fut le temps que se tut Béatrice,
Le visage riant et le regard tourné
Fixement vers le Point qui m’avait ébloui

Sans te le demander, je te dirai, fit-Elle.
Ce que tu veux savoir, parce que je l’ai vu
Au centre où aboutit tout temps et tout espace

Non point pour acquérir un bien qui fût à Lui
Ce qui ne se peut pas mais pour que sa splendeur
Pût en resplendissant, affirmer : « Subsisto » [9]

En son éternité parce que ainsi Lui plût
Hors de toute limite, hors du temps, l’éternel
Amour s’épanouit en de nouveaux amours [10]

Ph. Forest, De Tel Quel à l’Infini, Nouveaux essais,
Gallimard/L’Infini, 2006, pp. 153-159.

UN LIVRE QUI SOIT UN POINT

Un livre qui soit un point : c’est ainsi que se rêvait Drame ; c’est ainsi que se désigne aujourd’hui Paradis, comme l’explique Sollers dans Vision à New York :

L’idée, c’est de faire sentir le sujet comme ayant sa circonférence partout et son centre nulle part. Ou plutôt comme battant là, sans cesse, par éclipses ... En fait, ce que je veux dire, c’est une tentative de faire irruption dans le point. Nous pensons que les lignes sont composées de points, que les volumes sont composés de lignes, et que ça s’engendre dans cet ordre. Moi, je pense que c’est le contraire. Les lignes sont composées de volumes, et le point est composé de lignes. Paradis, c’est un langage du point. Une ponction. Tout cet amas de signes, de mots, de syllabes, de lignes, n’est là que pour faire « sentir " le point, le point métaphysique. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il n’y a pas de ponctuation. Il ne s’agit que du point. Je veux faire entendre son insistance pour ainsi dire "hors temps", ses écarts, ses sauts, ses mouvements, sa révélation en mouvement
 [11]
.

Ph. Forest, De Tel Quel à l’Infini, Nouveaux essais, p. 168.



Notes et illustration :
pileface


VOIR AUSSI :

Sollers au Paradis
Paradis 2 en vidéo,
Lecture Paradis 2 (suite)
Paradis 2, manuscrits


[2Béatrice en Laurie d’aujourd’hui, et le minimalisme de la scène sexuée à laquelle on vient d’assister viendra renforcer le contraste avec la scène finale de la passion du Christ et son retournement dans la résurrection et la Pentecôte qui suit, synonyme de « l’énergie en joie d’autrefois » les mots de la fin du livre, si l’on veut bien retenir cette lecture possible.

[3si l’on tente une des lectures possibles de ce texte très ouvert comme l’est aussi La Divine Comédie, la proximité du signe de croix et des rosiers dans le texte, peut faire penser à la couronne d’épines du Christ »

[4autre allusion possible à la représentation du Christ sur la croix

[5comme une évocation de l’agonie du Christ

[6« Et le Ciel s’assombrit » lorsque le Christ expira rapportent les Ecritures

[7coup de grâce du soldat romain qui transperce le coeur du Christ avec la pointe de sa lance

[8Chant religieux traditionnel à l’occasion de la Pentecôte. Après Pâques et la résurrection, la liturgie catholique place la Pentecôte, la célébration de l’Esprit-Saint descendant sur les apôtres et leur insufflant le don des langues

[9« Subsisto » c’est-à-dire « Je suis », nom véritable de Dieu, affirmation du principe de toute création, résonnant jusqu’au coeur des choses.

[10Dante, Paradis, chant XXIX

[11Ph. Sollers, Vision à New York, p. 95.

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