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Paradis II, manuscrits

Tel Quel n° 87, printemps 1981

D 1er décembre 2008     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Paradis, publié dans la revue Tel Quel de février 1974 (n°57) à novembre 1980 (n°86), sort en volume en janvier 1981 aux éditions du Seuil.
Dès le mois de février 1981, dans le numéro 87 de Tel Quel, Philippe Sollers annonce un deuxième volume qui formera Paradis II et sera finalement publié en avril 1986, après Femmes (janvier 1983) et Portrait du Joueur (décembre 1984).
Ce n°87 de Tel Quel comprend, juste après une reproduction de la couverture de Paradis [I], le livre publié au Seuil (voir ci-contre —>), des extraits de Paradis II (même typographie que dans les numéros précédents : caractères gras, italiques) avec, surtout, trois pages manuscrites suivi d’un texte intitulé GLORIA et présenté comme le Journal de Paradis [1].

Ces pages manuscrites, difficiles à déchiffrer tant l’écriture est resserrée, les ratures fréquentes, nécessitent l’usage de la... loupe. Elles correspondent aux pages 30 (milieu de la page) à 38 de l’édition blanche de Paradis II (Gallimard) ou aux pages 35 à 44 de l’édition Folio.

Cela "commence" par « [il faut insister vraiment pour l’avoir d’un coup face à face en même temps que l’atroce vérité en train] de s’évaporer là sur place la vérité cette boucherie sans pitié à laquelle on ne peut justement répondre que par la pitié montant de l’abîme de la vérité » et "s’achève", précisément, par « la répétition comme jamais on ne la tiendra négatif d’un côté variations de l’autre non non surtout pas ça pas de ça ou alors peinture flots d’alleluias de glorias c’est fatal que ça y revienne » [Je souligne] ...

L’intérêt de la publication de ces pages manuscrites, outre qu’elle donne une idée du travail complexe de l’écriture préexistant à la coulée si fluide du texte finalement publié, réside aussi dans un détail qu’on ne semble pas avoir remarqué : la numérotation. Ces trois pages manuscrites sont en effet numérotées 211, 212 et 213. Dans la marge de la page 212 un nom — Jonas — et, plus bas, une date — « sept. 1980 » — pour prendre acte d’un événement : « je suis là moi aussi j’entre dans mon encre amère éphémère [2] mais cette fois comme pour la première fois comme si je n’y étais jamais entré avant ça pieds chevilles mollets jambes torses bassin d’épaules tête en force et les bras les mains la respiration ».
Ces pages sont donc à l’évidence écrites dans la continuité de Paradis (le premier volume [3]). Ce qui prouve qu’en fait il n’y a pas plusieurs "volumes" de Paradis — sinon pour les besoins stratégiques de la publication en livres [4] — mais bien, plutôt, un même texte sans véritable commencement ni fin. Sollers n’a-t-il pas déclaré à plusieurs reprises que l’écriture de Paradis ne s’arrêterait jamais ? N’écrit-il pas dans Paradis III : « commencement du troisième volume de Paradis, livre qui se présentera, un jour, en continuité » [5] ?

Vous lirez ci-dessous quelques pages extraites du début du numéro 87 de Tel Quel, dont — comme chaque numéro, faut-il le rappeler — la composition (textes, choix des caractères typographiques, reproductions, photos) ne doit rien au hasard.

J’y ai joint la lecture par Sollers de deux des pages citées (extraits de Paradis video de Jean-Paul Fargier).

Du manuscrit (1980) à la publication en revue (1981), puis à l’édition en volume (1986) en passant par la voix qui les porte (1980-1983) : « soleil voix lumière écho des lumières ».




Manuscrits

1. « la seule et vraie vérité est au singulier ».

Prenons le début de la page 211, les quinze premières lignes du manuscrit sont abondamment raturées, surchargées, des nappes d’encre noire (qu’on peut d’ailleurs supposer d’un "bleu vénitien" sur l’original) font tache comme rochers dans l’eau d’un fleuve ou de l’océan.
Que reste-t-il dans la version publiée (Gallimard, éd. blanche, p. 30 — Folio p. 35, li. 26 - p. 38, li. 22) ?

« [il faut insister vraiment pour l’avoir d’un coup face à face en même temps que l’atroce vérité en train] de s’évaporer là sur place la vérité cette boucherie sans pitié à laquelle on ne peut justement répondre que par la pitié montant de l’abîme de la vérité comme si elle portait avec elle un envers de blanc immédiat soignant son endroit est-ce que c’est seulement l’oubli l’énergie en vie d’amnésie ou bien plus profondément follement que ce que nous veillons voyons visionnons vient toujours buter sur le roc béton d’illusion la vérité au singulier n’est pas la vérité au pluriel et la seule et vraie vérité est au singulier pour l’éternité de la vérité c’est pourquoi la réalité rencontre la vérité dans le cauchemar forcené de la vérité juste le temps de tordre l’ondulation et ses mondes fond d’hémorragie calcinée et la vie à partir de là surgit dans sa vérité haine et vide et vaine et vide et haine vide et vaine et liquide et vide et vaine et solide dans sa haine vaine et sordide »

*


La voix : lecture par Sollers des p. 212 et 213 (p.33 à 38 de l’édition blanche — Folio p. 38, li. 22 - p. 44, li. 23), 5’47

à partir de « arrachant à dieu son vomi » (fin de la p. 33) jusqu’à « c’est fatal que ça y revienne » (p. 38, dernière ligne du manuscrit p.213)

*


2. « l’ange du saint-écrit ». P. 212.


Ghirlandaio, L’annonciation (San Gimignano), 1482
Zoom : cliquez l’image.


L’écrit (p.33-35 de l’édition blanche — Folio p. 38, li. 22 - p. 41, li. 15 (fin de la page manuscrite significativement modifiée par rapport à la publication)

Après le récit de la baleine (" la chasse de momy trick ") et de Jonas (en hébreu : yôna(h) : colombe [6]) "digéré, recraché, reconnu", "la gynandre impossible à fendre à détendre" , l’eau calme fraîche légère — "on dirait qu’elle s’est concentrée la nuit dans sa poche d’encre infinie"—, "la thèse de la solubilité du corps dans l’écrit ou encore de l’incarnation dans le souffle écrit", on lit (fin de la 212, p. 34 de l’édition blanche) :

« la meilleure annonciation peut-être celle de ghirlandaio san gimignano 1482 [7] marron-rose ou plutôt violette voilette atmosphère huilée vinaigrette sucre roux de l’ange or cuivré soufré soleillé il vient de se poser sur la gauche et il n’en finit pas de tenir en effet dans sa main gauche son giglio sempiternel lys fragile fleuri éternel et la colombe éternelle se presse derrière lui à tire-d’aile crachant ses rayons d’insémination éternelle sumartricielle traversant le paysage vert blanc lépreux pâle avec ses trois ifs radiographiques en spectral et l’ange à gauche dans la marge à gauche l’ange du saint-écrit par la gauche accomplit sa bénédiction de la main droite tout en semblant repousser le mur l’obliger à coulisser vers la droite effaçant ainsi la surface d’habitation d’inclusion et la voilà donc elle dans son attitude éternelle page vierge de nouveau toujours éternelle rouge-sang et bleue inclinée mains jointes magnétisée sacro-sainte et elle paraît soutirée un instant de droite à gauche à son tunnel de sommeil avancer agenouillée allégée vers son point de fuite éternel voilà comment s’opère la surface [mais ici [8] ] voilà la [négation de la négation de la négation] »

*

Le manuscrit (p.33 à 35 de l’édition blanche — Folio p. 38, li. 22 - p. 41, li. 15)

*


3. « on tient là la répétition ». P. 213. Folio p. 41, li. 16 - p. 44, li. 23.

La fin : « pour l’instant donc nous sommes dans l’annonciation de l’incarnation que suivront la prédication la passion la crucifixion la résurrection l’ascension il faut essayer de voir ça en raccourci en accélérant la scansion avouons que si on arrive à cette vision c’est quand même ce qu’on a fait de mieux à l’intérieur des siècles des siècles naissance surnaturelle et mort criminelle opposées à naissance prétendument naturelle mais en vérité criminelle conduisant à mort nature criminelle on rejoint l’envers de l’envers l’intouchable endrot sans envers la voilà donc dormition somption conception sommet de contraception nervure du temps sous l’espace immaculée fondation ardition gestation consomption surlévitation superstitiennement en action hypnose comme on n’en a jamais vu cauchemar maté des démons hypnose eau lourde à la rose hypneumatisation du tout chose hupipip hourra mourra pas débouchure de l’invagina fermeture de l’antre à merdose fin du cloacal début monacal fin du panfécal clôture du combat et pour tout vous dire à partir de là je dois dire qu’il n’y a plus grand-chose à redire ou plutôt qu’on tient là la répétition comme jamais on ne la tiendra négatif d’un côté variations de l’autre non non surtout pas ça pas de ça ou alors peinture flots d’alleluias de glorias c’est fatal que ça y revienne »

*


GLORIA


(Journal de Paradis)


Inlassablement, il le répète, Monteverdi, ce Gloria de base, dans les Selva Morale [9], du début à la fin. Chaque voix seule, et les choeurs du haut, ceux du bas, ils en viennent tous là, dans la perte du sens en simple vibration d’après l’orgue. Donc :

GLORIA PATRI ET FILIO ET SPIRITU SANCTO
SICUT ERAT IN PRINCIPIO ET NUNC ET SEMPER
ET IN SAECULA SAECULORUM AMEN


Chaque mot, ici, est une bibliothèque. Qu’est-ce que la gloire, le père, le fils, le saint-esprit, le commencement, le maintenant, le toujours, les siècles des siècles, le puisque-c’est-ainsi-ainsi-soit-il ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Trois et trois six et trois neuf. Gloria, sicut, amen. On s’occupe de la génération et du temps. On énonce la clé de l’anti-matière. Compte tenu que ça matrice indéfiniment, et de mère en fille, de serrure en serrure, d’ovule en bouture, et qu’il s’agit là du grand silence, de l’énorme tabou-réticence à propos duquel l’humanité entière ne peut que mentir, on chantonne seulement en passant le tour et le chiffre de la sortie hors du monde. L’infini étant dans l’espace comme dans le temps, encore faut-il en trouver le trou sous forme d’un noeud à l’envers.

Malheur à la mère et à la fille et au matriciat [10]
Ca n’arrive même pas à commencer ni maintenant ni jamais
Et voilà le reste traînant en dehors des siècles et des siècles
Pas ça !

La grande déesse et ses aides, c’est-à-dire finalement tout le monde, en reste baba. Elle n’a plus, quel ennui, qu’à gérer la circulation répétitive de la malveillance (téléphone, contorsions diverses, pubication et pubicité, confidences).
Adieu Jocaste et Laïus ! Adieu la Loi, adieu la Grèce ! Adieu Moïse et Isis ! Adieu théories, adieu critiques, adieu minuits et momies ! Adieu, adieu philosophie ! Adieu psychisme ! Adieu sexisme ! Adieu faniminisme engourdi ! Adieu fascisme et socialisme ! Adieu complots, adieu l’ourdi !

Wo es war, soll ich werden, dit Freud. Vous remarquez que c’était est le seul temps qui se décline dans l’énoncé du principe du temps. C’était ainsi au commencement, c’était maintenant, c’était toujours, c’était dans les siècles des siècles. L’imparfait nous vient du futur. Le présent instantané, langage, verbe, se donne dans une trinité glorieuse qui coïncide avec sa célébration. Vous avez ce trois interne et externe, et la violation temporelle s’effritant, s’évanouissant sur ses bords. Soll : je dois. Je suis ce que je suis, en trois personnes, précède et suit la péripétie du c’était. Je tombe de ce que je suis dans le temps, je rentre dans ce que je suis en comprenant l’imparfait du temps. ICH, je suis. J’adviens hors du c’était, lequel ne peut pas faire autrement que d’accoucher de moi si je me conçois.

Quelle histoire.

Nous ne sommes que des lettres détournées, freinées, en souffrance. Peur de jouir, culpabilité d’avoir joui, terreur de passer à une jouissance infinie.
Écoutez le nunc : comme un coup de poinçon de la voix, comme le point de fuite inscrit sous la voûte.
La jeune Anglaise déposant son bouquet sur la dalle de la chapelle de gauche, à Santa Maria dei Frari. Monteverdi. J’embrasse la pierre.

Philippe Sollers.

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La tombe de Monteverdi. Les Frari, Venise.
Photo A.G., 12 mai 2013.
*


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TQ 87, p. 15

2/12/08 : ajout manuscrits zoomables

4/12/08 : ajout lecture par Sollers



[1Ce numéro de Tel Quel fut montré, le 29 novembre 2008, par un des membres du jury de soutenance de thèse de Thierry Sudour. Plusieurs intervenants, dont Pierre Brunel, ont regretté que le doctorant n’ait pas travaillé sur la genèse de Paradis à partir des manuscrits. Celui-ci répondit qu’il n’avait pas eu accès aux manuscrits "enfermés dans un coffre sur l’île de Ré" et que les seuls manuscrits connus étaient ceux de Paradis II qui ne faisait pas partie de son champ d’étude. On conviendra avec Philippe Forest que ce fut peut-être une chance que de ne pas avoir eu accès aux manuscrits, tant l’ampleur de la tâche de déchiffrement, comme vous le verrez plus bas, semble être immense !

[2L’adjectif "amère" a été ajouté au dessus du mot encre sur le manuscrit. On notera la répétition "amère" éphémère".

[3Premier volume dont on peut considérer qu’il comporte un peu plus de 200 pages manuscrites.

[4Stratégie où se joue aussi un changement d’éditeur : le passage du Seuil à Gallimard, le passage de Tel Quel à L’Infini (via Denoël : les 16 premiers numéros de L’Infini).

« En effet, c’est un appareil [Paradis] qui prend en considération le fait que la publication est de toute façon une imposture. Sur cette imposture de la publication de ce qui s’écrit est construit tout un marché que l’on appelle tout simplement l’édition, la presse, le spectacle en général qui décide que ce qui s’écrit est, un jour, publié. » (Vers la notion de Paradis II).

[5L’Infini n°30, 1990. Lire La hardiesse extrême.

[6Le livre de Jonas est un livre de l’Ancien Testament datant du VIIIe siècle avant J.-C. parlant d’un événement de la vie de Jonas. Jonas aurait vécu au XIe avant J.-C. Il n’écrivit probablement pas le livre lui-même. L’idée principale du livre est que Dieu règne partout et ne limite pas son amour à une seule nation ou à un seul peuple.
Jonas est envoyé à Ninive pour condamner la ville mais il s’enfuit dans la direction opposée, embarquant sur un navire en partance pour Tarsis (peut-être l’Espagne aujourd’hui). Le navire est pris dans une grande tempête. Les marins jettent les sorts afin de découvrir la cause de ce malheur, sorts qui désignent Jonas. Il les invite à le lancer dans la mer, qui se calme. Avalé par un grand poisson ou une baleine, durant trois jours et trois nuits, Jonas regrette sa fuite et se voit vomi sur une plage. Il annonce le futur jugement des habitants qui se repentent.
Le Nouveau Testament fait mention de Jonas. Jésus enseigna que Jonas avalé par le poisson annonçait sa mort et sa résurrection (Mt 12:39-40 ; 16:4 ; Lu 11:29-30).

[8« Mais ici » : déchiffrables dans le manuscrit ces deux mots sont absents de la version imprimée. Mais si.

[9Un autre extrait des Selva Morale.

[10« Malheur à la mère à la fille et au matriciat », sur ce thème insistant lire également l’entretien accordé à Jacques Henric « Comment aller au Paradis ? » - art press n°44, janvier 1981.

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2 Messages

  • D.B. | 3 décembre 2008 - 21:35 1

    Mais, déjà, il y a bien longtemps, que pouvait-on lire ?

    "Ici, sur le papier du cahier choisi pour sa couleur, s’alignent peu à peu les phrases écrites à l’encre bleu-noire par le vieux stylo démodé, d’une écriture fine, serrée, penchée vers la droite et qui n’occupe que les trois-quarts de la page ; lentement, patiemment avec, souvent, des ratures (un trait simple qui barre une ou deux lignes restant malgré tout lisibles, ou bien des griffonnages qui recouvrent entièrement ce qui fut écrit) et, parfois, de longs passages sans corrections qui marquent sans doute une précipitation inattendue, où les lettres se déforment, perdent leur aspect irrégulier, s’égalisent, deviennent bientôt indéchiffrables."
    Le parc (1961), p 21, Seuil, Points.


  • D.B. | 1er décembre 2008 - 22:59 2

    Philippe Sollers donne donc à voir ici des pages manuscrites appartenant au début du texte de Paradis II.

    Dans un entretien de 1975 avec David Hayman, et alors que le texte qui allait devenir Paradis (I) en était à son début (commencé fin 1973, son premier extrait apparaît dans le numéro 57 de Tel Quel, printemps 1974) Philippe Sollers expliquait : "J’ai délibérément placé ce piège [l’absence de ponctuation] pour la rétine, laissant croire qu’il n’y a pas de méthode dans l’écriture de mes livres, mais un jour je vous montrerai mes manuscrits. Vous verrez des pages écrites à la main, laborieusement révisées dix, quinze, vingt fois. Je veux donner l’impression que j’écris mécaniquement mais en fait, c’est fait avec le soin d’un scalpel pour séparer de fines couches de tissus, opération d’une très grande précision." Vision à New York, p 212, Grasset (1981).