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Sollers critique littéraire
Sollers très connu comme écrivain, ( même si peu lu, de fait ), l’est beaucoup moins en tant que critique littéraire. C’est vrai, il n’en fait pas métier avec obligation de produire un papier chaque fois que quelque chose bouge dans le ciel littéraire. Il n’a pas à le faire pour exister, pour faire un beau tableau de chasse en tirant à vue sur un vilain canard. Lui, choisit ses cibles soigneusement et développe généralement de l’empathie pour le sujet, sinon il s’abstient. Ses critiques sont approfondies. De véritables études dans le format d’une chronique. Bref, Sollers, critique littéraire, est souvent intéressant parce que ses critiques vont au delà de l’effet de surface. Elles entrent au coeur de l’oeuvre et de de l’univers de l’auteur. Ainsi pour cette critique à l’occasion de la nouvelle édition de "Principes de sagesse et de folie" de Clément Rosset, les citations faites par Sollers sont extraites de pas moins de cinq autres ouvrages de Rosset : Le Réel et son double (Gallimard, 1976 ; nouvelle édition revue et augmentée, 1984) ; Le Réel, traité de l’idiotie (1977) ; L’Objet singulier (1979) ; La Force majeure (1983) ; Le Philosophe et les Sortilèges (1985) ; Le Principe de cruauté (1988), tous publiés aux Éditions de Minuit
A propos du livre« Il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas : je t’invite à méditer cela. » ----- Table des matières -----I.De l’existence - II.De la folie (l’existence déplacée) - III.De la crapule (l’existence dédoublée) - Appendices : Le miracle grec - Le miroir animal - Le miroir de la mort - Morale et crapule - Les ratés de la parole crapuleuse.
----- Extrait de l’ouvrage -----Je ne reviens ici sur cette illusion d’un être double, dont j’ai tenté par ailleurs, notamment dans Le Réel et son double, de sonder les mystères et la ténacité, que pour ajouter à ces analyses précédentes un bref codicille concernant un aspect de cette illusion : je veux parler de son utilisation crapuleuse. C’est en effet un caractère très fréquent de l’acte crapuleux que de s’accompagner d’un dire contradictoire qui, tel un doublage parasitaire, prétend récuser son fait au moment même où il l’accomplit.
La critique de Philippe Sollers(Le Monde, 6 mars 1992)
« Quelque chose est dans l’air pour nous dire que les philosophes ont beaucoup menti et mentent encore, soit par hermétisme excessif, soit par capitulation devant l’esprit du temps, instrumentalisation politicienne, morale sirupeuse, consensus mou, atermoiements conformistes, nouvelles illusions de la mise en scène tournante. Les philosophes : des “prêtres masquésâ€, disait Nietzsche. Ils vont, ils viennent, ils colloquent, enseignent, s’entretiennent, publient ; ils justifient désormais un peu tout et n’importe quoi pourvu que cela aille dans la bonne direction. Ils ne se font pas prier pour nous expliquer ce qui devrait exister, aurait pu se produire, a tort de s’être produit, se passera nettement mieux si on les écoute. Un peu de tout, oui, mais pas l’essentiel, dont chacun, à la fin, ressent le plus urgent besoin : qu’est-ce qui est vraiment présent et réel ? Qu’est-ce que l’existence elle-même ?
Bon réflexe : on part de l’étonnement devant le souci énergétique de base, la volonté de ne pas savoir (dont la littérature, de Molière ou Voltaire à Proust, nous donne tant d’exemples comiques). Je suis là, j’ouvre les yeux, mais je pense immédiatement “autrementâ€, “ailleursâ€. Je suis prêt à accueillir avec faveur les “illusionnistes†ou les “inguérissablesâ€, ceux qui me promettent une vie meilleure, ou bien ceux qui veulent me convaincre que la vie n’est pas là, ne sera jamais là, à cause d’un défaut d’origine. Bref, je suis à la merci de l’industrie inlassable des dévots, le dévot étant celui “qui est d’abord incapable d’affronter le non-nécessaireâ€. Portrait de dévot d’aujourd’hui : “Le dévot est ouvert à toute pratique pourvu qu’elle reçoive l’aval d’une autorité qui, si l’on peut dire, lui donne cours : une réalité considérée comme impie sera aussitôt adoptée si le juriste lui assure que « ça se fait », le policier que « c’est permis », le médecin que « c’est conseillé », le philosophe que « c’est rationnel »â€. Je crois tellement que le monde a un sens que je finis par obéir à ceux qui, dans un but d’exploitation, me montrent qu’il n’en a aucun. Je fais ce qu’on me dit de faire, je suis de plus en plus aboulique, j’oublie mon sentiment d’exister qui n’est plus pour moi qu’un encombrement.
S’agit-il de l’amour ? Sans doute, mais l’amour est encore dépendant d’une cause extérieure, alors que l’allégresse est pour ainsi dire sans cause, ou encore a des causes tellement multiples qu’il serait vain de les énumérer. Chiffre sans nombre, “pensée sans arrière-penséeâ€, elle jouit étrangement de l’absence de tout manque (“le manqueâ€, tarte à la crème de la prêtrise masquée), de toute remise à plus tard. Elle est ici, maintenant, depuis toujours, à jamais.
C’est surtout un sentiment secret, “lieu du seul quant-à-soi absolument intraduisible et indivulgableâ€. À l’action de nier ou de différer, conséquences de toutes les névroses “noires ou blanchesâ€, elle oppose donc, sans s’opposer, en passant, un être-là sans faille. Bien entendu, rien ne peut avoir plus mauvaise réputation que cette force d’affirmation, non revendicatrice : “L’offrande du réel, le don, toujours renouvelé, de la présence.â€
“C’est le privilège extraordinaire de la joie que cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allègrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection.†Le langage courant a donc raison de parler de “joie folleâ€, de dire qu’on est “fou de joieâ€. Mais, remarque-t-on aussitôt, il y a de la cruauté dans la joie. Certes, mais “non un plaisir à entretenir la souffrance, le refus de complaisance envers quelque objet que ce soitâ€. La cruauté de la joie est celle du réel lui-même. Le gai savoir de Nietzsche (clarté et justesse exemplaires de Rosset à ce sujet dans La Force majeure) en est le signe chimique : “Rien d’inquiétant ni de triste ne saurait jamais troubler l’humeur d’un philosophe chez lequel la connaissance du pire se confond invariablement avec le sentiment du meilleur.†Quelque chose est dans l’air, et je n’en veux pour preuve, après ou au milieu de tant de délires, qu’un désir, perceptible ici et là, de s’ancrer de nouveau dans le discours de Parménide, base des Principes de sagesse et de folie. Contre le “parricide†de Platon à l’égard de Parménide (coup de force d’où découle jusqu’à nous, toute métaphysique déclarée ou larvée), il s’agit de méditer concrètement la fameuse formule : “L’être est ; le non-être n’est pas.†Cette percée de la pensée, que les imbéciles considèrent comme évidente, est la pierre de touche de la reconnaissance du réel. Retournant l’expérience de Sartre dans La Nausée, Rosset a raison de dire que “le sentiment de l’existence peut être décrit comme un coup de foudreâ€. On répond à ce “coup†par la nausée, justement (et ses corollaires dépressifs ou mélancoliques : “Tout est de trop !â€), ou bien par la jubilation, la surprise. “Le jouisseur d’existence - l’homme heureux - se reconnaît à ceci qu’il ne demande jamais autre chose que ce qui existe pour lui ici et maintenant.†Il “souhaite l’infinie multiplication des choses qui existentâ€. La musique ? Oui ou encore, en littérature : Rabelais. De qui veut incarner la sagesse, il faut cependant exiger des précisions sur la folie. Folie dure (hallucination) ou folie douce (poétisation, idéalisation). Folie courante surtout, débusquée sans repos par Montaigne, et qui consiste d’ailleurs le plus souvent à se présenter comme raison ou bon sens. C’est l’esprit qui dérègle, non le corps : la prêtrise, masquée ou non, nous dit, c’est curieux, exactement le contraire. La “seconde naïveté†dont il a été question au sujet de Mozart est, ici, l’énigme ultime : état radieux d’un esprit qui ne suivrait plus que son corps retrouvé, gloire de la présence réelle, plus-que-présent revenu de tout, et qui pourrait tout dire en partant de n’importe quel point pour en célébrer l’éclat. Affirmation et ironie : l’une ne vaut pas sans l’autre. Vérités gênantes, blasphèmes, sarcasmes. C’est pourquoi on lira avec le plus grand profit les deux avertissements de Clément Rosset intitulés (dans Principes de sagesse et de folie) « Le miroir de la mort » et « Les ratés de la parole crapuleuse ». Où l’on voit se profiler deux traits de la folie éternelle et nouvelle : le goût du morbide, sorte “d’horrible démocratie de la mortâ€, “égalisation post mortem, rêve d’un lointain et bizarre communisme d’outre-tombe†(le communisme de demain sera là, puisque “l’égalité des cadavres console de l’inégalité des vivantsâ€). Et aussi la très fine analyse de la propension des truands à tenir un discours hyper moralisateur. Un exemple inattendu ? Prenons le Coran, sourate CXI : “Au nom d’Allah clément et miséricordieux. /Que les deux mains d’Abou-Hahab périssent. /Et qu’il périsse lui-même.â€
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En octobre 1999, Philippe Sollers, éditeur, publiait dans la collection L’Infini "Route de nuit. Episodes cliniques." En novembre, dans Le Monde de l’éducation n° 275, Clément Rosset accordait à Nicolas Truong l’entretien suivant : Q : " Publié en même temps que "Loin de moi", "Route de nuit" est un ouvrage étonnant et qui aurait d’ailleurs pu s’intituler "Hors de moi", puisque vous faites le récit d’une étrange et douloureuse maladie qui vous atteint depuis dix ans et qui vous fait, en quelque sorte, exister à côté de vous-même. Pourquoi ce livre ? R : "Route de nuit" est un ouvrage qui tranche avec tous ceux que j’ai faits depuis le début, même les plus singuliers, comme "Le Choix des mots", dans la mesure où ce livre est purement descriptif, expérimental et relève davantage du récit fantastique que de la dissertation philosophique. Il s’agit du récit de ces expériences traumatisantes qui ont jeté une ombre très fâcheuse sur ma vie quotidienne depuis une dizaine d’années. Ce sont des notes, des repères pour observer ma maladie. Au bout de dix ans, je suis allé montrer ces notes à un psychiatre qui m’a conseillé de publier ce document car il s’agit pour lui d’un symptôme nouveau que j’appelle l’"hasofin", et qui rappelle un peu le "Horla" de Maupassant. L’hasofin est l’abréviation du symptôme majeur des troubles que j’ai subis et que je subis encore : hyper-activisme semi-onirique de fin de nuit. J’ai alors repris mes notes, j’y ai ajouté des analyses et des illustrations venant de la littérature. Ça a été un travail d’écriture nouveau pour moi et que je me suis décidé à signer en raison de son caractère fantastique et cocasse. Q : Cela vous a-t-il aidé à comprendre les raisons de votre maladie ? R : Pas du tout, car tout le livre me confirme dans le fait qu’il n’y a rien à comprendre. Les maladies sans causes sont en même temps des maladies sans remèdes. Il y a, bien entendu, des causes qu’Aristote dirait efficientes, c’est-à-dire, dans ce cas précis, qui ont déterminé une modification de mon psychisme. Mais la maladie vit maintenant de manière totalement autonome. Q : Ne peut-on pas dire qu’il s’agit d’une maladie métaphysique, et que ce double dont vous n’avez pas cessé de chasser les manifestations se rappelle à vous ? R : J’ai bien sûr pensé que j’étais puni pour ma philosophie et que les dieux, irrités par mon inébranlable philosophie, m’avaient bâtonné. Philippe Sollers, qui édite le livre chez Gallimard, m’a d’ailleurs dit qu’il s’agissait d’une "petite crise métaphysique" ! Site Internet: L'entretien complet
merci pour cet article ;), je le mets en lien sur mon blog http://clementrosset.blogspot.com Site Internet: Atelier Clément Rosset
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