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L’Islam secret

la république et la laïcité

D 16 janvier 2015     A par A.G. - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Première mise en ligne le 20-06-2009 à l’occasion du débat sur la burqa [1]. Je le remet en ligne en raison de l’actualité. Il n’est pas inintéressant de lire ce que Sollers pouvait écrire il y a... 26 ans. Cela commence par un article très voltairien au moment où éclate « l’affaire Rushdie », dont on peut dire qu’elle annonçait la couleur des événements d’aujourd’hui.

*


La littérature est-elle dangereuse ?

En 1988, Salman Rushdie publie Les Versets sataniques. Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini publie une « fatwa » de mort contre lui en mettant en cause son œuvre et force l’auteur à entrer dans la clandestinité (wikipedia). Sollers écrit dans Le Monde.

Salman Rusdie au moment de la publication des Versets sataniques. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

TOUT allait pour le mieux. Les écrivains écrivaient, les maisons d’édition publiaient, les critiques faisaient semblant de critiquer, les jurys couronnaient, les intrigues fleurissaient, les potins potinaient, les foires foiraient, les télévisions tournaient. Certes, le niveau baissait, et le délit de littérature, le vrai délit d’initié, était de plus en plus rare. On commémorait, on s’arrachait les vieillards survivants, on les photographiait, on les interviewait, on repassait leurs anciennes bobines, on s’attendrissait sur le monde d’avant, ah ! le style, ah ! les caractères, ah ! les conceptions du monde, oh ! les rencontres d’autrefois au sommet, si pétillantes, si raffinées ! Qui reste-t-il ? Qui peut être comparé aux grands esprits de jadis ? Citez-moi un nom. Hélas, hélas !

Un soupçon surgissait même de temps en temps : la lecture a-t-elle encore cours ? Ne nous enfonçons-nous pas dans un monde illettré ? Oui, il y avait un risque. Mais qui allait se plaindre du tassement général s’il signifiait l’abondance pour tous, la fin d’une trop douloureuse histoire ? D’accord, il y avait encore des interdictions, des arrestations, des autodafés. Retards que tout cela, accidents, vétilles, bavures. Les Turcs brûlaient les livres de Henry Miller ; les Tchèques remettaient Havel en prison ; le clergé catholique se ridiculisait, une fois de plus, à propos d’un film sans intérêt [2] ; un fonctionnaire du ministère de l’intérieur proposait régulièrement une campagne contre la pornographie et la drogue, bref les nouvelles courantes, rien de sérieux. Le Progrès s’accompagne toujours de légères convulsions obscures.

Et soudain, l’imam ! Millions de dollars offerts pour tuer un tranquille citoyen britannique, un Indien musulman ayant blasphémé contre Mahomet, donc contre un milliard de fidèles ! C’est une plaisanterie ? Une crise d’épilepsie ? Une grosse colère en cours de signature de contrat ? Vous n’allez quand même pas me dire que les affaires seraient perturbées par une lubie de ce genre ? Attendons et voyons. Ça va lui passer. J’étais à Berlin, en 1936, quand on brûlait quelques livres. Les modérés d’alors, dans l’entourage du chancelier, me téléphonaient souvent pour m’avertir que ce n’était là que divertissement de masse, folklore local, exorcisme joyeux, catharsis. Ne gênons jamais les modérés, ne les poussons pas dans les bras des Russes, telle est notre devise.

Vous avez lu ce roman, vous ? Le "Satanique" ? Franchement, ça vous parait méchant ? Quand on trouve chez nous Sade en livre de poche ? Nous publierons ce "Satanique", soit, puisque notre abstention se verrait trop. Quoi encore ? Vous prétendez que plus personne n’ouvre un livre ? Ne ressent ce qui s’y déploie ? Que l’infâme, pardon , l’imam, est le dernier lecteur planétaire ? Mais il ne lit rien, pas plus que le cardinal Decourtray qui me disait hier : « Je n’ai pas vu ce film, mais il me blesse ; je n’ai pas lu ce livre, mais il choque profondément ma conviction de croyant. » Spectacle, mon cher, Spectacle ! Je vous accorde que nous aurions dû prévoir que ce "Satanique" était une provocation. Eh bien, nous serons plus vigilants à l’avenir. Nous renforcerons une littérature sans danger. C’était notre programme ; il sera désormais appliqué sans faiblesse.

Au fond, l’imam nous aide, le cardinal aussi. Nous retiendrons les manuscrits gênants à la source. Nous marginaliserons les irresponsables, les excités, tel cet écrivain qui s’écriait l’autre soir : « Ecrivains de tous les pays, unissez-vous ! Vous n’avez rien à perdre que vos surveillants policiers, vos dictateurs commerciaux, vos assassins virtuels ! » De Gaulle avait tort : nous arrêterons Voltaire. Ou plutôt, nous l’étoufferons dans l’oeuf. L’ordre régnera au Salon du livre comme à Francfort. Les croyances, toutes les croyances, seront respectées. Pas la moindre blessure. Nous connaissons, croyez-moi, les éléments corrupteurs, les meneurs. Les seuls livres permis seront la Bible, les Evangiles, le Coran, avec interdiction de trop se demander ce que ça veut dire. Pour le reste : gadgets évacuables, déluge eau de rose. Tout ira mieux qu’avant. Il y a eu des scandales, mais il n’y en aura plus. Je vous assure que Dieu pourra dormir tranquille, Lui, son Fils, sa Mère, ses Saints, ses Prophètes et leurs femmes, ainsi (bénédiction sur eux !) que tous ses employés consciencieux.

Philippe Sollers, Le Monde du 03.03.89

L’article du Monde était suivi de cette note :

« Le dernier numéro de l’Infini (no 25, printemps 1989), revue dirigée par Philippe Sollers, est consacré à Voltaire. On y trouvera notamment un ensemble de lettres de l’auteur de Candide à sa nièce et légataire, Mme Denis. »

*


L’Islam voilé

Jamais une religion n’est aussi amusante que lorsqu’elle se mêle de codifier la sexualité humaine. Comme elle vient elle-même de l’embarras sexuel, ses efforts dans ce domaine dépendent de l’énergie de ses obsessions. Judaïsme, christianisme et islam sont évidemment intarissables sur cette affaire. Le bouddhisme, lui, est plus discret, mais il n’est guère à la mode. Il n’est pas question, semble-t-il, de l’introduire à l’école. Dommage, cela calmerait le jeu. Pauvre Freud suivant la polémique actuelle sur les foulards : il hoche tristement son crâne sage par-delà la tombe.

L’au-delà paradisiaque est le grand thème islamique. Ah, les houris ! Quel film !

« Leur corps est si diaphane, si transparent que l’on peut voir les os à travers la chair et la moelle à travers les os tout comme le buveur peut distinguer le rubis du vin à travers le cristal... La verge de l’Elu ne se replie jamais. L’érection est éternelle. A chaque coït correspond une sensation tellement inouïe en ce bas-monde que si on l’y éprouvait on tomberait évanoui. »

Dans l’autre monde, comme une récompense, on voit tout et on jouit de tout. En revanche, sur terre, la vue du sexe est en général interdite parce qu’elle rend aveugle. Logique parfaite. Voilez-moi donc cette source tellement précieuse des plaisirs divins. Le foulard trouble la laïcité ? C’est qu’il est une promesse intense de lascivité. Du coup, on comprend l’invention des harems, paradis anticipés, camps d’entrainement pour les jouissances futures.

Il faut détromper tout de suite ceux qui croient qu’ils n’existent plus :

« Ils sont peut-être plus nombreux depuis la vague intégriste qui, après avoir submergé l’Iran, se répand dans d’autres pays musulmans. »

Picasso, Grand vase aux femmes voilées, 1950. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

C’est du moins ce que nous dit l’auteur féminin et sensible de « Harems, le monde derrière le voile ». Juste ciel ! Dieu s’occupe donc encore lui-même de la domestication des corps, de leur entassement calculé, des intrigues qui peuvent se nouer entre femmes se déshabillant entre elles ? Il participe personnellement aux secrets des odalisques modernes roulant en Cadillac à travers le désert ? Du pétrole aux hammams, une seule vision merveilleuse ? Aucun doute : il faut proposer, en même temps que l’étude négligée du Coran, des cours spéciaux sur les écrivains et les peintres qui ont rêvé sur le phénomène. La liste est impressionnante : Racine, Montesquieu, Voltaire, Flaubert, Gautier, Nerval. Et Ingres, Delacroix, Renoir, Matisse, Picasso. Il serait désolant que cette grande tradition se perde, et je suis moi-même prêt à partir en mission spéciale en Arabie saoudite pour quelques croquis pris sur le vif.

L’école républicaine, en effet, nous dit peu de choses sur l’amour. Son credo se limite à l’injonction suivante : « Tu jouiras par tes propres moyens. » Oui, mais comment ? peut se demander à juste titre le lycéen ou la lycéenne. Ce n’est pas tout d’éviter le retour obscurantiste de Dieu, encore convient-il de dévoiler son programme caché de délices. Il y va aussi de l’enseignement du goût, l’Orient étant comme par hasard le lieu du kitsch le plus effroyable et des chefs-d’oeuvre les plus incontestables (il suffit de regarder l’iconographie contrastée des livres en question). Chaque semaine, donc, une représentation pratique de la danse de l’abeille qui a tant impressionné Flaubert (une femme nue jouant d’un simple voile) permettra aux nouvelles générations de mieux apprécier Salammbô. Flaubert, qui écrivait à Louise Colet ces lignes cruelles :

« La femme orientale est une machine et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère, puisqu’on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d’icelle. »

Répression intéressée des femmes ? C’est l’évidence. Mais n’oublions pas les eunuques d’autrefois qui nous en disent plus long que bien des traités théologiques sur les intentions divines. Voici un exemple cité par Alev Lytle Croutier :

« L’appareil génital est tranché d’un seul coup de rasoir, un tube inséré dans l’urètre, la blessure cautérisée avec de l’huile bouillante, et le patient enfoncé dans un tas de fumier frais. Diète lactée. Taux de mortalité faible avant la puberté. »

Dire que certains se demandent où le marquis de Sade est allé chercher ses tableaux ! Précisons cependant que, l’islam interdisant la castration, les opérateurs étaient en général des Egyptiens chrétiens ou des juifs.

Bains, chuchotements, danses dites du ventre et de bien autre chose, en présence du sacré pouvoir (tiens, voici Colette qui passe), crimes divers accomplis en toute innocence, non, l’histoire n’a pas fini de s’écrire sous le voile des apparences et de la rigueur.

Philippe Sollers, Le Monde du 08.12.89. (sous le titre L’islam secret)

Repris dans La guerre du goût, 1994.

*


Première page du Monde du 28-06-2003. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

L’autre jour, au Sénat, dans un débat citoyen, de fortes choses se disaient à propos de la laïcité républicaine. Tout semblait évident : la nécessité de préserver l’école de toute intrusion religieuse, l’appel à la responsabilité de l’État pour faire appliquer la loi, le rappel de la liberté, de l’égalité, de la fraternité universelles, bref le catéchisme élémentaire des institutions françaises dont nous pouvons légitimement être fiers.

D’où vient que, soudain, une jeune fille voilée attira l’attention jusqu’à focaliser sur elle tous les discours ? Elle avait dû entrer en cachant son foulard dans son sac avant de le nouer sur sa tête dans l’Hémicycle. Elle était militante, allumée, ardente, jolie, électronicienne (je crois), membre d’Amnesty International (c’est ce qu’elle disait).

On n’écoutait pas vraiment ses propos confus, mais on ne voyait plus qu’elle. En trente secondes, elle était devenue l’élément érotique de l’Assemblée.

Allait-elle jeter une bombe ? S’immoler par le feu ? Se mettre à prier en public ? Non, elle avait l’air normale.

Mais comment pouvait-elle incarner volontairement une image aussi terrible de la sujétion de la femme ? N’était-elle pas la victime de son père et de ses frères ?

Ne défendait-elle pas, sans s’en rendre compte, la condition atroce de milliers de corps emprisonnés dans l’esclavage, le fanatisme, l’obscurantisme, le terrorisme, l’absence de sport, le refus de la science et du progrès, l’horreur de l’enfermement patriarcal et le respect absurde d’un Dieu meurtrier ? On la huait, mais elle était, à l’évidence, l’objet d’un trouble massif. On avait honte pour elle, mais avec curiosité.

Cachez ce voile que je ne saurais voir, lui disait l’un. « Et s’il me plaît, à moi, d’être voilée ? », semblait-elle répondre comme un personnage inconscient de Molière. Elle était odieuse, bien entendu, mais sympathique, comme tous les opprimés. Bon, ce n’était qu’un début, continuons le débat.

Qu’est-ce que la laïcité ? Un principe intangible de la République, qui, désormais, devrait aller de soi. C’est oublier un peu vite des siècles de luttes incessantes contre les restes de la monarchie et la puissance de l’Eglise catholique. Enfin la lumière vint pour libérer les citoyens et les citoyennes.

Cependant, d’offensive qu’elle était, la laïcité est devenue défensive. Pourquoi cela ? Elle s’affirme, certes, elle se répète, mais on sent bien qu’elle doute d’elle-même. Est-elle encore désirable ? Ou a-t-elle tourné à la routine majoritaire, donc vulnérable, comme certaines avant-gardes peuvent, avec le temps, devenir rétrogrades à force de se battre contre des ennemis effondrés ? On crie encore, ici et là, à la censure contre la pornographie, alors que la pornographie est devenue une industrie prospère coexistant avec le conformisme le plus écoeurant. La censure, aujourd’hui, on sait bien sur quoi elle porte : la connaissance de l’histoire, des lettres, de la philosophie, de l’art, du goût.

Quant aux religions, presque plus personne ne comprend exactement de quoi elles parlent, sauf quelques clichés qui surnagent sous forme de dévotions claniques, coupées, pour l’immense majorité, de toute critique et de toute pensée. Enseigner les religions à l’école ? Voeu pieux et tardif qui ne résoudra pas la question d’une ignorance généralisée.

L’accent fiévreux mis sur le voile islamique cache la forêt d’une inculture de plus en plus agressive. Nous ne vivons pas le choc des civilisations ou des cultures, mais le choc des incultures revendiquées. Il ne faut donc pas s’étonner que la composante religieuse, plus ou moins dévoyée et détournée, revienne sur le devant de la scène. L’appel à l’opium est le cri de la créature broyée et décervelée. On a vu l’athéisme à l’oeuvre dans les pays totalitaires : résultat garanti.

Mais la laïcité, direz-vous, est tout autre chose : c’est la tolérance, le respect de l’autre, l’impartialité. Voilà pourquoi, encore récemment, quelqu’un demandait avec un sérieux provocateur de supprimer les fêtes non laïques comme Noël, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte ou l’Assomption, jours chômés, et d’introduire dans le calendrier républicain des fêtes juives et islamiques, même si elles ne sont pas chômées. Autrement dit : trop de fêtes chrétiennes sans travail, davantage de fêtes religieuses avec travail. Les travailleurs et les travailleuses apprécieront ce programme.

Dans sa Critique du programme de Gotha, Marx fait cette remarque de bon sens :

« "Liberté de conscience !" A-t-on voulu, en ces temps de Kulturkampf [lutte menée par Bismarck contre le parti catholique], rappeler au libéralisme ses vieux slogans ? On ne pouvait le faire que sous cette forme : "Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux aussi bien que corporels, sans que la police y fourre son nez." Mais le parti ouvrier devait à cette occasion exprimer sa conviction que la "liberté de conscience" bourgeoise n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de "liberté de conscience religieuse" et que pour sa part, il s’efforce plutôt de libérer les consciences de la hantise religieuse. Mais on préfère ne pas dépasser le niveau "bourgeois". »

Libérer les consciences de la hantise religieuse : on en est toujours là. Et ce n’est pas la société mondiale du spectacle qui y conduit, pas plus qu’autrefois l’éradication révolutionnaire ou stalinienne. La laïcité bourgeoise se défend : elle a raison, on le comprend. Mais elle devrait commencer par libérer les consciences de la hantise publicitaire qui porte en elle, par contre-coup, la hantise religieuse. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’en prend pas le chemin.

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Paul Lafargue

Il faut relire l’admirable Paul Lafargue, le gendre de Marx, qui s’est suicidé le 27 novembre 1911, à Draveil, avec sa femme Laura. Son grand livre, toujours d’actualité, est Le Droit à la paresse [3], publié en 1880. Contre l’apologie incessante du travail, péché du capitalisme comme du socialisme, et sans aller jusqu’au fameux « Ne travaillez jamais ! » d’un autre révolutionnaire français [4], il ose écrire :

« Ô paresse, prends pitié de notre longue misère ! Ô paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »

Mais surtout ceci (pour montrer comment s’est constitué religieusement le capitalisme désormais planétaire) :

« Sous l’Ancien Régime, les lois de l’Eglise garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement interdit de travailler. C’était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l’Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail. La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape : il refusa parce que "l’une des hérésies qui courent le jourd’hui est touchant les fêtes" (lettre du cardinal d’Ossat). Mais, en 1666, Pérefixe, archevêque de Paris, en supprima 77 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire : il détrôna au ciel les saints pour abolir leurs fêtes. »

Le lecteur, ou la lectrice, n’aura eu aucune peine à reconnaître dans l’invocation à la paresse de Lafargue un écho voulu des Litanies de Satan de Baudelaire :

« Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
Ô prince de l’exil à qui l’on a fait tort
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort
Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines... »

La paresse, pour Lafargue, est « la mère des arts et des nobles vertus ». On ne saurait être plus à contre-courant de l’économie politique.

Voilà ce que, Satan d’un jour, j’aurais aimé enseigner à la jeune voilée. Je lui aurais démontré que seule la laïcité radicalement pensée peut mener à ce paradis personnel. Pour cela, Histoire oblige, il vaut mieux passer par le catholicisme, empire du vice mais aussi des plus hautes vertus. Plus besoin d’insignes religieux, mémoire active, lectures, tête découverte. Du calme, travaillez le moins possible, c’est l’avenir. D’ailleurs, comme le dit Marx, en latin (décidément !) à la fin de sa Critique :

« Dixi et salvavi animam meam ».

Ce qui est de l’Ezéchiel pur (III, 19) :

« J’ai dit, et j’ai sauvé mon âme. »

Philippe Sollers pour Le Monde du 28-06-03 [5].

*


Additif

Pourquoi je suis favorable à une loi sur la burqa

par Bernard-Henri Lévy

On dit  : «  la burqa est un vêtement  ; tout au plus, un déguisement  ; on ne va pas légiférer sur les vêtements et les déguisements  »... Erreur. La burqa n’est pas un vêtement, c’est un message. Et c’est un message qui dit l’assujettissement, l’asservissement, l’écrasement, la défaite, des femmes.

On dit  : «  c’est peut-être un assujettissement, mais consenti  ; sortez de votre tête l’idée d’une burqa imposée par de méchants maris, des pères abusifs, des caïds, à des femmes qui n’en voudraient pas  »... Soit. Sauf que la servitude volontaire n’a jamais été un argument ; l’esclave heureux, ou heureuse, n’a jamais justifié l’infamie foncière, essentielle, ontologique, de l’esclavage  ; et, des stoïciens à Elisée Reclus, de Sch ?lcher à Lamartine en passant par Tocqueville, tous les anti-esclavagistes du monde nous donnent tous les arguments possibles contre la petite infamie supplémentaire qui consiste à faire des victimes les propres auteurs de leur malheur.

On dit  : «  liberté de culte et de conscience ; liberté d’exercice et de manifestation, pour chacune et pour chacun, de la religion de son choix ; au nom de quoi se permettrait-on d’interdire à un fidèle d’honorer Dieu de la façon que prescrivent les textes sacrés  ? ». Sophisme encore. Car on ne le répétera jamais assez. Le port de la burqa n’est pas une prescription coranique. Il n’y a aucun verset, ni aucun texte de la sunna, obligeant les femmes à vivre dans cette prison de ferraille et de tissu qu’est un voile intégral. Il n’y a pas un «  shoyoukh  », pas un savant en religion, qui ne sache que le visage n’est, pas plus que les mains, tenu dans le Coran pour une «  nudité  ». Et je ne parle pas de ceux qui, comme Hassan Chalghoumi, le courageux imam de Drancy, disent haut et fort à leurs fidèles, aujourd’hui même, que le port de ce voile intégral est carrément anti-islamique.

On dit  : «  gare à l’amalgame  ! gare, en focalisant l’attention sur la burqa, à ne pas alimenter une islamophobie qui ne demande qu’à se déchaîner et qui serait elle-même une forme déguisée de racisme — on l’a empêché de s’infiltrer, ce racisme, par la grande porte du débat sur l’identité nationale  ; va-t-on le laisser revenir par la fenêtre de cette discussion sur la burqa  ? ». Sophisme, là encore. Increvable mais absurde sophisme. Car ceci n’a rien à voir avec cela. L’islamophobie, on ne le répétera jamais assez, n’est évidemment pas un racisme. Je ne suis, personnellement, pas islamophobe. J’ai trop le souci du spirituel, et du dialogue des spiritualités, pour être hostile à telle religion ou à telle autre. Mais leur libre critique en revanche, le droit de se moquer de leurs dogmes ou de leurs croyances, le droit à la mécréance, au blasphème, à l’apostasie, sont des droits trop chèrement acquis pour que nous laissions une secte, des terroristes de la pensée, les annuler ou les fragiliser. C’est de Voltaire qu’il s’agit, là, pas de la burqa. C’est des Lumières d’hier et d’aujourd’hui qu’il est question, et de leur héritage non moins sacré que celui des trois monothéismes. Un recul, un seul, sur ce front - et ce serait un signal donné à tous les obscurantismes, tous les fanatismes, toutes les vraies pensées de haine et de violence.

Et puis on dit enfin  : «  mais de quoi s’agit-il, après tout  ? combien de cas  ? combien de burqas  ? faut-il, pour quelques milliers, peut-être quelques centaines, de burqas répertoriées sur l’ensemble du territoire français, déclencher ce tapage, ressortir cet arsenal de règlements, faire une loi  ? ». C’est l’argument le plus courant. C’est, pour certains, le plus convaincant. Sauf qu’il est, en réalité, aussi spécieux que les premiers. Car de deux choses l’une. Ou bien il ne s’agit que d’un jeu, d’un accoutrement, d’un déguisement (voir plus haut) et alors, en effet, c’est la tolérance qui est de mise. Ou bien il s’agit d’une offense faite aux femmes, d’une atteinte à leur dignité, il s’agit d’une mise en cause frontale de la règle républicaine fondamentale, et chèrement payée elle aussi, d’égalité entre les sexes et c’est d’un principe, alors, qu’il est question ; et le nombre, s’agissant de principes, ne fait jamais rien à l’affaire. Imagine-t-on remettre en question les lois de 1881 sous prétexte que les atteintes à la liberté de la presse se font rares  ? Et que dirait-on de quelqu’un qui, observant que les attaques racistes ou antisémites contre les personnes décroîtraient en quantité, songerait à abolir, ou même à alléger, les législations en vigueur en la matière  ? Si vraiment la burqa est ce que je dis, si elle est cette insulte faite aux femmes et à leur lutte séculaire pour l’égalité, si elle est une injure faite, de surcroît, aux femmes qui, à l’heure même où j’écris, défilent à visage découvert, en Iran, contre un régime d’assassins dont la burqa est l’un des symboles, bref, s’il signifie, ce symbole, que l’humanité se divise entre ceux dont le corps est glorieux et doté d’un non moins glorieux visage et celles dont corps et visage sont des outrages vivants, des scandales, des saletés que l’on ne saurait voir et qu’il faudrait soit cacher, soit neutraliser, alors n’y en aurait-il qu’une, n’y aurait-il qu’une femme en France se présentant encagée à l’hôpital ou à la mairie, qu’il faudrait la libérer.

C’est pour toutes ces raisons de principe que je suis favorable à une loi, nette et claire, décrétant anti-républicain le port de la burqa dans l’espace public.

Bernard-Henri Lévy, le 17 Février 2010, pour Le Point.


[1L’article était précédé de cette dépêche de l’AFP : « Alors que le gouvernement dit réfléchir à la possibilité de légiférer sur le port du voile intégral, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme Rama Yade s’est déclarée ce samedi sur Europe 1 "pas opposée" à une loi. "Il faut à titre préventif, à titre de défense de la laïcité, de défense de la dignité de la femme, agir. Quelle que soit la méthode, loi, règlement, décret, peu importe", a-t-elle estimé.

Roger-Gérard Schwartzenberg, président d’honneur du PRG, a de son côté estimé dans un communiqué qu’il "serait très utile de légiférer pour interdire le port de la burqa, qui est contraire à nos principes constitutionnels fondamentaux et aux valeurs de la République". Il souligne que le préambule de la Constitution de 1946 repris dans la Constitution de 1958 "garantit à la femme, dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme". Pour lui, ce préambule justifierait donc de légiférer sur le port du voile intégral (burqa et niqab). A l’appui de sa position, il rappelle en outre des propos du recteur Dalil Boubaker, selon lesquels "le port de la burqa n’est pas une prescription coranique, mais une coutume imposée arbitrairement par une tendance islamiste extrême".

Le président de la République Nicolas Sarkozy a prévu de s’exprimer lundi sur l’opportunité d’une loi interdisant le port du voile intégral en France à l’occasion de son discours devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles.  »

Source : AFP, 20-06-09.

Quelques conseils de lecture pour notre président de la République s’il en est encore temps... Les suivra-t-il ? Rien n’est moins sûr (C’est vrai aussi de ses « opposants »).

[2À propos de La dernière tentation du Christ de Scorsese.

[3Dans l’excellente collection Allia : Le texte intégral.

Lire également :

[4Guy Debord.

[5Philippe Sollers est alors "éditorialiste associé" du journal.

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6 Messages

  • Albert Gauvin | 24 février 2016 - 10:47 1

    La fatwa contre Salman Rushdie relancée : les paradoxes de la "perestroïka" iranienne

    27 ans après que Salman Rushdie a fait l’objet d’une fatwa le condamnant à mort (cf. La littérature est-elle dangereuse ?), plusieurs médias iraniens viennent d’ajouter 600.000 dollars à la prime offerte pour la tête de l’écrivain britannique. Explications.


  • A.G. | 20 janvier 2015 - 17:39 2

    L’écrivain britannique Salman Rushdie a déclaré mercredi [7 janvier] que la satire devait s’appliquer aux religions, en réaction à l’attaque sanglante contre le journal satirique français Charlie Hebdo. L’auteur des Versets sataniques, contraint de vivre près de dix ans dans la clandestinité après une fatwa émise contre lui par l’ayatollah Khomeini en 1989, a exprimé sa « solidarité à Charlie Hebdo », appelant à « défendre l’art de la satire ». Le journal français a été visé par deux hommes lourdement armés qui, aux cris de "Allah Akbar", ont tué au moins douze personnes, dont les dessinateurs Cabu et Wolinski, dans le plus grave attentat commis en France depuis plus d’un demi-siècle.

    « Je suis solidaire avec Charlie Hebdo, comme nous devons l’être tous, pour défendre l’art de la satire, qui a toujours été une arme de la liberté contre la tyrannie, la malhonnêteté et la bêtise. Respect pour la religion est devenu un nom de code pour dire Peur de la religion. La critique, la satire et, oui, notre irrévérence intrépide doivent pouvoir s’appliquer aux religions », souligne l’écrivain, dont la fatwa avait été officiellement levée en 1998 par l’Iran. « Combinée aux armements modernes, la religion, une forme médiévale de la déraison, devient une vraie menace pour notre liberté. Ce totalitarisme religieux a provoqué une mutation mortelle au coeur de l’islam et nous en voyons les conséquences tragiques aujourd’hui à Paris », ajoute-t-il. Sur son compte Twitter, Salman Rushdie évoque l’attaque contre Charlie Hebdo dans plusieurs tweets, écrivant notamment "Vive Charlie Hebdo !" et utilisant le hashtag #JeSuisCharlie. (Source AFP).

    « L’affaire Rushdie », par l’ampleur des manifestations qu’elle suscita (à Londres et dans le monde musulman) fut, d’une certaine manière, inaugurale. En mars 1989, Sollers réagissait à fatwa dont l’écrivain britannique fut l’objet par une interrogation : La littérature est-elle dangereuse ? Au même moment, un numéro de L’Infini (n° 25) était consacré à Voltaire et au Principe d’ironie. À l’automne 2014, le bandeau de L’Infini 128 était encore L’Infâme aujourd’hui. Le combat continue.


  • A.G. | 21 octobre 2010 - 21:05 3

    L’érotique d’un voile avec un beau défilé printemps-été 1998 de Hussein Chalayan. Dans art press n° 371.


  • A.G. | 29 juin 2009 - 23:25 5

    Autre contribution au débat : La burqa, une pathologie de la culture musulmane par ABDENNOUR BIDAR philosophe, spécialiste de l’Islam (Libération du 29-06-09).


  • V.K. | 21 juin 2009 - 01:06 6

    Pour alimenter le débat :

    GASTRONOMIE : Le dîner d’ortolans de F.Mitterand à la sauce Burka

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    Un dîner d’ortolans<BR>

    dans le Sud-Ouest

    MODE : Maillot de bain tendance pour l’été .

    SOCIETE : L’Occident et la Société du Spectacle

    RELIGION : Islam des Lumières : Malek Chebel

    Chantre de l’islam des Lumières, Malek Chebel vient de faire paraître chez Fayard une nouvelle traduction du Coran et un Dictionnaire encyclopédique de l’islam. Opposé au port de la Burqa chez les femmes, Malek Chebel était l’invité des Entretiens de la Dépêche du Midi le jeudi 18 juin au muséum d’histoire naturelle de Toulouse.

    POLITIQUE  : La transcendance est-elle républicaine ?

    Débat entre Henri Guaino, Conseiller spécial de Nicolas Sarkozy et Philippe Sollers le 14 juin 2009. Forum Libération au Théâtre des Amandiers. Voir ici :

    Dieu, au fond, est humour. Amour et humour.
    Pas d’amour sans humour, et réciproquement

    Philippe Sollers
    Grand beau temps, Ed. Le Cherche-Midi, 2008