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« Faire l’amour et Fragonard » par Dominique Rolin

D 9 décembre 2020     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Faire l’amour et Fragonard » est un article de commande de la revue Le Genre humain (Le Seuil) qui, en juillet 1985, publiait un numéro dédié à l’amour vu par 20 auteurs. Dominique Rolin qui est une femme libre, pour qui le corps et le sexe ne sont pas tabous, nous livre, ici, un texte sans détour, ainsi qu’une analyse des œuvres de Fragonard à travers ce prisme du corps et du sexe cachés mais omniprésents. Notons que deux ans plus tard, en 1987, Philippe Sollers publiera "Les Surprises de Fragonard". Un texte plus édulcoré que celui de Dominique Rolin mais tous deux déploient le fanatisme amoureux de l’artiste, et la volupté de ses oeuvres. Qui a influencé l’autre quant à Fragonard ?. La chronologie semble plaider pour cette dernière. Nous reprendrons la correspondance de Philippe Sollers à Dominique rolin de 1985 pour savoir comment il a accueilli ce texte.

Le sommaire du numéro, ICI.(Revue Le Genre humain 1985/2)

On n’aimera jamais assez les mots, corps vivants moulés par le flux de l’espace et du temps (...). Ils se réinventent à chaque époque en refusant l’étouffoir de la linguistique " : ce sont les premières lignes de " Faire l’amour et Fragonard ", l’article ouvrant un recueil qui sort en 1991 sous le titre "Un convoi d’or dans le vacarme du temps". Le Monde, dans un article du 25 janvier 1991, en rend compte ainsi :

Dominique Rolin a le même regard aigu, dépourvu de préjugés et de morale. Elle a la bienveillance de ceux qui aiment la vie, ses hasards et ses folies _ ce qui n’exclut pas, bien au contraire, une féroce lucidité. Elle sait être joyeusement indécente, délicatement tendre, subtilement sensuelle. Sa gourmandise de la vie n’est jamais gloutonne ; sa passion de la littérature n’est jamais déclamatoire ; son amour de la peinture, de Venise ou de sa Belgique d’origine n’est jamais emphatique. " Exulter clandestinement "

Pas de lyrisme facile chez Dominique Rolin. Pas de rapports effusifs à soi-même ou aux autres, pas d’épanchements gluants. Ni autoflagellation ni complaisance, ce qui se fait rare. Une discrète élégance, même pour dire le plus violemment intime. Une recherche minutieuse de la sensation. Le plaisir de traquer le mot précis, l’assemblage de sons le plus plaisant et le plus convaincant, pour restituer, au plus exact, ce qu’on a vu, ressenti, ce qu’on a remarqué, distingué ou aimé au point de vouloir le faire partager, le propager, le fixer à jamais.

J’aimerais saluer l’auteur de ces lignes qui a su traduire, au mieux, ce que j’ai ressenti à la lecture de « Faire l’amour et Fragonard » , malheureusement l’archive du Monde ne mentionne pas le nom de l’auteur.

Noté aussi, sur le thème de l’amour, ce dessin et commentaire de Cécile Guilbert :

Définition ? Symbole ? Métaphore ?
Assurément génial...

Cécile Guilbert

« l’amour entre les sexes, avec pour but l’union sexuelle. »
Sigmund Freud

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« Faire l’amour et Fragonard » . par Dominique Rolin

On n’aimera jamais assez les mots, corps vivants moulés par le flux de l’espace et du temps. On essaie de les assigner à résidence quand on les enferme dans les dictionnaires. Rien à faire. Ils s’en échappent, bougent, évoluent avec l’espiègle gratuité d’éternels enfants terribles. Ils se réinventent à chaque époque en refusant l’étouffoir de la linguistique.

« Faire l’amour » : laissons-nous investir par la magie intime de ce très ancien cliché, toujours lié à nos mœurs d’aujourd’hui. Le new-look auquel nous l’avons réduit n’est plus qu’une image crue. Deux individus se rapprochent, sexe excité. Erection, intromission, frottement rythmique échauffé, accélération, quête angoissée de la profondeur, grondements, brutal éclatement du spasme. Puis retombée en gouffre noir, ni vu ni connu, rien n’a eu lieu, on recommencera plus tard en modulant, si nécessaire, les variantes d’une technique jamais épuisée mais toujours semblable.

Ainsi a-t-on cru pouvoir clouer ces deux termes dans une grossièreté physiologique sans équivoque. Le cinéma, la télévision, la publicité, une pseudo-littérature mercantile, les sex-shops et autres gadgets sont responsables de cette sommaire maquette en gros plan de congestion rouge et mouillée. Là où il y a caméra, il y a zoom et gifle d’images. L’irréprochable grossissement de l’objectif ne fait grâce d’aucun détail : grain des peaux et mouillures, poils et vaisseaux sanguins, boutons et muqueuses, nous n’ignorons plus rien de la réalité des corps. « Faire l’amour » n’est qu’une anthologie de slogans en couleurs, laquelle à la limite pourrait figurer dans les programmes scolaires, pourquoi pas. Enseignement-éclair. Monstrueux à-plats didactiques interdisant à l’imaginaire de s’épanouir en direction d’une certaine démence, la seule qui soit profitable à l’élan créateur.

Ainsi l’exige notre troublante fin de siècle : le va-et-vient d’un sexe d’homme enfoncé dans celui de sa partenaire s’est fait promotion toute-puissante, sponsor spectaculaire d’une stupéfiante rentabilité.

Et après ? Après, rien. Le vide. L’alignement sec. Un néant satisfait. On pourrait du moins le croire. Mais les mots sont durs, sont forts, ils résistent aux tentatives de réduction : ils n’ont pas dit leur dernier mot. Ils nous font signe de les suivre en remontant le flux de l’Histoire afin de retrouver la grâce originelle de leur fonction qui avait le don volage de nous enchanter.

« Faire l’amour » y est animé d’une fraîcheur de flamme car les deux vocables, joints en souplesse, savent déjà s’entendre sur le seul plan de l’euphonie. La mystérieuse alchimie des consonnes et des voyelles les fait résonner d’un charme singulier qui rassure. Ils sont doux au regard, à l’ouïe, à la réflexion. Enigmatique et brève liaison à doublure érotique. L’étreinte est imminente, articulant un tout sexuel retenu, détourné. A la façon des danseurs d’autrefois calculant les figures d’une pavane ou d’un menuet, ils respectent entre eux l’écart par pudeur, prudence et même pruderie, uniquement soucieux de s’adapter au rythme. Ce méfiant face à face conduit le couple à s’évaluer par scansions sourdes, lentes. Leur désir en reflet de miroir est un désir d’attente joyeuse et patiente. Les ambiguïtés de la passion sont mimées d’avance. Bien. Parfait.

Un homme veut coucher avec une femme ? D’abord il se borne à bâtir autour d’elle un palais rêvé. Boudoirs, baldaquins, loges, cabinets, balcons, bijoux, bouquets, tissus, bouffes, tapis, couloirs, escaliers, tout cela qui mène à l’alcôve. La femme dit oui, oui, oui, d’emblée. Sa fonction de femelle convoitée l’excite. La danse de séduction se coule ensuite à l’intérieur d’un flottant mutisme autorisant le couple à se noyer en fraîcheur voluptueuse. Cependant, en dépit de l’inévitable fusion, il continue à se refuser seulement en qualité de double corps de chair uni au niveau du bas-ventre.

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Un pinceau en folie

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Tandis que ma pensée dérivait ainsi d’instinct vers l’amont de notre langue, une fois de plus le hasard m’a servie pour lui donner forme et sens. Le déclic s’est produit devant une librairie d’art à l’enseigne prédestinée· : Visions. Parmi l’entassement des albums, un ouvrage consacré à Fragonard a littéralement flambé mon attention. J’y étais, sans le moindre doute !

Mon interprétation de « faire l’amour » trouvait avec un merveilleux naturel son couloir d’expression. La filée du travail aurait pour canevas l’œuvre de ce peintre : il serait le cœur d’une espèce de rose des mots - comme il en est de la rose des vents. Ancrage mouvant, parfumé, dont les camaïeux de nacre, d’or et de perle sauraient mettre au jour, carrément, l’extrait le plus rare des jouissances de la sexualité.

Donc, mon « faire l’amour » consent à revêtir de nouveau, le temps d’un texte, son fastueux old-look. Jean-Honoré Fragonard est né en 1732 à Grasse dans une famille de marchands-drapiers. Il doit être interminablement question d’étoffes chez eux. Déjà travaillé par sa vocation, l’enfant grandit au milieu du bruissement des percales et des soies dont on évalue les qualités. On les palpe, on les déroule, on les chiffonne, on les plie et les coupe selon les mesures des habitations et des corps. Rideaux et tentures, courtepointes, lingeries, édredons, oreillers, tapisseries, rubans, lambrequins combinent un ensemble tactile, visuel et sonore incessamment gonflé sous les manipulations. Le regard passionné du garçon va servir d’alambic. Les étoffes, déjà, s’y métamorphosent en prenant, rythmiquement, mentalement, toutes les gammes des couleurs, des volumes, des fluidités de transposition. Cela ruisselle en permanence dans l’inconscient de Fragonard avant même qu’il ait eu l’occasion de manier un pinceau, une toile, une palette. Son génie se borne d’abord à trouver un cadre, un cadre vigoureux, rigoureux, mais sauvagement ouvert.

Il faut ajouter - et cela est de toute première importance - que la ville de Grasse dans laquelle évolue le jeune homme devenu adulte entretemps est une cité particulière : elle est grasse par essence puisqu’à l’époque on y cultive déjà massivement des champs de fleurs afin d’en extraire les parfums les plus précieux destinés à l’exportation. L’atmosphère y est odorante avec violence et subtilité. Elle exalte la sensualité du nez, autre sexe, on oserait affirmer même : premier sexe. Elle est impalpablement tissée aux velours, taffetas, cotons, brocarts, satins n’arrêtant jamais de couler du bas en haut de la maison familiale. Magnétiquement poussé par un univers d’odeurs richement doublé de teintes chaudes et de matériaux chatoyants, Fragonard est prêt : il est en possession de son tout premier capital de création.

Il monte à Paris. Il rencontre Boucher, déjà dans l’insolente maturité de sa gloire. Il en devient aussitôt l’élève. Il respire à fond l’air brillant de Paris. Candidat au prix de Rome très à l’honneur alors, obéissant au « sujet » imposé pour l’épreuve, il compose sa première toile intitulée Jéroboam sacrifiant aux idoles. Il triomphe avec une facilité déconcertante. L’œuvre témoigne en effet d’une virtuosité époustouflante, et de générosité. Mais elle révèle aussi l’énorme mensonge du succès. Le jeune artiste en méprise les conséquences. Il se sait voué à autre chose. Il veut se détacher de tout académisme, bondir ailleurs, loin, en direction du cœur érectile, tourmenté mais libre de ses vraies aspirations. Il est possédé d’avance par la certitude qu’il est fait pour son œuvre comme on est fait pour l’amour : l’œuvre et l’amour sont indivisibles. L’exercice aigu de ses sens, travaillés depuis l’enfance en géographique héritage, l’arrache littéralement à lui-même. Car il n’a jamais oublié la musique amoureuse que produit le froissement des draps tour à tour tirés ou rabattus sur un lit, ni les parfums mélangés recouvrant sa ville de naissance. Il emporte tout. Il est irrésistiblement entraîné vers ce monde lié lascivement aux splendeurs de la chair.

Le lit : révélation délicieuse et foudroyante. Désormais il consacre son pinceau de folie à en fouiller chaque pli, à creuser les moindres épaisseurs, dont les caches ambrées servent de nid douillet aux corps des femmes.

Voilà. La femme surgit à la fois dans la vie et l’imaginaire de Fragonard, avec ses ampleurs évidentes mais également ses dérobades secrètes. Dès lors il sait qu’il est né et qu’il vivra pour en rendre compte, inépuisablement. Il a mis en place une fois pour toute son « faire l’amour » personnel. Signe explosivement répétitif et pourtant toujours autre, c’est-à-dire fuyant, insaisissable mais permanent. Signe qu’il va s’ingénier magistralement à élargir et corporaliser d’un côté, à transfigurer féeriquement de l’autre.

Ainsi, la plus étonnante leçon de sexualité qui soit, c’est peut-être à sa conception du « faire l’amour » que nous la devons. Le jeune maître s’amuse à en jouer dès le début de sa course à la façon d’un royal enfant. Chacune de ses œuvres, cela est sûr, le fait triompher. On peut les choisir ici et là au hasard sans avoir besoin d’observer un ordre chronologique quelconque. Né roi, il est roi, il restera roi tout au long de sa démarche.


Jean-Honoré Fragonard, Jeune fille et son chien vers 1770. Huile sur toile 89 x 70 cm. Alte Pinakothek Munich (le peintre a réalisé plusieurs variantes du thème de la très jeune fille jouant sur son lit avec son chien. Les jambes relevées et la présence caressante et ludique de l’animal permettent au peintre d’éveiller sensualité et érotisme.)
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Prenons d’abord la Jeune femme avec son chien . Adolescente encore du même thème ses rondeurs fraîches, elle est couchée au creux d’un lit magnifiquement défait. De vagues étoffes encombrent l’oreiller, les draps traînent par terre, les courtines écartées couvrent d’ombres véhémentes son corps dont le bas seul est dénudé à partir de la taille. Elle a redressé haut ses genoux servant d’assise à un petit chien enrubanné à longs poils. Elle scrute l’animal dont la queue déployée lui caresse le sexe. Les pieds dodus paraissent un peu crispés. Le visage est gai mais tendu, l’attention fixée sur le petit mufle buté du compagnon à quatre pattes qu’elle tient à bras-le-corps. On imagine que le chien doit bander entre les cuisses ingénues : c’est inévitable. La jouissance éclate, radieuse, sans ambiguïté, pour envahir l’espace entier du décor, lequel à l’évidence prend aussi son pied. Car le vent du plaisir après avoir soulevé le peintre au travail, balaie l’œuvre, et l’œuvre nous fait l’amour : les rideaux de l’alcôve sont travaillés à grands coups rythmés, cassés, repris, la chemise est retroussée jusqu’aux aisselles. Les manches courtes à volants dégagent les bras. Des chiffons indistincts sont épars sur le sol.

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Accordé au ciel

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Jean-Honoré Fragonard, La chemise enlevée , vers 1770, huile sur toile 35 x 42 cm. Musée du Louvre
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Autre tableau qu’animent les battements, oui, les battements d’un plaisir amoureux soit imminent, soit atteint, soit dépassé, car la seconde même de son accomplissement n’a aucune importance pour Fragonard le superbe : il a la science de l’éterniser dans son mouvement. Il s’agit de La chemise enlevée. Là encore nous avons la vision d’un très jeune corps de femme, aussi grasse que la ville des fleurs où l’artiste a vu le jour. Elle est nue également. Elle résiste fort mal aux attaques d’un enfant potelé volant qui s’évertue à lui arracher des bras quelque pièce de linge. Résignée à sa défaite, la fille se tient solidement calée sur sa couche. Une des jambes ouvertes pend. L’autre repousse avec vigueur les draps et les couvertures. On voit bien qu’elle dit non. Mais elle pense naturellement oui. De nouveau la parade érotique se développe à travers l’espace enflé d’étoffes tantôt claires tantôt chargées d’ombres. La courbure sexuelle a pour centre l’entre-cuisses de la robuste petite amoureuse à qui suffit - pour atteindre ce qu’elle cherche probablement sans le savoir - la ténacité d’un chérubin. Car jusqu’ici l’homme est inutile. Absent. Vain. Superflu. Des roses ardents, profonds, sanguins, bousculés, basculés, des ors fondus et brisés en traits larges accentuent l’impression du jeu dans l’étreinte, sa pesée proche, ses glissements, une certaine fureur espiègle et rusée.

Troisième tableau où l’on voit se condenser les mêmes obsessions :


Jean-Honoré Fragonard, Les Baigneuses, 1763-1764, huile sur toile 64 x 80 cm. Musée du Louvre
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Les baigneuses. Sur le sol, hérissé de plantes qu’on pressent carnivores et longé par le cours d’une eau mousseuse, reposent trois filles aux membres étroitement emmêlés. Drôle de repos ! Elles luttent, s’énervent, veulent, espèrent, s’irritent avec placidité. On dirait qu’elles flottent, enveloppées dans les draperies déroulées. Elles exhibent leur gorge et leur ventre non sans complaisance. L’une d’elles vue de dos pousse au premier plan ses fesses minutieusement fignolées. Il est évident que le paysage en son entier est virilement tourmenté par la montée de la jouissance. Le génie de Fragonard a fait sauter les limites. Poussant l’audace plus loin encore, le pinceau fabuleux s’attaque aux arbres environnants. Il s’arrange pour en faire jaillir la semence d’amour. Turbulents, ces arbres érigés fouillent l’air et l’herbe, frôlent, divisent le flot des tissus. Une sorte de tempête lumineuse paraît retarder savamment l’éclair de l’orgasme dont on peut déchiffrer déjà les reflets tachant ici et là le flanc des nuages aux tourbillons joyeux.


Jean-Honoré Fragonard, Les hasards heureux de l’Escarpolette, 1767-1768. Huile sur toile 81 x 64 cm. Londres, Walace Collection
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Malgré tout, il faut bien que l’homme se manifeste parfois dans la trajectoire de l’œuvre. Mais il se montre en général discret, uniquement suscité en guise d’approche : les cordes de L’escarpolette sont nouées au tronc d’un arbre aux puissants feuillages en arceaux. « Ne vous proposez pas de me balancer entre la terreur et la volupté ; c’est une escarpolette sur laquelle je ne saurais me tenir longtemps » écrit Diderot. Ne dirait-on pas qu’il décrit le tableau en direct ? La petite femme en robe épanouie qui tient ces cordes est abandonnée sur son siège à la poussée d’un garçon enfoui dans l’ombre à l’extrême-droite. Elle est lancée à la verticale. Elle est captée au vol par le regard d’un second mâle extasié à demi couché tout à fait à gauche au milieu d’un fouillis d’arbustes fleuris. Brandissant haut son tricorne, il salue sa future proie. Il est heureux. Il est tranquille. D’avance, là également, elle a dit oui, oui, oui. La balançoire est un prétexte. La petite femme rose aux jambes agiles sous la doublure volantée de ses jupons se débarrasse d’un coup de pied d’une de ses mules. Celle-ci vole : c’est un oiseau filant à tire d’ailes vers l’amant. Amant bientôt. Amant presque : le rose incandescent de son visage est l’exact contrepoint du rose de l’oiseau-chaussure. Tout comme les habits tourmentés de la fille dont la chair lustrée, ferme et ronde évoque l’image d’un crustacé fraîchement débarrassé de sa carapace. Une fois de plus, passionnément, Fragonard ose se planter au cœur du mystère exaspéré de l’amour. La femme en question, enlevée par la balançoire, est comme un clitoris que travaillent des secousses cadencées. En arrière peut s’élargir librement le paysage : un ciel bleu animé de nuages, et c’est de ce côté-là que va se développer l’orgasme proprement dit. Le ciel est un gouffre aéré autour duquel se pressent les troncs et les branchages tordus des arbres. Ils collaborent à la prise, à l’offrande. La campagne verdoyante sert d’écrin somptueux, douloureux à la limite, obscur ici, sabré là de lumière. La plaie délicieuse est en train de s’ouvrir. Il suffit d’attendre encore un peu, encore un peu, encore un peu, avant que le vrai délire ait le droit d’éclater.

Ainsi la grâce de l’homme de Grasse contraint la nature à érafler de plein fouet les récits qu’il s’est donné pour but de cadrer.
Qu’est-ce que la nature dans son cas très précis ? C’est le vent. Un vent charnel, presque un corps, un corps chaud mouillé d’embruns qui scintillent. Fragonard se révèle si carrément un peintre du vent qu’il n’y renonce pas pour autant lorsqu’il s’attaque à des scénarios d’intimité. Son « faire l’amour », ignorant les différences entre le dehors et le dedans, a la capacité de s’y décanter et de s’y fixer sans tenir compte d’une quelconque éventualité de repos. Qu’il s’agisse de La vigilance endormie où le vieux cocu somnole paisiblement près de sa cheminée où flambe un beau feu tandis qu’à deux pas le petit couple se prépare aux contorsions de l’étreinte. Ou de La résistance inutile  : dans l’écartement furieux des tentures de l’alcôve, sur un grand lit saccagé comparable à quelque massif de feuillages après le passage d’un mini-cyclone, un jeune homme arrive à ses fins. Il est couché au-dessous de sa partenaire. C’est ainsi qu’il peut la dominer mieux, l’entraver, la posséder. Allongée à demi sur lui, elle se laisse baiser avec une expression d’orgueilleuse obéissance.

[…]

Plus précise encore, la technique romanesque des Amants heureux trahit le secret d’un bonheur progressivement calmé à l’issue du bel orage. A qui appartient tel bras, telle main, telle jambe ? Où se termine l’épaisseur de la chair ? Où commence celle des tissus ravagés ? Rivés au niveau de la bouche, les deux jeunes gens sont métamorphosés, anamorphosés par le pinceau passionné. La minutie du travail est claire, satinée, cyniquement réaliste, mais fondue magiquement dans le décor mouvant. Les amants enroulés font penser aux vagues de la mer qu’enfle par-dessous l’inévitable marée. Au point que les partenaires, devenus des vagues, atteignent le top de leur courbure fléché par le plein jour de l’évidence. Comblées, ces vagues se retournent sous les draps écumeux, se ramassent, mais commencent à retomber avec beaucoup de douceur sur le sable fin des toiles. Le silence règne ici. Toute idée de langage est annulée au profit de la plénitude des peaux, des muscles tendres, des poils, des nerfs, des organes.

Fragonard sait élargir davantage le champ de sa quête sensuelle en consacrant nombre de ses œuvres à ce qu’il est convenu, d’ordinaire, de définir par Paysage. Etranges paysages en fait. L’artiste réalise un tour de force peut-être unique dans l’Histoire : imposer un corps sexué aux choses de la terre. Un exemple parmi d’autres : Vue du jardin de la Villa d’ Este. Sous un ciel blanc-bleu se bombe la voûte opaquement chamarrée, sombrement fiévreuse d’un double massif d’arbres dont les racines s’enfoncent de part et d’autre de la perspective. Au milieu de ces branchages de velours piqués ça et là de feuilles étincelantes - dispersion de pièces d’or à demi volantes - s’ouvre un trou clair dont l’avant-plan est peuplé de personnages minuscules. Ils ne comptent pas. Ils participent distraitement à l’ample théâtre où s’équilibre le marbre des escaliers et des balustrades autour d’un monument indistinct dans la pénombre. Qu’est-ce donc en vérité ce trou flanqué de deux statues en sentinelle ? Un vagin sublime, accordé au ciel lui servant de souple couverture en auréole.

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Un mystérieux combat

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Jean-Honoré Fragonard, La Fête à Rambouillet vers 1770. Huile sur toile 71 x 90 cm. Musée Calouste-Gulbenkian, Lisbonne
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Le même fantasme du sexe féminin s’exprime avec une sorte de fureur innocente dans La fête à Rambouillet. Pourtant ce tableau-là qui bouleverse le regardeur au sens strict du terme semble le négatif inversé du précédent- malgré l’obsession commune. Tout en bas, issu de la gauche en cascade passe un torrent clouté de petits rochers. A droite, une embarcation parée de guirlandes et de tentures transporte une compagnie de jeunes seigneurs et de dames, marginaux, presque dérisoires d’espièglerie et de futilité. Il est possible qu’ils se savent superflus. La cible est ailleurs. La cible de l’œuvre est située sous le déferlement d’une futaie massive, fantastique carcasse de bronze qu’on aurait capitonnée de riches tissus. On voit s’y creuser les muqueuses veloutées d’un puits noir, béant, quémandeur, vorace. A l’aplomb de cette grotte utérine court une lumière frisante épousant la crête des feuillages à la façon d’un ruisseau. C’en est un. Fin, onctueux, fluent, un filet de sperme fraîchement jailli traverse de part en part l’étendue : il en souligne la structure, il en ourle le mouvement. Cela fait exploser l’arrière-plan végétal sur fond de ciel pur. Cela sort droit du tronc d’un arbre nu, apparemment mort, qui se tord sur la gauche, foudroyé, vidé de sa substance après un ouragan.

[…]


Jean-Honoré Fragonard, Portrait d’homme, dit l’Inspiration, vers 1769 (autoportrait présumé). Huile sur toile 80 x 64 cm. Musée du Louvre
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On pourrait sceller cette brève démonstration en survol par l’évocation de son auto-portrait, celui qui figure au Louvre et que l’on a nommé L’inspiration . Vu de trois-quarts le visage est tourné vers la droite. Un front largement dégagé, des cheveux longs bouclés, des yeux ardents sous l’arc bien dessiné des sourcils. Le modèle ne pose aucune question. Il répond. Il assure. Il est audacieux dans sa certitude. L’oreille, la joue, le nez, la bouche sont irrigués par un beau sang frais. D’un col blanc à fronces très ouvert jaillit le cou superbe. Le vêtement est ample, gammé de vermillons plus ou moins sourds ou provocants. L’homme échappe au Temps, annule sa propre biographie, renonce à la vieillesse et à la mort par l’intermédiaire d’un pinceau fou. Le regard dirigé vers l’invisible n’exprime aucun éclair de ce qu’on appelle, dieu sait pourquoi, l’inspiration. Une telle interprétation me paraît vulgaire. Elle essaie de masquer la souveraineté et le calme d’un génie conscient. Vu du dehors, le génie est toujours gênant.

Il semblerait plutôt, en toute logique heureuse, que Fragonard s’est identifié, dans l’instant de son travail et pour toujours, au mystérieux combat d’une étreinte. Un de ses tableaux le plus significatif en est l’aveu brûlant. Il est intitulé Le verrou .

Un jeune homme arrache une fille à sa couche tout en s’assurant de l’hermétisme du lieu. C’est Fragonard en personne - le même que celui de l’auto-portrait - qui nous transmet ainsi son message privé. Il verrouille l’espace. Il prend tout l’avenir à son compte. Il rafle, avec un siècle et demi d’avance, ses grands successeurs : Cézanne et Manet, Matisse et Picasso. Il est généreux. Il est gourmand. Il comprend. Il est compris. Il se veut éternel. Il l’est.

*

On peut aussi se reporter à l’ouvrage de Philippe Sollers, les Surprises de Fragonard (Gallimard 1987, réédité en 2005)

Les Surprises de Fragonard (1) et La Frick Collection
Les Surprises de Fragonard (2)

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GIFLettre de Ph Sollers à D. Rolin du 10 juillet 1985

La réaction de Philippe Sollers à la publication de « Faire l’amour et Fragonard » par Dominique Rolin .

Le Martray, le 10/7/85 (mercredi)


(reçu le jeudi 11 juillet 1985 à 18heures.)


Mon amour,

Ton Fragonard est merveilleux… Juste, enlevé, chatoyant, inspiré… Bravo, Shamouth ! Tu te rappelles peut-être comme j’avais dormi dans sa maison à Grasse… Il y a un petit musée, quelques toiles… C’est un paradis posé là, on se demande comment, la Révolution française a été faite contre lui, contre son esprit. Contre le chut ! monumental du verrou qui, une fois pour toutes, définit le fond des choses… Il y a les clefs de saint Pierre (pour ouvrir et fermer l’au-delà) et le Verrou de Fragonard pour l’ici-bas… Contemporain de Casanova, Mozart, Sade… Et Tiepolo, donc !
Tu es en pleine forme : vive le ginseng !
Woolf, Fragonard [1] et L’Enfant-roi… En route pour tes Trente ans Gallimard en 1988.]]… Tu as trente ans. (En plus, ce sera comme le Concile de Trente — fin du 16ème siècle — auquel on doit toutes les merveilles occidentales (peinture et musique).
L’Esprit de Fragonard n’est revenu qu’avec Manet, d’où le scandale… Nana, Un bar aux Folies Bergère, Bal masqué à l’Opéra… Je repars dans Homère… Sais-tu comment les Égyptiens appelaient les îles grecques : « les îles de la Très Verte ». Il suffit d’imaginer une escale d’Ulysse ici, à Ré, au Martray… Le soir et la nuit, c’est facile… J’ai remis ma barque blanche à l’eau, avec les rames. Allons !
Femmes est encore dans la liste des best-sellers en poche publiée par Libération. De quoi donner des ulcères à tous les philistins de France et de Navarre…
Je t’aime, Shamouth, je t’embrasse,

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Crédit : Lettres à Dominique Rolin 1981-2008, par Philippe Sollers

Nota : Puisque Les Lettres de Dominique Rolin à Philippe Sollers pour la période 1981-2008, viennent d’être publiées, ai recherché autour de juillet 1985, en quels termes elle parlait de son texte « Faire l’amour et Fragonard », malheureusement comme il est dit dans une note liminaire « Les lettres écrites de 1983 à 1987 ont, hélas, été égarées par les hasards de la vie. » (sic) )


[1Les essais de D. Rolin sur Fragonard (« Faire l’amour et Fragonard ») et Virginia Woolf (« La chambre de Jacob »), publiés d’abord en revue, seront repris dans Un convoi d’or dans le vacarme du temps (1991). Ph. Sollers publiera à son tour un grand essai sur Fragonard : Les Surprises de Fragonard, Gallimard, 1987.

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2 Messages

  • Dominique Brouttelande | 16 décembre 2020 - 12:22 1

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    LA BRANCHE

    (Sur Les Hasards heureux de l’Escarpolette – J-H Fragonard)

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    A bien regarder le tableau, une question se pose : à quoi tout cela tient-il ?

    Parmi les personnages de ce tableau, l’un d’entre eux semble participer à ces hasards heureux, sans toutefois être d’emblée reconnaissable. Nul doute que sa présence relève d’une convocation de la part du peintre. Ce personnage serait aussi indispensable qu’a priori peu identifiable.

    Imitons l’homme assis à gauche, bras levé, (découvert, il tombe ? Au passage rapide des jambes,il évite leur frôlement ?), et levons les yeux, mais davantage que lui. Ne faudrait-il pas voir alors dans cette branche, à laquelle est accrochée la plus haute corde, enroulée nouée, surgir en son extrémité, une tête de... serpent ? Celui de la Genèse, par exemple ? Le fameux ?

    Auquel cas, nous le verrions bien âgé, (victime de lui-même ; en créant le Temps, il a vieilli !), comme figé dans un ultime bond d’approche oblique ou de retrait, devenu à la fois instrument et spectateur de ces hasards heureux. Passé végétal, non plus en bâton mais par une mue définitive en vieux bois tortueux à l’écorce de peau. Autre branche, ou effet de perspective, sa queue semble se prolonger dans le feuillage, dans une ondulation contractée recroquevillée, à l’extrémité multiple. Plus de fin puisque plusieurs seraient promises. D’ailleurs, l’escarpolette elle-même ne compte plus ses mouvements de balancement... Ou bien est-ce le premier d’une série.


    Une branche spéciale ? le serpent de la Genèse en clé de voûte…
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    Faussement mêlé à la végétation, ou qu’il s’en détache, le serpent paraît en lévitation… Invisible, il surplombe la scène qu’il concourt largement à faire exister. Sans lui, parce qu’il la supporte, l’escarpolette n’existe pas, et partant, les conditions-mêmes des hasards heureux ne seraient pas complètes.Ce serpent statique, peut-être suspendu à lui-même, sert de clé de voûte à cette architecture d’angles et d‘oscillations.

    Que voudrait dire ici Fragonard en peignant cette branche spéciale ? Pauvre serpent, voilà ce que tu es devenu et à quoi tu te résumes. Rien de plus qu’une vieille branche, à laquelle on noue une corde ; et grâce à elle sous tes yeux, en magistral camouflet, se joue une impeccable partie. Ou à l’inverse, un retournement des choses ? La figuration d’une sortie du Temps ? Vieux serpent, désormais étranger à tout discours malin et figé dans une résistance immobile, ta force aide à trouver la félicité...
    Dans les deux cas, punition ou intercession, la présence du serpent, condamné ou volontaire, viendrait ici confirmer que si le Mal n’est plus, c’est que le Plaisir existe. Aussi ne parle-t-on pas de providence mais de « hasards heureux ».

    Le parc, cet antique jardin, ce lieu combinant sauvagerie et nature organisée, son privilège, sait à la perfection accueillir l’innocence du plaisir. A la faveur d’une certaine branche, une escarpolette de fortune s’avère un formidable instrument. L’envol de la mule d’une femme le prouve.

    D.B.


    « La petite femme rose aux jambes agiles sous la doublure volantée de ses jupons se débarrasse d’un coup de pied d’une de ses mules. » ZOOM : cliquer l’image
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  • Benoît Monneret | 15 décembre 2020 - 09:04 2

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    benoit.monneret@gmail.com


    A noter que le « verrou » à l’envers peut se lire « ouvert » (Les hasards heureux de la langue française).