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J’aime les dieux

par Yannick Haenel

D 22 février 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Tintoret, La dernière Cène, 1564-1566.
Église San Trovaso, Venise. Photo A.G., 1er juillet 2011. ZOOM : cliquer sur l’image.

« A n’en pas douter, ce soir-là les douze apôtres ont un peu trop bu. C’est évident ! Ils ont abusé, forcé sur les libations. Le sang du Christ a coulé à flots. »

Alain Buisine, Cènes et banquets de Venise.

« Il y a du dionysiaque dans la personnalité du Christ. N’oublions pas que son premier miracle selon l’évangile de Saint Jean fut de changer de l’eau en vin aux Noces de Cana. »

Lionel Dax, L’ivresse du Tintoret. Le corps et le vin dans les Cènes du Tintoret.

« Comme [...] Le Seigneur a donné le pain et le vin comme les supports de la Nouvelle Alliance, il n’est certes pas interdit de penser [...] et de voir transparaître dans l’histoire de Cana le mystère du Logos et de sa liturgie cosmique, dans laquelle le mythe de Dionysos est complètement transformé tout en étant conduit à sa vérité cachée. »

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, Jésus de Nazareth.

« Que penser de ce Dionysos transformé en Logos par l’interprétation chrétienne ? Cette interprétation est possible à condition que reste l’expérience du vin. »

Philippe Sollers, Guerres secrètes.

J’aime les dieux

par Yannick Haenel

Chers lectrices et lecteurs de Char­lie, j’ai un aveu à vous faire : j’aime Dieu.

D’ailleurs je n’en aime pas qu’un j’aime tous les dieux — surtout les déesses. J’ai une préférence assez nette pour Jésus et sa radicalité extatique, mais le Père et le Saint-Esprit me plaisent bien ; quant à Yahvé, le Dieu de l’Ancien Testament, il me passionne. Je ne passe pas une journée sans penser à Zeus, à Apollon, à Dionysos (mon préféré, mon frère excessif) ; et pas une nuit sans envoyer des pensées, parfois même des offrandes, à Artémis, Aphrodite ou Athéna.

Vous me direz : mais alors Allah ? Bouddha ? Zarathoustra ? Tous, je vous dis — je les aime tous. Les divinités, c’est ma joie, mon plaisir. Je suis très peu laïc, au fond ; même si les églises me révulsent et les religions me consternent : je trouve que d’une manière générale elles ne méritent pas leurs dieux.

Si Jésus revenait aujourd’hui, il flanquerait à la porte l’entièreté du Vatican — même le pape, je suis bien obligé de le dire — comme il avait expulsé en son temps les marchands du Temple. Comme le Christ, je n’aime pas le pouvoir ; et comme Nietzsche, je crois qu’il faut « rougir de la puissance ».

Faire une brèche
dans ce monde
clôturé qui pue
la platitude

Ne soyez pas étonné que je cite Jésus ET Nietzsche : à mes yeux, les deux livres les plus importants au monde sont les Évangiles et L’Antéchrist. Méditez-les en regard l’un de l’autre : être libre, c’est se rendre capable de penser deux idées qui semblent s’opposer.

C’est pourquoi, suite à ma chronique d’il y a deux semaines où je saluais Mila pour sa verve blasphématoire, je tenais à préciser mes inclinations. Vitupérer les dieux ? Très bien. Les caricaturer ? Bien sûr. Aller toujours plus loin dans la mise en liberté du langage ? À fond.

Mais les dieux valent mieux que ça. Vous vous contentez de pro­faner ? Vous êtes vraiment adeptes de la souillure ? Relisez Épicure, nom de Dieu, lisez Lucrèce, lisez Spinoza : on peut aimer les dieux sans être prisonnier de la religion.

J’affirme que les dieux sont l’alternative au cauchemar de notre société intégrale, celle qu’on a laissée devenir un camp de concen­tration grillagé par les réseaux sociaux, celle qui a étouffé tout ce qui ne relève pas de la rentabilité.

Car les dieux sont le contraire de la société : ils sont ce que la poésie est à la prose, et la gratuité au calcul. Ils résistent, mieux que n’importe quel anticapitaliste, à l’emprise de l’asservissement sociétal. Se rendre disponible à leur bruissement invisible, c’est faire une brèche dans ce monde clôturé qui pue la platitude. Les religions en ont fait des porteurs de vérités tyranniques ; et des fanatiques tuent en leur nom : ils n’ont rien compris. Les dieux ouvrent à un trésor de pensée, de poésie, de jouissance. Oui, j’aime les dieux. Et je ne comprends pas ce que la société a fait d’eux.

Yannick Haenel, Charlie hebdo du 19 février 2020.


Le Caravage, Autoportrait en Bacchus, 1592-1595
Photo A.G., Rome, galerie Borghese, 23 juin 2015. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dionysos ? Voici ce qu’en disait Sollers lors de la publication de Guerres secrètes...

Vous pouvez aussi relire :

La reine de Némi
Vivre sans dieu ?
Massimo Cacciari, Le Jésus de Nietzsche
Dionysos et le Ressuscité
Loi contre le christianisme
Sur les dieux grecs
Les dieux de Renoir
Dieu ou la nature - le dieu nouveau, l’extrême

et aussi, dans Méditation de Heidegger, le chapitre « Les dieux/Le savoir essentiel » (Gallimard, 2019, p. 228-255).


Auguste Renoir, Les baigneuses, 1918-1919 (avec Andrée Madeleine Heuschling).
Photo A.G., Exposition « Renoir père et fils », 29-11-18. Zoom : cliquez l’image.

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