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L’affaire Mila et le droit au blasphème

Charlie hebdo et Haenel, Picasso, Dante, Sade, Lautréamont, Bataille, Sollers

D 9 février 2020     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Coco, Charlie hebdo 1437, 5 février 2020.
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« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir » : cette phrase d’une jeune fille de 16 ans, qui a déchaîné contre elle un maelstrom de haine allant jusqu’aux menaces de mort, et qui a même déclenché l’ouverture d’une enquête par le parquet (classée sans suite), je l’aime bien — je la trouve drôle. Son audace me plaît ; j’en apprécie la courbure nette, affirmative, et j’avoue que cette suite de mots, « doigt dans le trou du cul », me fait rire. Et puis, j’ai un faible pour la double poli­tesse finale, « merci, au revoir », qui crée un effet tout à fait incongru après l’évocation de l’anal divin.

La localisation
de l’anus divin
s’annonce compliquée

Il y a dans tout énoncé excessif (en l’occurrence, si j’ai bien com­pris, l’acte de sodomiser Allah) une outrance qui déborde le sens lui-même de la phrase au profit de sa pure expression jouissive : il y a en effet un tel plaisir à prononcer les mots « trou du cul » qu’il n’est pas certain que le geste d’enfiler son doigt dans le postérieur divin relève d’une intention réelle, d’autant que Dieu étant notable­ment introuvable, la localisation de son cul s’annonce compliquée.
Bref, il ne s’agit que de dire des « co­choncetés », comme disait Georges Perec ; et ce n’est pas un délit. Un plaisir, plutôt littéraire, philosophique : la transgres­sion qui s’y fait entendre, en brisant la frontière des convenances, élargit le champ de la liberté.
J’ai donc envie, en tant qu’écrivain, de soutenir cette jeune fille ; son humour (même involontaire) me rappelle à quel point la véhémence antitranscendance — autrement dit le blasphème — et l’obsession scatologique — c’est-à-dire la grossièreté — relèvent d’une joie primitive.
Comme l’a confirmé la justice, on a le droit d’insulter les reli­gions, de caricaturer Dieu, de se moquer de tous les dieux (même quand on les aime, et c’est mon cas).
Et c’est le cœur de l’histoire de la littérature : quand la jeune fille dit « votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul », figu­rez-vous que j’entends Antonin Artaud déclarer dans Pour en finir avec le jugement de Dieu : « Dieu est-il un être ? S’il en est un, c’est de la merde. »
J’entends Lautréamont décrire dans Les Chants de Maldoror le Créateur, étendu ivre mort, vomissant son vin ; je revois les humains fienter sur le visage de « l’ivrogne suprême ».
J’entends, dans un roman du Marquis de Sade, le personnage de Vespoli hurler, en sodomisant dans un asile de fous un jeune homme qui se croit Dieu : « Je vais foutre Dieu ! » ; puis organiser des turpitudes avec une dingo qui se croit la Vierge et un cinglé qui se prend pour Jésus.
J’entends Georges Bataille se demander si Dieu n’est pas une prostituée, une folle, un porc.
C’est l’outrage, la grande littérature, l’humour libre.

LIRE CHARLIE

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BLASPHÈMES
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Picasso, Raphael et la Fornarina : Le Pape arrive, 1/9/68 (notez cette date).
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« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. »

Lautréamont, Les Chants de Maldoror. Premier Chant, strophe 1.

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DANTE, La divine comédie, L’Enfer, chant XXVIII, 22-31 (traduction J. Risset) :

« Jamais tonneau fuyant par sa barre ou sa douve
ne fut troué comme je vis une ombre,
ouverte du menton jusqu’au trou qui pète.
Ses boyaux pendaient entre ses jambes ;
on voyait les poumons, et le sac affreux
qui fabrique la merde avec ce qu’on avale.
Tandis que je m’attache tout entier à le voir,
il me regarde et s’ouvre la poitrine avec les mains,
disant : "Vois comme je me déchire :
vois Mahomet comme il est estropié." ».

PHILIPPE SOLLERS, Mahomet :

Il faut s’y faire : Mahomet est désormais la grande vedette du spectacle mondial. Je m’efforce de prendre la situation au sérieux, puisqu’elle est très sérieuse, mais je dois faire état d’une certaine fatigue devant la misère de son ascension au sommet. Bien entendu, je me range résolument du côté de la liberté d’expression, ma solidarité avec Charlie Hebdo et Le Canard enchaîné est totale, même si les caricatures, en général, ne sont pas ma forme d’art préféré. Que ces inoffensives plaisanteries, très XIXe siècle, puissent susciter d’intenses mouvements de foules, des incendies, des affrontements, des morts, voilà qui est plus pathologiquement inquiétant, à supposer que le monde où nous vivons soit tout simplement de plus en plus malade. Il l’est, et il vous le crie. Là-dessus, festival d’hypocrisie générale qui, si mes renseignements dans l’au-delà sont exacts, fait lever les maigres bras épuisés de Voltaire au ciel. On évite de se souvenir qu’il a dédié, à l’époque, sa pièce Mahomet au pape Benoît XIV, lequel l’en a remercié très courtoisement en lui envoyant sa bénédiction apostolique éclairée. Vous êtes sûr ? Mais oui. Je note d’ailleurs que le pape actuel, Benoît XVI, vient de reparler de Dante avec une grande admiration, ce qui n’est peut-être pas raisonnable quand on sait que Dante, dans sa Divine Comédie, place Mahomet en Enfer. Vérifiez, c’est au chant XXVIII, dans le huitième cercle et la neuvième fosse qui accueillent, dans leurs supplices affreux, les semeurs de scandale et de schisme. Le pauvre Mahomet (Maometto) se présente comme un tonneau crevé, ombre éventrée « du menton jusqu’au trou qui pète » (c’est Dante qui parle, pas moi). Ses boyaux lui pendent entre les jambes, et on voit ses poumons et même « le sac qui fait la merde avec ce qu’on avale ». Il s’ouvre sans cesse la poitrine, il se plaint d’être déchiré. Même sort pour Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife. Ce Dante, impudemment célébré à Rome, est d’un sadisme effrayant et, compte tenu de l’œcuménisme officiel, il serait peut-être temps de le mettre à l’Index, voire d’expurger son livre. Une immense manifestation pour exiger qu’on le brûle solennellement me paraît même inévitable. Mais ce poète italien fanatique n’est pas le seul à caricaturer honteusement le Prophète. Dostoïevski, déjà, émettait l’hypothèse infecte d’une probable épilepsie de Mahomet. L’athée Nietzsche va encore plus loin : « Les quatre grands hommes qui, dans tous les temps, furent les plus assoiffés d’action, ont été des épileptiques (Alexandre, César, Mahomet, Napoléon). » Il ose même comparer Mahomet à saint Paul : « Avec saint Paul, le prêtre voulut encore une fois le pouvoir. Il ne pouvait se servir que d’idées, d’enseignements, de symboles qui tyrannisent les foules, qui forment les troupeaux. Qu’est-ce que Mahomet emprunta plus tard au christianisme ? L’invention de saint Paul, son moyen de tyrannie sacerdotale pour former des troupeaux : la foi en l’immortalité, c’est-à-dire la doctrine du “jugement”. »
On comprend ici que la question dépasse largement celles des caricatures possibles. C’est toute la culture occidentale qui doit être revue, scrutée, épurée, rectifiée. Il est intolérable, par exemple, qu’on continue à diffuser L’Enlèvement au sérail de ce musicien équivoque et sourdement lubrique, Mozart. Je pourrais, bien entendu, multiplier les exemples.

SADE, Histoire de Juliette. Cinquième partie :

« Dès qu’il est pris, Vespoli transporté, s’agenouille devant le derrière, l’entrouvre, le gamahuche, l’accable de caresses, et se relevant aussitôt le fouet à la main, il étrille une heure de suite le malheureux fou qui jette des cris perçants. Dès que les fesses sont déchirées, le paillard encule ; et dans l’ivresse qui le possède, il se met à déraisonner comme sa victime. Oh ! sacre dieu, s’écriait-il de temps en temps, quelle jouissance que le cul d’un fou ! et moi aussi je suis fou, double foutu Dieu ; j’encule des fous, je décharge dans des fous ; la tête me tourne pour eux, et ne veux foutre qu’eux au monde. Cependant comme Vespoli ne voulait pas perdre ses forces, il fait détacher le jeune homme, un autre arrive… celui-là se croit Dieu… Je vais foutre Dieu, nous dit Vespoli, regardez-moi ; mais il faut que je rosse Dieu, avant que de l’enculer. Allons, poursuit-il… allons bougre de Dieu… ton cul… ton cul ; et Dieu, mis au poteau par les geôliers, est bientôt déchiré par sa chétive créature, qui l’encule dès que les fesses sont en marmelade. Une belle fille de dix-huit ans succède ; celle-ci se croit la vierge, nouveaux sujets de blasphèmes pour Vespoli, qui fustige jusqu’au sang la sainte mère de Dieu, et qui la sodomise après, pendant plus d’un quart d’heure. »

LAUTRÉAMONT, Les Chants de Maldoror, Chant troisième :

« C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines : dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau… Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur… se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l’orgie ! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit : "Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le kakatoès, au bec crochu." Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent : "Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flammant ne t’imiteront, je te le jure." L’âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit : "Ça, pour toi. Que t’avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me méprise." Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit : "Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait l’œil si gros, et que je t’eusse aperçu dans l’état où je te vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît." Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit : "Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées." »

GEORGES BATAILLE, Préface à Madame Edwarda :

« A l’issue de cette réflexion pathétique, qui, dans un cri, s’anéantit elle-même en ce qu’elle sombre dans l’intolérance d’elle-même, nous retrouvons Dieu. C’est le sens, c’est l’énormité, de ce livre insensé : ce récit met en jeu dans la plénitude de ses attributs, Dieu lui-même ; et ce Dieu, néanmoins, est une fille publique, en tout pareille aux autres. Mais ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l’érotisme le dit : Dieu n’est rien s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens ; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté ; à la fin, dans le sens de rien… Nous ne pouvons ajouter au langage impunément le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu ; dès l’instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu’il est ne recule devant rien, il est partout où il est impossible de l’attendre : lui-même est une énormité. Quiconque en a le plus petit soupçon, se tait aussitôt. Ou, cherchant l’issue, et sachant qu’il s’enferre, il cherche en lui ce qui, pouvant l’anéantir, le rend semblable à rien [1]. »

« Je pourrais faire observer, au surplus, que l’excès est le principe même de la reproduction sexuelle : en effet la divine providence voulut que, dans son œuvre, son secret demeurât lisible ! Rien pouvait-il être épargné à l’homme ? Le jour même où il aperçoit que le sol lui manque, il lui est dit qu’il lui manque providen­tiellement ! Mais tirât-il l’enfant de son blasphème, c’est en blasphémant, crachant sur sa limite, que le plus misérable jouit, c’est en blasphémant qu’il est Dieu. Tant il est vrai que la création est inextricable, irréductible à un autre mouvement d’esprit qu’à la certitude, étant excédé, d’excéder. »

PHILIPPE SOLLERS, Scènes de Bataille :

Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l’ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l’oubli, de la vulgarité, du vomi. "Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n’a pas de sens en raison." D’ailleurs : "Dieu s’il "savait" serait un porc." Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n’est-ce pas, un sport courant).

PHILIPPE SOLLERS, Lautréamont nous fait une révélation : Dieu est homosexuel :

« Ouvrez Poésies 1 et Poésies 2. Vous lisez : "Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. Les premiers principes doivent être hors de discussion." Étant donné que les gémissements poétiques sont très loin de nous puisque la poésie dans sa misère a pratiquement disparu (avec l’approbation des poètes qui sont aujourd’hui satisfaits de la misère dans laquelle ils se tiennent et dans laquelle ils sont tenus), il faut transposer et remplacer les gémissements poétiques par tout ce qui va s’accroupir aux étalages, c’est-à-dire les embarras du roman. Pour appuyer sa démarche, Ducasse poursuit : "Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais goût envers le Créateur. Repoussez l’incrédulité : vous me ferez plaisir." D’abord, le Créateur, dans Les Chants, fait l’objet d’un dévoilement comme il n’y en a pas eu et, qu’à ma connaissance, je suis le seul à avoir souligné... N’oubliez pas la scène du bordel... Que Dieu soit homosexuel, c’est pas courant que ça soit dit (rires). Voyez comme le Créateur revient dans le jeu sous un nom biblique, Elohim (pluriel en Hébreu). C’est tout de même captivant que tout cela soit dit en 1870. Ducasse ne nous chante pas la gloire de la Bible, non, il trouve simplement que cette histoire n’a pas été prise à la racine rythmique et raisonnable qu’il faut, ou, si vous préférez, dans une nouvelle raison. »

CONCLUSIONS :

1. FRANÇAIS, ENCORE UN EFFORT SI VOUS VOULEZ ÊTRE RÉPUBLICAINS...
2. IL FAUT UNE NOUVELLE RAISON (RIMBAUD).

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Picasso, Raphael et la Fornarina : Le Pape est toujours sur son pot, 4/9/68.
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[1Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ?

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