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Le Nouveau

Ajout : Quoi de neuf, Philippe Sollers ? (France Culture, 18 mars)

D 19 mars 2019     A par Albert Gauvin - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Philippe Sollers : LE NOUVEAU

un film de G.K.Galabov & Sophie Zhang
CXXXI de l’Ère du Salut
(avril 2018 - janvier 2019)

Philippe Sollers "Le Nouveau" from PhilippeSollers on Vimeo.

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LIEUX : Ré, Venise, Pékin
FORMULES :
Freud, L’interprétation des rêves
Mozart, Quintette en sol mineur K 516
Thelonious Monk, Blue Monk
Ella Fitzgerald, How High The Moon


Hamlet de Laurence Oliver, 1948
Céline, « Les hommes sont lourds », 1957
Fargier, Sollers au paradis (1980-1983)
WUXIA
Heidegger, « Nul ne sait ce que sera le destin de la pensée », 1969 [1]
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Le début

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Bulletin Gallimard, mars 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Quoi de neuf, Philippe Sollers ?

La Grande Table, Olivia Gesbert, 18 mars 2019.

Le romancier, essayiste et éditeur publie un nouveau roman, justement Le Nouveau, chez Gallimard en mars 2019.

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Dans ce roman, Philippe Sollers prend le large à bord du Nouveau, un bateau baptisé ainsi par votre arrière-grand-père Henri, clin d’œil au Nouveau Monde... Cap sur le souvenir. Entre généalogie familiale et retour sur l’Histoire, on y retrouve aussi la littérature, la traduction, l’amour, dieu et la transgression...

Parmi les qualités pour faire du bateau : il faut être très attentif au vent. Sinon, vous ne comprenez pas la navigation, surtout à voile. Il faut être très sensible au coup d’œil. Voilà les qualités que j’ai avec un stylo : le sens du vent.

Quoi de neuf, donc ?

Il y a plein de nouveautés, mais pas beaucoup de Nouveau. Vous avez 500 livres qui paraissent. Hélas, hélas, ils ne sont pas nouveaux du tout (...) La nouveauté consiste à prendre du recul et à se ressourcer de très loin. Homère est très nouveau, la bible est très nouvelle ce matin.

« Edna a été une catholique distante, Henri un voyageur magicien, Louis un libre penseur sportif, Lena une catholique humoristique, Pierre son mari un athée discret. » Que tient-il donc de chacun d’eux ?

Il y a une transmission génétique, généalogique. Je me sens marin, je me sens écrivain (j’écris tout à la main), je me sens exilé comme si je venais de l’autre patrie qu’est la mienne.

Gide, Pascal, Joyce, Freud, Yeats, Céline, Proust, ou encore Shakespeare, se côtoient, renaissent dans ce roman.

C’est les vivants qui me semblent de plus en plus morts, et les morts de plus en plus vivants. Je suis attentif, j’écoute le silence et la voix des morts. Tout cela m’est transmis directement avec les livres, comme si l’auteur était ici, à côté de moi.

Shakespeare permet de comprendre où sont les refoulements humains, c’est pour cela que ça intéressait tellement Freud. Comment se fait-il qu’il y ait eu un auteur comme cela ?

Hitchcock disait : « Je décris un innocent dans un monde de coupables ». Mon absence de sentiment de culpabilité, c’est que j’ai une très vive appréciation du monde, et de la société, qui est pourrie de mensonges.

Extraits sonores :

David Grossman / La Grande table / 06 octobre 2017
Peter Brook / Heure bleue / 15 mars 2018
Jean-Pierre Richard / Musicalité du discours / 1977
Bande Annonce conversation entre Philippe Sollers et Jean-Luc Godard / éditions APRES / 21 novembre 1984.

La Grande Table

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Mao Yellow Jacket (Veste Jaune), Andy Warhol, 1972.

Extrait.

TIMONIER


Un timonier, en termes de marine, est celui qui tient le gouvernail d’un navire. Son rôle est donc essentiel, surtout pendant des tempêtes ou l’approche des côtes, avec leurs récifs. Combien de naufrages évités grâce à un bon timonier ! Il y en a eu des dizaines de milliers sur toutes les mers et les océans du globe. Ici, je ne peux que penser à mon arrière-grand-père, Henri, que je vois, soudain, à bord du Nouveau balayé par l’écume. Pensait-il à sa belle Irlandaise, Edna, au milieu des hurlements du vent et des vagues ? Sûrement. Vivement le calme du retour à Bordeaux.

Un révolutionnaire conséquent du XXe siècle, hautement criminel, avec une personnalité très étrange, a mené, contre l’argent, une guerre radicale. Il n’a certainement jamais lu aucune pièce de Shakespeare, mais on l’a pourtant surnommé « Le Grand Timonier ». C’est ce foutu Mao en personne, qui aimait répéter, par gros temps, en tenant la barre : « Le chemin est tortueux, mais l’avenir est radieux. »

« Grand Timonier », ça a quand même une autre gueule que « Petit Père des Peuples » (Staline), « Führer » (Hitler), « Duce » (Mussolini), « Caudillo » (Franco). À la rigueur, on pourrait comprendre qu’un jeune homme d’autrefois, épris de navigation risquée, ait préféré le marin aux autres pénibles vociférateurs terrestres, sans parler d’un vieux maréchal de France (Pétain) à la voix chevrotante. On réprimandera sévèrement ce jeune homme irresponsable et romantique avant de lui trouver, bien plus tard, des circonstances atténuantes (mais pas trop) pour ses qualités littéraires. On censurera le plus possible certains de ses livres, et surtout sa revue décalée, Le Nouveau. Pas un mot dans la New French Review bien sûr.

Shakespeare est une vitamine de choc. Une simple capsule, et tout se remet en place. Vous observez sans trembler des ouragans dévastateurs, où les vents soufflent à plus de 350 kilomètres à l’heure, arrachant tout sur leur passage, les arbres, les toits, les bateaux les maisons. Des vagues de 10 mètres de hauteur finissent le travail de destruction, avec des inondations catastrophiques. Le dérèglement climatique renvoie aux oubliettes le timonier surhumain. Vous ajoutez à cela le déluge permanent de la publicité et la télévision en direct, et vous pouvez considérer la vieille tortue Mao comme un vestige du cirque d’antan. Non seulement l’argent n’a pas disparu, mais il est le cataclysme même.

J’ai devant moi l’ancien petit livre rouge de Mao, édité en français en avril 1968. II fallait être drôlement allumé, ou partisan d’un canular mondial, pour soutenir les propositions suivantes :

« S’instruire sans jamais s’estimer satisfait, et enseigner sans jamais se lasser, telle doit être notre attitude. »

« Notre méthode principale, c’est d’apprendre à faire la guerre en la faisant. » « Sur une feuille blanche, tout est possible, on peut y écrire et y dessiner ce qu’il y a de plus nouveau et de plus beau. »

Aucun doute : ces instructions sont préférables à celles du Coran, et vont beaucoup plus loin, dans leur débilité apparente, que toutes les injonctions réactionnaires, à commencer par les élucubrations des pseudo-penseurs de la Silicon Valley. Vous m’objectez aussitôt que le Grand Timonier a échoué sur toute la ligne en produisant des dégâts considérables. Mais supposez que, selon les lois implacables de la dialectique, il se soit transformé en son contraire pour arriver à une forme inouïe de capitalisme nouveau. C’est toujours lui, son selfie à la main, qui ne pouvait compter, à l’époque, que sur 600 millions de Chinois. Ils sont aujourd’hui plus du double. Qui vivra verra, qui rêvera vivra. (p. 89-91)

Philippe Sollers

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« Invité permanent » du roman, « Shakespeare est une vitamine de choc »

« Une simple capsule, et tout se met en place », lit-on dans Le Nouveau (p. 90). Et plus loin (p. 94) :

« WILL I AM.
Je suis mon désir, je veux mon désir, le désir me veut, tous les désirs me veulent. J’ai la volonté de mon désir, je me consacre à mon seul désir, vous serez forcés de m’aimer, puisque mon nom est désir. Dans la corruption générale, et même si je pourris, anonyme, dans une tombe, "Lui, mon désir, est l’emblème que la Nature garde,/Pour montrer à l’art ce que la beauté fut". »

Mais, au fait... comment s’appelle le narrateur de Femmes ? Will. Entendez : « Will I am. »

Rien de plus nouveau que ce roman, aujourd’hui encore.

Souvenez-vous. Femmes, début du chapitre VIII. Le narrateur, Will, se trouve, avec sa femme et son fils, sur une île (la certitude d’une île), dans la maison de S. Supposons que je soit S... « Supposons maintenant que je sois Shakespeare... »

« La maison est cachée dans un renfoncement de l’île... A l’endroit le plus étroit, un isthme... D’un côté l’océan ; de l’autre, aussitôt, une série de lacs intérieurs, de lagunes, de marais salants comme un échiquier de miroirs... C’est l’un des arrière­ grands-pères de S., officier de marine à Bordeaux, qui est venu s’installer ici pour chasser... Vieille ferme isolée, rasée par les Allemands, en 1942... « Mur de l’Atlantique »... Ils foutaient en l’air tout ce qui gênait leurs canons vers le large... Reconstruction après la guerre... De nouveau un jardin, des arbres... On voit l’eau de partout, on a l’impression d’être constamment traversé par l’eau... L’île est plate, couverte de cupressus, de pins parasols bas et de vignes... Radeau comme un plancher de pont de bateau... Lumière bleu-blanc, nacrée, papillons dans l’air...
J’ai une grande pièce à l’écart du centre de la maison... Ma machine à écrire donne sur un laurier... Droit devant moi, je pourrai observer les marées monter, descendre, remonter lente­ment, souvent avec le vent, du fond de l’horizon vert... En route pour le mouvement immobile... Navigation des navigations... Il va falloir y aller, cette fois, jour et nuit, à l’envers de l’ombre...
On dîne joyeusement, Deb, Stephen, et moi...
J’ai emporté mes anciennes notes sur Shakespeare... Pour cet essai jamais rédigé... Travail de jeunesse... Je viens de les retrouver à Paris... Informations, actualités, massacres, commu­niqués ?... Je sais trop ce qui va se passer... Revenons au sujet des sujets... Je sens que c’est là, peut-être, dans ces papiers fiévreux, presque oubliés... Qu’est-ce que j’essayais de dire ?
D’abord, à propos des Sonnets, qu’il faut entendre le mot lui­ même, en anglais, avec le t final... Son, fils... Net, filet... Fils­ filets... Nappe de rimes conçue et cousue dans ses mailles les plus ténues, et jetée, tendue, pour prendre le fils dans la volonté du père, ou si l’on veut, mais ça revient au même, le jeune homme aimé dans le désir de celui qui revit par lui et en lui... Mélodie­ piège de la paternité déléguée... Technique et rythme de méditation enflammée sur le temps à la fois théâtre et mémoire... Platon renversé... Imitation des Psaumes ? Oui, à condition d’entendre là, tout à coup, inversé, un dieu souffrant qui cherche à rappeler son image à lui à travers l’erreur féminine... Homo­sexualité ? Trop simple... C’est surtout de lui, et de lui seul, de ses différentes incarnations qu’il s’agit...
La question père... Tout Shakespeare est là... L’inceste en plein jour... Périclès... Père-fille... L’énigme... The riddle... Et Hamlet, bien sûr, mais on se trompe trop sur Hamlet...
Supposons maintenant que je sois Shakespeare... Ça ne coûte rien... L’obscurité s’amasse pour livrer son mot, le vent souffle dans la fenêtre... Je me joue rapidement toutes les pièces à la fois ?
Appelons Sophocle :

J’invoque Bacchus, le compagnon des Ménades errantes,
qu’avec sa mitre d’or et sa face vineuse
il vienne à la lueur des torches...

Ou plutôt, ici même, Tirésias, parlant d’Œdipe :

On verra qu’il est père et frère de ses fils ;
qu’il est le fils et le mari de la femme dont il est né,
qu’il a la femme de son père et qu’il est le meurtrier de son père.

Prêts ? Pour la solution des siècles ?
Rideau... Je suis en désordre à la fois Coriolan, César, Antoine, Lear, Richard III, Nietzsche, Dionysos et le Crucifié, Othello, Timon, Prospero et Ariel, je suis théâtre, je suis rien, les atomes se dévoilent, la réalité s’évapore... Viens toi aussi, bien sûr, Cléopâtre : « Je suis feu et air, mes autres éléments je les renvoie en bas. »... Nous allons vérifier ce qu’est cette opération de renvoyer les éléments vers le bas... Distillation matérielle... Viens avec ton aspic sur le sein comme un enfant qui tète...
Entrent brusquement Hamlet et sa mère... Il lui fait le coup de la comparaison des portraits... « Have you eyes ? Have you eyes ? »... Elle y voit ou elle n’y voit pas ? Est-ce qu’elle peut contempler autre chose qu’elle-même ? Elle est aveugle... Elle est trop en vue, dans la vue... Il essaie de l’amener à le regarder, lui, le fils, à travers la figure du père assassiné... Poison dans l’oreille pendant la sieste... La torpeur... Comme Adam endormi par dieu, pour se faire tirer Ève de la côte... Avant le Paradis... Maintenant, mangé à moitié, les yeux vides, il revient, là, par le dessous de la scène...
Jure ! Swear !
Je jure. I swear. Sword, épée...
Vous pouvez imaginer l’éternel Polonius caché pour observer l’épisode sexuel qu’il soupçonne entre Hamlet et sa mère ?... Polonius a trop lu les Grecs... Cette obsession n’en finit d’ailleurs pas de dérégler Ophélie... Si le fils baise sa mère ? Ou du moins en meurt d’envie ? Pli obligatoire ? Sophocle le dit ? Shakespeare ne le dit pas... Il ne va pas du tout dans ce sens... Pas du tout... Au contraire... Ce que ne veulent pas admettre une seconde les légions de Polonius effarouchés dissimulés dans les tentures et teintures de leur maman-reine... Ils y croient de toutes leurs forces au désir du fils pour sa mère !... C’est ce qu’elle leur a dit... Ça expliquerait le meurtre... Mais non... C’est d’abord elle !... Bien elle !... C’est pour cela qu’elle ne sait pas faire la différence entre deux hommes, au fond...
Ah, black lady !
Il faudrait montrer comment tout se passe dans les jeux de mots... Pas un seul traité systématique sur les jeux de mots dans Shakespeare ? Pas plus que dans la Bible ? Mais à quoi donc passent leur temps les chercheurs ?
Quand l’acteur est à ce point l’auteur lui-même, vous avez le retournement complet de l’exhibition, la déroute des généralités, la panique de la communauté et du clan jusqu’à l’os... Matri­cide... Secret des secrets... Étouffé dans l’œuf... Temple de l’œuf... Lever la pierre ? Tombale ? Dire vraiment pourquoi ? Sans se laisser impressionner par ceux et celles qui sont capables de se tuer sous vos yeux plutôt que de le permettre ? Kamikazes du grand mystère ? Somnambules sacrificiels ? Impossible... Le spectacle s’éternise... Mais Shakespeare n’est pas dans le specta­cle, raison pour laquelle on le rejouera indéfiniment sur fond de stupeur... Ce qu’il est ? Point de fuite... Diablerie glissante ... Alchimie... Baguette d’hallucination... Musique ...
My spirit ! crie Prospero.
« Ali hail, great master ! Grave sir, hail ! », répond sur-Ie­-champ Ariel, le salut du souffle...
Est-ce que vous entendez bien grave, la tombe ? Et hell ?
L’enfer ? Le maître du tombeau d’enfer ?...
La Tempête... Sur l’île, comme un cercueil ouvert... Fracas et brise légère... Tout dans le son, la courbure du son...
Encore une affaire anti-mère... Sycorax, la sorcière, avait enfermé Ariel dans un pin... Bien entendu, tout cela n’a rien de mythologique... Réalisme... Description des chambres de la cité... Londres... Le spectateur comprend tout de suite... Main­ tenant, vous voulez savoir ce qu’est vraiment ce pin ? L’arbre de la vie et du mal ? Je vous le dis ? Allez !
« Sa racine est amère, ses branches mort, son ombre est haine, son feuillage mensonge, ses bourgeons sont la crème du vice, le fruit de la pourriture, la semence de l’envie, le germe des ténèbres. »
Vous trouverez ça quelque part dans Le Livre secret de Jean, vieux machin gnostique...
Brave Caliban, fils de sorcière... Son rêve, justement, comme par hasard, est de « peupler » la région... Le contraire du spirit  !... Chant de victoire éphémère sur le matriarcat, La Tempête ?... Oui, le temps d’une représentation, comme La Flûte enchantée... Sans autres armes que celles de la parole ... Magie et prononciation ...

O, how this mother swells up toward my heart !
Hysterica passio ! — down thou climbing sorrow,
thy element below. Where is this
daughter ?

Ici, c’est Lear qui se plaint... Mais c’est à désespérer des traductions... Comment voulez-vous comprendre l’esprit de Pros­pero, si vous n’entendez pas Ariel dans « Ali hail, great master Grave sir, bail ! »... Si vous n’avez pas le sens des lettres qui soufflent, des lettres volantes... Ça y est ? Vous y êtes ? Vous avez enfin l’oreille ? A ! RI ! EL ? Et comment voulez-vous vous y retrouver, dans le cri de cochon qu’on égorge de Lear, si vous lisez que le mot mother, qui s’étale devant vous en toutes lettres, est rendu pudiquement en français par « levain morbide » ?... Sans doute, sans doute, mais c’est bien de mère qu’il s’agit ! Membrane-vinaigre ! Amère remontée du fiel-bile coincé des bas-fonds !... Hysterica passio ! En plus, il vous met les points sur les i ! En latin ! Comme un médecin de l’époque ! Docteur Shakespeare !...

Oh, comme cette mère me remonte au cœur !
Passion hystérique ! — arrête ta marée soucieuse,
ton élément est en bas. Où est cette
fille ?

Le voilà, le roi fou, en train d’essayer de renvoyer sa mère sous ses pieds, alors qu’elle lui soulève le cœur... Aussitôt après, il cherche sa fille... Il n’est qu’un lieu de passage empoisonné entre mère et fille... Envers et endroit... Lear... Ear... Oreille et tympan... Cloison d’hymen !... C’est là qu’il vient vous parler, Shakespeare...
Pourquoi les Français traduisent-ils ça si mal ? Ils sauvent leur mère, ils la gardent pucelle... Jeanne d’Arc... Ils ne sentent pas l’action de l’intérieur ; ils ne prennent pas le risque membraneux, chauve-souris, vampire ; ils n’osent pas descendre dans la grotte ; ils ne jouent pas physiquement leur vie... Ça les laisse frigides... Sourds... Vierges... Regardez Gide transposant wretched queen par : « ô misérable mère ! »... Et « petit rat » au lieu, froide­ment, de mouse, pour Polonius... Polonius est une souris. Pas un rat. Point. Pas un petit rat ! Quant à la Reine, elle n’est pas du tout « misérable », l’adjectif est faible, mais tout simplement wretched... Coulée !...

Je suis mort, reine coulée, adieu !

Il meurt... II dit qu’il meurt... Elle sombre... Le reste est silence... C’est beaucoup mieux que la scène avec le Sphinx... La Sphinge... Ou que Jocaste allant se pendre en coulisses... Ici, vous voyez tout... Elle est comme un navire qui fait naufrage ... Le poison dans l’oreille, elle le boit... Il faut entendre ici de la coque et de la quille autour... Du bateau ivre !... Du remous ! Du tourbillon ! Du ressac ! Des algues ! De la méduse ! Du bouillon­nement ! Des coraux ! Des poulpes !... Elle est percée ! Elle coule ! Tout ça se passe sur mer... Danaîdes !... II faut être un peu marin pour lire Shakespeare... Sans quoi, pas la peine... Vent ... Cordages... Poulies... Taquets... Haubans... Bâbord et tribord... Les quarts... Les lanternes... Les apparitions... La suite à Melville ... A Céline sur la Baltique... J’ai vu sa maison d’exil, là-bas... Bicoque pour chien... Toit de chaume... Barque à l’ancre... Korsor... Klarksvogaard... Pommiers en fleur blanc-rose au-dessus d’une crique où nageait un cygne... Baltique, « mer muette »... Elseneur...
De même, Gide traduit « too, too solid flesh », par « chair massive » ... Chair massive ! Hamlet ! Alors qu’on entend dans les mots, qu’on voit dans la répétition même de too, l’action de se cogner littéralement à son propre corps... A son mur physique... Difficulté de passer dans le son...

Oh, si cette trop, trop solide chair
pouvait se dissoudre en rosée !

La rosée, chair des fées... Leur travail pendant la nuit, délicat, imperceptible...

Autre traducteur, autre exemple... La Tempête... Là, c’est encore plus grave... Art poétique, testament... Si Shakespeare écrit : « noises, sounds, sweet airs » (et vous êtes immédiate­ ment dans Dowland, Byrd, Purcell ; Fairy Queen dans l’enchan­tement contagieux, flexible), ce n’est pas pour qu’on traduise par : « résonances, accents, suaves mélodies »... Au lieu, sim­plement, de « bruits, sons, doux airs »... Qui indique une gradation dans le pouvoir musical... Une définition du tissu dont notre petite vie est faite, comme les rêves... Entourée, comme une île, précisément, par le zéro de l’eau noire du sommeil... Lui­ même bulle de néant... Lequel peut quand même être évoqué, convoqué, déplié un instant, par la science des bruits, des sons, des doux airs... Comment voulez-vous avoir prise sur les hallucinations que nous sommes si vous ne prenez pas les mots dans leur nombre, dans leur nerf et dans leur nervure, j’allais dire leur pavot ?...
Châtrage insidieux... Même pas volontaire... Martyre de l’homme sensuel, impulsif et noble... On n’écoute pas vraiment ce qu’il dit... Comment il le dit... Le père d’Hamlet, et Hamlet lui-même, Lear, Othello, Timon, Antoine... Domination fémi­nine, vieille, si vieille histoire... Lady Macbeth, les filles de Lear... C’est en 1603 qu’Elizabeth, reine d’Angleterre, cède la place à Jacques Ier... Shakespeare va pouvoir forcer la note... Les révélations sur la vraie monstruosité féminine datent de 1606...
Bon, récapitulons. 1564, naissance. 27 novembre 1582, il est épousé par Anne Hathaway... Elle a vingt-six ans, lui dix-huit. Elle est déjà enceinte de Susanna, qui naît six mois après le mariage... 1585 : naissance des jumeaux . Le fils : Hamnet ; la fille : Judith... Il n’a que vingt et un ans !... Elle a frappé vite, et fort... Le drame, la tragédie essentielle, c’est évidemment la mort de Hamnet à l’âge de onze ans, en 1596... Il n’a plus que deux filles... Dont l’une, donc, on l’oublie trop, ne peut être que le double hallucinant du garçon mort... Son père meurt en 1601... L’année de Hamlet... William a alors trente-sept ans...
Ce qui est le plus étonnant, c’est que personne n’a l’air vraiment à l’aise avec la transposition Hamnet/Hamlet... Soule­vée par Joyce dans Ulysse, pourtant... Pas lu... Comment ne pas voir, bon dieu, que Shakespeare est, à ce moment exact et métaphysique, entre son père et son fils, morts ? Qu’il est aussi bien par-delà la vie, au-delà du théâtre, spectre même des spectres, à la fois son père et son fils ? Qu’il peut se demander ce que c’est que d’être avec ces deux cadavres inégaux en mesure, cause et effet, en arrière de lui, en avant de lui ? Je suis vide, peut-il enfin penser, c’est pourquoi la nature a horreur de moi... Sa mère a eu raison de son père, sa femme de son fils... Et comme sa femme l’a épousé de force, rendu père de force, H rentre comme personne les yeux ouverts dans la plainte de son propre père assassiné comme lui dans la mécanique, pour la mécanique, reproduction des vivants et des morts et des vivants par les morts... La vie est un songe ? Pas seulement... Le songe est une vie plus profonde que la vie, puisqu’il permet aux morts de venir révéler comment ils ont été, par violence, en vie... Insémination artificielle... La mort d’Hamnet devenue la vie et la mort d’Hamlet, c’est la manière même dont Shakespeare nous parle de l’horreur du trafic matriciel... Perpétué en toute innocence naturelle ! Bien sûr !... L’horreur qui fait qu’il est là... A la place de ceux qui sont avec lui dans le lien mortel... Il se cache lui-même en spectre sous la scène et, depuis la mort, en vrai souffleur-régisseur , s’envoie régler ses comptes en surface... Il dégage son fils mort, Hamnet, des limbes où il est resté pris, il le délègue, mûri, l’épée à la main, exposer le crime de l’exis­tence... William n’a pas su sauver Hamnet ? Au point de lui préférer sa jumelle au prénom meurtrier, Judith ?... Net  ? Filet ? Voilà... II va l’armer, maintenant... D’un heaume... Helmlet ... Il efface une lettre... Ce n... II la remplace ... Par ce l... Histoire de golem... Reste de toute façon, le Ham, l’âme de la volonté de William... William H... Dédicataire des Sonnets... Le spectre est Shakespeare, Hamlet est Shakespeare, mais surtout Shakespeare est refermé sur Shakespeare... La généalogie est rectifiée, la naissance vaincue, remise à la verticale, théâtre dans le théâtre, donc crime dans le crime, mort passant du côté de la vérité, vérité dans la vérité, miroir brisé des ténèbres... Hamnet Shakespeare devenu Hamlet, William est réellement Shakespeare, il occupe son nom de part en part... En pure perte, d’ailleurs !... Disparaissons !... Noyons tout !... « I’ll drown my book ! »... Allons ! Let’s go ! I am ! Let !... D’une lettre, il a délivré de la mort ; d’une lettre il a laissé passer l’autre mort... II y en a deux... Abîme...
Livre tibétain... Excommunication d’Elizabeth en 1570... Massacre de la Saint-Barthélemy, 1572... Assomption du Greco, 1577... Jérusalem délivrée, 1581... Exécution de Marie Stuart, 1587... Destruction de l’invincible Armada, 1588... Mort de la mère de Shakespeare, 1609... Retraite à Stratford, 1610... Procès de Galilée, 1615... On ne peut pas dire que l’époque est terne... Elle hurle de tous les côtés... Toujours la guerre de Troie... Cafouilleuse, louche, inutile, grotesque... Voyez Troïlus et Cressida, dans la foulée d’Hamlet... II enfonce le clou, Shakespeare ; le clou anti-amour, anti-grec... Anti-héroïque et anti-olympique... L’Iliade ridiculisée ... L’Enéide sanglant vaudeville... La carte sexuelle en plein jour... Biblique... King James... Mélange de mensonges, de trahisons loufoques, de vanités ramifiées ... Comédie de la tragédie ... Avec la coquette automatique au centre... Oui, il peut se balader, l’œil clair, sur le champ de bataille, il connaît le ressort, le muscle invisible, l’astuce de l’excitation pour rien...
Magie, peut-être, mais ici, sur la scène, il faut bien subir l’enchaînement des causes et des effets, autrement dit le détour des générations, les péripéties du pouvoir... Encore heureux si, de fils confit de la mère, on peut s’élever, comme Prospero, au rôle détaché de père de fille, sans illusions... Lâcher sa fille, son mirage, sa Miranda, secret des États...
Après quoi, on peut tirer l’échelle de sa propre apparition physique... Dissoudre les formes... Enfouir ses calculs... Envoyer ses formules à vingt mille lieues sous les mers... Et dormir sans rêves... Revenir en somme à la condition qu’on n’aurait jamais dû quitter si les filles ne sortaient pas de leurs gonds pour devenir des mères produisant et assassinant des pères afin d’en obtenir des fils contraints de les saborder elles-mêmes... Le cirque... Not to be... N’avoir jamais souffert d’être... Adieu... Excusez-moi d’avoir été là...
Je lève les yeux... La tempête avec laquelle j’ai débarqué sur l’île vient de s’arrêter... Le laurier est immobile... » [2]

Maintenant relisez ou réécoutez Le Nouveau.

*

Ouvrez maintenant Paradis, Seuil, 1981, collection Points (n° 879), p. 159 :

« tu dois déborder ta revie une fois enfant une fois en chant une fois en lisant ce qu’écrit l’amour silencieux une fois en écrivant ce qu’il lit pour deux wheel william will I am mort officielle le 23 avril 1616 épitaphe d’un auteur inconnu la terre le recouvre le peuple le pleure l’olympe le possède arrête passant pourquoi vas-tu si vite lis si tu peux »

LIS SI TU PEUX :

La seconde vie de Shakespeare - Paradis (1979)
Deller, Purcell, Shakespeare, sainte trinité (2003)
Féerie de Shakespeare (2013)
Un certain Shakespeare (2014)

MUSIQUE !

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*

Première mise en ligne le 16 janvier 2019.


[1Cf. Heidegger : En chemin dans la pensée (extrait n°7).

[2Femmes, Gallimard, 1983, p. 461-369. Folio, p. 539-549.

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5 Messages

  • Albert Gauvin | 1er avril 2019 - 00:34 1

    Dans "Le Nouveau", il reste fidèle à sa joie souveraine d’être au monde


    Philippe Sollers, 2011. BALTEL/SIPA.
    Numéro de reportage : 00614598_000052. ZOOM : cliquer sur l’image.
    GIF

    Le lieu : l’île de Ré ; la formule : Je suis immortel. Philippe Sollers, né à Bordeaux en 1936, «  plus jeune qu’il y a cinquante ans », nous révèle que la mort n’est rien, depuis qu’il a vu son grand-père, Louis, escrimeur de talent, rigide et calme sur son lit, à l’âge de 10 ans.

    Ce grand pays littéraire qu’on abat

    L’écrivain est un multirécidiviste de la pensée déflagrante. Depuis son premier roman, Une curieuse solitude, il n’a de cesse de d’offenser les moisis, moitrinaires bavards, et d’atomiser les idées rances. Sa guerre, c’est celle du goût. Roman après roman, il rappelle que la France fut un grand pays littéraire, un phare qu’on voit de loin, partout, même par tempête shakespearienne. Aujourd’hui le paquebot France n’est plus qu’un triste rafiot qui prend l’eau de toutes parts. Son capitaine est là pour le faire définitivement échouer, en tentant de vendre les quelques richesses contenues dans la soute. Les emmerdeurs « jaunes » ne vont pas tarder à passer par dessus bord. On les éborgne, car ils continuent de retarder la grande entreprise de liquidation totale. Ils ne comprennent pas que les clients attendent dans le bureau élyséen, valises bourrées de liquide, posées sur le tapis persan.

    Mais Sollers, inlassablement, poursuit son devoir de mémoire, gai comme le savoir. Il revisite les auteurs qu’on croyait connaître, les livres qu’on pensait avoir lu. Il nous dit que nous sommes paresseux, que notre mémoire n’imprime plus rien, que le flot permanent d’informations tue l’information, la vraie, celle qui constitue la culture, fortifie l’esprit critique, permet de résister à la société du spectacle. Le monde est un théâtre d’ombres. Sollers nous dit encore : gardons le théâtre, la scène, allumons les lumières, découvrons les personnages qui voyagent dans le temps, empruntons des couloirs invisibles mais bien réels. C’est le théâtre Le Nouveau, avec pour invité permanent, Shakespeare, cet inconnu célèbre.

    À nous deux Shakespeare !

    «  Le fils de Shakespeare, précise Sollers, Hamnet, meurt en 1596, à l’âge de 11 ans. Shakespeare, lorsqu’il compose Hamlet, en 1601, a 37 ans, et 52 ans quand il meurt dans sa maison de Stratford, qui s’appelle, comme par hasard, New Place. Toute cette affaire vertigineuse mérite d’être nommée Le Nouveau. » Ce qui est vertigineux, c’est l’érudition de Sollers, servie par une musicalité de la phrase, une intelligence légère et profonde à la fois. Oxymorique maestro !

    Hamnet. Hamlet. Le noir du trauma pour un chef d’œuvre planétaire.

    Sollers étudie, en les modifiant, les traductions des pièces de Shakespeare. Car c’est coincé, puritain, refoulé. La traduction de Hamlet par Gide est « cocasse ». Les affaires sexuelles l’embarrassent. Il semble plus à l’aise lorsqu’il caresse les chairs d’enfants. Yves Bonnefoy, quant à lui, est tout simplement « ridicule ». La plume du poète hésite à évoquer ce qu’il nomme « des choses vilaines ». C’est que la mère de l’auteur, adulé par l’Education nationale, cette formidable laverie des cerveaux juvéniles, veille sur son rejeton qui s’incline en bon fils respectueux.

    L’auteur du prophétique roman Femmes dépoussière Hamlet, sous le contrôle de Sylvia, 37 ans, spécialiste du grand William et sensible aux histoires de revenants. Bon, Sylvia est de son époque, et le délire amoureux n’est pas trop son truc. On regrette la Sophie de Portrait du joueur. Ah, quel roman Portrait du Joueur. Déjà les acacias, mouettes, variations du vent, bain de mer, encre bleue, carnet noir, cigarettes, whisky, soleil déclinant sur les marais, le cimetière d’Ars, on n’en parle pas encore, pas de pierre tombale verticale, avec rose sculptée, face à l’océan, non, pas tout ça, mais le mode d’emploi pour résister au « moulag  ». Portrait du joueur, collection folio, 1984, bombe portative, classique désormais, comme son auteur qui ne sera jamais académicien. Ouf !

    Contre les oiseaux déplumés du nihilisme

    Sollers évoque Freud qui bute sur le cas Shakespeare, son existence, l’absence de ses manuscrits. Freud, retiré du nouveau programme de philo ; Marx, très présent dans les romans de Sollers, retiré également. L’inconscient et le travail, adieu. Les « envoûtés du spectacle » seront bientôt des spectres amnésiques.

    Toute cette symphonie culturelle, pleine d’alacrité, part d’une petite bicoque sur l’île de Ré, d’une langue sableuse, Le Martray, entre ciel et sel, avec un reste de bateau, échoué au fond d’un jardin voltairien, ayant appartenu à Henri, l’arrière-grand-père maternel de l’écrivain, Le Nouveau. Marié à une Irlandaise, Joyce rapplique illico ici, Henri finit par poser son sac de marin, précisément là où écrit Sollers. La boucle est bouclée. L’œuvre de l’écrivain est circulaire, on peut y entrer avec n’importe quel livre. Son savoir est infini. C’est le meilleur remède contre les oiseaux déplumés du nihilisme. Et ils volent en escadrille.

    Au début du roman, une mouette fonce sur l’écrivain. Du jamais vu.

    D’où venait-elle, cette curieuse mouette ? « Aucune agressivité, juste un signal », note l’immortel. Nous sommes prévenus.

    Pascal Louvrier, Causeur, 31 mars 2019.


  • Albert Gauvin | 15 mars 2019 - 16:16 2

    Philippe Sollers n’est pas un menteur - ou la révision des poncifs

    Philippe Sollers n’est pas un menteur. Lorsqu’il nomme son roman Le Nouveau il ne nous trompe pas. Enfin presque même s’il nous fait partager ce qu’on pouvait estimer impensable. Choisissant désormais le fiction courte comme si avec l’âge il fallait qu’il concentre au plus près son génie littéraire, il réussit un exploit. Il le prépare. Pour preuve sa quatrième de couverture :

    Ce livre est un roman.
    Nous sommes dans le sud-ouest de la France, vers Bordeaux et ses grands environs, d’où l’ensemble de l’Histoire, peu à peu, se dévoile.
    Personnages principaux :
    Henri (1850-1930), le navigateur.
    Edna (1854-1936), l’Irlandaise.
    Louis (1870-1956), l’escrimeur.
    Lena (1922-2007), la magicienne.
    Invité permanent : William Shakespeare (1564-1616).

    Tout est dit même si rien n’est dit. Et s’il existe certaines omissions. Dans cet embarquement pour six terres avec William à la barre, le monde se traverse de l’île de Ré à Pékin avec passage obligé à Venise. Et bien sûr avec les références littéraires chers à l’auteur : à côté de Shakespeare : Freud, Céline, Thelonious Monk, Ella Fitzgerald, Mozart (forcément).
    Mais pas question avec Capitaine William et Sollers en barreur de naviguer chronologiquement d’un point à l’autre. Le romancier vrai tire des bords, va à sauts et gambades. C’est continuellement jouissif. L’auteur se laisse aller mais place toujours bien la balle. Il évite les récifs, s’amuse sur ce bateau où soudain l’auteur revoit l’ancien commandant de bord : son arrière grand-père et ses amours illicites qui donnèrent à son frêle esquif le nom de "Le nouveau".

    Mais bien sûr exit la nostalgie — ou du moins elle n’est plus ce qu’elle était avant Sollers. L’auteur ignore la mélancolie, il s’amuse au milieu des embruns et des amours embrumées avant le retour au port. Mais l’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin. Il joue avec le lecteur. Le roman prend de la hauteur et sert à tout. Sollers ne s’en prive pas. Finaud il justifie ce qu’on lui reprocha : son admiration pour Mao. Il est vrai que le temps des gilets jaunes s’y prête : "Un révolutionnaire conséquent du XXe siècle, hautement criminel, avec une personnalité très étrange, a mené, contre l’argent, une guerre radicale." écrit celui qui pourrait se retrouver très vite sur un rond-point.
    Certes l’auteur met les bémols qui s’imposent et d’une certaine manière renvoie Mao à ses études : « Il n’a certainement jamais lu aucune pièce de Shakespeare, mais on l’a pourtant surnommé "Le Grand Timonier" ». Et voici notre plaisantin reprenant la barre, le flambeau. Il redonne, sans chinoiser, au Grand Timonier ses lettres de noblesse en citant son slogan : « Le chemin est tortueux, mais l’avenir est radieux. »

    Bref, Sollers se refait une virginité en soulignant l’écart qu’il existe entre l’apôtre de la Révolution Culturelle et ses confrère en cruauté : Staline, Hitler, Mussolini, Franco. Le pire : il nous convainc (presque) tant son lyrisme nous emporte. "On censurera le plus possible certains de ses livres, et surtout sa revue décalée, Le Nouveau. Pas un mot dans la New French Review bien sûr." anticipe-t-il pour le présenter.
    Le gai larron qui n’est en rien un adolescent d’autrefois mais d’aujourd’hui. On lui pardonne tout au nom de la littérature. Ce sera trop pour certains. Trop peu pour d’autres. Mais il n’existe chez lui aucun remugle douteux (Sollers n’est en rien Makine. Il est vrai que le premier est écrivain, l’autre académicien).

    D’autant que Shakespeare reste là en "vitamine de choc". Il fait passer toutes les autres pilules. D’autant qu’avec le dérèglement climatique et le super concentration du capitalisme féodal mondialisé Sollers pourrait nous faire croire que Mao fut un moindre mal. Et c’est tout juste si nous ne nous excuserions pas d’avoir traité le responsable d’un numéro spécial de Tel Quel (sur la Chine du Timonier) de "déglingo".
    Et le voici romancier et surtout Rimbaud âgé et voyant face à ceux qui considérent "la vieille tortue Mao comme un vestige du cirque d’antan.". C’est osé (euphémisme) et pourtant ça passe. Si bien qu’à la barre du "Nouveau" l’auteur nous donne une belle leçon de conduite en rassemblant l’eau et l’huile. Mieux même : le vin de Bordeaux, l’alcool de riz et le whisky. Pas besoin de glaçons. On boit un tel cocktail à la santé de Sollers afin qu’il nous surprenne encore longtemps.

    Jean-Paul Gavard-Perret, Salon littéraire.


  • Albert Gauvin | 14 mars 2019 - 14:56 3

    Le Nouveau et Une conversation infinie


    L’OBS du 14/03/2019.
    ZOOM : cliquer sur l’image.
    GIF


  • Albert Gauvin | 9 mars 2019 - 09:16 4

    « Invité permanent » du roman, « Shakespeare est une vitamine de choc. » VOIR ICI.


  • Un gars même nom | 3 mars 2019 - 10:36 5

    Par le centre on quitte le coin : passe au nouveau qui est au coeur c’est le but de la tête !