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Un certain Shakespeare (1564-1616)

D 9 avril 2016     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un Folio de Shakespeare de 1623 a été retrouvé à la Mount Stuart House sur l’île de Bute en Écosse.


« Ce Folio est inhabituel parce qu’il est en trois volumes et présente beaucoup de pages blanches prévues pour des illustrations », explique la professeure Emma Smith. Crédits photo : HO/AFP.
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Comptant parmi les ouvrages les plus recherchés au monde, il a été retrouvé à la Mount Stuart House, une demeure seigneuriale située sur l’île écossaise de Bute. "Il s’agit d’un Premier Folio dont on ignorait totalement l’existence", a déclaré à la BBC Emma Smith, professeur spécialiste de Shakespeare à l’université d’Oxford, qui ne croyait pas à l’authenticité du document avant qu’elle ne puisse le voir de ses propres yeux.
Reliée en peau de chèvre, l’œuvre, qui se décline en réalité en trois exemplaires, sera exposée au public au sein de la demeure. Il faut dire que la découverte tombe bien : le 3 mai prochain sera célébré le 400ème anniversaire de la mort du poète.

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« Shakespeare » a-t-il existé ? Est-il un simple prête-nom ? Il y a quelques années, Le Nouvel Obs relatait l’histoire de ce qu’il appelait un hoax. Un « hoax » dont l’un des premiers instigateurs aurait été Mark Twain ?

Dans Shakespeare, le choix du spectre (Les Impressions Nouvelles, 2016), Daniel Bougnoux émet l’hypothèse, déjà soutenue par le Canadien Lamberto Tassinari, que le véritable auteur des oeuvres attribuées à Shakespeare serait en réalité John Florio, un Italien d’origine juive né à Londres (1553-1625). Tollé !

Lire : Daniel Bougnoux, Le véritable Shakespeare était-il italien ?
Pourquoi est-il si difficile d’ébranler le monument national qu’est Shakespeare ?
François Laroque, Est-il scandaleux que le fils d’un gantier anglais puisse bel et bien être Shakespeare ?

Daniel Bougnoux était l’invité de France Culture le vendredi 8 avril.

« A l’occasion des 400 ans de sa mort, France Culture consacre trois jours d’antenne au plus grand dramaturge britannique : théâtre, histoire, poésie, documentaires, cinéma, "Roméo et Juliette", etc. » Week-end Shakespeare.

Shakespeare Songs

Alfred Deller, contretenor, Desmond Dupré, luth.

1. Thomas Morley. - It was a Lover and his Lass
Refrain : « In springtime, the only pretty ring time,
When birds do sing, hey ding a ding, ding ;
Sweet lovers love the spring. » As You Like It, Acte 5 Scène 3.

2. Anon. - O mistress mine (Twelfth Night)
3. Robert Johnson - Where the bee sucks (The Tempest)

Shakespeare : Songs & Lute Solos

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Féerie de Shakespeare


William Shakespeare
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Merveilleuse Pléiade : à gauche, le texte anglais de Shakespeare, à droite la traduction française. Vous entendez la musique d’une oreille, vous la déchiffrez de l’autre. Vous êtes au Théâtre du Globe, sur une autre planète. Les tragédies vous empoignent, les comédies vous tournent la tête. Shakespeare est comme Dieu : il fait ce qu’il veut.

Reste le problème des traductions, même si la plupart sont excellentes. Shakespeare accumule les répétitions, les allusions, les jeux de mots sexuels, les roulements de rythmes, les travestissements, les troubles d’identité, les équivoques. Fallait-il transformer La Mégère apprivoisée en Le Dressage de la rebelle ? « Mégère » est très péjoratif pour une jeune fille à marier, d’accord, mais « dressage » est trop animal. Cette Katherina, au caractère insupportable, deviendra moins mégère que les autres, douces et sensibles, et c’est la surprise de la pièce. Nous sommes en Italie (comme souvent chez Shakespeare), et cette « chatte sauvage » est une furie. Elle contredit tout le monde, à commencer par son père. C’est l’esprit de vengeance personnifié. Elle déteste les hommes, mais en voici un qui, par intérêt, relève le défi, et se montre plus fort qu’elle pour la réduire et la séduire. Il va dire le contraire de tout ce qu’elle dit. Elle voit le soleil, il voit la lune. Elle trouve qu’il fait chaud, il répond qu’il gèle, et ainsi de suite, négation de la négation. Inutile de préciser que cette démonstration délirante et drôle est d’une misogynie scandaleuse. Ailleurs, dans Peines d’amour perdues, les femmes prennent leur revanche : « Les langues des filles moqueuses sont aussi effilées que le tranchant invisible du rasoir. » Ecoutez cette princesse : « Il n’est de meilleur jeu que de se jouer du jeu des autres, en retournant leurs tours contre eux. » La guerre des sexes et la comédie des erreurs ne connaissent pas de trêve.


Rubens, Vénus et Adonis, 1635.
Huile sur toile, 197 x 243 cm. Metropolitan Museum of Art, New York.
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Shakespeare n’est pas comique comme le sera Molière (insurpassable sur ce point), mais divinement fou. Féerie noire (Macbeth). Féerie blanche (Le Songe d’une nuit d’été). Un homme qui tient le coup face à l’acrimonie féminine, ça ne se rencontre pas tous les jours, mais c’est encore plus impressionnant s’il s’agit de la reine des fées, Titania, elle « dont l’été est l’empire ». Obéron, le roi, pour se venger d’elle, lui fait administrer une drogue qui va perturber sa vue au point de la rendre éperdument amoureuse d’un homme transformé en âne, Bottom (on retrouve étrangement ce « Bottom » chez Rimbaud). Samuel Pepys écrit bêtement, en 1662 : « C’est la pièce la plus insipide et ridicule qu’il m’a été donné de voir dans ma vie. » Pauvre Pepys, débordé par la fantaisie des fées qui traversent les collines, les vallons, les ronces, les buissons, les parcs, les enclos, les flammes, les flots et dont les noms sont Fleur de Pois, Toile d’Araignée, Phalène, Grain de Moutarde ! Pauvre spectateur, ahuri par Puck, qui peut « enrouler une ceinture autour de la Terre en quarante minutes » ! Comment résister à la sublime musique de Purcell, The Fairy Queen ? Une reine amoureuse d’un âne ! Quel tableau ! Mais la musique est là pour « ensorceler le sommeil » [1].

Tout est musique chez Shakespeare, et c’est d’ailleurs la conclusion du Marchand de Venise, pièce qui n’en finit pas d’alimenter les commentaires et les controverses. Shakespeare était-il antisémite ? Son Shylock n’est-il pas l’incarnation du culte de l’argent, cruel et buté ? Ecoutons son intervention célèbre : « Un Juif n’a-t-il pas des yeux ? Un Juif n’a-t-il pas des mains, des organes, un corps, des sens, des désirs, des émotions ? N’est-il pas nourri par la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même hiver et le même été qu’un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourrons pas ? Et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ? »... En réalité, ce Shylock a été insulté sans arrêt par ces patriciens vénitiens qui sont bien obligés de recourir à lui lorsqu’ils ont des dettes. Le mélancolique Antonio a besoin de lui ? Qu’il signe donc ce billet pour trois mille ducats : Shylock, s’il n’est pas remboursé, pourra prélever sur lui « une livre de chair blanche, à découper et à prendre dans la partie du corps qui lui plaira ». Personne n’a osé le dire, mais il est évident que Shylock est amoureux d’Antonio (beaucoup trop), de même, toujours à Venise, qu’Othello est trop sensible au charme du vénéneux Iago. Il veut de la chair, pas de l’argent, Shylock, erreur fatale, que sa propre fille, Jessica, éprouve comme un « enfer », au point de le trahir en lui volant ses bijoux, et en s’enfuyant avec un Vénitien de charme. Shylock sera condamné, mais sa légende traverse les siècles (on le retrouve dans Opération Shylock, le plus beau roman de Philip Roth). Son problème est simple : il est sourd, il n’entend pas la musique. Il persiste, contre toute raison, à réclamer sa livre de chair à découper sur le bel Antonio, mais, dit le tribunal, sans verser une goutte de sang, exploit impossible.

Bien entendu, Freud rôde dans les parages, car la pièce, extrêmement subtile, met en scène le thème des « trois coffrets », déjà repérable dans Le Roi Lear. Voyons ça : la belle Portia épousera le prétendant qui saura choisir le bon coffret. Le premier est d’or, et porte l’inscription « ce que beaucoup désirent ». Le deuxième est d’argent, et ce sera « selon son mérite ». Le troisième est de plomb, et prévient celui « qui risque tout ce qu’il a ». Les prétendants, y compris « le roi du Maroc », sont idiots. L’un choisit l’or, l’ouvre, et découvre à l’intérieur une tête de mort. Celui qui choisit l’argent tombe sur une tête d’idiot grimaçant. Mais voici Bassanio, aimé en secret de Portia, l’homme pour lequel Antonio a demandé trois mille ducats à Shylock. Il prend le coffret de plomb, bien joué, il gagne le portrait de la belle. Moralité : l’argent n’est rien, l’amour est tout.

Philippe Sollers. Publié sous le titre « Quel grand malade, ce Shakespeare ! »,
Le Nouvel Observateur du 24 octobre 2013.

William Shakespeare, Comédies (tome I), édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, Gallimard, 2013

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Du plus grand dramaturge anglais, on ne sait presque rien. L’Américain Stephen Greenblatt lui consacre pourtant une éblouissante biographie.

Un certain Shakespeare


Est-ce bien William Shakespeare ?
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Qui était réellement Shakespeare ? La question hante tout le monde depuis longtemps et les hypothèses fourmillent. Était-ce lui ? Quelqu’un d’autre ? Est-il possible qu’un simple acteur ait créé autant de chefs-d’œuvre en si peu de temps ? On sait très peu de choses sur lui : pas de manuscrits, pas de lettres, quelques documents, rien sur sa bibliothèque (alors qu’il est d’une érudition étourdissante). L’énigme absolue.

Voici enfin une biographie fouillée et précise [2] de la part d’un spécialiste qui s’était déjà fait connaître par le récit passionnant de la découverte du manuscrit révolutionnaire du De rerum natura de Lucrèce, dans un monastère, en 1417. Dans l’infernale publicité généralisée, les cas difficiles sont désormais d’un intérêt majeur. Écoutez ça : « À la fin des années 1580, un jeune homme originaire d’un petit bourg de province, sans fortune, ni relations familiales, ni éducation universitaire, arrive à Londres. En l’espace de quelques années seulement, il y devient le plus grand dramaturge de son temps, voire de tous les temps. »

Il se passe de drôles de choses en Angleterre, à cette époque. Luttes féroces entre protestants et catholiques, supplices et décapitations en public, têtes exhibées au bout de piques sur le pont de Londres, complots, diatribes échevelées, sermons puritains, bordels. Le jeune William est le fils d’un tanneur, fabricant de gants, devenu notable, qui sera inquiété pour usure. Est-il protestant (nouvelle religion inquisitoriale) ou catholique (vieille tradition) ? Peut-être les deux, avec une « double conscience ». Quoi qu’il en soit, ce jeune homme surdoué semble pratiquer très tôt la devise célèbre de Joyce, « le silence, l’exil, la ruse ». Il est très dissimulé, possède une mémoire infaillible des moindres situations, voit tout, entend tout, le monde est pour lui un théâtre et il peut jouer tous les rôles. Il rêve d’aristocratie, mais son père est ruiné, il doit se débrouiller seul. Est-il recruté très tôt, dans le Lancashire resté catholique, par des nobles amateurs de comédiens et plus ou moins protecteurs de missionnaires jésuites clandestins, bientôt arrêtés, torturés et exécutés ? C’est probable. On se doute que ce débutant n’a aucune vocation pour le martyre. Que faire ? Revenir et végéter dans son village de Stratford ? Devenir homme de loi ou pasteur ? Non, acteur, rien qu’acteur, corps virtuose de la lumière et de l’ombre.

Tiens, le voilà marié, à 18 ans, avec une femme de 26 ans, déjà enceinte de lui. Une fille, Susanna, à qui il léguera plus tard tous ses biens, et des jumeaux, Judith et Hamnet (tout indique que la mort de son fils à 11 ans sera le grand choc de sa vie, et la source du très étrange « Hamlet »). Est-il inquiété par la police protestante ? En tout cas, il quitte femme et enfants, et se jette dans la fournaise de Londres.

Au début, il est méprisé par les poètes locaux, parce qu’il n’est pas allé à l’université (Oxford). Il a tout de suite un rival génial de son âge, Marlowe, mais, prudent, il ne partage pas la vie de débauche de ses amis. Il sait tout faire, William : des drames historiques, des comédies, des tragédies. C’est surtout un grand poète, comme le prouvent supérieurement ses Sonnets. Dès Roméo et Juliette, il s’impose, mais devient en même temps homme d’affaires dans l’aventure du Théâtre du Globe. Le théâtre, à l’époque, ne va pas de soi : il est confiné près des lieux mal famés, auxquels les puritains le comparent. Shakespeare monte en scène, mais il contrôle les coulisses. Il est protégé par de jeunes aristocrates qui préfèrent s’encanailler que se marier. Le comte de Southampton est le dédicataire secret des Sonnets, mais aussi, ouvertement, de Vénus et Adonis et du Viol de Lucrèce. Poésie amoureuse ? Et comment : « C’est en toi, en ton miroir, que ta mère retrouve/Le ravissant avril de son propre printemps. » Il n’y a pas que le comte de Southampton, mais aussi le comte de Pembroke, sans oublier la « dame brune » qui est peut-être une prostituée, du nom de Lucy Negro. À force de jouer avec des garçons déguisés en femmes (les femmes sont interdites sur scène), le vertige des identités est partout. L’amour, peut-être, mais surtout la folie et la mort. Shakespeare est fou, mais un fou qui comprend la folie comme personne (Othello, le Roi Lear, Macbeth). Il crée des sorcières, des spectres, des passions torrides et mortelles (Antoine et Cléopâtre), il rythme tout avec son blank verse (vers de dix pieds non rimé, par rapport auquel l’alexandrin français paraît le plus souvent dormir), percute ses dialogues comme des flèches. Il est l’inventeur du monologue métaphysique (Hamlet) qui prouve que la littérature pense plus que la religion et la philosophie. Dante écrase l’italien, Shakespeare, l’anglais.

Bref, c’est un magicien de la présence totale, qui fait de sa dernière œuvre extraordinaire, La Tempête (1611), un testament spirituel inouï. La vie est une île de rêve, la vérité est dans l’illusion magique, mais il faut se résoudre à abjurer cet art. Prospero et sa fille, Miranda, sont représentés, dans l’existence courante, par l’amour de Will pour sa fille Susanna (elle a vingt ans de moins que lui), à qui il transmet, pour finir, sa très confortable fortune gagnée par lui seul. Avec une désinvolture surprenante, il ne lègue à sa femme, Anne, que « son second meilleur lit ». Il est revenu dans son village pour mourir, achète encore des terres, et sera enterré, comme un gentleman, dans l’église de la Sainte-Trinité, à Stratford.

On ne sait rien des derniers instants de ce génie fabuleux. Un tombeau lui sera édifié plus tard dans l’église, avec statue assez moche de notable, la plume à la main. N’importe : quelle revanche sur son enfance ! « Je ne suis plus, mais je suis », semble-t-il dire. La légende commence à peine. On a du mal à croire qu’il a disparu physiquement à l’âge de 52 ans.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 2 octobre 2014.

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Il en est des portraits de Shakespeare comme des photographies d’Isidore Ducasse ou d’Arthur Rimbaud : les querelles d’experts vont bon train. Voici le dernier portrait en date censé représenter Shakespeare. Le Monde du 10 mars 2009 titrait :

Le seul portrait de Shakespeare réalisé de son vivant dévoilé à Londres

Un portrait de William Shakespeare, considéré comme le seul tableau connu représentant le dramaturge et réalisé de son vivant, a été dévoilé, lundi 9 mars à Londres, après avoir été récemment identifié dans une collection privée. La toile aurait été peinte en 1610, six ans avant la mort de Shakespeare, à l’âge de 46 ans. Elle a été conservée pendant des siècles par la famille Cobbe, dont un cousin a épousé l’arrière-petite-fille de Henry Wriothesley, le bienfaiteur de Shakespeare. Alec Cobbe, un restaurateur d’œuvres d’art, avait hérité du tableau.

En 2006, en visitant une exposition sur Shakespeare à la National Portrait Gallery de Londres, M. Cobbe était tombé sur un portrait de l’écrivain. Pendant longtemps, ce tableau avait été considéré comme un portrait de Shakespeare réalisé de son vivant, avant que l’on ne s’aperçoive qu’il avait été retouché. M. Cobbe a immédiatement compris qu’il s’agissait d’une copie de la toile figurant dans sa collection familiale.

"L’identification de ce portrait marque un développement majeur dans l’histoire des portraits de Shakespeare (...). Ce nouveau portrait est une peinture de grande qualité", a affirmé le professeur Stanley Wells, président du Shakespeare Birthplace Trust. Le portrait sera présenté au public au Shakespeare Birthplace Trust de Stratford-upon-Avon (centre de l’Angleterre), la ville où le dramaturge a vu le jour, dans une exposition qui ouvre le 23 avril, date présumée de son anniversaire. — Le Monde du 10 mars 2009 (avec AFP).

Selon The Guardian, Tarnya Cooper, spécialiste du XVIe siècle à la National Portrait Gallery, dit être « très sceptique » et pense que le portrait « représente le courtisan Sir Thomas Overbury »...


Portrait « Cobbe » présenté par le président du Shakespeare Birthplace Trust comme étant Shakespeare
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Shakespeare mis à nu

Réalisation : Claus Bredenbrock (2015)

Avec 38 pièces de théâtre, 154 sonnets et plusieurs épopées, Shakespeare est certainement l’un des auteurs les plus prolixes de tous les temps. Pourtant, aucun manuscrit n’a été retrouvé chez lui, seulement des documents administratifs. Ce qui n’a cessé d’entretenir la rumeur. Et puis, comment avait-il pu accumuler autant de mots de vocabulaire, allant du langage affecté de la cour à la langue peu châtiée des manants ? Mais si le dramaturge n’était pas le William Shakespeare célébré dans sa ville natale anglaise, Stratford-upon-Avon, qui se cachait derrière ce patronyme ? Le comte d’Essex ? Francis Bacon ? À moins qu’il n’ait choisi l’anonymat délibérément, comme le plaide le film Anonymous (2011) de Roland Emmerich. Ce qui aurait été prudent sous le règne d’Élisabeth Ire, qui n’hésita pas à censurer Richard II, l’histoire d’une abdication. Mais pour beaucoup d’experts, cette théorie reste pour le moins fumeuse...

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Shakespeare est-il mort ?

Librement inspiré de l’essai de Mark Twain

Réalisation : Claus Bredenbrock (2015)

À 22 ans, Mark Twain apprend le métier de pilote sur le Mississippi et découvre Shakespeare par l’intermédiaire d’un camarade. Il se passionne à la fois pour l’oeuvre du barde de Stratford-upon-Avon et les débats sur son identité, ralliant la thèse selon laquelle Francis Bacon, garde des Sceaux d’Élisabeth Ire, serait le véritable auteur des pièces du Premier folio, recueil daté de 1623. En 1909, l’écrivain américain publie à son tour un court essai plein d’humour intitulé Shakespeare est-il mort ?, jamais traduit en France et paru pour la première fois en Allemagne en 2015. Aujourd’hui encore, alors que le caractère universel des tragédies shakespeariennes ne cesse d’inspirer le cinéma et le théâtre, l’énigme demeure. Pour certains spécialistes de la littérature, le dramaturge Christopher Marlowe, disparu dans des circonstances troubles, pourrait se cacher derrière le nom de Shakespeare...

Illustre inconnu

Appuyé par les témoignages de chercheurs et de comédiens — notamment Armin Rohde, qui a incarné Richard III, et Mark Rylance, directeur du théâtre du Globe de Shakespeare, qui s’est rangé dans le camp des sceptiques —, ce documentaire montre la persistance du mystère agité par Mark Twain en même temps que la permanence de l’oeuvre de Shakespeare. Quatre cents ans après sa disparition, le dramaturge reste l’inconnu le plus célèbre et le plus célébré de tous les temps.

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« I am not what I am »

À la découverte du vrai Shakespeare

par Jacques Henric

Paraissent ces jours-ci les volumes II et III des Comédies de Shakespeare dans l’édition Pléiade, sous la direction de Jean-Michel Desprats et Gisèle Venet. Ainsi s’achève l’édition bilingue des Œuvres du Barde de Stratford-sur-Avon. Dans sa substantielle préface du volume II, Gisèle Venet annonce ce qui fait le principe d’unité des comédies rassemblées : « le sentiment amoureux (…) qui mobilise les intrigues de ses comédies, des plus cocasses aux plus romantiques, dans toutes les tonalités du comique, même le plus sinistre… ». Sans doute, sont-ce ces tonalités diverses qui rendent poreuses les frontières entre comédies et tragédies. Troïlus et Cressida, la Tempête, plus comédies que tragédies ? Oui, si l’on prend ce critère que Gisèle Venet a repéré dans une citation de Thomas Heywood qui écrivait en 1612 : « Commencées dans l’agitation, les comédies se terminent dans le calme, contrairement aux tragédies qui, commencées dans le calme, finissent dans la tempête ».

Un grand comédien

À ces deux volumes, s’ajoute, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2016, un Album Shakespeare. Album bien singulier : comment envisager sur plus de deux cents pages le récit de la vie d’un homme, vie sur laquelle on a si peu de renseignements ? L’éditeur à eu l’opportune idée de demander à un des grands comédiens de notre temps, Denis Podalydès, d’être l’auteur dudit album. Et c’est, paradoxalement, un portrait de Shakespeare, le plus incarné, le plus vivant qu’on pouvait espérer, qui nous est ainsi présenté. Vu et restitué par et à travers ses traducteurs, ses metteurs-en scène, ses acteurs, de son temps jusqu’à nos jours, de ses cinéastes, aussi, et des écrivains qui ont écrit sur son théâtre. Et Denis Podalydès fut justement un de ses grands interprètes. Qui, mieux que lui, de l’intérieur du drame vécu par les grandes figures shakespeariennes qu’il a incarnées sur scène, pouvait répondre à la question qu’il posait d’emblée : « De qui Shakespeare est-il le nom ? »

Un rebondissement dans l’enquête


David Lasky.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Question qu’on pourrait détourner en la posant comme si l’on était dans un roman policier : Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? On ne cessa de se la poser au cours des siècles, et voici qu’elle surgit à nouveau.

Autant l’avouer, je suis accro à Faites entrer l’accusé, émission du dimanche soir sur Antenne 2. J’ai plaisir à suivre le minutieux travail d’enquête destiné à découvrir le coupable d’un crime. Ce peut un banal assassin de vieilles dames ou un violeur récidiviste, mais cette fois, « L’affaire Shakespeare » est d’une autre nature. Pas de tueries, certes, mais une histoire sacrément embrouillée d’usurpation d’identités et de substitution de cadavres. Un vieux serpent de mer, cette affaire, direz-vous. Oui, elle me semble néanmoins avoir pris un coup de jeune à l’occasion de son nouveau rebondissement.

L’affaire a commencé dès l’époque où un acteur du nom de Shakespeare, jeune palefrenier, marchand de grain, spéculateur et usurier à ses heures, jouait dans les premières représentations d’une pièce intitulée Hamlet. Ce comédien de seconde zone pouvait-il être l’auteur des pièces signées de son nom ? Doute, immédiat. N’était-ce pas plutôt Christopher Marlowe ? Ou Francis Bacon ? Ou quelques autres encore ? Les limiers qui se succédèrent dans cette enquête n’étaient pas, loin de là, des zozos : Mark Twain, Emerson, Dickens, Henry James, Freud, Borgès, Chaplin… Il y eut parmi eux, c’est vrai, des allumés. D’où la recension de quelque cinquante prétendants au trône de l’Illustre stratfordien. Disons-le tout net, ce n’est pas le cas des deux détectives qui viennent de prendre la relève. Je n’aurais probablement pas prêté attention à leur enquête, si je n’avais connu l’un d’eux, d’abord pour l’avoir lu, puis rencontré. Je veux parler de Daniel Bougnoux, universitaire et philosophe respecté, responsable notamment des Œuvres romanesque Complètes d’Aragon dans l’édition de la Pléiade et collaborateur des Cahiers de médiologie. Son essai, Shakespeare. Le choix du spectre, lui a été inspiré par une hypothèse récente formulée par un universitaire italien, Lamberto Tassinari, auteur d’un livre intitulé John Florio, The Man Who Was Shakespeare. Hypothèse de Tassinari, nourrie, approfondie par Bougnoux qui a mobilisé sa vaste culture littéraire, sa connaissance très pointue des pièces de Shakespeare relues dans leur langue originelle, pour en montrer la pertinence : Shakespeare, nom d’un acteur connu de la troupe, serait un prête-nom cachant un patronyme, italien, John Florio, désigné comme le probable auteur des pièces.

Et John Florio vint.

Qui est ce John Florio ? Un homme de cour, grand lexicographe, né à Londres en 1553, d’un père juif italien, dont la vie mouvementée (famille juive menacée par l’antisémitisme et, en tant qu’italienne, en butte aux Puritains anglais, conversion au catholicisme, puis au protestantisme, fuites et exils…), relatée par Tassinari et reprise par Bougnoux, mérite à elle seule la lecture de leurs livres. Ce Florio, connaisseur de plusieurs langues — toscan, allemand, français, anglais, espagnol, latin, grec, hébreux … — fut un grand lecteur de l’Écriture sainte, de Giordano Bruno, de Montaigne, et l’on sait ce que les pièces de Shakespeare doivent à ces auteurs. Je n’ai pas ici la place pour reprendre dans le détail les arguments et les démonstrations serrées qui conduisent les deux enquêteurs à étayer solidement leur hypothèse. Le très peu que l’on connaît de la biographie du Shakespeare officiel (pas de voyages à l’étranger, aucune trace écrite de ses pièces, et à sa mort, dans le testament qu’on lui prête, étrangement, aucun livre, aucun manuscrit de valeur à transmettre), et le beaucoup que l’on connaît de l’érudit italien, leur font supposer que celui-ci pourrait être le « vrai » Shakespeare. Il va sans dire que c’est à partir d’une relecture critique des grandes tragédies et comédies de Shakespeare (tant de coïncidences textuelles dans les écrits de William S. et dans ceux de John F. ! car celui-ci a également beaucoup écrit), que Daniel Bougnoux conforte ses convictions, précautionneusement présentées comme telles, et avec cette réserve qu’aucune preuve décisive ne peut être apportée à l’appui de la thèse de Tassinari. Dommage, car pour ce qui me concerne et pour en revenir à mes émissions de télévision, je préfère suivre Faites entrer l’accusé que sa concurrente, Affaire non élucidée. Cependant, ne désespérons pas, un jour, peut-être… En attendant relisons Shakespeare, notamment les chefs-d’œuvre que l’on trouve dans les volumes II et III de ses Comédies, Troïlus et Cressida, Mesure pour mesure, la Nuit des Rois, la Tempête

Jacques Henric, art press 434, juin 2016, p. 84, mondesfrancophones..


LIRE AUSSI :
Marcelin Pleynet, Shakespeare in progress, in Fragments du choeur, L’infini, Denoël, 1984, p. 131-180. Publié d’abord dans les numéros 1 et 2 de L’Infini.
La seconde vie de Shakespeare - Paradis

Bernard Sichère, Le Nom de Shakespeare, L’infini, Gallimard, 1987.

Il y aurait un « mystère Shakespeare » ? D’autres soutiennent que cette œuvre est la plus connaissable, sinon la plus connue. On peut se passer du mystère, comme des explications courtes et des psychologies sommaires, à condition d’admettre qu’un certain William Shakespeare a réalisé ce tour de force : mettre en scène toutes les illusions, les violences et les impasses de son époque au nom d’un savoir ultime, – la loi du Père comme seule capable de faire tenir le monde. De la rupture à la réconciliation : une seule trajectoire, exemplaire, dont les Sonnets donnent la clé. Impasse du fils : Hamlet y succombe. Impasse au cœur de la paternité : Lear, père excessif, suscite sa propre débâcle, comme Iago suscite la rage dans laquelle Othello va se perdre en perdant Desdémone. Bruit et fureur jusqu’à cette réconciliation finale dans le duo enfin apaisé du Père et de la fille : Prospero embrasse une dernière fois Miranda avant de quitter l’île de La Tempête où règne désormais sans partage le Nom de Shakespeare. Gallimard.

Stephen Greenblatt, Will le Magnifique, Flammarion, 2014.

Qui était Shakespeare ? De l’homme, rien ou presque n’a survécu. Seule l’oeuvre a traversé les siècles. Se pourrait-il qu’elle éclaire une partie de ce mystère que le dramaturge semble avoir délibérément entretenu ? Stephen Greenblatt le croit. Et avec sa tranquille érudition nous en offre une lecture passionnante, la confrontant à l’histoire du XVIe siècle élisabéthain et aux plus récentes découvertes. La voix de Shakespeare est alors si présente, l’Angleterre décrite si vivante qu’elles donnent à l’ouvrage une saveur d’autobiographie. Le monde dans lequel le dramaturge a grandi revit sous nos yeux, les rites et les traditions, les travaux des jours et des saisons, les expériences sensorielles et émotionnelles. On découvre avec étonnement comment s’est forgé l’imaginaire de l’artiste, de quels souvenirs son oeuvre est pétrie, quelles associations d’idées sont à l’origine d’un vers ou d’une scène, comment cet homme, qui a fui sa province natale et le métier de gantier qui lui était promis, a transformé sa vie, sans appui ni héritage, en une incroyable success story. Mais le portrait serait incomplet s’il n’avait pour toile de fond l’Angleterre elle-même, Londres et sa prodigieuse vitalité, coeur d’une nation déchirée par les persécutions religieuses et sur le point de basculer du Moyen Âge vers les Temps modernes, dans cette Renaissance foisonnante que Stephen Greenblatt — les lecteurs de Quattrocento le savent — raconte mieux que personne.

L’identité de Shakespeare.

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[2Stephen Greenblatt, Will le magnifique, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2014.

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