vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la littérature » Sagan-Sollers
  • > Sollers et la littérature
Sagan-Sollers

Nouvelle édition enrichie

D 20 novembre 2014     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cet article a été initialement publié le 12/05/2014 et Sollers nous y relatait sa première rencontre avec Françoise Sagan. Sollers n’avait encore rien publié. C’était avant 1958.
Dans la livraison de L’Infini n° 129, Hiver 2014, Sollers nous dévoile un entretien avec Françoise Sagan, de 1998 - une quarantaine d’années après leur première rencontre - sous la houlette du Figaro Magazine. La transcription de cet entretien avait tout naturellement sa place, ici, c’est pourquoi nous republions l’article, avec cet ajout : L’ENTRETIEN AVEC FRANCOISE SAGAN (1998).

Il y a dix ans, Françoise Sagan (1935,-2004) s’en est allée. Elle avait commencé sa carrière littéraire à 18 ans en publiant, « Bonjour Tristesse » en 1954, il y a soixante ans, suivi de « Un certain sourire » (1956), tandis que Philippe Sollers (1936-) d’un an son cadet, commençait la sienne en publiant « Une curieuse solitude » en 1958.
Comment ne pas voir dans ce titre un écho de celui de Françoise Sagan, « Un certain sourire » ?
Une femme, un homme ! Même génération. Deux planètes de la même galaxie littéraire, mais ont-ils partagé quelque chose ?

Leurs points communs :

Ils viennent tous deux du milieu de la bourgeoisie. Père industriel pour tous les deux.
Leur premier livre, traite de leur émancipation sexuelle
Pour tous les deux leur premier livre a été adoubé par Mauriac
Tous deux mineurs, au moment de la publication de leur premier livre (la majorité était alors de 21 ans). Contenu au parfum sulfureux. Les parents demandent à leur progéniture d’adopter un pseudo.
Sagan a puisé le sien chez Proust et le premier livre de Sollers était d’inspiration proustienne. Sollers, lui, puisera son pseudo dans son dictionnaire latin.
Leur pseudo commence par la même sifflante « S », qui leur vaut de se suivre dans « l’Encyclopédie de la Littérature française pour les nuls » - ce qui leur donnerait un motif d’en rire dans l’au-delà, alors que leur première rencontre fut « extraordinairement ratée », comme le raconte plus avant Philippe Sollers.
Au calendrier du temps, ils sont théoriquement de la même génération. Elle est née en 1935, lui en 1936.
Tous deux furent victimes d’un grave accident de voiture et échappèrent de peu à la mort. Françoise Sagan en 1957, Philippe Sollers en 1959. C’était le temps du mythe de la « fureur de vivre » avec James Dean et la jeunesse se « shoutait » volontiers à la vitesse. Trois ans plus tard, en 1962, Jean-René Huguenin, co-fondateur de Tel Quel avec Sollers, serait tué dans un accident de voiture. Un mois plus tard, c’était le tour de Roger Nimier... Un ange gardien veillait sur le sort de Sollers. Son nom : Dominique Rolin ; elle veillait lors de sa sortie de coma et l’a beaucoup aidé à reprendre goût à la vie.

Les différences

Au calendrier de la renommée, Françoise Sagan, a un succès phénoménal dès 1954, avec la parution de son premier livre « Bonjour tristesse ». Instantanément elle a été propulsée en star.
Au calendrier de la sexualité, par rapport aux tabous de l’époque, elle apparaît beaucoup plus transgressive que Sollers.
Quatorze ans avant mai 1968, qu’une jeune fille de 18 ans s’exprime à travers son héroïne Cécile, sans tabou sur la sexualité, la permissivité de son milieu, son exitentialisme débridé et déjà désabusé, sa liberté de ton, sa précoce maturité à dire et démonter les ressorts humains qui révèle son talent d’écrivain, son machiavélisme maléfique, tout ceci a encore tous les attributs du scandaleux, celui qui attire et repousse.
A coup sûr, bien plus que l’émancipation sexuelle du jeune Sollers ! Qu’un jeune bourgeois mâle, même de quinze ans - devienne l’amant de la bonne espagnole de la maison - en fait une réfugiée politique - dans la belle maturité de ses 30 ans, c’est presque conventionnel, en somme.
L’écart qui sépare Sollers de Sagan n’est pas seulement d’un an, du calendrier de la vie, et de la génétique du masculin et du féminin, mais de plusieurs années-lumière dans l’air du temps. D’où le succès littéraro-médiatique fantastique qui a accompagné les débuts de la jeune Françoise. Neuf ans seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, elle incarnait une forme d’existentialisme, de liberté sexuelle et de rejet des conventions qui anticipaient mai 1968.

« Nous étions de la même race, lui et moi ; je me disais tantôt que c’était la belle race pure des nomades, tantôt la race pauvre et desséchée des jouisseurs. »

« Je ne connaissais rien ; il allait me montrer Paris, le luxe, la vie facile. Je crois bien que la plupart de mes plaisirs d’alors, je les dus à l’argent : le plaisir d’aller vite en voiture, d’avoir une robe neuve, d’acheter des disques, des livres, des fleurs. Je n’ai pas honte encore de ces plaisirs faciles, je ne puis d’ailleurs les appeler faciles que parce que j’ai entendu qu’ils l’étaient. Je regretterais, je renierais plus facilement mes chagrins ou mes crises mystiques. Le goût du plaisir, du bonheur représente le seul côté cohérent de mon caractère. »

« Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d’antan. De quels charmes ne se paraient pas pour moi subitement les deux années joyeuses et incohérentes que je venais d’achever, ces deux années que j’avais si vite reniées l’autre jour ? ... La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire "d’être moi-même" puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

La manipulatrice démoniaque

« - Embrasse moi, murmurai-je, embrasse moi vite [1]. C’est ainsi que je déclenchai la comédie. Malgré moi, par nonchalance et curiosité. »

« Je trouverais bien une raison pour arrêter le jeu [...]. Il était toujours amusant d’essayer de voir si mes calculs psychologiques étaient justes ou faux. »

« Nous avions parlé de tout : de l’amour, de la mort, de la musique. Il m’abandonnait, me désarmait lui-même. Je le regardai, je pensai : "Tu ne m’aimes plus, plus comme avant, tu me trahis", et j’essayai de lui faire comprendre sans parler ; j’étais en plein drame. »

« Je continuais, malgré moi, à réfléchir : à réfléchir qu’elle était nuisible et dangereuse, et qu’il fallait l’écarter de notre chemin. »
« Les nobles attitudes me viennent toujours trop tard à l’esprit. »

L’heure de la tristesse après les bassesses quand finit la comédie...

« La netteté de mes souvenirs à partir de ce moment m’étonne. » « Mais n’était-ce pas, en fait, cet autre qui me trompait ? Cette lucidité n’était-elle pas la pire des erreurs ? »

« Il m’aimait, cela me donnait une curieuse impression. »
« J’étais l’âme, le metteur en scène de cette comédie. Je pourrais toujours l’arrêter. »
« Mais il était tellement facile de suivre mes impulsions et de me repentir ensuite... »
« Je pensais confusément : cela devait arriver, cela devait arriver. Puis ce fut la ronde de l’amour : la peur qui donne la main au désir, la tendresse et la rage, et cette souffrance brutale qui suivait, triomphant, le plaisir. »

« Vous vous faites de l’amour une idée un peu simpliste. Ce n’est pas une suite de sensations indépendantes les unes des autres... »
« Je pensais que toutes mes amours avaient été ainsi. Une émotion subite devant un visage, un geste, sous un baiser... Des instants épanouis, sans cohérence, c’était tout le souvenir que j’en avais. »
« C’est autre chose, disait Anne. Il y a la tendresse constante, la douceur, le manque... Des choses que vous ne pouvez pas comprendre. »

« Alors je pensai que, par sa mort,- une fois de plus - Anne se distinguait de nous. Si nous nous étions suicidés -en admettant que nous en ayons le courage- mon père et moi, c’eût été d’une balle dans la tête, en laissant une notice explicative destinée à troubler à jamais le sang et le sommeil des responsables. Mais Anne nous avait fait ce cadeau somptueux de nous laisser croire à un accident : un endroit dangereux, l’instabilité de la voiture. »

La rencontre Sagan-Sollers

Ecoutons Philippe Sollers raconter cette rencontre lors d’une interview d’André Halimi. Nous sommes en 2004, après le décès de François Sagan :

A. H. ...Comment avez-vous reçu l’oeuvre de Françoise Sagan...  ?

Ph. Sollers : C’est ma génération, vous savez.
Je me revois à Bordeaux, j’ai 19 ou 20 ans, je n’ai encore rien publié.
Elle apparaît !
Vraiment comme une fleur. Tout à fait insolite.

Et je me revois lui envoyer un petit mot - je pense assez habile - chez son éditeur.
En essayant d’attirer son attention.
... peut-être en lui parlant de de Proust...?
A ma grande surprise, elle me répond presqu’aussitôt,
et me donne rendez-vous chez Lip, à Paris.
J’y étais étudiant... et je n’avais pas d’argent...

Chez Lip !
J’étais un tout petit peu intimidé.
Elle arrive.
Ça a été un déjeuner extraordinairement raté,
... merveilleusement raté.
On ne savait pas trop quoi se dire.
Elle est assez timide,
elle n’avait pas trop envie de parler.

Et surtout désastre,
on arrive à la fin du repas,
un type arrive pour la prendre.
Je n’avais pas encore posé mes premières banderilles.
Un type beaucoup plus âgé que moi.
Là, j’ai compris que je ne pourrais pas aller vers ces nouvelles jeunes filles ; il fallait que j’attaque d’un autre côté.

Portrait de Françoise Sagan réalisé par Jacques Rouchon en 1958 à la demande d’un journal américain. Cette photographie fît la couverture de l’édition américaine de "Bonjour Tristesse".
La même année Philippe Sollers publiait son premier roman "Une curieuse solitude".
(Exposition Jacques Rouchon)

La suite de l’entretien Halimi-Sollers

Entretien Halimi-Sollers, 2004 {JPEG}


Extraits de transcription. (Pour l’intégrale, écouter le fichier audio)

Quelle était votre idée en la rencontrant ?

D’abord, j’avais entendu qu’elle avait sa voix,

Je trouvais que c’était très original, c’était « Bonjour tristesse », très original très cultivé en dessous

Ce que la suite a prouvé.

C’est quand même quelqu’un qui a beaucoup lu.

Le livre que je préfère d’elle, c’est « Avec mon meilleur souvenir », qui est un livre de portraits absolument formidable, une sorte de chef-d’oeuve ...Billie Holliday, le portrait de Sartre etc.

Et donc, je voulais simplement tester si j’avais des interlocuteurs, pratiquement du même âge, ou des interlocutrices,
voir ce qu’on pouvait faire ensemble pour faire bouger les choses, éventuellement.

Alors évidemment J’ai suivi un parcours tout à différent, même extraordinairement différent dans la façon de vivre...

Mais j’ai toujours suivi avec beaucoup d’intérêt sa légende, ses histoires, ses histoires de voiture, ses histoires de dépenses, ses amitiés etc. Et je pense, c’est une légende...

Est-ce qu’elle aurait eu une telle notoriété, si sa vie n’était pas répandue dans les journaux ?


N’oubliez pas que celui qui faisait beaucoup pour la notoriété à ce moment-là, n’était autre que François Mauriac qui a célébré ce « charmant petit monstre » comme il l’a appelée je crois...

Il y avait, à ce moment là, dans le pays — fin des années 50 — des choses historiquement dures comme la guerre d’Algérie qui va arriver... toute ma génération va être prise la-dedans
Il y avait un désir de renouvellement assez grand
Il fallait trouver des jeunes talents
C’est pour ça que les vieux installés, les vieux maîtres qui tenaient un peu le haut du pavé de l’opinion, à ce moment là ; Mauriac, Aragon cherchaient un petit peu...
Ca a eté très important.
Et ensuite, évidemment, Saint-Tropez, les voitures, patati, patata...

Pourquoi ?

Elle a incarné la jeune fille française comme on l’avait pas vue, peut-être un peu aperçue dans les années folles 20, même, pas !

Immédiatement, elle est devenue le symbole de la bourgeoisie émancipée et qui en même temps, très habilement, à des convictions plutôt à gauche

... Elle avait envie de vivre et de se détruire comme elle avait envie

Je pense que c’est quelqu’un resté très en deçà, probablement, de ses possibilités d’écrivain.

Pourquoi ?

Parce que l’argent, parce que des choses plus ou moins bâclées....

Il aurait fallu évidemment qu’elle travaille tout le temps.

Entre travailler, s’amuser il faut une force particulière...

Bien que bourgeoise, elle a fortement choqué la bourgeoisie

Ce sont les bourgeois qui choquent la bourgeoisie. Ca se passe toujours comme ça.
Marx était un bourgeois, vous savez.

C’est forcément le bourgeois qui invente des trucs qui déplaisent à sa classe
Moi-même, je suis un traître à ma classe. La bourgeoisie de Bordeaux n’a pas vraiment apprécié mes élucubrations et zig-zags.

Est-ce que dans sa vie, il n’y a pas eu trop d’évènements qui ont désorienté le lecteur : l’alcool, avoir été impliquée dans des affaires de drogue...?

Moi, je crois que ça glisse sur elle comme sur un canard.
Finalement, elle va rester comme une légende
Elle a un un capital de sympathie, irrité, agacé,
un capital de sympathie très, très profond
parce que tout simplement c’est quelqu’un de raffiné, de subtil,
et le choc entre la subtilité, et le raffinement, le goût,
le fait de ne jamais dire une bêtise.
... Jamais une bêtise c’est extraordinaire chez un être humain
... Evidemment dans cette bouillie [2], on entend plus ou moins ce qu’elle raconte,
Mais jamais, jamais une sottise.

Elle va rester beaucoup plus profondément qu’on ne croit.

Ses mariages...?

Oui ! Je ne crois pas que c’était son principal souci. C’est visible dès le début. Ce détachement... Les hommes, oui bon ! la sexualité... C’est très à contre-courant.
Qu’est-ce qui l’intéressait vraiment ?
Je ne sais pas très bien
Probablement, elle ne se sentait pas très bien dans son corps
D’où les subterfuges pour se sent l’alcool, la drogue...

Les hommes...? Je m’avance beaucoup...

C’est le proverbe chinois : ... « Un homme ne laisse pas plus de trace dans une femme qu’un oiseau dans le ciel »...

Ses éditeurs...?

Galimard a publié « Avec mon meilleur souvenir »

C’est vraiment un chef-d’œuvre, il faut le lire.
Le portrait de Sartre, surtout est très étonnant.

Elle était fascinée par Sartre

... Ils allaient dans le même hôtel de passe

Sagan, la fantaisie, vous comprenez, le fait de ne jamais insister...
Comme ça on n’insiste pas

Ses contrats, est-ce qu’elle les lisait ?

Elle s’en fout, je crois.
... C’est la désinvolture, une sorte d’élégance...

Chazot l’amusait...

... et Bernard Franck
On rit bien avec Bernard Franck
Le rire, la légèreté, la désinvolture, ça agace tout le monde.
L’esprit de sérieux pèse de plus en plus dans notre temps.
On voit mal Françoise Sagan voilée.

Son théâtre ?

Je m’en fous un peu. Je ne vais jamais au théâtre.

Pour Beckett, oui...

Elle a même réalisé un film elle-même

... C’était pour « le dehors »...

Ce qui est intéressant chez Sagan c’est tout ce qui est parasocial, asocial
tout en étant une vedette, photographiée...

Ce qui me touche, c’est son côté sauvage, clandestin,
... et quand il faut la rapatrier d’urgence lors de son voyage avec Mitterrand
... c’est sa solitude.

Quand je vous ai raconté cette histoire de jeunesse [la rencontre Sollers-Sagan],
c’était « Une curieuse solitude » qui allait voir « Un certain sourire »
Les deux titres étaient assez réciproques !
_ [3]

Au fil des années n’a-t-elle pas perdu des lecteurs ?

Bien sûr, mais les lecteurs sont-ils ceux qui achètent les livres ?

Elle écrit bien, sauf quand elle bâcle un peu

Musicalement, c’est toujours... juste, ça devient de plus en plus rare.

Un écrivain est sauvé quand il a écrit, allez 3 ou 4 livres.

...Elle en écrit une vingtaine !


A la fin, s’il en reste trois ou quatre, c’est gagné !

Faut-il mêler la vie littéraire et professionnelle à la vie médiatique...?


C’est un grand problème.

Longtemps a prévalu l’idée de l’écrivain, prêtre laïque qui devait vivre dans l’obscurité et la solitude,

sa profondeur n’avait d’égal que son retrait de la société.
... Des pèlerins comme pour Julien Greeen à Saint-Florent le Vieil qui viennent s’incliner...

C’est l’hommage que rend le Vice à la Vertu.

Vous connaissez mon point de vue : il faut tout faire, aujourd’hui.

...Plusieurs personnages

Je détesterais avoir une image fixe et qu’on vienne me voir
C’est pourquoi je passe pour superficiel. Mais ca m’arrange.

« Et pendant ce temps.. » comme on dit dans les films

Il se passe quelque chose.

Sagan est un événement considérable

Dans la vie féminine d’un pays qui sortait exténué d’une guerre et d’un régime pourri, Vichy, tout ça...

1) ... Vitalité !

C’est dans ces années là que les femmes en France ont obtenu des droits nouveaux, après le droit de vote.

Je suis libre, je gagne mon argent. Je vis comme je veux, je change de mari ou d’amant

C’est considérable !

2) Très bon écrivain.
Elle restera.

Est-ce qu’il y a aujourd’hui des jeunes écrivaines, dans son sillage ?

C’est le problème de savoir où en sont les femmes aujourd’hui ?
Il y a eu un grand moment.

Sagan appartient à un moment de développement considérable. Il n’y a pas de chômage.

C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui en période de régression

Il y a cependant Emmanuelle Bernheim, Marie Darrieussecq, Christine Angot... pour ne citer que celles-là qui ont entre 30 et 40 ans.

... Y a-t-il une sorte d’émulation dans la provocation ?

La vraie provocation, c’est le style, ce que Flaubert a dit dans une formule définitive :

« Je crois à la haine inconsciente du style »

Ca peut être sexuellement osé ou pas.

Si c’est écrit, c’est provocateur.
Le reste n’est que faussement provocateur et organisé par le système.

Si elle était auteur chez Gallimard, vous lui donneriez des conseils ?

Non, on irait boire un coup.
On ne donne pas de conseils aux écrivains.

...Vous en donnez pourtant

... peut-être par la façon de vivre.
C’est Rocard qui me disait un jour :
- « Vous écrivez vous-même vos livres ? »
- Mais bien sûr, monsieur.
- Vous n’acceptez jamais de conseils ?
C’est comme pour un peintre, je peins des arbres rouges
« Ca manque pas de souffle ! » me dit Rocard.

L’oeuvre de Sagan...

Sagan ne s’est pas engagée dans la notion d’une œuvre
Elle a fait de très bons livres
Mais elle a toujours été pressée par l’argent.
Qui ne l’est pas aujourd’hui !

Et Gallimard...?

Pourquoi les Gallimard n’ont-ils pas cherché à l’attirer ?
Il faut leur demander. Je crois encore une fois que ce sont des questions d’argent...

Le Pont Royal... Vous l’avez rencontrée à une époque où le [bar] du Pont royal était fréquenté par les écrivains.


Vous parlez de la préhistoire.

Sagan y était souvent.
Et là, dans un coin, Francis Bacon, Michel Leyris...

C’était avant que j’arrive
C’est une époque en effet légendaire

L’alcool, les femmes, les voitures, la politique...

... « Le charme discret de la bourgeoisie », un titre de Luis Buñuel

Ca c’est Sagan.
Ca change !

Journal du mois, janvier 2008

Une nouvelle fois, Philippe Sollers évoque Françoise Sagan dans son « Journal du mois » de janvier 2008 (Journal du Dimanche) :

« ...Et charmante Sagan, comme le montre le beau livre de Marie-Dominique Lelièvre, Sagan à toute allure [4]. Là, c’est l’énigme du talent se vouant physiquement à l’autodestruction. Je vois que certains lui reprochent d’avoir été conventionnelle pour ne pas avoir affiché publiquement son homosexualité. Mais, en réalité, la « sexualité » ne l’intéressait pas, d’où le reste, voitures, alcool, amitiés fiévreuses, dépenses, jeu, coke. Sagan a été une savante lectrice de Proust, qui a été pour elle « un coup de foudre fracassant, précis et définitif ». Avec mon meilleur souvenir et Derrière l’épaule sont de grands livres. L’épitaphe qu’elle s’était choisie n’est pas mal non plus :

« Ci-gît, et ne s’en console pas, Françoise Sagan. »

Elégance et intelligence. Tristesse en repensant à de trop rares rencontres d’autrefois. »

Sagan-Sollers (suite)


ZOOM... : Cliquez l’image.


« Bonjour tristesse » de Françoise Sagan a 60 ans

Par Bernard Lehut, RTL

JPEG - 22.4 ko

Le premier roman de Françoise Sagan, "Bonjour Tristesse", paraissait il y a 60 ans. Un coup de tonnerre dans la littérature.

Un bon résumé de Bernard Lehut sur RTL Matin du 01/05/2014 :


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

« Un coup de grisou ». C’est l’expression employée par Françoise Sagan elle-même pour qualifier le scandale et le succès fracassants de Bonjour tristesse.

L’écrivain n’a que 18 ans lorsqu’elle raconte avec une sidérante maturité le dévergondage d’une jeune fille de 17 ans, Cécile, en vacances sur la Riviera avec son père, veuf et séducteur impénitent.

Un "charmant petit monstre"

Cécile s’éveille à la sexualité, découvre l’amour, perd sa virginité. Pour évincer la nouvelle maîtresse de son père qu’elle n’aime pas, elle monte un stratagème sentimental qui tournera au drame.Le livre choque la France de la IVème Républiqueengoncée dans ses principes.

Cette polémique n’empêche pas le succès de Bonjour Tristesse. Un écrivain est né, le style Sagan, frais, libre, insolent, est là tout entier dans ce premier livre.

La presse s’emballe. François Mauriac, qui baptise Sagan "le charmant petit monstre", écrit : "son mérite littéraire éclate dès la première page et n’est pas discutable." Les ventes s’envolent,un demi-million à la fin de l’année 1954et une vingtaine de traduction.

La fête, les cigarettes, le whisky

Les français découvrent cette jeune femme à peine sortie de l’adolescence, qui aime la fête, les cigarettes, le whisky et les voitures rapides. Les magazines s’entichent de cette nouvelle icône de la féminité, coiffée à la garçonne, un irrésistible mélange d’ingénuité et d’insolence.

À 18 ans, en 1954, Sagan est encore mineure. C’est son père, un industriel parisien, qui signe soncontrat d’un montant de 50 000 francs. Il lui demande de prendre un pseudonyme. Elle choisit le nom d’un personnage de Proust qu’elle aime beaucoup, le prince de Sagan.

Crédit : Bernard Lehut, RTL

Le livre sur amazon.fr

La vie américaine de « Bonjour tristesse »

Présentation de l’édition américaine du livre

Carine Roitfeld’s favorite book is Bonjour Tristesse (Hello Sadness), the first novel by French author Françoise Sagan who was dubbed "the Bardot of literature. "Bonjour Tristesse was published in French in 1954 and tells the coming-of-age story of a sophisticated seventeen-year-old girl, Cecile, her hedonistic widowed father, and the women in his life. This powerful novel, at once sympathetic and unsparing, was an instant scandal upon publication as well as an international bestseller that was made into a movie. Not bad for a seventeen-year-old author that wrote the entire manuscript in 32 days ! Read aninterview with Saganconducted byThe Paris Reviewin the autumn of 1956, her views on everything are quite amusing, particularly her success.

Photo-reportage dans le magazine LIFE

JPEG - 35.5 ko
Françoise Sagan et son éditeur
JPEG - 23.8 ko
Françoise Sagan photographs © 1955 LIFE Magazine. All Rights Reserved.
JPEG - 47.4 ko
Françoise Sagan, St Tropez, 1956
Photo Jeanloup Sieff. Tous droits réservés.

Le film d’Otto Preminger (1958)

avec :
Jean Seberg : Cécile (l’héroïne de 17 ans),
David Niven : Raymond (le père de Cécile, veuf, hédoniste et séducteur impénitent).
Deborah Kerr : Anne Larson, (l’amie du père de Cécile, au destin tragique).
Mylène Demongeot : Elsa, (l’amante du moment du père).

Bande annonce :


Bonjour Tistesse - Bande annonce

Sagan dans le texte de Bonjour tristesse »

Cécile, l’héroïne 17 ans mène le jeu, en manipulatrice démoniaque, dans un triangle amoureux élargi inter-générationnel avec comme acteurs, son petit ami Cyril, son père, sa maîtresse du moment et Anne, personnage central, l’amie de jeunesse du père, femme brillante et intelligente, la seule « raisonnable » du groupe, autour de qui va se nouer le drame.

Un début proustien

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres... » Le ton insolite à la précoce maturité pour ses 18 ans : « Il arrive un âge où ils ne sont plus séduisants, ni « en forme », comme on dit. Ils ne peuvent plus boire et ils pensent encore aux femmes ; seulement ils sont obligés de les payer, d’accepter des quantités de petites compromissions pour échapper à leur solitude. Ils sont bernés, malheureux. C’est ce moment qu’ils choisissent pour devenir sentimentaux et exigeant. »

Le ton insolite à la précoce maturité pour ses 18 ans

« Il arrive un âge où ils ne sont plus séduisants, ni « en forme », comme on dit. Ils ne peuvent plus boire et ils pensent encore aux femmes ; seulement ils sont obligés de les payer, d’accepter des quantités de petites compromissions pour échapper à leur solitude. Ils sont bernés, malheureux. C’est ce moment qu’ils choisissent pour devenir sentimentaux et exigeant. »

« Sans doute, à son âge, je paierai aussi des jeunes gens pour m’aimer parce que l’amour est la chose la plus douce et la plus vivante, la plus raisonnable. Et que le prix importe peu. »

« Cela avait un côté indécent, humiliant mais chaleureux, deux hommes qui se livrent l’un à l’autre devant un verre d’alcool. »

« [...] je me redressai, le regardai et je l’appelai « mon amant. »

« Je craignais que l’on ne pût lire sur mon visage les signatures éclatantes du plaisir, en ombres sous mes yeux, en relief sur ma bouche, en tremblements. »


ENTRETIEN AVEC FRANÇOISE SAGAN (1998)


Françoise Sagan et Philippe Sollers en 1998
ZOOM... : Cliquez l’image.

Le Figaro Magazine : Vous vous êtes déjà rencontrés ?

Philippe Sollers : Je ne sais pas si Françoise Sagan se souvient...

Françoise Sagan : Si.

PH. S. : Ce serait extravagant qu’elle se souvienne...

F. S. : C’était boulevard Raspail ?

PH. S. : Non, on a déjeuné ensemble un jour chez Lipp. Je vous avais écrit de Bordeaux, après la lecture d’un de vos livres, et vous aviez eu la gentillesse de me répondre. Cela m’avait beaucoup ému parce que vous me donniez le moyen de vous joindre.

F. S. : Oui.

PH. S. : Je vous ai téléphoné, on s’est vus, et un monsieur est venu vous chercher au dessert. J’en ai conçu comme un sentiment d’inachevé.

F. S. : Votre lettre devait avoir le ton d’une correspondance d’écrivain, puisque je vous ai répondu illico. C’était assez rare...

PH. S. : Elle devait plutôt avoir un petit charme provincial...

F. S. : Un petit charme provincial qui est devenu un grand charme parisien... Je me rappelle le jeune Philippe Sollers, très nerveux, sur le qui-vive. Vous veniez d’écrire votre premier livre ?

PH. S. : Oui, Une curieuse solitude, et tout le monde croyait que j’avais choisi ce titre pour imiter Un certain sourire. Or, il n’est pas de moi mais de Paulhan, qui en avait publié des extraits dans la NRF. Puisqu’on parle de titre, votre livre s’appelle l’épaule... Savez-vous qu’il existe un texte de Barthes qui s’intitule : Par-dessus l’épaule.

F. S. : Ciel !

PH. S. : Un texte sur ce que j’écris.

F. S. : J’ai honte, un plagiat !

PH. S. : Non, ce n’est pas un plagiat. Mais l’image est la même. Ce qui m’a usé dans votre livre, c’est la présence de Sartre...

F. S. : Ah oui...

PH. S. : Sartre en Casanova.

F. S. : Je trouve ce compliment un peu... pesant.

PH. S. : Vous racontez que vous vous croisiez dans l’escalier d’une maison de passe et vous étiez rassurée parce que Sartre vous avait laissé entendre qu’il aimait .:5 beaux livres. Ces rencontres avaient lieu l’après-midi ?

F. S. : Oui.

PH. S. : C’est pour ça que Simone de Beauvoir, pendant un dîner avec Guy Schoeller et Sartre, vous a dit : « C’est terrible, Sartre n’arrête pas de travailler, il passe tous les après-midi chez sa mère.  » Or, vous vous étiez vus le jour même dans cette maison.

F. S. : Il faut toujours mentir.

Le Figaro Magazine : Vous avez été révélés tous les deux par François Mauriac, qui a salué en vous deux « phénomènes » ...

PH. S. (imitant la voix enrouée de Mauriac)  : Eh bien, je vais vous dire : Mauriac zvait très bon goût. Il sentait les choses.

F. S. : (riant) : Terrible !

PH. S. : Il a tout de suite su qui était Sagan et deviné qu’il faudrait compter avec elle.

Le Figaro Magazine : Autre point commun : vous publiez sous pseudonyme

F. S. : Oui, c’était un peu ça. De sa part, ce compliment était complètement inattendu.

F. S. : J’ai essayé de publier sous mon nom. Mon éditeur n’a pas voulu.

PH. S. : Moi, j’étais mineur et j’ai choisi un pseudonyme inspiré d’un personnage imaginaire qui s’appelait Sollers, mot tiré du dictionnaire latin.

F. S. : C’est vrai que la majorité était à 21 ans...

PH. S. : Nous sommes dans les années 50. De Gaulle vient d’arriver, la guerre d’Algérie est en cours, la France est épuisée. On attend une relève qui ne - Tout à coup surgit Sagan, et avec elle une génération. Alors le projet braque...

F. S. : Un projecteur un peu manichéen, avec les bons et les méchants. A l’l’époque, on discutait âprement de sujets qui, aujourd’hui, ne prêtent même plus à discussion et sont tout de suite considérés comme débiles.

PH. S. : Avec Sagan, tout un pays découvrait un mode de vie, une façon d’être. C’est ce qui les frappait, les Mauriac, les Aragon : qu’on puisse vivre autrement. Ils avaient vécu des temps plus durs.

F. S. : C’était la fin d’une époque et le début d’une autre. Jamais je n’aurais accordé un entretien comme aujourd’hui. La vie était trop courte...

Le Figaro Magazine : Vous vous souvenez de la critique de l’époque, les Henriot, Kanters, Haedens  ? ’ô-

PH. S. : Ils étaient les piétons, les fantassins de la critique. On les qui fait plaisir, c’est les « inattendus », pour le meilleur ou le pire.

F. S. : Souvent pour le pire. À leurs yeux, j’étais une petite jeune fille qui écrivaitt. Pas du tout leur genre. Les journaux publiaient plus d’articles sur mes droits d’auteur que d’avis sur mes livres. J’étais une starlette passagère.

PH. S. : C’est juste. Très vite, la critique s’est limitée à l’image que vous renvoyiez, et vous avez raison de vous en plaindre.

F. S. : Non, je ne me plains pas.

PH. S. : Mais ça vous a dégoûtée de votre image, non ?

F. S. : Non, ça m’a désintéréssée.

PH. S. : À quoi s’intéressent les critiques ? À l’image de l’écrivain, à sa personnalité, à la façon dont il vit. À notre époque, tout le monde fait semblant de lire. Personne ne lit rien, et l’écrivain est en fait l’image de l’écrivain. Nous subissons le même malentendu. Il y a la légende Sagan et la légende Sollers : personne ne parle pratiquement de ce qu’il y a dans nos livres. C’est à ce titre que nous sommes complices. Françoise Sagan a l’énergie de dire que sa vie est à chercher dans ses livres, la prétention de se définir biographiquement à travers ses livres, c’est audacieux.

F. S. : Oui, cette entreprise est souvent attaquée. Je ne cherche pas tant à me définir par rapport à mes livres qu’à expliquer pourquoi je ne tiens absolument pas, écrire ma vie. D’abord parce que tout a été raconté, et ensuite parce que mes livres sont les seules choses que j’ai faites de façon continue. Mais va donc expliquer pourquoi je ne parle pas de moi !

PH. S. : C’est aussi une façon de parler de vous.

F. S. : Oui. Mais c’est surtout la seule chose qui soit importante pour moi.

PH. S. : Ça me donne envie de faire pareil. Par exemple, je me revois en train d’écrire dans un hôtel d’Amsterdam, dans un tel état de fatigue que le sang coulait sur le papier.

F. S. : Le sang coulait ?

PH. S. : Oui, je saignais du nez...

F. S. : Il n’y avait personne pour vous soigner ?

PH. S. : Rassurez-vous, ce n’était pas grave. Ce que je voulais dire, c’est que, en écrivant, on est dans un état qui fait oublier le temps : les arbres n’ont pas la même couleur, les odeurs sont différentes.

F. S. : C’est un état tellement passionnel qu’on ne se souvient de rien, sauf que l’on a écrit. Stendhal se souvenait-il de la ville où il écrivit la Chartreuse de Parme ?

PH. S. : J’ai envie de lire des phrases de votre livre...

F. S. : Qu’est-ce que vous allez encore dénicher comme bêtise ?

PH. S. : « Le plaisir d’écrire. Je crois que j’aurais envié jusqu’à personne qui aurait eu ça à ma place. » Il peut tout vous arriver dans la vie, finalement, la seule chose qui compte, c’est « ça ». Voilà pourquoi la vie des écrivains est plus importante que celle des critiques. Ils savent de quoi ils parlent. Mauriac me racontait qu’il partait trois semaines à l’hôtel Trianon, à Versailles, pour écrire un roman. Aragon, c’était le type qui n’avait qu’une envie, vous réciter interminablement des poèmes. Il vous convoquait chez lui et il récitait. On aurait pu s’en aller, il ne s’en serait pas rendu compte. Ainsi, Françoise Sagan, vous racontez que vous avez toutes sortes d’ennuis, le fisc sur le dos, etc. Malgré cela, vous écrivez La Femme fardée.

F. S. : C’est la magie, plus forte gue le reste. Mais pour les trois quarts il n’y a pas de magie dans l’écriture. Ils considèrent que ce que vous écrivez c sérieux, pas appliqué...

PH. S. : Comme pour Casanova. On a voulu faire croire qu’il n’avait rien écrit.

F. S. : On l’a maltraité, si j’ai bien lu votre livre...

PH. S. : C’est le même sujet.

F. S. : Non, ce n’est pas le même sujet. Enfin si, sur la liberté...

PH. S. : On a cherché à oublier qu’il avait écrit. Trois mille pages en neuf ans, ce n’est pas mal. L’écriture est une folie, une maladie sans culpabilité.

F. S. : Oui.

PH. S. : Vous non plus, vous ne vous sentez jamais coupable...

F. S. : Non, je ne suis pas coupable. Qu’ai-je fait de mal ? J’ai été privée de moi pendant dix ou vingt ans, à force de me demander : « Est-ce eux ou moi qui avons raison ? » On n’est pas des animaux. À une époque, les écrivains travaillaient dans un grenier. Personne ne connaissait leur tête, et ils écrivaient beaucoup plus convenablement que maintenant où chaque personne qui écrit attend l’émission de Pivot. Il me semble, non ?

S. : Vous parlez aussi de Mitterrand. Savez-vous qu’il s’était mis à lire Casanova.

F. S. : Ah tiens...

PH. S. : (imitant la voix de Mitterrand)  : « Vous savez ce que je lis en ce moment ? Casanova. » En parlant, il tapait sur le bras de son interlocuteur, très mafieux.

F. S. : Il n’était pas trop mafieux avec moi.

PH. S. : Il était malade, à l’époque. Et s’était découvert une passion pour Venise et, dans le même temps, il lisait Casanova. C’est cela Mitterrand : un homme d’État qui sort de sa province et imagine une histoire plus vaste.

F. S. : Moi aussi, j’ai lu votre livre [5]. Très jouissant. Il donne une impression de raffiné. Vous mettez en lumière un personnage de l’ombre qu’on ne connaissait pas et on le découvre sous un bon jour. Généralement, c’est le mauvais côté des gens qu’on exhume deux ou dix ans après leur mort... Grâce à vous, on lit le bonheur selon Casanova. Découvrir quelqu’un de magnifié, c’est formidable.

Le Figaro Magazine : Que vous inspirent les jeunes romanciers contempo rains, Michel Houellebecq et Virginie Despentes, par exemple ?

PH. S. : Ce sont des jeunes gens qui décrivent une situation actuelle : la sexualité est devenue misérable, instrumentalisée, un produit mercantile qui consiste à dominer les gens en agitant leur désir. Ces romanciers sont des révélateurs. Pas très différents de Sagan en 1954, quand elle écrivait qu’une fille de 18 ans peur vivre sa vie.

F. S. : Oui c’était un peu ça...

PH. S. : Ce qui était une libération à l’époque est devenu une aliénation.

Le Figaro Magazine : Ces romans comportent aussi une mise en cause des générations qui les ont précédés. C’est-à-dire de vous et de vos livres...

PH. S. : C’est du moins ce qu’on essaye de leur faire dire ...

F. S. : À notre époque, on apportait de bonnes nouvelles. Houellebecq et Despentes en apportent de mauvaises.

PH. S. : Avec Despentes, on découvre que lorsqu’on essaye de devenir chanteuse de rock, on a affaire à des maniaques odieux, si j’ai bien compris. C’est assez fort, même si elle écrit comme elle veut... Ce n’est pas comme ça que je vois la littérature. Mais ce n’est pas grave...

F. S. : Moi non plus...

PH. S. : Houellebecq écrit des choses plus ambitieuses. Il nous annonce une misère terrible. Mais le Voyage au bout de la nuit n’apportait pas non plus une excellente nouvelle. C’est un livre important en 1933, qui d’une certaine façon annonce ce qui va se produire...

F. S. : On a l’impression que, dès que les choses bougent, il y a un retour de bâton : la Révolution et la Terreur, la liberté et la syphilis...

Le Figaro Magazine : Vous avez tous les deux évoqué le décalage entre l’écrivain et son image...

F. S. : J’ai du mal à lire un livre sans penser à ce que je connais de l’auteur. Surtout si je le vois à la télévision. Comment les écrivains peuvent-ils ainsi parler sur un plateau et rentrer chez eux comme s’il ne s’était rien passé. Ils ont un besoin de plaire à tout prix. On a l’impression d’assister à la satire de la satire d’eux-mêmes. Ça donne le frisson d’entendre des échanges comme ceux-ci :

« Dupont, quand vous avez écrit ça, vous n’avez pas eu froid aux yeux.

Ah pardon, je n’ai pas eu froid aux yeux, mais j’ai eu peur d’écrire. Pourtant j’ai continué...  »

Après, on les retrouve au Flore, triomphants. Comment osent-ils ? C’est pour ça que la télévision me paralyse tant.

PH. S. : À la télévision, les écrivains sont « marchandisés », ils se comportent comme on attend que la marchandise se comporte. C’est difficile de parler, on n’a pas le temps, et la pression vous empêche de réfléchir. Mais toute la société est organisée pour ça.

Le Figaro Magazine : Est-ce une fatalité, ce détournement de l’écrivain par la télévision ?

F. S. : Ça l’est. Pour l’un de mes livres, j’ai refusé toute interview. L’éditeur a vendu la moitié du tirage habituel. C’était Le Garde du cœur. Peu de gens l’ont lu...

PH. S. : On pourrait vous dire : à quoi bon le succès ?

F. S. : Comment échapper à cet engrenage ? On peut y arriver, mais ça a des séquences sur le chiffre des ventes.

PH. S. : Il y a toute une propagande pour célébrer le « martyre », l’écrivain qui a le courage de se tenir à l’écart. Il est donné en exemple. Le procès médiatique est tellement puissant qu’on peut vous faire la morale au nom de ceux qui ne passent pas à la télévision. Voir des présentateurs de télévision citer devant vous Maurice Blanchot ou Julien Gracq, qui ne viennent jamais sur un plateau, et vous reprocher votre présence, avouez que c’est étrange. Le problème est que les médias essayent de vous utiliser, de vous user, sans états d’âme. Mais il faut aussi éviter toute marginalisation, toute mise à la retraite anticipée.
Il est bien connu que la société n’a pas besoin d’écrivains, au fond... Elle les subit.

Le Figaro Magazine : Pour vos deux livres, vous allez être invités dans toutes émissions. Allez-vous vous y précipiter ?

PH. S. : Je veux ! On va toutes les faire...

F. S. : (absente) : C’est vrai.

Le Figaro Magazine du 10 octobre 1998
Propos recueillis par Étienne de Montety

Crédit L’Infini N° 129, Hiver 2014

Index des articles de Philippe Sollers dans L’Infini


[1qui rappelle la même phrase prononcée par Valéie Trierweiler, après l’élection présidentielle, pour marquer son territoire

[2le phrasé particulier de Françoise Sagan

[3Philippe Sollers reconnaît là, implicitement, ...l’influence de Sagan dans le choix de son titre. Deux titres réciproques qui se répondent, en somme.

[4Denoël.

[5Casanova l’admirable, Folio n° 3318.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


1 Messages

  • V. Kirtov | 15 juin 2015 - 11:46 1

    Ajout d’une citation et de l’interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges (Le Petit Rapporteur)
    qui témoigne du don d’empathie, de bienveillance et extrême patience de Sagan face à cet interview sans queue ni tête.

    Illustration par l’exemple :

    JPEG - 55.4 ko
    Interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges (Le Petit Rapporteur)