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Noël avec Mozart et Eric-Emmanuel Schmitt

D 22 décembre 2013     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Cher Mozart

C’était hier.
Alors que la ville ployait sous le vent et la neige, tu m’as surpris au détour d’une rue. Les larmes que tu m’as arrachées m’ont réchauffé d’une façon essentielle, le visage autant que l’âme. J’en tremble encore.
[...] »

Ainsi débute une des lettres à Mozart écrites par Eric-Emmanuel Schmitt dans son livre autobiographique « Ma vie avec Mozart ». Un témoignage où Eric-Emmanuel Schmitt nous conte, comment à quinze ans, Mozart l’a sauvé du suicide. C’est le point de départ du livre écrit sous forme d’une série de lettres imaginaires au surdoué de la musique, à différents moments de la vie de l’auteur, où Mozart se rappelait opportunément à lui. Ecriture lumineuse comme une guirlande de Noël.

Cétait hier, qu’en prélude à Noël, ai aussi passé la soirée en compagnie de Mozart, au théâtre de ma ville. « Une flûte enchantée » y était programmée dans une libre interprétation de Peter Brook.

Mozart qu’affectionne aussi Philippe Sollers. Comme Eric-Emmanuel Scmitt, il lui a consacré un livre « Mystérieux Mozart ».

Et de cette conjonction dans mon ciel de Noël est née cette évocation.
Bon Noël à vous.

Ma vie avec Mozart par Eric Emmanuel Schmitt (extrait)

E.-E. Schmitt, hyper talentueux et aussi génial à sa façon, m’enchante. Sa plume est aussi une Flûte enchantée :

Cher Mozart,

C’était hier.

Alors que la ville ployait sous Je vent et la neige, tu m’as surpris au détour d’une rue. Les larmes que tu m’as arrachées m’ont réchauffé d’une façon essentielle, le visage autant que l’âme. ]’ en tremble encore.

Noël avait jeté sur les trottoirs des centaines d’humains affolés à l’idée de manquer de cadeaux et de nourriture lors des festivités à venir. Les mains chargées de sacs qui formaient autour de moi une corolle multicolore, bruissante et enrubannée, j’avais l’impression d’avoir changé de siècle, de sexe et de porter une large robe à crinoline Napoléon III dont le volumineux jupon contraignait les passants à sauter sur la chaussée lorsqu’ils me croisaient.

Sous un ciel bleu-noir, les flocons flottaient dans l’air du soir, suspendus, hésitants, alors que les vitrines se réchauffaient d’éclairages orangés. Accaparé par une frénésie d’achats, je courais, les pieds gelés dans mes bottines humides, d’une boutique à l’autre, inquiet devant chaque caisse de me trouver à court d’argent, fier d’en avoir assez, me répétant vingt fois la liste de mes invités pour m’assurer que chacun recevrait son présent, désamorçant les réactions de susceptibilité. Si l’on décernait un diplôme au meilleur dépensier à la dernière minute, j’aurais pu postuler.

Une fois que mes sacs eurent englouti l’ultime cadeau nécessaire, je songeai à me réfugier dans un taxi pour rentrer et je trottai vers une station.

C’est là que tu intervins.

Une musique me fit pivoter ; une chorale chantait.

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Il y avait dans l’air quelque chose de probe, de recueilli qui m’immobilisa.

A cause de la neige, je ne pouvais poser mes paquets au sol par crainte que l’humidité ne les amollisse ; je demeurai donc debout, les bras chargés, les épaules lourdes, les paumes sciées, à me laisser pénétrer par le mystère qui envahissait l’espace.

Quelques secondes plus tard, les larmes jaillirent de mes paupières, violentes, chaudes, salées, sans que je puisse les essuyer.

Où étais-tu lorsque tu écrivis cela ? En quelle année ? Quel mois ?

En tout cas, grâce à toi je découvrais soudain où je me trouvais.

Je haussai la tête.

Noël au pied de la cathédrale...

Je n’avais rien remarqué auparavant.

Autour de moi, les bâtisses du vieux Lyon s’écartaient devant le parvis de Saint-Jean. La façade gothique se dressait, haute, bienveillante, arrondie de rosaces, alanguie de guirlandes, poudrée de neige. Pendant les heures précédentes, je ne lui avais pas prêté attention car il n’y a rien à acheter dans une cathédrale...


La cathédrale Saint Jean à Lyon
ZOOM... : Cliquez l’image.

Sur les marches, réfugiés sous les ogives qui les protégeaient des flocons, les chanteurs, collés, anorak contre anorak, des glaçons en formation sous les narines, émettaient de la buée chaque fois qu’ils ouvraient la bouche. Je m’approchai et les voir redoubla ma surprise ; était-il possible qu’un chant si beau sorte de ces faces sexagénaires, aux allures rustiques, à la peau rissolée, aux traits creusés par les années ? D’une chorale de vieillards naissait une musique ronde, neuve, lisse comme un bébé qui sort du bain.

J’avisai la partition du chef : Ave, verum corpus de Wolfgang Amadeus Mozart.

Encore toi ?

Salut à toi, vrai corps
né de la Vierge Marie,
qui as vraiment souffert,
immolé sur la croix par les hommes.
Toi dont la côte percée
a versé du sang et de l’eau,
sois pour nous un avant-goût
de ce qui adviendra par la mort.

Je levai les yeux vers les flèches, les gargouilles, l’enlacement des sculptures qui grimpaient jusqu’au clocher et ma vue se brouilla ... Noël... Tu me révélais que nous vivions un moment sacré. Au plein cœur de l’hiver, à la saison où l’on craint que les ténèbres ne l’emportent, que le froid ne nous fige dans une glace définitive, lorsque enfin, vers le 20 décembre, la lumière recommence à croître, les hommes de toutes les civilisations se réunissent pour fêter le solstice, la clarté timide, le regain de l’espoir. Les bougies que nous allions allumer aux fenêtres de nos maisons, elles annonceraient le printemps ; les feux où nous jetterions des pommes de pin, ils préfigureraient l’été.

En même temps, tu disais « Ave, verum corpus  » : tu attribuais un sens religieux à cet instant.

Religieux, je ne le suis guère.

Insistant, mélodieux, d’une douceur inexorable, tu me contraignais pourtant à un examen critique. Pourquoi fêtes-tu Noël ? me demandais-tu. Pourquoi dépenses-tu tant d’argent ? Les réponses arrivaient à ma conscience et me faisaient peur. Alors que je me croyais bon depuis le matin, je découvrais que j’étais surtout très Content de moi : j’effaçais l’égoïsme qui avait réglé mon comportement durant l’année, je compensais en cadeaux les intentions que je n’avais pas eues, les coups de téléphone que je n’avais pas rendus, les heures que je n’avais pas consacrées aux autres. Au lieu de rayonner de générosité, je m’achetais une tranquillité d’âme. Ma frénésie de dons n’avait rien d’évangélique : un placement précis pour m’acquérir une bonne réputation. Je ne souhaitais pas la paix, je ne désirais que la mienne.

Or tu me rappelais que nous fêtions la naissance d’un dieu qui parle d’amour...

Alors, peu importe que j’y croie ou non, à ce dieu ; dans la mesure où je m’autorisais à fêter Noël, au moins devais-je célébrer l’amour...

J’ avais compris.

A la fin du morceau, bien que pesant toujours aussi lourd dans mes paumes déchirées, mes paquets avaient un sens différent : ils étaient lestés d’amour.

Le chœur apaisé qu’avaient exhalé ces vétérans, il me désignait un monde dont je n’étais pas le centre mais dont l’humain est le centre. Il exprimait une attention des hommes pour les hommes, un souci quant à notre vulnérabilité, notre condition mortelle. Voilà ce que disaient les tortues en bonnets de laine sous les portiques de Saint-Jean.

Dans la nuit obscure de l’hiver et de la chair, nous étions frères en fragilité. Tu me révélais qu’il y avait un univers purement humain, établissant ses propres fêtes, ses règles, ses croyances, ses rendez-vous où les voix s’enlacent en harmonie pour délivrer une beauté qui ne peut naître que de l’accord, de l’entente, au prix d’une recherche commune, d’un but consenti, d’une émotion partagée ... Surgissait un monde parallèle à la nature, celle-là même que le gel, le froid, la nuit pouvaient anéantir. Un univers inventé, le nôtre. - Cet univers-là, par ta musique, tu le reflétais, tu le dessinais. Peut-être le créais-tu ?

A ce royaume - au-delà du christianisme et du judaïsme, indépendant des religions -, je voulais croire.

Aujourd’hui, je ne sais si Dieu ou Jésus existe.

Mais tu m’as convaincu que l’Homme existe.

Ou mérite d’exister.

Eric-Emmanuel Schmitt
Ma vie avec Mozart, Albin Michel, 2005, p 45-52.

Le livre sur amazon accompagné d’un CD des références musicales citées dans le livre.

Mystérieux Mozart par Philippe Sollers

Il est étrange de se dire qu’après Mozart tout s’est brusquement ralenti dans le bruit, la fureur, la lourdeur ou le tintamarre. Il y a eu une accélération de l’Histoire, soit, mais sur fond de stupeur, de torpeur. De nos jours, la vitesse est partout saufdans lesesprits. Du temps de Wolfgang, c’est le contraire. On voyage en diligence, les préjugés barrent l’horizon, c’est encore l’immense province, la noblesse, à quelques exceptions près, n’entend rien à ce qui va venir, mais le bouillonnement sensuel et neuronal est là, l’intelligence fuse à travers les doigts et les souffles. L’humanoïde actuel est un montage électronique à tête molle. La pointe du XVIIIe siècle, au contraire, est un oiseau spirituel à animalité de soie et d’acier.
Ph. Sollers

Le livre sur amazon

*

Ce nom : MOZART

Sur le mot, et sur Papageno, l’oiseleur de La Flûte enchantée :

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Photo de couverture : portrait inachevé de Mozart par Joseph Lange.
Musée Mozart, Salsbourg, Photo © AKG Paris

Regardons maintenant ce mot : MOZART.

En français, nous entendons le mot mot et le mot art, la lettre z intervenant pour une liaison plurielle.

En allemand, au contraire, nous prononçons zart comme tsart, et ce qui vient à nous immédiatement est la signification de tendre, de délicat. Zartheit, c’est la tendreté, la délicatesse, et Zartlichkeit, la tendresse qui vire aux caresses.

Comme Sade implique le sens d’agréable (le contraire de maussade), le nom de Mozart est un mot en soi. Entendu en français, il est dans les beaux-arts, en allemand il donne un frisson de douceur.

Mozart, à Paris, a dû tout de suite noter qu’on n’écoutait pas son nom. Pas plus lorsqu’il était enfant que quinze ans plus tard. Lui, très vite après sa naissance, l’a entendu en allemand et en français. Amadé Mozart, doux et amadou, caressant et tendre, dieu et art.

Un mot qui n’est pas loin de Zart, dans le dictionnaire, c’est Zauber. Nous entrons ici dans les sortilèges, les charmes, la magie, mais aussi dans la prestidigitation, l’arnaque, la poudre de perlimpinpin, le bazar. Il y a là un sésame qui ouvre toutes les portes, un enchantement, un miracle, une formule secrète, un coup de baguette. Et une Zauberflöte, bien sûr, une flûte enchantée.

Quand Wolfgang s’amuse avec sa petite cousine en employant leur code secret, « spuni cuni fait », la scatologie se fait jeu de mots caressants et tendres. Ce spuni cuni tourne évidemment autour de cul nu puni, mais sans doute aussi de l’allemand spucken, cracher, ou encore Spuk, fantôme, voire de Spund, bonde, puisqu’il s’agit bien de se débonder. On aurait aimé connaître les réflexions de Freud sur ce tourbillon en vrille, ce Spin, jouable sur l’épinette (Spinett) avec des conséquences de fuseau (Spindl) et même d’araignée. Mais non, rien. Et Lacan, au moins, tardivement alerté par Joyce (autre nom magique) n’a-t-il pas eu un mot pour Mozart ? Je consulte l’index des Écrits, et je le vois passer directement de Montaigne à Müller, Josine. Tant pis.

Voilà, c’était juste une petite aventure de langage entre Vienne et Paris.

Cependant, nous entendons approcher de loin Papageno, l’oiseleur :

C’est moi l’oiseleur,
Toujours joyeux, hop là !
Je suis connu comme oiseleur
Des jeunes et des vieux dans tout le pays.
Je sais m’y prendre pour appâter
Et m’y entends pour jouer de la flûte.
Ainsi puis-je être gai et joyeux,
Car tous les oiseaux sont à moi.

Les oiseaux, c’est-à-dire les filles [1].

Philippe Sollers
Mysterieux Mozart, Gallimard, 2001 et Folio p. 119-121


La Flute enchantée, l’air de Papageno et Papagena
Interprétés par Detlef Roth and Gaële Le Roi, Paris 2001.

*

Mozart à la fin de sa vie

Mozart sait qu’il écrit son propre Requiem, qu’il va le laisser inachevé et il en est désolé. Il compose en même temps une cantate de joie. Il s’intéresse enfin passionnément, jusque dans ses derniers moments, aux représentations en cours de la Flûte : « Il gardait sa montre à la main, la suivait des yeux, et disait, après que le temps de l’ouverture fut écoulé : "Maintenant, c’est le premier acte." Ou bien : "Maintenant, c’est le moment : À toi, grande Reine de la Nuit !" »

Ou bien : « La veille de sa mort, il disait encore à sa femme : "Je voudrais bien entendre encore une fois ma Flûte enchantée." Et il fredonna d’une voix presque imperceptible : "Der Vogelfiinger bin ich, ja ! (C’est moi qui suis l’oiseleur !)" Feu M. le Kapellmeister Roser, qui était à son chevet, se leva, se mit au piano et chanta le lied ; et Mozart en manifesta une joie visible. »

Philippe Sollers
Mysterieux Mozart, Gallimard, 2001 et Folio p. 119-121

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Philippe Sollers au piano forte de Mozart.
Maison natale de Mozart, Salsbourg, Photo D.R.
*

La fin du livre

Il faut le répéter. Encore, et encore.

La Flûte enchantée vous accorde aussi le droit de vous amuser. Un sacré sans humour est une imposture, un humour sans sacré une caricature.

Puissance de la musique : la force lumineuse a triomphé. Ici, chez le mystérieux Mozart, tout est Sagesse et Beauté. Ceux et celles qui ont vu son coeur s’arrêter de battre n’ont certainement pas pu imaginer une telle métamorphose.

On réécoute l’ouverture. Les trois appels solennels. L’électricité tout autour. Signification littérale et dans tous les sens.

De nouveau, ce soir d’été, on éteint les lumières et on fait silence. Donne-moi la main, toi. Les trois coups sont frappés, la féerie recommence.

Vous qui entrez, retrouvez l’espérance. Une révolution aura lieu.

Philippe Sollers
Mysterieux Mozart, Gallimard, 2001 et Folio p. 313-314.


« Mystérieux Mozart » de Sollers. La critique de Justine Novacasa

pour la revue Etudes, 2002/1 - Tome 396.


MYSTÉRIEUX MOZART [2]. C’est pétillant, bondissant, plein de notations concises, drôles ou graves, rythme entraînant, analyses jubilantes. Ainsi Sollers s’attaque au mystère Mozart, au « Génie de la Famille », il ose ? Oui, et en trois mouvements, trois parties, Le corps, L’âme, L’esprit , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, la trinité catholique ou le triangle maçonnique... Il fonce avec méthode, il part pour l’Autriche, puis il rentre travailler : « des piles de disques sont là sur ma droite, une grande étagère de livres sur Mozart n’attendent que d’être utilisés, j’ai sous les yeux sa Correspondance complèteen sept volumes ». Il a aussi toute une vie d’écriture et de lectures, une vie à l’écoute des poètes et des musiciens, une vie de très grand plaisir musical, et cela donne ce livre bien dans sa note.

On commence par le corps (l’enfance de l’art), une traversée de Paris en taxi au son du Requiem, on apprend, information dedernière heure, que Mozart serait mort de la trichinose, il aurait mangé une grillade de porc mal cuite, une carbonade assassine, notation voltairienne, rapidité enjouée, Mozart partout transformé en marchandise, toute une industrie, « Les Japonais, paraît-il, ont même été jusqu’à inventerun soutien-gorge “Nuit de noces” qui, en étant dégrafé, égrène un brin de Mozart », rires, où est passé Wolfgang Amadeus Mozart, dates attestées 1756-1791, un météore, 35 ans d’existence, le narrateur pénétré de Requiem regarde et croit voir à travers la vitre du taxi « les passants basculer dans le vide », trompette du Jugement Dernier, la musique est chargée de ces images-là, Mozart, il faut bien le comprendre, a vécu dans une époque de catholicisme triomphant, dans une Autriche baroque couverte d’églises, de bulbes dorés, de saints, de putti, de vierges, et nous voici précisément en Autriche, on roule maintenant de colline en colline par lacs, abbayes, châteaux, on va de Salzbourg à Vienne, de la maison natale à la tombe communautaire dans un cimetière des environs de Vienne qui, « comble d’ironie historique, s’appelle Saint-Marx ». Y trouvera-t-on celui qui apparaît partout dans le spectacle ? « Son rire saccadé est célèbre, ses fantaisies, ses caprices, ses dettes, son billard, sa solitude, son besoin éperdu d’amour, sa révolte, sa passion de l’indépendance, ses défis, sa virtuosité, sa mémoire d’éléphant, sa capacité infernale de travail. » Sollers nous entraîne de sa démarche tantôt précipitée, tantôt folâtre, il se couche dans l’herbe, boit du champagne, regarde le Danube, il se pénètre de ces paysages dont la clarinette de Mozart et les sérénades « résument les profondeurs, courbes, échos, vallons, buissons », il interroge les portraits de famille, Leopold le père, « un très bon musicien » qui a beaucoup composé, « tout cela est pratiquement oublié », Anna Maria la mère qui met sept enfants au monde, « elle a eu raison d’insister, puisque Mozart est le septième », Maria Anna la sœur de cinq ans son aînée, une surdouée elle aussi, mais « il y a don et don », la sœur sera « un phénomène de précocité dans l’interprétation, Wolfgang dans la création » (pique pour féministes ?), il interroge la maison-musée, le piano-forte, le violon, les pages de partitions « d’une petite écriture d’alouette, avec leurs cinq lignes traversées d’une pluie de notes, clés, croches, doubles-croches, violons, sopranos, ténors, plus vite, plus vite. L’encre à peine sèche qu’il faut déjà aller soulever l’orchestre et les voix ». Le mystère pourtant demeure : « Comment un petit catholique de génie va devenir peu à peu le franc-maçon le plus inspiré des siècles. » Mozart est un croyant peu ordinaire, un fervent. Jean et Brigitte Massin dans leur biographie ont voulu, « emportés par une nervosité jacobine », tirer Mozart vers le credo athée, laïc et républicain, Sollers leur oppose cet « Incarnatus est de la Grande Messe en ut mineur, on n’a rien écrit de plus ravissant et profond sur le mystère de l’Incarnation ». Interrogeons partout et toujours la musique et la musique seule, ou les poètes et les philosophes. Une Illuminationde Rimbaud, c’est du Mozart, un poème de Hölderlin c’est encore du Mozart. Par contre, la vieille romance populaire tchèque que lit en pleurant une Eugénie rêveuse et romantique, promise aux destins bourgeois... Sollers ici devient tranchant, sa vieille haine du XIXe romantique et puritain le rend sévère, le XIXe n’aurait rien compris à Mozart et il se moque de cette Eugénie qui n’est pas l’Eugénie de Sade, la jeune fille a entendu Mozart jouer un seul soir sur son piano, comme le raconte le poète allemand Mörike, le lendemain elle reste pensive devant le piano, elle referme le couvercle et retire la clé « avec le désir jaloux qu’aucune main ne puisse l’ouvrir désormais », le pourfendeur aussitôt expédie Eugénie d’une boutade, « son amour romantique est un cercueil pour piano », c’est une « veuve éternelle », il fait rire et on emboîte peut-être un peu vite le pas du persifleur. Savoir jouir pleinement de son corps, ce serait ça pourtant le commencement de l’art et du génie. Ecoutons les philosophes, Norbert Elias et sa Sociologie d’un génie, Heidegger pour qui « Mozart a été un de ceux qui ont le mieux entendu parmi tous ceux qui écoutent », il avait « la faculté de composer un morceau entier presque achevé dans sa tête de sorte qu’il pouvait ensuite d’un seul regard le voir en esprit comme un beau tableau ou une belle sculpture », Nietzsche enfin pour qui Mozart était « un génie gai, enthousiaste, tendre et amoureux, qui, par bonheur, n’était pas allemand... »

Mais déjà Sollers est loin, il est entré sans plus attendre dans la loge maçonnique « L’Espérance » écouter la petite Cantate K623. « Que le gai son des instruments proclame à voix haute notre joie... » La gaieté partout comme dominante du génie. Wolfgang a sept ans. Son père l’exhibe, lui et sa sœur, de Cour en Cour, « Wolfgang », écrit son père, « est d’une gaieté extraordinaire, un peu diable aussi », il sait tout faire, il étonne tout le monde, y compris la Pompadour qui pourtant refuse de l’embrasser à la fin d’un concert, méditation sur le dérèglement chez les enfants précoces et cette formule piquante, « Mme de Pompadour, rompue au contrôle de la sexualité royale, pressent ce dérèglement. Ce petit mâle virtuose a des capacités de jouissance ingouvernables. » En Angleterre un magistrat soupçonneux, Daines Barrington, se demande « s’il n’y a pas supercherie », il examine l’enfant, et laisse un document « impressionnant » sur ses capacités prodigieuses, déchiffrage, chant, improvisation, Barrington s’incline « et pourtant son aspect est tout à fait celui d’un enfant de son âge, et tous ses actes sont ceux d’un enfant de son âge. Un chat arrive... il abandonne le clavecin et il faut un bon moment avant qu’il y revienne. Quelquefois, à cheval sur un bâton, il caracole à travers la chambre. »

C’est ça le Mozart de Sollers, une suite de notations constamment savoureuses et piquantes.

Ce chapitre très corporel s’achève sur une rencontre qui ne s’est pas faite. 1766, Mozart passe par Genève. « J’étais très malade » écrit Voltaire à Mme d’Epinay « quand ce phénomène a brillé sur le noir horizon de Genève. Enfin, il est parti à mon très grand regret sans que je l’aie vu. » Voltaire a soixante-douze ans alors et se déplacer, malade ou non, pour un gamin de dix ans... Le moins ouvert à l’autre ce sera Mozart qui en 1778, assez monté contre ces Français qui l’ont mal reçu (trop d’esprit, pas assez d’oreille), se réjouira de la mort de Voltaire, « ce fieffé coquin », Sollers imagine pourtant que les deux hommes auraient pu s’entendre. « Voltaire aurait été, s’il l’avait connue plus tard, un ennemi de la musique de Mozart ? C’est loin d’être sûr (et Mahomet et L’Enlèvement au sérail vont au fond dans le même sens). »

*

Après le corps, l’âme, amusement rhétorique, une avancée dans la chronologie, de l’enfance à l’adolescence, une avancée surtout vers le cœur du mystère, la musique ou l’âme de Dieu. Amadeus, ce prénom que prend Mozart en 1770 à Vérone... Pleins feux sur l’essentiel, la composition musicale, « Je suis plus heureux lorsque j’ai à composer. C’est mon unique joie et ma Passion. » Joie, liberté, mouvement. « Lorsqu’il recevait un livret, il allait et venait, l’esprit concentré sur le texte, jusqu’à ce que son imagination s’embrase », Mozart bouge sans cesse, c’est le contraire d’un assis, il compose en marchant, en observant, en écoutant, à table, au lit, partout, même liberté que Rimbaud, cette liberté qui se lit dans l’étonnante Correspondance, Mozart parle trois langues, il signe en verlan Trazom, il accumule les mots « cul » et « merde » dans les lettres à la « petite cousine coquine, la très chère cousine lapine », « avez-vous encore le spuni cuni fait ? », d’autres lettres « importantes pour comprendre l’orchestre de Mozart, son humour, ses moqueries, ses dons d’acteur, sa vivacité, ses bassons, ses cors, ses basses », son besoin de s’affranchir de tous les carcans, de contrecarrer le respect des formes et de l’autorité. La composition musicale apprend aussi la maîtrise des émotions, apparente froideur à la mort de sa mère en 1778 à Paris, « détresse surmontée ? », écoutez donc les Sonates K304 et K310, « toujours se tourner vers la musique pour savoir ce que Mozart avait en tête ». Autre exemple de maîtrise, la rupture avec Aloisia Weber. « Il y a la rencontre. La chanteuse Aloisia. Elle a seize ans. Lui vingt-deux. Elle chante, elle joue du piano. [...] Oui, elle chante très bien, et même les passages épouvantables du Lucio Silla, opéra de jeunesse de Mozart. » Les parents s’en mêlent. Conciliabules, agitations, un roman expédié en deux pages très alertes et voici le dénouement : Mozart revient de Paris après la mort de sa mère « et là il s’aperçoit tout de suite qu’il n’est plus prévu au programme ». La scène se passe à Munich, tant pis (il épousera plus tard Constance, la sœur), pour l’instant il se met au piano et il chante d’une voix forte (est-ce vrai ?) « Je laisse volontiers la jeune femme qui ne me veut pas » ou plus crûment « Que ceux qui ne m’aiment pas, me lèchent le cul ! » ou encore « ceux qui ne m’aiment pas, je les emmerde ! » Pas mal, dit Sollers. Ce serait ça le génie, la force ou plutôt mimer la force ?

Mozart est prêt maintenant à recevoir sa première commande d’importance, un opera seria, ce sera Idoménée ou une façon d’en finir avec le père, la sœur et l’archevêque, c’est ainsi que Sollers décrypte l’opéra, une analyse rondement menée. Il s’agit de l’histoire d’un fils qui doit être sacrifié par son père, « la scène d’époque interprétée par un castrat, Del Prato, devait être saisissante », un excès de complaisance masochiste du fils ? « Ce n’est pas le plus réussi des opéras de Mozart. Il y manque l’insurrection, elle va venir. » Et c’est l’affrontement avec le Prince-archevêque Colloredo. Une explosion, une scène, une crise. Mozart refusera toutes les conciliations que proposera son père.

*

« L’archevêque pète les plombs » écrit Sollers cavalier, en ce début de dernière partie intitulée L’esprit . On le sent si réjoui de voir que Mozart se rebelle, fût-ce au prix d’un coup de pied au cul, puisque c’est ça qui s’est passé, un certain Comte Arco « qui sert chez l’archevêque, va passer à l’histoire en finissant par chasser Mozart avec un coup de pied au cul, je n’invente rien : au cul ». Et maintenant sus à la musique, sus à Vienne, sus à cette dernière partie de sa vie, toute d’extraordinaire création. Mozart quitte Salzbourg et va habiter chez la mère de Constance à la pension « L’œil de Dieu » (rire enchanté), il joue sans cesse et partout. « On n’arrête pas de transporter son piano d’un endroit à l’autre », il joue dès qu’une oreille attentive est là, « aimable, attentif, généreux Mozart », que ce soit dans le confort ou la misère, en période de succès ou d’échec, il compose et c’est prodigieux de force, d’allégresse, de richesse, « Où trouve-t-il tous ses airs, Mozart... Quel homme fallait-il être pour déployer ainsi toute la gamme ? » Analyse tonique des six opéras qui suivent : L’Enlèvement au sérail, grand succès salué par Goethe en 1782, puis trois opéras en italien sur livrets de Da Ponte, Les Noces de Figaro 1786, « dès l’ouverture on sent qu’on est à l’air libre », Don Juan 1787, succès à Prague, échec à Vienne, Cosi fan tutte 1789-90, « miracle de dialectique. L’amour physique et tout ce qu’on met autour (fidélité, jalousie, etc.) serait donc sans importance ? », enfin la même année 1791 La Clémence de Titus et La Flûte enchantée. C’est sans doute le plus extraordinaire, cette énergie, 1791, « Mozart comme ressuscité va connaître la plus grande année de création de sa vie, là encore mystère, deux quintettes pour cordes (les plus beaux), un concerto pour piano, l’Ave Verum, deux opéras (dont son plus grand chef-d’œuvre La Flûte enchantée), le concerto pour clarinette, le Requiem inachevé et qui devait le rester. »

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La Flûte enchantée - Natalie DESSAY dans l’air de la Reine de la Nuit.
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La Flûte enchantée - Papageno et Papagena

Et partout des remarques rapides, tendres, acerbes sur les femmes autour de Mozart. Passons sur cette lettre où Mozart parle de la fille de ses logeurs, une grosse femme laide et médisante et qui transpire et qui le rase et qui en plus, dit-il, est sérieusement amoureuse de lui, une lettre citée complaisamment, c’est le pire, insistons plutôt sur les alliées musiciennes, la chanteuse Nancy Storace ou Theresa Von Trattner l’élève préférée et puis Constance, surtout Constance. Sollers réhabilite la femme de Mozart comme il avait fait pour les sœurs Rimbaud dans Studio, il cite des lettres, « aucune relation de Mozart n’a été et ne reste aussi peu comprise que celle qu’il a eue avec Constance, sa femme... Peut-être est-ce là, dans cet attachement passionné dont tout indique qu’il a été largement réciproque qu’est le vrai scandale ? Don Giovanni d’un côté, un véritable et raisonnable amour de l’autre ? »

Remarques rapides, tendres, acerbes aussi sur les hommes autour de Mozart, Leopold bien sûr, qui meurt en 1787, au moment du Don Juan, « Mozart l’aura adoré, ne pas s’y tromper », Salieri, les cabales de Salieri, très bon musicien au demeurant, le jaloux Salieri, l’empoisonneur..., c’est la légende reprise par Forman dans son film, et pourtant, incise légère en fin de livre, un soir de représentation de la Flûte « un spectateur est particulièrement enthousiaste. On ne s’y attendait pas, c’est Salieri », les amis francs-maçons dont le méticuleux Puchberg, les pères d’élection enfin, le vieux Bach qui est mort, mais dont Mozart lit avec ferveur l’écriture un jour à Leipzig à la Thomaskirche (très belle scène) et Haydn qui disait de Mozart « Je m’étonne que cet être unique ne soit pas encore appointé dans une Cour impériale ou royale. Pardonnez-moi si je déraille : j’aime trop cet homme », ces deux pères-là sont à l’exact opposé du rigide Commandeur, ce vieillard infatué auquel Don Juan oppose son violent No à la fin de l’opéra « No ! Vecchio infatuato ! No ! »

Un livre fervent. Partout, que ce soit dans le fameux Quintette avec clarinette bien connu des lecteurs du Cœur Absolu, une clarinette « aiguë, grave, ronde, mélodieuse, rauque, coulée et profonde », que ce soit dans les musiques maçonniques, les messes ou les opéras, c’est le même combat de la joie contre la tristesse, de l’allégresse contre tous les engluements, enfermements, dogmatismes, tout ce qui porte la mort. Et pourtant il faut bien quitter Mozart. Sa belle-sœur témoigne : « Son dernier souffle fut comme s’il voulait avec la bouche imiter les timbales de son Requiem. » Sollers précise « Nous sommes exactement le 5 décembre 1791 à 0 h 55. » Mise en bière selon le rituel maçonnique, service à la Chapelle du Crucifix le 6 décembre, enterrement de troisième classe à la tombée de la nuit par temps doux et brouillard (sans tempête de neige), toutes ces précisions pour contrecarrer les légendes, les romantismes, les récupérations idéologiques. On n’en restera pas à cet adieu funèbre, au Requiem, aussi magnifique qu’il soit, retour à la musique de joie, analyse de La Clémence de Titus (j’aime particulièrement cette citation de Heidegger « La vengeance se masque et apparaît comme châtiment. Elle couvre sa nature haineuse en affectant de sanctionner. ») Tout s’achève sur La Flûte enchantée. Jusqu’à ses derniers moments Mozart s’est passionnément intéressé à cet opéra. Tout s’achève sur un air de flûte par un soir d’été et sur une prière qui sonne comme une Illumination.

Mystérieux Mozart. Livre inépuisable. Il y a l’extraordinaire de l’œuvre et de la vie de Mozart et la concision, alacrité, profondeur, limpidité à les raconter. Implications personnelles plus ou moins tacites, échos innombrables, un pari très audacieux et réussi. Hélas, pour le dire, sans doute faudrait-il savoir chanter comme Cecilia Bartoli.

JUSTINE NOVACASA

Crédit : Revue Études 2002/1 - Tome 396, pages 85 à 90.


[1Cf. aussi la langue anglaise où le mot « bird » s’utilise pour dire une « nana » cf. http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1378#bird

[2Philippe Sollers, Mystérieux Mozart, Plon, 2001, 250 pages,...

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1 Messages

  • V.K. | 27 décembre 2013 - 17:37 1

    En 1964, le Metropolitan Opera a commandé à Marc Chagall de peindre deux fresques gigantesques pour être accrochées dans le hall du nouveau MET au Lincoln Center. Sur le mur sud est "Le Triomphe de la musique », huile sur toile, peinture murale de 11x9 m, et sur le mur nord est "Les sources de la musique de dimensions voisines, ces chefs-d’œuvre qui ont honoré le (nouveau) MET depuis son ouverture en 1966.
    En outre, il lui a également été demandé de concevoir les décors et les costumes pour la nouvelle production de « Die Zauberflöte », « la Flûte enchantée » de Mozart qui sera présentée en 1967. Ainsi, en plus de ses deux peintures murales, Chagall a également créé 13 grands rideaux, 26 petits rideaux et 121 costumes et masques pour le MET...

    L’histoire de Chagall au Met se prolongera même, le 15 mars 2009, à l’occasion du gala exceptionnel du 125ème anniversaire de cette salle mythique, gala qui recréait des productions classiques. Au programme : « La Flûte enchantée de Mozart », avec au début du deuxième acte, « clou du spectacle », une animation vidéo d’après la célèbre peinture de Chagall, « Le Triomphe de la musique » du hall du Metropolitan Opera, suivie d’un montage visualisant les transformations successives du Met au cours du temps.

    Cette animation est visionnable ici.

    Nous avons également ajouté, le fichier audio du motet « Ave, verum corpus » évoqué par Eric-Emmanuel Schmitt, ici.