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Philippe Sollers, femmes de Manet

Picasso et Manet

D 5 mai 2011     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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2011 : Exposition Manet, inventeur du Moderne
au Musée d’Orsay du 5 avril au 3 juillet

La précédente rétrospective datait de 1983, à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, à 51 ans. Depuis, rien ! En 1988, Philippe Sollers qui a sans doute visité l’exposition de 1983 publiait un roman "Les Folies Françaises" : le narrateur est un romancier d’aujourd’hui (c’est un père incestueux qui parle à sa jeune fille). Elle le questionne : " - Ton peintre préféré ? - Manet..."
Suivent six pages où la narration se fond ou se mire dans la peinture de Manet, les fleurs, le miroir du Bar aux Folies-Bergère...

Les fleurs de Manet, Philippe Sollers y reviendra aussi dans son roman-essai Fleurs, le roman de l’érotisme floral publié chez Hermann littérature en 2006 et repris dans "Discours parfait", le troisième tome de ses essais, articles et critiques (Gallimard, 2010).

Stéphane Guégan, le commissaire de cette exposition, s’est souvenu de l’intérêt de Sollers pour Manet dans Les Folies Françaises, point de départ d’un entretien avec Sollers publié dans le catalogue de l’exposition sous le titre « Renaissance de Manet ».

Des extraits de cet entretien sont aussi présentés par Jacques Henric dans artpress N° 377, d’avril 2011, où le filtre est plus sollersien comme l’indique le titre : « Phillippe Sollers, femmes de Manet »
L’article du catalogue couvre toutefois un champ plus vaste. Outre les femmes dans l’ ?uvre de Manet, sont notamment abordées les influences qu’il a exercées sur Picasso...

C’est un mix de ces deux approches que nous restituons ici, avec en contrepoint un extrait des Folies françaises et de Fleurs, et des extraits vidéo.

Introduction à l’exposition

Bande annonce du Musée d’Orsay


(durée 2’11)

Stéphane Guégan invité de Jean-Marie Colombani

Le 14 avril 2001, Stéphane Guégan est l’invité de Jean-MarieColombani sur la chaîne Public Sénat :


(durée 12’22)

Philippe Sollers, femmes de Manet

ENTRETIEN PHILIPPE SOLLERS / STÉPHANE GUÉGAN Le 25 novembre 2010 (extraits)

Stéphane Guégan
Pourquoi ne pas débuter en évoquant la parution des Folies françaises en 1988, cinq ans après l’exposition Manet du Grand Palais ? Je me demandais s’il y avait une relation entre cette exposition qui a été une révélation - c’est le retour de Manet, finalement, à la conscience du public - et puis ce roman où Manet et ses tableaux jouent un rôle crucial.

Philippe Sollers
Manet intervient dans Les Folies françaises - d’abord, ce titre - d’une façon très physique, à savoir qu’en effet l’exposition, bien sûr je l’ai vue, mais Manet était déjà là, d’une façon tout à fait profonde. La tonalité des Folies françaises, le roman, est une tonalité clairement incestueuse, Manet est devenu pour moi, de plus en plus, le peintre de cette question du désir incestueux, autrement dit, d’un désir très secret, qui est là et qui attend d’être dévoilé en français.

La question par laquelle nous devons aborder Manet aujourd’hui, c’était déjà dans Les Folies, c’est d’essayer de se débarrasser des clichés à son sujet. On en fait un impressionniste, Absolument pas ! Ce serait l’inventeur de l’« art moderne ». Absolument pas ! Il n’y a pas d’art moderne, il y a l’art, tout simplement, et l’art du temps, s’il est fondamental, est l’art de tous les temps en même temps. Je propose de réfléchir aux femmes de Manet. 1983, c’est aussi la parution d’un livre qui s’appelle Femmes et qui a, en couverture du livre de poche, une illustration, les Demoiselles d’Avignon de Picasso, Nous allons retrouver Picasso tout à l’heure, Les femmes de Manet me paraissent censurées, oblitérées par tout le monde, Bataille y étant le plus sensible. Voyons l’Olympia. Pourquoi ce scandale ? Pourquoi cette indifférence suprême de Manet qui produit un scandale ? C’est ce tableau qui a révélé l’ignorance du temps où Manet vivait. Il ne faut jamais oublier qu’il avait un peu d’argent, qu’il ne vendait rien, tout le monde crachait sur sa peinture, Baudelaire pensait que Manet n’avait pas de caractère et lui écrit : « Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. » Quelle erreur ! Manet est au contraire une Renaissance à lui seul. On peut expliquer pourquoi Baudelaire ne dit pas un mot de l’Olympia ni du Déjeuner sur l’herbe : il ne voit pas cette renaissance qu’incarne Manet. Manet dit, en somme : Titien ou Vélasquez, aujourd’hui, c’est moi. C’est ça le scandale, Baudelaire a été choqué du portrait de Jeanne Duval, sa maîtresse, qu’il a amenée à l’atelier de Manet. Vous vous souvenez de ce tableau terrible ? Manet peint ce qu’il voit et n’arrange rien. C’est un tableau cruel qui est le contraire de l’Olympia ou du Déjeuner sur l’herbe, le contraire des portraits extatiques de Berthe Morisot ou, plus tard, de Méry Laurent. Toutes ces femmes sont là comme le signe de l’aventure physique et spirituelle de Manet. C’est cela qui est, à mon avis, censuré, mal vu, parce que c’est admirablement intense et, en même temps, très composé. Manet est un très grand compositeur, et c’est pour cela qu’il a produit cet effet de profonde renaissance. Ses tableaux sont des énigmes. Ils sont disposés comme des pièces de théâtre ou comme des romans. Manet est un roman permanent, un roman de la spontanéité constante, mais c’est aussi quelqu’un qui faisait poser, qui avait une grande rigueur de travail, qui avait besoin de modèles, etc., pas n’importe lesquels.

SUZANNE


La lecture, vers 1865 (Suzanne Leenhof et son fils Léon Leenhof, lui faisant la lecture. Manet l’a épousée en 1863). Huile sur toile, 74 × 61 cm, Musée d’Orsay.
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Regardons ces femmes de Manet, à commencer par sa femme, Suzanne, Suzanne, il la rencontre très tôt. C’est son professeur de piano, elle est musicienne, Vous savez ce qu’aimait Manet en musique ? C’est là où il faut lire une lettre de Mme Paul Meurice à Baudelaire. On voit que tout le monde réclame plus ou moins du Wagner - c’est l’époque de Wagner, c’est la Revue wagnérienne, « Revenez, cher ami », dit-elle à Baudelaire, « on vous jouera de la musique ». Chacun demande quelque chose, Schumann, Beethoven, Wagner. Il n’y a que Manet qui demande, lui, un compositeur précis, très occulté à l’époque, peu connu, immense, c’est Haydn. Et donc, vous imaginez, la vie de Manet, c’est l’atelier, ce sont les modèles qui passent, une vie très libre sur les boulevards. Le soir, il rentre et il demande à sa femme, Suzanne : « Suzanne, joue-moi encore une sonate de Haydn ! » Tout cela me paraît absolument contraire à l’esprit du temps. Les gens qui viennent cracher devant l’Olympia forment une petite bourgeoisie d’une pleine ignorance - mais par là même « moderne », alors que Manet se présente comme un très grand classique de toujours. Et c’est pour cela qu’il est mal reçu. Il fait honte à l’époque de son mauvais goût, de son ignorance.

VICTORINE MEURENT

Les femmes de Manet, Victorine Meurent dans La Chanteuse des rues... Il faut s’arrêter devant les magnifiques portraits de Suzanne, notamment celui qui est à la Tate Gallery, La difficulté avec Manet, c’est que les tableaux sont extrêmement dispersés. C’est pour ça que l’exposition que vous faites va être, une fois de plus, l’occasion de reparler de ce Manet, à mon avis très inconnu, parce que les Français se méconnaissent eux-mêmes. Au point où ils en sont de leur dégringolade, il ne faut pas s’étonner. Il y a un tableau magnifique, qui est La Lecture (Paris, musée d’Orsay), où il introduit Léon, son filleul, son fils. Léon est un personnage considérable dans la vie de Manet. Vous avez Suzanne, Suzanne Manet, Manet lui-même et puis cet extraordinaire Léon, qui joue un rôle de renaissance de Manet, de résurrection de Manet. Il se réincarne là, il a été un petit garçon à l’épée. Mais ensuite, vous avez le splendide, l’énigmatique Déjeuner dans l’atelier, où vous pouvez regarder chaque détail, vous demander pourquoi il y a des armes à gauche ? Pourquoi il y a un canotier - nous sommes à Boulogne, en effet - : est-ce qu’il rentre ? est-ce qu’il sort ? est-ce que c’est le début du déjeuner ? est-ce que c’est la fin du déjeuner, parce qu’il y a une cafetière, il y a une servante qui apporte le café. Suzanne ? Peut-être. Et puis il y a des huîtres encore non consommées. Chaque Manet doit être étudié comme un ensemble de propositions romanesques très étranges. Qu’est-ce que fait ce Léon, insolent, présenté comme ça, en dieu grec, sur le devant ? Est-ce qu’il vient de rentrer ? est-ce qu’il va sortir ? est-ce qu’il va prendre un bateau, parce que, dehors, nous sommes dans un port... ?

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Victorine Meurent (Le déjeuner sur l’herbe, détail), 1863
Le modèle favori de Manet

Victorine Meurent, mon Dieu, quelle histoire ! Il la rencontre, il la devine, il sait très bien discerner qui a l’énergie intense qu’il faut pour aller plus loin dans la peinture, Victorine en Olympia. Victorine dans Le Déjeuner sur l’herbe.

Victorine, plus tard, dans Le Chemin de fer. Elle a vieilli, elle a une fille ou bien elle est elle-même une petite fille, Nous avons donc un certain nombre de portraits d’elle.
Manet est un très grand portraitiste. Très grand portraitiste classique. Les autres sont pleins de génie parfois, comme Cézanne,... mais enfin, vous n’avez pas ce grand art du portrait... Monet, oui, mais vous n’avez pas de visages dans ses tableaux. Alors que chez Manet vous avez un nombre d’acteurs, d’actrices ! Ce n’est pas du paysage, ça ne se passe pas dans le fouillis de la nature, C’est quelqu’un mis dans une situation, toujours étrange, étonnante, surprenante. C’est pour ça qu’il est si mal compris. Oh, Victorine !


Le chemin de fer, 1873 (détail).
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BERTHE MORISOT

Vous avez la grande vedette, Berthe Morisot. Berthe Morisot, c’est le portrait au bouquet de violettes. L’admirable petit message qu’il lui envoie : bouquet, éventail et billet. En somme : tu épouseras mon frère, comme ça tu resteras dans la famille. L’intensité de Berthe Morisot. Vous connaissez sa photo : elle était très belle. Et Le Balcon nu, cette façon de mettre en scène quelqu’un qui existe au moment où personne n’existe. Qu’est-ce que c’est qu’être là ? Être « de-là » comme dans Manet ? C’est ça son sujet.


Le balcon (détail).
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Vous avez ensuite Berthe Morisot à l’ éventail : extraordinaire tableau ! Caché, masqué, à la vénitienne...
Voulez-vous Nana ? Je ne vous la présente pas, elle est là pour toujours. Elle n’est pas Zola du tout. Pas du tout Zola. Et puis Méry...

NANA

Stéphane Guégan
Restez un peu sur Nana.

Philippe Sollers


Nana.
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Nana, c’est d’une insolence totale. Tous les tableaux de Manet peuvent être caractérisés par une insolence chaque fois singulière. Elle est devant son miroir. C’est délectable, c’est crémeux, la houppette est là pour faire sentir tout ce qu’il y a autour ou dessous. Le type qui est assis est un consommateur bourgeois éventuel. Ça ne va lui faire ni chaud ni froid, à Nana, elle sera toujours Nana, c’est-à-dire comme toutes les femmes de Manet, et comme la peinture de Manet, impénétrable ! Les hommes, en général, n’ont pas accès à la substance féminine en tant que telle, lui, oui. Donc, il peut très bien décrire la mascarade sociale autour de ce point de désir qui ne se connaît pas lui-même en tant que ce qu’il provoque. NANA ! Le bleu de Nana.

MERY LAURENT


Femme au chapeau noir (Mery Laurent).
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Vous avez ensuite l’admirable Méry Laurent. Les portraits, dont le plus beau est celui au chapeau noir. Voilà encore une femme étonnante ! Elle venait faire sa toilette dans l’atelier de Manet, etc. Elle l’a aimé... Vous connaissez l’anecdote ? C’est que tous les ans, à l’anniversaire de la mort de Manet, elle allait porter une brassée de lilas blancs sur sa tombe. Ce que n’ont pas fait ses nombreux amants pour elle, lorsqu’elle a été morte, bien sûr ! Or cet amour par-delà la mort, de la part de quelqu’un qui a beaucoup voyagé - au sens érotique du mot - doit attirer notre attention à cause des fleurs, les lilas blancs. C’est-à-dire la fin florale du peintre. Les tableaux de fleurs ou de femmes, c’est la même chose : les pivoines, les roses, les lilas, etc., tout ça est un hymne à cette féminité extraordinairement surgissante. Presque hors nature, tout en étant encore plus naturelle que la nature ! Je trouve ça bouleversant.
Les fleurs, les femmes, une par une. Voyez aussi Émilie Ambre en costume de Carmen, un des derniers magnifiques tableaux.

Manet politique

Il y a ça et la dimension politique, qui est oblitérée - parce que l’Histoire est évacuée constamment, et de plus en plus, c’est horrible ! - Manet politique ! Mais c’est très important, Manet politique ! Et là, vous avez L’Exécution de Maximilien, et puis la Commune de Paris, Manet a ressenti très fortement la froideur de la nouvelle mort - ce n’est pas du tout le Tres de Maya de Goya, mais évidemment l’allusion est là -, la mort administrée frontalement, à bout portant. Ça a beaucoup frappé Bataille, qui a bien raison de s’arrêter sur ce tableau que vous retrouvez, exactement de la même façon, dans les exécutions à bout portant pendant la Commune de Paris et qui ont traumatisé Manet. Il est à Bordeaux, ensuite. Le Port de Bordeaux, c’est là où on va quand Paris s’effondre... Manet pendant le siège de Paris, et les lettres qu’il écrit à ce moment-là à sa femme ! Il mange du chat, du rat, du cheval, comme tout le monde, comme Victor Hugo. Mais on n’a pas fait assez attention, je crois, à ce que Manet déclare très tranquillement : « Vive la République ! » et « Vive l’amnistie ! ». L’amnistie, c’est pour les communards, c’est Rochefort, c’est L’Évasion de Rochefort, c’est tout un aspect très engagé de la politique de Manet. Comment arrive-t-on à la politique de Manet ? En regardant d’un peu plus près ce qu’est l’amour chez lui. L’amour léger, jamais forcé. Aucun embarras romantique. Aucun embarras, parce que c’est dans l’atelier et, le soir, je vous l’ai dit, on rentre pour écouter Suzanne jouer Haydn. Ça, ça me paraît très français, en direction - il ne faut pas l’oublier - du XVIIIe siècle : Watteau, Fragonard, et hop, Manet, lui-même en direction même de Venise ou bien de ce qu’il y a de plus expérimenté dans l’art de vivre, chez les peintres, quand ils sont à un certain niveau. Ils ne barbouillent pas de l’art moderne, et encore moins de l’art contemporain !


Vous êtes ici dans cette question que ne comprend pas Baudelaire. Baudelaire voit Lola de Valence, « le charme inattendu d’un bijou rose et noir », d’accord, quatrain. Et puis après, motus ! Il loue Constantin Guys, Le Peintre de la vie moderne. Mais Manet n’est pas un peintre de la vie moderne. C’est la vie, lorsqu’elle existe, enfin, rarement ! Comme la Maja de Goya ou d’autres femmes à travers le temps. Notamment, quand même, Titien. Tous ces peintres sont des musiciens aussi, n’est-ce pas ? Comme l’a peint Véronèse, bon. Mais c’est l’art, tout simplement ! L’époque de Manet est contre l’art, à quelques exceptions près. Elle annonce le début de l’époque dite moderne, à savoir une dévastation qui ne fait que s’accentuer de nos jours. Manet est absolument à contre-courant de cette tendance, comme Mallarmé, oui bien sûr. Il voit ça, il vient à l’atelier. Le portrait de Mallarmé est saisissant.

Ce qui est extraordinaire chez Manet, c’est que vous avez l’impression - tout le monde posait, parfois longuement, donc, c’est du travail - que, hop, ça a l’air d’être jeté ! Les deux, les deux à la fois. C’est, je crois, ce qui a été ressenti comme extrêmement gênant. Il y a concentration et, en même temps, ça a l’air d’ être totalement improvisé. La concision. La concision. Efforcez-vous toujours d’ évoluer vers la concision. Pas de pensum ! Le travail ne doit pas se voir. La concision : « L’art est un cercle, on est dedans ou dehors, au hasard de la naissance », dit-il. Ça va plus loin que l’art pour un nombre restreint d’individus, comme dit Cézanne. Non, ça pourrait être élitiste. Manet : « Vive la République ! », « Vive l’amnistie ! » C’est-à-dire : « À bas la violence ! », « À bas le pouvoir ! », « À bas la mort qui vient, qui va être de plus en plus administrée frontalement dans des massacres ». Il n’y a pas besoin d’amplifier, vous avez compris. La République ? C’est quand même Clemenceau qui, en 1907, fait transporter l’Olympia au Louvre, en fiacre, après la souscription de Monet, qui a été très bien dans toutes ces affaires. Est-ce qu’on a vraiment compris ce que l’Olympia faisait là, à quoi elle faisait barrage ? Qu’est-ce qu’elle fait apparaître ? C’est le contraire de Nana, si vous voulez. Nana, on entre et on sort. Elle est là pour ça, Essayez d’entrer et de sortir de chez l’Olympia.

SUZON


Un bar aux Folies-Bergère, 1881 / 1882
huile sur toile, 96 × 130 cm, Institut Courtauld. La dernière oeuvre majeure d’Edouard Manet
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Donc, maintenant, la grande scène, c’est Suzon. Suzon, le diminutif de Suzanne. Elle est là, et c’est le Bar aux Folies-Bergère, un tableau de génie. À la fin de sa vie, quand il est très souffrant. Il vous reconstitue ce bar dans l’atelier. L’atelier, c’est un mot qui revient. « Je suis à l’atelier cet après-midi, Suzanne. Ce soir, tu me joueras un peu de musique. » À l’atelier, il y a du passage. L’admirable modèle Suzon. La composition est extravagante ! Extravagante ! Il faut voir le reflet décalé, l’attitude, une sorte de barque des morts, finalement. C’est très ritualisé... Manet est toujours extrêmement discret sur ses intentions. Il ne parle pas. Il ne parle pas, sauf quand il s’amuse, quand il envoie des dessins à Mlle Lemonnier ou à Mme Guillemet : « Vos bottines m’inspirent. » Toujours avec ironie. Avec ce bar, on en revient aux Folies françaises. Je l’ai mis dans ce roman, parce que j’ai pensé que le moment était venu d’insister un peu, il y a vingt-deux ans.

Stéphane Guégan
Vous avez une belle formule à propos de la présence de cette foule, dans ce tableau énigmatique, vous parlez d’un « naufrage enjoué » ?

Philippe Sollers
C’est ça. C’est le Titanic qui va, non pas sombrer, mais s’évaporer. Manet n’en a pas l’air, mais c’est un artiste comme tous les grands, profondément métaphysique, Qu’est-ce que c’est que ce monde d’illusion, passionnant, où on peut discerner qui est vivant et qui est déjà mort ? On drague sur les boulevards, on suit des femmes. Et puis, par exemple, sa femme arrive, c’est elle qui le raconte, c’est une anecdote :
« Ah, je t’y prends ! » - il devait suivre une jeune fille -, et il lui répond : « Oh pardon, je croyais que c’était toi ! » Et il y a un problème, parce qu’elle était plutôt ronde. Un merveilleux personnage, très étrange personnage, très bonne pianiste. À Venise, Manet loue, comme vous le savez, une barge où il a fait installer un piano, pour que sa femme, Suzanne, puisse jouer, comme ça, la nuit, sur la lagune. Les deux tableaux de Manet à Venise sont fabuleux...

Picasso et Manet


Un des nombreux "Déjeuner sur l’herbe" de Picasso sur la période 1960-1961
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Stéphane Guégan
Et Picasso dans tout ça ? Vous parliez d’un refoulé, dans l’histoire de l’art, au XXe siècle, chez Malraux notamment ? On ne veut pas entendre parler de l’érotisme et des femmes de Manet ; en revanche, ça revient un peu chez Bataille, en 1955. Mais Picasso, entre Malraux et Bataille, a déjà dit ce qu’il fallait penser, au fond, dans sa peinture ?

Philippe Sollers
Ça commence très tôt. Il attend. Les premiers carnets, vous les connaissez. Pourquoi Le Déjeuner sur l’herbe ? Picasso sent que l’énergie française est en train de péricliter gravement. Nous en sommes aujourd’hui à Houellebecq qui n’aime pas Picasso et qui préfère Kandinsky, Pollock, Mondrian ou Chagall. Montrez-moi une femme chez les peintres que je viens de citer, et passons, Picasso est très sur le terrain physique, il sent qu’il faut une perfusion à Paris. Manet est un bourgeois, il ne faut jamais oublier ça, Heureusement ! Parce que, sans quoi, il aurait été liquidé très vite ! Il a pu tenir. C’est très insolite, Picasso, c’est autre chose : il est de Barcelone, il est immigré, il n’obtiendra pas la nationalité française en 1940, Il est donc obligé de se battre, Il reprend Manet. Et là, son diagnostic est prodigieux car combien de Déjeuner sur l’herbe repris, transformés ? C’est étrange ! C’est le peintre qui l’a le plus inspiré dans le temps, Ça dure, ça revient. Qu’est-ce qui se passe dans Le Déjeuner sur l’herbe ? Enfin, écoutez !... C’est pareil pour l’Olympia. Eh bien, je ne suis pas là pour l’expliquer, encore que j’aie quelques idées là-dessus, y compris sur le chat. Il pourrait miauler. Et puis ce n’est pas forcément un chat, c’est peut-être une chatte. C’est un peu de musique virtuelle. Même chose avec Le Déjeuner dans l’atelier. Il y a un chat, un chat noir : anarchisme et, éventuellement, le diable. Oh, comme c’est curieux que personne n’ait remarqué dans Le Christ mort le serpent qui est en bas avec l’Évangile de saint Jean. Tableau dont Courbet se moquait, avec ses anges, ses ailes... C’est pour ça que je dis que c’est un peintre métaphysique, très codé, Très codé, très pensé.

Stéphane Guégan
Et Picasso ?

Philippe Sollers
Ah oui ! Picasso et les femmes, On a évoqué les femmes de Manet, maintenant passons à celles de Picasso, Beaucoup à dire ! De Fernande à Olga, d’Olga à Marie-Thérèse, de Marie-Thérèse à Dora, de Dora à Jacqueline... Plus toutes les autres, n’est-ce pas, Picasso est un professionnel de la rencontre érotique. L’exposition « Picasso érotique » était une merveille. C’était très beau. Un très bon élève des bordels de Barcelone au départ, un diplômé remarquablement conséquent. Et qu’est-ce qu’il a vu ? Il a vu que Manet était un professionnel de la même chose ! N’appelons pas ça tout de suite sexualité, etc. Regardons, parce que c’est plus compliqué que ça, sinon, ploum, ploum, tralala, il n’y a plus de peinture ! Vous avez là un art physique élégant, scientifique, violent. « La science, l’élégance, la violence », comme dit Rimbaud. Donc, qu’est-ce qui se passe dans ce Déjeuner sur l’herbe ? Quelque chose est là, mais échappe, Picasso a senti ça très fortement. Donc, il est allé y faire un tour : qu’est-ce que c’est que cette composition choquante devant laquelle tout le monde a crié ? C’est très explicite et on ne comprend pas de quoi il s’agit. C’est très clair et tout à fait mystérieux. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est d’une intensité, d’une science de composition absolument renversante. Picasso s’est fait renverser. Alors, il modifie... C’est comme Cézanne peignant son Olympia, il veut entrer là-dedans pour savoir, parce que Manet sait quelque chose de plus sur les hommes et les femmes. Picasso est quelqu’un de non français qui a vu ce que les Français ne pouvaient plus voir. C’est intéressant, parce que ça risque de se reproduire... On ne sait pas par qui, ni où, ni quand. Un Chinois, peut-être ? [rires]

Stéphane Guégan
Est-ce qu’on dit un mot sur Bataille ? Vous souvenez-vous, par exemple, de votre première lecture du texte ? Vous aviez une vingtaine d’années, est-ce que vous l’avez lu tout de suite ? Est-ce que c’est un livre dont vous avez parlé avec Bataille, quand vous l’avez fréquenté un peu ? Est-ce que c’est un livre qui a compté et comment ?

Philippe Sollers
Bataille est certainement l’être le plus impressionnant que j’ai rencontré : silence, délicatesse. Il y a deux livres essentiels de lui sur l’art, le Lascaux et le Manet. À vingt ans, je suis allé à Lascaux, et j’ai eu un choc considérable, la sensation d’un son énorme que j’ai encore dans l’oreille. L’ ?il écoute. Si on n’entend pas la peinture, ce n’est pas la peine. Et ensuite, Manet. Quel est le rapport entre Lascaux et Manet ? Vous allez me dire : aucun. Mais si : il y a quelque chose de chamanique chez Manet et Picasso, quelque chose qui n’est pas du tout contradictoire avec Lascaux. Alors que c’est parfaitement contradictoire avec Gérôme, le peintre kitsch qu’on essaie de remettre à la mode, ou alors la plupart des croûtes qui s’entassaient déjà, depuis des années et des années, pour ne pas dire des siècles. Rien à voir non plus avec l’« art contemporain ».

Stéphane Guégan
Et le Manet lui-même ?

Philippe Sollers
Le Manet m’a paru très singulier à cause de l’insistance mise par Bataille sur ce qu’il appelle l’indifférence de Manet, l’indifférence suprême, celle qui n’est même pas consciente de faire scandale. La froideur peut être plus brûlante que tout échauffement. Manet, en bon magicien, s’est servi de la récusation sexuelle fondamentale pour vous la montrer et ça ne lui a pas fait de mal, au contraire, il s’est visiblement très bien entendu avec ses modèles qui l’ont trouvé délicieux. C’est ça le point qui me paraît important, que Bataille a vu. Mais comme il était pris, lui, dans des récits érotiques durs - il est allé aussi loin que possible par rapport à l’hystérie féminine -, on comprend qu’il ait été saisi devant l’apparente froideur de Manet. On ne voit pas Manet se livrant à des fantaisies de bordel. C’est d’une décence extrême. C’est pour ça que c’est encore plus fort comme sensation ! C’est la raison pour laquelle toute personne qui en reste à la pornographie et à son micmac ne peut être que désorientée par Manet. Bataille, à mon avis, en 1955 [époque sinistre], n’a pas pu voir ce qui est au-delà de l’indifférence, et pourquoi, grâce à cette indifférence, une renaissance était en cours dans la peinture de Manet. Pas l’ art moderne » mais tout simplement le grand art.

Stéphane Guégan
C’est, du reste, ce que dit la gravure de Bracquemond

Philippe Sollers

...« MANET ET MANEBIT » « Il reste et restera... » C’est Poulet-Malassis, l’ami de Baudelaire, qui a inventé la formule en latin. Suzanne n’a pas trouvé d’objections à faire. Il est donc là, en dieu Pan, sur sa colonne. Sa tête ressemble à Marx. « MANET ET MANEBIT » ? La palette et les pinceaux sont placés sur le sexe ! Sur le sexe ! C’est extraordinaire que quelqu’un ait pensé à faire ça, tout de suite après sa mort ! Suzanne n’y a vu aucun inconvénient. Vous connaissez des veuves comme ça ? Musicalement fidèles à un faune ?

Crédit :
RMN : Catalogue Manet, Inventeur du moderne, 2011.
artpress avril 2011
Philippe Sollers. Les Folies Françaises, Gallimard. 1988 ; rééd. « Folio », n’ 2201.
Philippe Sollers, Femmes, Gallimard, 1983 ; rééd. « Folio », n° 1620.

Edouard Manet, une inquiétante étrangeté

Les extraits vidéo ci-dessous sont issus du documentaire « EDOUARD MANET, UNE INQUIETANTE ETRANGETE » présenté dans l’émission Un soir au musée présentée par Laurence Piquet, Le 21 avril (france 5).
Documentaire réalisé par Hopi Lebel et commenté par deux éminents historiens d’art, spécialistes de Manet : Stéphane Guégan, commissaire de l’exposition au Musée d’Orsay et l’américaine Nancy Locke, professeur associé d’histoire de l’art à Wayne State University, Michigan.

L’homme et le peintre
Issu d’une famille de bourgeois parisiens, le jeune Edouard Manet se forme à l’art académique dans l’atelier du peintre Thomas Couture. Il fréquente assidûment les musées, où il découvre et copie les toiles de Diego Vélasquez, Francisco de Goya, Gustave Courbet ou du Titien. Mais Manet s’éloigne rapidement des sujets classiques de la peinture.

Influencé par son ami Charles Baudelaire ainsi que par la naissance de la photographie, l’artiste va alors puiser son inspiration dans la réalité qui l’entoure.


Scandaleux déjeuner


Sollers devant le Déjeuner sur l’herbe de Manet
Photo L’Infini N° 97, hiver 2006

En 1862, dans La Musique aux Tuileries, il dépeint la vie sociale de la bourgeoisie en représentant ses amis et sa famille à un concert. L’année suivante, Le Déjeuner sur l’herbe est exposé au salon des refusés, une manifestation qui regroupe les oeuvres écartées de l’exposition officielle de l’Académie des beaux-arts.

Dans cette toile de composition classique, une femme dévêtue crée le scandale. Pas un nu académique inspiré de scènes de la bible ou de la mythologie, non,« une femme déshabillée » entourée de deux hommes en costume contemporain, et cette femme nue regarde vers le public. Pour Stéphane Guégan : "c’est une forme de provocation. Et [Edouard Manet] ajoute à cette transgression ce sourire étonnant, mêlé de surprise, qui se peint sur le visage de Victorine Meurent, qui se tourne vers le spectateur comme si elle nous découvrait".

Deux ans plus tard, l’artiste est encore au centre d’une nouvelle polémique. Son Olympia est sujet à de violentes critiques au salon de 1865. En représentant son odalisque sous les traits de son modèle favori, Victorine Meurent, le peintre évoque prosaïquement la prostitution sous le Second Empire. "Le fait que le modèle de Manet ne soit pas clairement classable en fonction des codes de l’époque montre que le peintre s’adresse directement à l’anxiété de ses contemporains, à cette confusion des genres. A-t-on affaire à une femme mariée ou à une prostituée ?" analyse Nancy Locke.

A la suite du scandale provoqué par cette toile, l’Académie des beaux-arts rejettera les oeuvres de Manet pendant plusieurs années.

Le regard moderne

La modernité de ses tableaux fut pourtant défendue successivement par Emile Zola et Stéphane Mallarmé.

En 1880, Manet expose une partie de ses toiles à la Galerie de la Vie Moderne. Si l’homme est célèbre dans la capitale parisienne, l’artiste de 47 ans n’est pas encore reconnu pour sa peinture. Ce grand portraitiste a pourtant immortalisé ses contemporains et notamment les traits d’un grand nombre de femmes de son époque : son épouse Suzanne, Victorine Meurent ou encore Berthe Morisot, qui deviendra sa belle s ?ur - en même temps qu’une figure importante du mouvement impressionniste.

Une jeune fille est encore au centre de son dernier chef d’oeuvre : Un bar aux Folies-Bergère (1881-1882). La scène n’a pas été peinte au bar des Folies Bergère mais a été entièrement recréée en atelier. La jeune femme servant de modèle, Suzon, est en revanche une véritable employée de ce célèbre café-concert.
Souffrant de la syphilis et handicapé, Manet parvient à dépeindre dans cette toile le charme des soirées montmartroises. Mais c’est surtout le jeu de miroir impossible et le regard mélancolique de la jeune femme qui interpelle. Un regard qui hante les tableaux du peintre et qui semble interroger le spectateur.

Emblématique du Paris en mutation d’Haussmann, l’oeuvre avant-gardiste de Manet va inspirer les impressionnistes et esquisse les premiers pas de l’art moderne.

Crédit : D’après Amandine Deroubaix


Ton peintre préféré ?

Écoutons un romancier d’aujourd’hui (c’est un père incestueux qui parle à sa jeune fille).


Elle le questionne : « Ton peintre préféré ?

— Manet. Fleurs dans des vases ou des verres. Fin de sa vie. Juste avant qu’on lui coupe la jambe. Fleurs coupées. Les racines ne sont pas les pétales, les coeurs, les corolles. Deux mondes différents. L’eau transparente en miroir, l’épanouissement dans la toile sans tain. Des bouquets apportés par des amis, lui sur un canapé, une ou deux séances, hop, tableau. Roses dans un verre à champagne. Roses, oeillets, pensées. L’incroyable lilas et roses. Le bouleversant lilas bleuté dans son verre. Roses mousseuses dans un vase. Bouquet de pivoines. Roses, tulipes et lilas dans un vase de cristal. Vase de fleurs, roses et lilas. oeillets et clématites. Lilas blanc. C’est sans fin. Le cerveau est sans fin. Entretemps, il meurt. « Je voudrais les peindre toutes ! » Antonin Proust : « Manet était de taille moyenne, fortement musclé... Cambré, bien pris, il avait une allure rythmée à laquelle le déhanchement de sa démarche imprimait une particulière élégance. Quelqu’effort qu’il fît, en exagérant ce déhanchement et en affectant le parler traînant du gamin de Paris, il ne pouvait parvenir à être vulgaire... Sa bouche, relevée aux extrémités, était railleuse. Il avait le regard clair. L’oeil était petit, mais d’une grande mobilité. Peu d’hommes ont été aussi séduisants. » Paul Alexis : « Manet est un des cinq ou six hommes de la société actuelle qui sachent encore causer avec les femmes... Sa lèvre, mobile et moqueuse, a des bonheurs d’attitude en confessant les Parisiennes... » Mallarmé : « Griffes d’un rire du regard... Sa main - la pression sentie claire et prête... Vivace, lavé, profond, aigu ou hanté de certain noir »...
— « Le chef-d’oeuvre nouveau et français. »

— Voilà. Georges Jeanniot : « Lorsque je revins à Paris, en janvier 1882, ma première visite fut pour Manet. Il peignait alors Un bar aux Folies-Bergère, et le modèle, une jolie fille, posait derrière une table chargée de bouteilles ... Il me dit : " Dans une figure, cherchez la grande lumière et la grande ombre, le reste viendra naturellement : c’est souvent très peu de chose... Il faut tout le temps rester le maître et faire ce qui vous amuse. Pas de pensum ! Ah non, pas de pensum ! » Jules Camille de Poli­gnac, dans le journal Paris du 5 mai 1883 : « Pas de ciel, pas de soleil, des nuages clairs répan­dent un gris très doux dans le plein air... Le cortège s’arrête au portail de l’église Saint ­Louis-d’Antin où, devant le maître-autel resplen­dissant de lumières, un catafalque est dressé... Manet entre, suivi de sa famille et d’un petit groupe d’amis, et aussitôt les choeurs religieux éclatent — suivis des soli lamentables de la messe des morts »... Les bouquets sont là, les derniers, dans l’atelier de la rue d’Amsterdam ... Roses et lilas blancs, du 1er mars ... Peu de fleurs sont aussi séduisantes. A jamais. La pression sentie claire et prête... Reprends les adjectifs.
— « Vivace, lavé, profond, aigu ou hanté » .
— Cinq. M-A-N-E-T. Manet et manebit : il reste, et
restera.
— Il ne meurt pas ?
— Non. Au-delà du noir. Du catafalque aux
pivoines. Portrait de Berthe Morisot, portrait de Tronquette. Tu as quelque chose de Tron­quette.
— Ou de Suzon, dans le bar ?
— Les deux.

carte postale, sept palmiers au loin, langue de sable blanc, tout est bleu noirci, ciel vert jade, océan Indien. Les couleurs sont si tranchées qu’on croirait à un grand flash dans la nuit. L’année dernière, elle était en Martinique, petit déjeuner à huit heures, une heure de l’après-­midi à Paris. « Ça va ? » — « Ça va » — « Soleil ? » ­« Soleil » — « Tu te baignes ? » — « Tout le temps »
Je garde les yeux fermés, je fais l’aveugle pendant un quart d’heure. Je dors debout. Je suis couché, bien debout.
Si France veut voyager ? Non. On reste à Paris.
On se parle. On n’a jamais assez de temps pour nous. Il me semble qu’on est très calmes.
Pourquoi toutes les autres fleurs peintes, à
côté, ont-elles l’air mortes ?
Parce qu’elles ne sont pas passées par la mort.
Le mal ?
Non. Le bien profond de la mort. Son
velours. Au couteau simple. Au ciseau de luxe. A l’indifférence vibrante. Fleurs à boire.
Le bar ?
Au champagne. Deux roses, une jaune et
une rose. C’est la consommation que sert le
Je suis en plein soleil, la fenêtre est ouverte.
Je laisse le jaune m’emmener, un nuage, et le noir revient dans le sang vivant. Puis je télé­phone à Maud, en reportage aux Maldives, Cocoa Island, Makunufushi, South Male Atoll. Cet atoll m’intrigue. Elle m’a envoyé une grande tableau. Le reste est illusion, tournoiement gai de fantômes. Suzon est décolletée en alpha et rejoint le lustre et les hublots de lumière, omé­ga. Tu vois une toile en miroir, les Folies sont au-delà du miroir. A-t-elle des boucles d’oreil­les ? Un chignon ? Sa table de marbre n’est-elle pas un étal de morgue ?
— Elle est triste ?
— Même pas. Perdue. Regard perdu. Ni gaie ni triste. Magnifique. Manchettes et collerette de dentelles, eucharistie, sainte-table. Elle officie dans le vague. Bien calée sur ses mains, offrant ses poignets, son pouls.
— Elle est rousse ?
— Blond vénitien. Fleur blonde et noire, avec
feuillage. La foule, elle, est noyée. Naufrage enjoué. Paquebot. Trapèze. Je vais même jus­qu’à compter les boutons de sa redingote. Huit.
— Pile ou face ?
— Les deux, les deux. C’est le prix du rêve.
Vous voulez quoi ? La taille ? Le cul ?
— Non, le verre et les fleurs, toujours. Tu sais, quand on rêve qu’on ramène une fleur du pays enchanté. La gauche ? La droite ? Es-tu ici ?
Là-bas ? Partout ? Nulle part ? De quel côté ? D’où ?
— Mieux que Nana ?
Le miroir de Nana ne reflétera jamais rien.
Il est en lait, en sperme, en soie, en cire, comme les bougies du trépied aux bougeoirs. Rien ne bouge. La sibylle pose. La houppette à la main, le tube de rouge à lèvres, le petit doigt pointé vers le ciel, comme un saint Jean... Fond de ciel. Canapé Louis XV. La vida es suefio. Quelle putain catégorique ! Enlevée ! Croupée ! La fleur se poudre. Elle se pomponne. Elle se pompa­dourise, combinaison et coussin. Si tu en veux une autre, il y a Madame Gamby, à Bellevue, dans le jardin de l’artiste. Nature verte, fleur noire aux yeux noirs, violettes au chapeau... Madame Gamby... Et il va perdre une jambe... Il rentre dans le néant sur un pied, comme un danseur. Une seule réalité : les Folies-Bergère. Tous en scène ! Dissous ! Rien que le bar !

Maintenant, silence. Je te peins.
— En quoi ?
— En Suzon dînant après son travail. Parfume-toi, mets du rouge à lèvres et des bas. Veste de velours rouge, foulard blanc.
— Champagne ? Huîtres ? Saumon ?
— A côté du monsieur, canapé de Nana. Tu n’as qu’à m’ajouter une moustache et un cha­peau haute-forme,
— Après tout, ça ne t’irait pas si mal.
— On y va.

[...]

Je te peins, je te peins, la peinture est un roman, troisième monde au-delà de la réalité et de son miroir, plus présente que ne le sera jamais la conscience de la réalité redoublée d’un miroir. C’est notre folie visible et lisible. Musique. Le bar. Vois et entends ces fumées, le reflet de la bouteille dans la hanche droite de Suzon. Droite ? Gauche ? De ce côté-ci ? De l’au­tre ? Ou sans côté aucun ? Je te fais une généra­lisation mathématique du bar, une théorie de la relativité à travers lui, un endroit comportant son envers qui le transforme en un autre endroit sans envers. Ici, à jamais. Eh bien, vous êtes servis ! A la force des poignets, dans les veines. Et la petite femme aux gants jaunes, près du balcon ! Et la rencontre du peintre et de son modèle, de sa serveuse (contraire de servante), de son entraîneuse, yeux dans les yeux, dans un coin, en reflets croisés ! Elle, elle te regarde, mais ne voit personne. Personne. Mais c’est peut-être toi quand même, à toi de trouver. Il me semble que toutes les couleurs vivent là, maintenant, et disent quelque chose d’encoura­geant à celui qui est moi mieux que moi. Ce rose, ce vert, ce blanc matinal, surtout, un peu glacé, presque bleu, blanc de poisson, bleu de truite. Boulevards des Italiens, Madeleine. Vitri­nes, cafés bourrés, temps d’un autre temps, signature de rire en dessous. [...]

Quelle fête ! Tu vois, tu entends, tu sens ? Oui, partout, et de nouveau toujours et partout, comme si Paris et le Bar étaient la vraie embarcation des morts avec leurs boissons, leurs roses, leurs mandarines comme des petits pains d’au-delà, madeleines, macarons, brioches. Ils ont bien de quoi ? Ce qu’il faut ? Barque pleine ? Fluctuat ? Igitur ? Nec mergitur ? Embrasse-moi. Et encore. Au centre du temps. A notre arc secret. Au triomphe. On sort d’Égypte, on y rentre, on en ressort quand on veut. Il l’a si bien regardée, Suzon, qu’il a réussi à l’emmener avec lui, dans la glace. Et de nouveau là, mais marquée. Faite pour rester après lui, lestée du froid d’ombre. Chaconne. Bourrasque. Tombeau. Les Regrets...

— Elle : Patrick me parle de plus en plus souvent de sa mère.
— Moi : Excellent pour toi.

— Elle : Tu crois ?

Philippe Sollers
Les Folies Françaises
Gallimard, 1988, p. 103-119

Fleurs, extrait

( à venir)

Liens

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Catalogue de l’exposition 2011
JPEG - 6.5 ko
"J’ai fait ce que j’ai vu"
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Biographie par Françoise Cachin.
Françoise Cachin a été l’organisatrice de la précédente et retentissante rétrospective Manet en 1983. Directrice du musée d’Orsay, puis de l’ensemble des musées de France ; elle est décédée en 2010.

Quelques liens sur pileface

L’Infini N° 114 - La Révolution Manet
Au bar des Folies Françaises
La vérité, en un sens, est violette
Picasso et Le(s) déjeuner(s) sur l’herbe
Marcelin Pleynet, Le savoir-vivre (III)

Quelques liens sur le web

Musée d’Orsay
Le Monde des Arts, dossier Manet

Artpress

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3 Messages

  • A.G. | 2 mai 2014 - 11:10 1

    A l’occasion de la mort de Manet le 30 avril 1883, la Revue des Deux Mondes ouvre ses archives et donne à lire un article de Jean-Louis Vaudoyer de l’Académie française, Les modèles féminins de Manet pdf
    Cet article a été publié en septembre 1955, l’année du Manet de Georges Bataille (cf. extrait sur l’Olympia).


  • Robín García | 27 juin 2012 - 13:43 2

    On peut analyser l’art et critiquer l’art ; on ne peut réduire l’artiste à une analyse.
    Manet, un narcissiste d’après les analystes de l’esprit ; il ne pense selon eux qu’à contrer les critiques qu’on lui fait ; Poe, un paranoïaque ; tout est pour le pire dans le pire de ces mondes étranges ; il explique même, aux braves gens ; la manière de déchiffrer un message secret - "le sacrabée d’or"- pour le cas où l’homme du commun aurait à se méfier de tout ; Poincaré un maniaque , qui révise sans cesse ses calculs, mais se trompe souvent sur les plus simples ; l’art et ses frontières analysé et classifié par les psycheux/psycheuses ; artistes vos papiers ; documentos !
    Mais Manet a raison fondamentalement de s’insurger contre ceux et celles qui font de lui un mauvais peintre alors qu’ils veulent dire qu’il casse el jeu ; qu’on peut lui faire remarquer cette rupture de la representation pictorielle ; lui dire qu’il ne peint pas comme les autres ; que, comme Mallarmé, il ne parle pas à l’image du reste ; mais pas qu’il ne sait pas peindre. Et les analystes du psy, c’est à dire de tout et du tout -mais il y a d’autres analyses ; l’analyse mathématique, par exemple- losqu’il se défent des critiques, en tirent la conclusion qu’il narcisse, personnalise bruyamment. Non ; il défent l’art en général : le contraire !
    Poe qui nous apprend à nous défendre , cacher-chiffrer nos textes que nos ennemis ne sauraient voir, retranché sur soi même ? Non ; il ouvre à tout le monde, les processus mathématiques à la littérature ; divulgue ; démocratise, d’un talent littéraire ; le contraire exactement de ce que les *analystes ; et il n’y a qu’eux d’après eux -totalitaires* seraient tentés de faire croire.
    Poincaré maniaque des calculs, voulant contenir le monde dans une formule , le réduire ? Non ; le contraire exactement : Un universaliste qui aime et comprend la science, mais la critique aussi -critique du scientisme, exaltation de l’intuition de l’homme derrière le fait scientifique- et comprend bien la langue -cette autre science et autre art- et sait et veut et peut écrire bien ; le contraire justement d’un forcené personnaliste .
    Mais tous, peut être, des hommes seuls.
    Qui analysera les analystes réducteurs, sans pour autant le devenir ; comment résoudre cette récurrence de premier ordre et sans fin ; policera la police sans être sujet à inspection et ainsi de suite ? Qui critiquera les mandarins, sans devenir professionnel, qu’ils soient vieux ou nouveaux, de notre orange bleue, points sur les "i", pas mandarine ?

    Voir en ligne : Disidencias


  • A.G. | 26 juin 2012 - 11:15 3

    Ânes à listes. Un siècle et demi a passé. Manet critiqué, moqué, injurié est maintenant célébré (musée). On se dit : c’est gagné ! Et puis on tombe sur cette tribune de Libération (22 juin) : Pour l’amour de moi. Heureusement, avant de nous livrer l’analyse décapante du père Denis sur Manet et son « trouble narcissique de la personnalité », l’auteur nous prévient : « certains analystes ne sont pas toujours au clair avec leur propre narcissisme » !