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« Rodin, le culte du nu » par Alain Kirili

Rodin, Dessins érotiques

D 21 janvier 2016     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Voici un texte du sculpteur Alain Kirili sur Rodin figurant dans l’ouvrage d’art « Rodin, Dessins érotiques ». Pas sur le sculpteur, mais sur le dessinateur auteur de cette série de dessins érotiques longtemps restée inconnue. Intéressant point de vue d’un artiste sur un autre artiste. Alain Kirili révèle ici un autre talent peu connu, une véritable plume d’écrivain.
Le livre, outre les dessins, bien sûr de Rodin, contient une courte préface de Philippe Sollers. Nous avons posé à Alain Kirili la question de la genèse de ce livre. Qui a contacté l’autre pour les textes ? Sa réponse est insérée à la suite de ce texte.


Le culte du nu par Alain Kirili

« J’ai un véritable culte pour le nu », nous dit Rodin. Le nu est la repésentation la plus révélatrice d’une société et de l’identité d’un artiste. Plus il y a de corps plus l’art est proche de la vérité. La nudité en somme est la vérité incontournable. Rodin aime deux types de femmes : la religieuse en prière dans les cathédrales de France, et l’érotique, celle du mouvement, des poses multiples, instables, en distorsions et en lévitations. Dans sa sculpture Rodin évoque toutes les expressions du corps humain, Celle qui fut la Belle Heaulmière, Les Bourgeois de Calais, au plus érotique, Iris, messagère des dieux, le Balzac.

En 1900 Rodin a soixante ans, il se libère de sa timidité de jeunesse vis-à-vis des femmes comme il en témoigne et atteint la joie infinie de pouvoir dessiner par centaines des œuvres érotiques [1] pour le seul plaisir de leur exécution c’est-à-dire sans penser en termes de croquis pour une sculpture. Rodin se concentre alors sur le sexe féminin. L’érotique est lié à cette obstination dans l’observation de ce sexe traité souvent en premier plan tel que dans le tableau légendaire de Courbet, L’Origine du Monde, où seul apparaît le pubis, éminence triangulaire renversée. La répétition de ces vulves, pubis fouillés, mouillés, caressés est le signe profond que Rodin a surmonté la crainte de la castration, l’inquiétude irrationnelle de l’autre sexe. Il y a dans ce défilé de fentes une exacerbation qui répond à son désir d’obscénité. Rodin s’attarde sur ces bas-ventres où dans un geste ému et rapide le crayon griffe, rature, noircit en fouillant à l’intérieur du sexe. Il scrute le jeu des doigts habiles et engloutis à la recherche de l’extase. La représentation saphique multiplie les corps de la femme et absorbe le regard dans son univers. Il écrit ; « La répétition et la singularité constituent le fond des belles choses. C’est une loi. » Jamais avant ce livre la quantité de ces dessins érotiques ne fut révélée dans son ampleur réelle. Ils furent exposés avec parcimonie au risque de réduire leur rôle à un accident. Et si aujourd’hui j’insiste sur leur nombre, c’est pour donner une vision plus érotique encore de l’ensemble de son œuvre, dessins et sculptures. Rodin doit garder pour nous l’aspect scandaleux qui fut parfaitement perçu par ses contemporains comme, par exemple, dans son chef-d’œuvre en bronze, le Balzac. Le poète Rilke a vu dans cette sculpture un « phallus-fontaine » qui révèle l’obscénité du génie créateur. L’œuvre de Rodin est d’abord la transgression des conventions et de la pruderie qui menace la vérité.

La littérature, l’architecture qui lui évoque une « musique de chair », les cathédrales sont ses sources de stimulation. Paul Gallimard lui commande en 1857 l’illustration des Fleurs du mal de Baudelaire. Il dessine le frontispice de façon très audacieuse et obscène sur lequel il écrit un passage du poème L’Imprévu  : « Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde ! / Reconnaissez Satan à son rire vainqueur, / Enorme et laid comme le monde ! » Les damnées, les femmes saphiques et entrelacées ne sont pas étrangères à. ses lectures de Baudelaire et de Dante. Rodin aime également comme en témoigne le dessin 6012, femme sur le dos qui s’étire, aux jambes largement écartées, qu’il annote à la mine de plomb : Salambo et St Antoine. La hardiesse de la pose évoque la tentative de saint Antoine.


N° 6102, Salambô
Femme nue sur le dos, bras et jambes repliés
Mine de plomb et estompe sur papier crème
H=20,4 cm ; L=30 cm
Annoté à la mine de plomb, en bas, à gauche : Salambo et à droite St Antoine
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Il lit aussi les chansons de Bilitis de Pierre Louys, publiées en 1894. Octave Mirbeau est un des premiers écrivains à défendre Rodin, qui s’inspire du Jardin des supplices dans une séria annonçant sa dernière manière : trait continu, direct, sans hésitation, esthétique de la simplification. Rodin par des annotations différentes selon que l’on regarde l’œuvre nous conduit déjà vers la démultiplication des points de vue d’un dessin figuratif : création sans envers et sans endroit.

Le traitement de l’aquarelle est surprenant, il note que le « hasard est très artistique », mais les taches et les coulées ne sont pas des visions romantiques ou surréalistes. Elles sont des souillures et des perturbations dans l’espace immaculé et vierge de la feuille soudainement déflorée. Rodin aime ces densités chromatiques à l’endroit du sexe ; il traduit l’émotion plastique et physique de ce qui mouille : l’eau et le pigment sont les signes de la jouissance. Il a décidé que la femme est une ligne soudainement marquée par la couleur. Il retrouve tous les aspects de l’humidité qu’un sculpteur connaît dans l’argile. L’impression de liquidité du Balzac en bronze est une des causes de son obscénité qu’on retrouve dans le traitement chargé d’eau des dessins colorés. D’autre part, l’aquarelle assure une tonalité d’une infinie douceur à la chair, une plénitude. Pas la moindre mièvrerie car elle est dans le prolongement d’une très grande tradition qui est devenue « le goût français » à partir du dix-huitième siècle : la chair de Watteau, Boucher, Fragonard. La chair aquarellée de Rodin c’est un renouvellement miraculeux du goût français le plus raffiné. Pour un artiste aujourd’hui, cette rencontre est plus qu’une émotion, elle est une stimulation cruciale pour la recherche de son originalité, de ce qu’il fait qu’il décide ou non d’appartenir à cette tradition française.
Rodin est un grand amoureux et son érotisme reflète d’abord un tempérament et une existence riches en passions pour ses modèles, élèves et égéries. Il a le souvenir d’une quantité de liaisons, de caresses, d’étreintes, d’orgasmes, de violences et de douceurs. Que de mouillures et de foutre, que d’orgasmes il faut pour créer ce débordement impudique. Rodin retrouve dans ces œuvres la superbe liberté avec laquelle il a toujours vécu. Tournez ces pages, voici une symphonie érotique. Il dessine l’amour et le bonheur, la joie de créer éclate. En un coup d’œil il saisit la beauté de ces nus qui évoluent constamment dans son atelier, parfois comme des acrobates parfois comme dans un ballet. Il est amoureux du mouvement. Le crayon est très rapide et les feuilles tombent comme « feuilles mortes » sur le sol. Rodin sélectionne ensuite ces œuvres furtives et il maîtrise alors des procédés nouveaux qui deviendront fondateurs pour le dessin moderne. Le corps peut être tracé d’un seul jet, c’est le dessin continu. Il recherche la simplification, l’essentiel d’une émotion. Si la ligne a été reprise, compliquée par un trop grand nombre de marques, il procède à une méthode audacieuse de simplification : il utilise un calque superposé sur le dessin original, une feuille qui, par transparence sur la fenêtre, lui permet de reprendre son exécution afin de nous faire découvrir que la femme est une ligne. Cela sera son legs à des artistes comme Matisse et Picasso. De plus, la femme surgit d’un coup de ciseau, geste naturel du sculpteur qui se retrouve dans le découpage d’une feuille de papier. Voici les premiers papiers découpés. Il dessine avec le ciseau et le crayon. Il supprime l’à-plat du papier, la profondeur n’est plus une illusion : Rodin passionné par le corps l’a détaché du support par le découpage. Parfois au contraire il veut retrouver le bonheur de l’étreinte et la complexité de l’espace créé. Ses papiers découpés se pénètrent par enchevêtrement et superposition charnelle. Il continue le dessin sur la feuille, les corps dépassent les limites de la composition, voici les premiers papiers collés, les premiers effets hors cadres, comme dans le numéro 5188.


N° 5188, Couple féminin
Mine de plomb et aquarelle sur papier crème et beige. Découpage ajouté
H=33,5 cm ; L=27,7 cm
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Le corps féminin est source d’invention parce qu’il est l’expression d’une liberté. Sa jouissance est celle d’une femme indépendante. La masturbation féminine se retrouve souvent et son sexe est fièrement présent. Rodin aime les femmes à travers leur dignité et il préfigure ainsi la position sociale nouvelle qu’elles acquièrent au vingtième siècle. En ce sens il est en rupture avec l’univers du dessin au dix-huitième siècle où l’amour est réglé le plus souvent par et pour l’homme. C’est cependant une époque qu’il aime tout particulièrement. Lors d’une visite du critique Paul Gsell, il lui décrit de mémoire le tableau L’Embarquement pour Cythère de Watteau.

Si Rodin perpétue une tradition française du nu et de la volupté, il transforme néanmoins le vocabulaire plastique des poses et du mouvement des corps. Des femmes nues renversées en arrière dans une pose inhabituelle forment une arche, numéros 5222 et 5234. Une mobilité irréelle apparaît dans le dessin 5225, qui est à la limite de la fiction, de l’abstraction et que l’on peut rapprocher des Acrobates de Matisse pour les effets peu conventionnels de leurs mouvements.


N° 5225 Femme nue renversée sur le dos, de face et les jambes écartées
Mine de plomb et aquarelle sur papier crème incompètement découpé
H=21,5 cm ; L=25 cm
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L’exotisme l’attire : Rodin enthousiaste de la « nature française » va pour la perpétuer et la renouveler y introduire le « japonisme », les qualités plastiques des estampes et la couleur de peau, la gestualité des danseuses du Cambodge venues à Paris. Elles le bouleversent, il le dit magnifiquement : « Je les ai contemplées en extase. Quel vide elles m’ont laissé. Quand elles partirent je fus dans l’ombre et le froid, je crus qu’elles emportaient la beauté du monde... Je les suivis à Marseille ; je les aurais suivies jusqu’au Caire ! » Et dans une autre note : « Je reconnus la beauté cambodgienne à Chartres. »

La danse moderne l’inspire. Il assiste à la première représentation, le 29 mai 1912, du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy d’après l’églogue de Mallarmé. Il admire l’art du danseur Nijinsky dont il prend la défense lorsque la presse dénonce l’obscénité de son expression. Mais il doit lui retirer son appui de crainte que l’Etat n’abandonne le projet de transformer l’hôtel Biron en musée pour son œuvre. Car la riposte d’un critique s’exprime en ces termes : « Il me suffit de rappeler qu’au mépris des convenances, il expose, dans l’ancienne chapelle du Sacré-Cœur et dans les chambres désertées des religieuses proscrites de l’hôtel Biron, une série de crayons libidineux et de croquis cyniques, précisant avec plus de brutalité encore des attitudes impudiques du Faune qui fut justement sifflé hier au Châtelet. »

L’atelier est envahi de modèles nus, il y a même à l’occasion une duchesse à qui Rodin demande de danser la bourrée, enfin une atmosphère inacceptable ! Tout cela avec une musique de chants hébreux et des chœurs de la chapelle Sixtine grâce à un phonographe. L’univers des dessins érotiques était bien plus connu de son temps que du nôtre et publiquement dénoncé.

Rodin ne vit pas dans un esprit « fin de siècle », dans une esthétique apocalyptique. Ses dessins sont un hymne sans contrainte au bonheur. Il n’y a chez lui aucune agressivité, aucun nihilisme, aucune inhibition qui se traduirait par de la morbidité. Le nu est un ravissement et il dit : « Quel éblouissement une femme qui se déshabille ! C’est l’effet du soleil perçant les nuages. » Cette éthique du plaisir sacré est perpétuée par Matisse, l’intensité érotique à un âge avancé est partagée par Picasso. Cette abondance de sexes, de pubis, de culs, de touffes mouillées, de mains actives, de doigts experts est une célébration de la vie, les signes d’un désir brûlant et bien vivant. La jouissance est la première condition de la création. Remarque pas si banale par les temps qui courent. Quel dialogue entre le crayon prolongement du corps et ces sexes aux lèvres entrouvertes ! Le crayon de Rodin est l’art de la mise à nu. La ligne n’est pas naturaliste, elle est le rythme d’une émotion. Rodin dessine sans regarder sa feuille. L’abstraction est là. Elle est la trace d’une main émue par la nudité.

La terre est palpée, l’aquarelle gicle, le papier est découpé, le crayon est un sismographe. Dans une lettre à son ami Bourdelle, Rodin lui déclare : « Puis-je arriver au naturel qui porte toutes les écoles dans son sein, fondues ensemble. Aussi mes dessins sont plus libres, ils donneront plus de liberté aux artistes qui les étudieront, non pas en leur disant de faire comme tel, mais en leur montrant leur propre génie et les excitant à leur essor à eux, en leur montrant l’espace immense où ils peuvent évoluer. »

Rodin en parlant à Bourdelle s’adresse à tous les artistes. Son dessin est plus libre dès qu’il est plus érotique. A partir de 1900, il devient l’un des plus grands dessinateurs. Je sais que l’on peut perpétuer cette règle qu’il a définie en ces termes : « Toujours la vie qui recommence et se renouvelle à chaque pulsation. » L’abstraction est cette liberté des pulsations transmise dans la terre palpée de mes sculptures Nudités, dans le geste rythmé et doux de mes fusains, dans la courbe gracieuse de mes fers martelés dont la densité noire est une volupté. Le dialogue des matériaux sans mes assemblages Concert est une plénitude de la sensualité, une expression renouvelée de la jouissance et du plaisir. Lors de mon exposition dans les jardins du Musée Rodin, en 1985, j’ai été stimulé par la confrontation de la pudique Eve avec l’indécence de ma sculpture Grande Nudité Je le suis dans cet « espace immense » qu’il nous suggère. Le nu féminin dans I’atelier d’un sculpteur abstrait a fondamentalement le même rôle que le nu derrière le peintre dans le tableau L’Atelier de Courbet : le modèle vivant, le nu féminin assure la présence du charme, de la beauté et de la séduction. C’est l’érotisation de l’acte créateur, sublimation de l’acte sexuel. La nudité est l’origine commune des sensations, des émotions de l’art abstrait et figuratif. Le nu érotique de Rodin est un défi au nu puritain et asexué, à la lassitude et à l’ennui, Comme dans les temples de Khajuraho, il a, avec cette frise érotique, construit son temple d’Amour. Ses dessins sont à la gloire de la femme, écho audacieux au sexe héroïque de la sculpture Iris, messagère des dieux. Rodin sait que l’orgasme est un défi aux lois de la pesanteur : un corps en extase devient, dans ses dessins et ses sculptures, une figure volante.

Alain Kirili

*

Sur le rabat de couverture


La genèse du livre « Rodin, Dessins érotiques »

Pileface (V.K.) : Comme je vous l’avais indiqué, je souhaiterais publier votre texte de « Rodin, dessins érotiques » et puisque vous m’invitez à formuler des demandes, en voici quelques unes :
Autour de ce texte, j’aimerais bien y ajouter le making of. Comment est né ce projet commun avec Sollers ? Qu’est-ce qui vous motivait à écrire ce texte ? Sollers a dans son bureau une reproduction photographique d’une aquarelle érotique de Rodin, « un petit nu » confie-t-il dans un entretien à Pierre Assouline. Il s’agit de Femme sur le dos, jambes écartées (mine de plomb, aquarelle, gouache) qui rappelle la sculpture Iris, messagère des dieux. Conservez-vous aussi quelques fétiches de Rodin ? Rodin, a utilisé ses carnets de dessin pour aller au-delà de ce qu’il disait sur l’érotisme avec ses sculptures. Vous êtes sculpteur, ce texte montre que vous savez utilisez l’écriture avec talent pour nous parler d’érotisme, là où Rodin, a plus utilisé ses dessins – encore qu’il écrivait aussi. Et vous, quelle place accordez-vous à vos carnets de dessins ? Qu’y dessinez-vous ? (Y trouve t-on des portraits de Sollers ?) Comment les utilisez-vous ? Dans vos œuvres, quelle est celle que vous considérez la plus érotique, et de quel poème aimeriez-vous l’illustrer ? (Cf. le poème L’Imprévu de Baudelaire que vous citez, choisi par Rodin, en frontispice de l’illustration des Fleurs du mal que lui a commandée Paul Gallimard).
[…]
...Parlez-nous de la genèse de ce livre et de votre relation avec Rodin et Sollers.


Rodin Iris, messagère des dieux
ZOOM... : Cliquez l’image.

Alain Kirili : Vous avez amorcé la possibilité d’un long échange. Donc je vais procéder par petites touches.

1) C’est un grand ami, l’historien Américain Kirk Varnedoe, qui préparait une exposition Rodin a la National Gallery de Washington en travaillant à Paris au musée Rodin qui m’a dit un jour avoir une journée délicieuse au musée : il avait eu accès a des quantités de dessins érotiques de Rodin qui étaient, de plus, de véritables chef-oeuvres du dessin.

Lorsque le musée Rodin m’a proposé une exposition en 1985, j’ai demandé le droit d’accès à ces dessins érotiques que le musée avait enterré après la mort de Rodin car ces dessins faisaient scandale de son vivant. On traitait Rodin de vieux lubrique et des politiques demandaient le refus de transformer l’hotel Biron en musée d’état.

Donc lorsque j’ai eu accès à ces dessins j’ai considéré comme un devoir personnel de supprimer cette censure qui oblitérait une compréhension de l’évolution du dessin au 20ème siècle. J’ajouterai même oblitérait une meilleure compréhension de la sexualité parce que pour moi Rodin avait anticipé Freud. Son amour et son respect pour la jouissance des corps qu’ils soient féminins ou masculins était l’enjeu de toute son oeuvre. Devant l’importance de ma mission j’ai voulu en parler à Sollers afin que nous puissions avoir une rencontre avec Claude Gallimard pour publier ensemble un livre de ces dessins. J’écrirais en tant que sculpteur et Sollers en tant qu’écrivain. Je précise cela car Rodin avait une véritable passion pour la littérature. Donc j’étais assez fier de perpétuer la relation sculpteur/écrivain avec ce projet. Je dois dire qu’il fut accepté immédiatement par Claude Gallimard et nous avons pu réaliser le livre que vous connaissez en soulignant cette chose extraordinaire que la plupart de ces dessins étaient inconnus de tous spécialistes et public : ils étaient des inédits jusqu’en 1985 et depuis la mort de Rodin. Je précise cela parce que du vivant du sculpteur les dessins étaient connus de toute l’Europe. Nous savons que Matisse les avait vus lors d’une visite d’atelier célèbre et qu’ils furent exposés en Allemagne, à Prague, et évidemment à Vienne, ce qui à mon avis explique leur influence sur les dessins érotiques de Klimt et de Schiele. Cette vérité reste encore aujourd’hui à affirmer. Un autre point tout à fait essentiel est que Rodin dessinait autant au crayon qu’avec des ciseaux et Matisse l’avait remarqué et enfui en lui ce choc esthétique pour laisser ressurgir à la fin de sa vie seulement son propre désir de dessiner avec des ciseaux. Donc les dessins érotiques de Rodin ne sont pas seulement un enjeu de son rapport à la sexualité mais également un enjeu esthétique majeur du 20ème siècle qui à mon avis est parfaitement incompréhensible sans une parfaite connaissance de ces dessins car il faut ajouter ce que très peu de gens comprennent, c’est son traitement de la couleur. Rodin ne colore pas ces dessins, il utilise la couleur comme souillure, augmentation obscène du sujet. Schiele par exemple n’a jamais osé aller si loin, la couleur chez Schiele est une coloration de son sujet. Chez Rodin les jets d’aquarelle rouges, l’humidité du sexe féminin, est exprimé de façon unique dans l’histoire de l’art.

Comme vous voyez je suis assez fier d’avoir très modestement, avec la complicité de Philippe, publié ce livre. Je voudrais que Rodin ne soit jamais hygiènisé ou institutionnalisé mais qu’il puisse garder toute la force de transgression et d’excès que son oeuvre finale a voulu exprimer.

un petit début….

Alain Kirili
www.kirili.com

Sélection de liens sur pileface

Rodin, Dessins érotiques

Alain Kirili, Le surgissement de la voix dans la sculpture

Alain Kirili, Le sculpteur et la liberté

J’ai rendez-vous avec vous au Musée Rodin, rue de Varenne

Exceptionnel ensemble de cinq « Rodin » aux enchères à Drouot


[1Le nombre de ces dessins me fut signalé à Paris en 1977 par Kirk Varnedoe, qui préparait l’exposition Rodin Rediscovered,
organisée par Albert E. Eisen à la National Gallery of Art de Washington, 1981. Kirk Varnedoe est un ami avec qui j’ai eu le plaisir de faire plusieurs visites au Musée Rodin.

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