![]() Aux Gesuati
Sur les pas de Sollers à Venise
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C’est par ces mots que se termine le Dictionnaire amoureux de Venise de Philippe Sollers, l’évocation de la messe aux Gesuati . Nul hasard, quand on sait l’attention que porte Sollers, au début et fin de ses livres. Et, nous allons tenter d’éclairer ce choix des Gesuati, à travers quelques extraits puisés dans ses livres, ceux de Dominique Rolin ou une fine décrypteuse de l’homme et l’enfant derrière l’écrivain, comme la critique Alice Granger.
L’Eglise des Gesuati, chère à Philippe Sollers se trouve sur les Zattere, à deux pas de son quartier général de la Pensione Calcina. Elle ne fait pas partie du circuit obligé des Tour operators ce qui en préserve l’intimité. C’est là que Philippe Sollers aime entrer le matin, le soir, pour y allumer un cierge, contempler ses peintures, se recueillir. Sa façade donne sur le Canal de la Giudecca. Le petit square de Campio Santa Agnese la jouxte sur son flanc droit par rapport au canal. Son banc rouge - aujourd’hui bien écaillé - celui qui fait face au mur latéral des Gesuati est toujours là, mais adossé à une palissade de bois qui ferme tout le carré central du campio, et semble là, depuis longtemps et pour longtemps. On n’y voit plus le puits de pierre, caché derrière. Le charme en est brisé par cet obstacle, mais sur le banc de Sollers, une asiatique, une Chinoise peut-être, était assise comme semblant l’attendre. Peut-être une réincarnation d’Isia. Clin d’ ?il bridé du hasard ! Gravissons les quelques marches jusqu’à son parvis. Messe aux Gesuati - Illumination du Chemin de Damas du narrateur Philippe Sollers
(Paradis a été commencé en 1974 et publié en feuilleton dans Tel Quel avant une version livre en 1981.
Chérubin, enfance et recomposition avec TiepoloAlice Granger-Guitard, 20 février 2005, Alice Granger, commente le Dictionnaire amoureux de Venise de Sollers. Dans cet extrait, elle commence par évoquer l’arrivée de Sollers à Venise, en 1963. Il est place St Marc avec sa valise. Dominique Rolin est à ses côtés. C’est la première fois qu’ils découvrent la ville, descendus de leur bus venu de Florence. Mais laissons la parole à Alice Granger « Philippe Sollers, à propos de cette même première fois : "Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi... C’est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière, comme s’il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi." Rentrer chez soi, donc ! "Il n’y aurait que du dedans et nous nous acharnerions à ne pas le savoir". Ou bien, Philippe Sollers, par cet amour vrai, s’est exceptionnellement trouvé dans les conditions de cette "évidence intime". Alors, il se trouve en condition de faire cette lecture de Venise : c’est une ville dominicaine, forcément, et c’est, forcément aussi, la ville chérubinique par excellence, célébrée par Tiepolo au plafond de l’église des Gesuati. Chérubin, enfance et recomposition. Là, ils se trouvent dans une Grèce déplacée, tournée autrement. "On garde ce qu’il faut de Byzance, mais on évolue à l’intérieur de l’aventure romaine." Très exactement ! » Les Gesuati : c’est une église dominicaineEt que racontent les peintures de Tiepolo, au plafond ? Contrairement à d’autres lieux de Venise, il n’y a pas, là, de miroirs, mis à disposition, pour les apprécier comme elles le méritent, même le cou cassé, et le plafond est haut, trop haut pour bien comprendre ce qui se passe là-haut. L’histoire est pourtant intéressante pour notre propos : Tiepolo a peint trois fresques illustrant la vie de Saint Dominique : Apothéose de Saint Dominique, Saint Dominique agenouillé et dans le médaillon central la Vierge tendant un rosaire au Saint. L’église lui est dédiée, (Gesuati ne vient pas de Jésuites) et s’appelle aussi d’ailleurs « Santa Maria del Rosario » hommage à cet épisode de la vie de Dominique. Quand suis entré aux Gesuati, un groupe d’une dizaine de femmes, à l’avant, sur les bancs de droite y répétaient une litanie d’abord scandée par une récitante que je ne voyais pas et le rituel se répétait. J’étais intrigué, par cette voix sans corps, imaginant, une carmélite, derrière une grille lançant ces incantations, que mon oreille n’avaient pas immédiatement reconnues. Mais en italien ou pas, la musique était bien la même, celle du rosaire, et la récitante était tout devant le petit groupe de femmes. Non seulement, pour Sollers, Venise : c’est une ville dominicaine, mais les Gesuati : c’est une église dominicaine !
De sa pensione La Calina, à deux pas, il y entraîne Dominique Rolin pour la messe du soir (18h30, affiche l’horaire des messes, en 2010, sur le portail d’entrée. L’affiche précisait aussi : 18h 10 : Rosario. Le tempo n’a pas changé !)
Dans le cadre des battants grands ouverts du portail de l’église, l’hôtesse en bois polychrome nous accueille, posée sur un parterre de cierges allumés, baroquisme et folie douce. On l’a parée de ses habits haut de gamme. La robe de soie est un champ de fleurs et de fruits d’or moulant le buste de la plus belle femme du monde. « Femme du monde » est à prendre dans son double sens : la Sainte Vierge est une maîtresse de maison accomplie. Sous la couronne incrustée de pierres précieuses et le voile de dentelle, un sceptre dans la main droite et l’enfant serré au creux de son bras gauche, elle sourit avec réserve parce qu’elle se sait le signe d’un rendez-vous spécial. Le canal peut pénétrer ici, flatter en tourbillons nonchalants les piliers gainés de velours, le marbre ciré du sol, le riche plafond. Le sang de la ville ne s’y figera pas. Si l’on admet Dieu, on se voit entraîné de force dans ce délire mal maîtrisé. La voix du prêtre et ses gestes sont ceux d’un tribun. Par simple mesure d’hygiène, nous recevons sa douche de suavité mordante. Purifiés et contents, nous avons ensuite l’autorisation de poursuivre ce pourquoi nous sommes faits. Dominique Rolin, Trente ans d’amour fou, Gallimard, 1988, p. 61-62. ![]() L’Année du Tigre, Journal de l’année 1998Samedi 6 juin A 7h15, devant moi le remorqueur Hippos.
Jeudi 10 septembre Arrivée à Venise à 14h30, beau temps chaud.
Messe aux Gesuati. Voix angoissées des femmes récitant, à toute allure, le Je vous salue Marie. Le christianisme (le catholicisme) est la vraie religion parce qu’il intervient à pic dans la névrose reproductrice (fécondation miraculeuse). L’admirable et diabolique Annonciation de Lorenzo Lotto. Tout cela s’entend. Parfait.
La belle et grosse métisse sur les Zattere, avec son blouson bariolé mauve et jaune. Tous ses gestes sont musicaux, sensuels. Elle pousse, dans son landau, son fils de 6 mois. Elle vient de Saint-Domingue. Très surprise que, français, je lui parle en espagnol. Ses doigts, son nez, ses joues, son cou. Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses. Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
Profonde justesse de Baudelaire (Le Beau Navire). Et aussi : Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
(Splendeur des deux derniers vers.) Gesuati (Dictionnaire amoureux de Venise)Quand je suis quelques semaines à Venise, c’est mon église (deux fois par jour, le matin, le soir). L’ordre de Gesuates (et pas des Jésuites) était voué au service des hôpitaux. Il est supprimé en 1668 « pour cause de conduite immorale » (laquelle ?). Le lieu passe aux dominicains. Nouvelle église terminée en 1736 par Giorgio Massari, Nef unique, long rectangle aux angles arrondis. trois chapelles de part et d’autre. Sur les côtés, la voûte est percée de grandes fenêtres en demi-lune, et le ch ?ur est couronné d’une coupole terminée par une lanterne. Les peintures sont dans la tradition dominicaine. Piazzctta,, trois saints : Vicenzo Ferrer, Giacinto et Luigi Beltran, très agités, extatiques au sujet de 1 ’eucharistie. Mais l’essentiel se passe au plafond avec Tiepolo. grand maître aérien de l’espace.. Plafond : une vie de saint Dominique sur des petits panneaux latéraux et dans le vaste panneau central, l’étourdissante Institution du rosaire, La Vierge, un rosaire à la main. apparaît à saint Dominique (blanc et noir. selon les couleurs de son ordre, dans une symphonie de couleurs vives), le lui tend, tandis que dans le bas du tableau, et donc dans l’église elle-même, les fidèles attendent que le saint leur transmette, comme une pluie bienfaisante, cette nouvelle façon de prier. Peu d’artistes, après Michel-Ange, ont été aussi souverains que Tiepolo dans l’art du plafond. C’est son élément, son ciel, son eau, sa vision renversée des corps, des chairs, des tissus, des matières. Chaque touche de pinceau est une note. Vous levez la tête, vous vous tordez le cou, vous le regardez grâce à un miroir dans l’allée centrale, vous recommencez, votre poids est toujours trop lourd, trop terrestre. Tiepolo, c’est du Saint-Esprit dans les cintres, du vent spirituel dans les voiles, les trombes, les effondrements calculés, les spirales, vol plané ou piqué, démonstration que la vie humaine en oiseau est possible. Ça descend vers vous, ça vous oblige à monter. Descente, ascension : c’est le fond de ce que cette religion veut dire. Tiepolo est un ange, il devrait être depuis longtemps béatifié. Le mot « bienheureux » lui va comme une palette. Des anges, il en faut plein, avec des jambes, des pieds et des bras, pour maintenir la nacelle en navigation, écouter les nuages, varier les teintes, laisser des échancrures montrer des apparitions. Bon prétexte pour glorifier la peau, les soies, les bijoux, les velours, volupté, faste, mouvement et froissement du calme. La Vierge, comme modèle, est renouvelable à volonté, on vient encore d’en voir trois passant sur les quais. Encore une fois, vous êtes au bord de l’eau, vous accostez, vous montez les marches, vous passez la porte de bois massif, vous entrez, vous levez les yeux, le ciel réel vous tombe d’un coup sur la tête. Très habilement, ou bien de façon masquée autobiographique, ce peintre inouï a disposé à droite, en entrant, un tableau de silence bleu. Trois saintes de l’ordre : Catherine de Sienne, Reine de Lima et Agnès de Montepulciano. Ce sont des fruits discrets, des fleurs sans pourquoi retournées en elles-mêmes. Et voyez, là, sur la tringle du rideau tiré, en haut, cet oiseau posé comme une signature : Tiepolo. ![]() De part et d’autre de l’autel, deux grands anges d’or porteurs de flambeaux. À gauche, une crucifixion ramassée de Tintoret, grise et violette, rappelle le drame fondateur qui permet l’envol. Un Christ très robuste y expire. Le ballet pathétique des femmes, au pied de la croix, est sobre, saisi dans la trame. Le contraste avec l’extase de Tiepolo est complet, et c’est ce qu’il fallait. Les dates parlent d’elles-mêmes :
Giambattista Tiepolo s’est déployé à Udine, Wurtzbourg, Madrid (où il est mort). Ses eaux-fortes (suites des Caprici, Scherzi di fantasia), sont célèbres. Son fils, Giandomenico (1727-1804), a été son collaborateur avant de faire une ?uvre originale, souvent satirique et carnavalesque. Quand Tiepolo est en activité aux Gesuati, il a dix ans. C’est un petit garçon très doué. On les voit sortir tous les deux, le père et le fils, en fin d’après-midi, au soleil couchant, quand le ciel de Venise ressemble à une toile de Giambattista. Le père vient de descendre de son plafond, le fils est émerveillé par ce saint en lévitation permanente, les bateaux glissent sans bruit, les cloches sonnent. Ce rosaire avance bien, c’est une rose, comme celle du Paradis de la Divine Comédie. Les meilleures images du Web sur le ciel de Tiepolo aux Gesuati : ICI. |
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