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Sollers et la poésie
« Voyez les conditions de votre vie intellectuelle comme elles sont, et ne sous-estimez pas le danger. » Francis Ponge, 1946.
De Tel Quel à L’Infini : « Lautréamont politique ». C’est le titre d’une intervention de Marcelin Pleynet, faite au Groupe Théoriques de Tel Quel le 13 janvier 1971, sur laquelle j’avais déjà attiré l’attention en juin 2007 dans ma tentative de dresser un historique des multiples lectures et publications des oeuvres de Lautréamont/Ducasse (cf. Isidore Ducasse : « Cette publication permanente n’a pas de prix. »).
mais pour aussitôt ajouter :
Phrases dans lesquelles un jeune lecteur de l’époque qui se demandait : « Faut-il lire le livre de Marcelin Pleynet ? », pouvait légitimement entendre, martelé : « Non Point » !
![]() La 1ere édition Il faut donc y insister pour les lecteurs d’aujourd’hui [1] : plus que les écrits revisités des surréalistes, plus que le texte de Debord-Wolman de 1956 Mode d’emploi du détournement, c’est bien la lecture des Chants de Maldoror et de Lautréamont qu’a proposée Pleynet dès juin 1966 (Tel Quel n° 26) — reprise dans son Lautréamont par lui-même un an plus tard — qui a créé une effervescence et une volonté à la fois de connaître et de s’armer considérables au-delà de la révélation fascinée (et souvent romantique [2]) que pouvait provoquer la lecture des Chants sinon des Poésies. Sollers écrit dans son dernier article du Nouvel Observateur « Fou de Lautréamont » : « En 1967, c’est l’année de la publication d’un livre qui redistribue les cartes, de façon claire et décisive, le « Lautréamont par lui-même », de Marcelin Pleynet. Un pas de plus dans l’établissement du lecteur et dans une absence de contradiction entre les « Chants » (le Mal) et « Poésies » (le Bien), donc relance de la question fondamentale promise à un grand avenir. » (Je souligne). — « Un pas de plus dans l’établissement du lecteur » ?
— « une absence de contradiction entre les « Chants » (le Mal) et « Poésies » (le Bien) » ?
Faut-il rappeler que le livre de Pleynet est publié un an juste avant Mai 1968 ? Que l’essai de Sollers qui le relance aussitôt, La science de Lautréamont, publié dans la revue Critique en octobre 1967 [4], sera repris à la fin de Logiques en avril 1968 [5] ? Et qu’on lit dans La science de Lautréamont : « Il s’agit d’introduire dans la langue (par le "chant") ce qu’il faut faire, et cela sans ambiguïté, de façon dissymétrique, selon un saut qualitatif et une inégalité de développement : " Je ne chante pas ce qu’il ne faut pas faire. Je chante ce qu’il faut faire. Le premier ne contient pas le second. Le second contient le premier. " De même, le bien n’est pas le "contraire" du mal, mais " la victoire sur le mal, la négation du mal " (la négation de la négation) » (c’est moi qui souligne). Sollers ajoute en note — premier rapprochement entre la logique à l’oeuvre chez Lautréamont et la logique chinoise — :
Entre 1967 et 1971, il y a eu Mai 68 et la rupture qui s’ensuivit pour le groupe Tel Quel avec le PCf et une certaine forme de Politiquement Correct (« Et ce n’est pas sans-arrière pensée que je mets une fois de plus une majuscule à Politiquement et à Correct » écrit Pleynet dans L’infini).
Dans le même numéro de L’infini 108, Pleynet poursuit : « A l’époque [1971], Lautréamont se trouvait, dans la collection de la Pléiade, en quelque sorte marié avec Germain Nouveau [6]. Ce qui semble s’être arrangé depuis... puisque la dernière édition des Oeuvres de Lautréamont dans cette collection ne comporte plus ques les textes de Lautréamont-Ducasse (Chants de Maldoror et Poésies) accompagnés cette fois des principaux essais et commentaires qui ont célébré le génie de l’écrivain. » Jean-Luc Steinmetz indique dans l’entretien ci-dessous que l’initiative en reviendrait à Antoine Gallimard. Il ajoute que c’est aussi un choix délibéré de n’avoir retenu dans les Lectures de Lautréamont que les essais d’écrivains ou d’artistes et non les travaux d’universitaires. Choix courageux quand on est soi-même, comme le rappelle Steinmetz, universitaire [7]. Pleynet écrit : « Lautréamont politique donc aujourd’hui comme jamais. » Mais qu’en est-il de "la" politique ou "du" politique ? Pleynet rappelle qu’en 1999, il est revenu, à Nantes, sur ce problème à l’occasion d’une conférence « Poésie et Révolution », long développement historique des conséquences de la phrase de Baudelaire — dans des notes sur Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos — : « La révolution a été faite par des voluptueux. ». « Sans autre écho », écrit Pleynet. Poésie et « Révolution »Dans Poésie et Révolution, en 1999, et comme pour en finir avec le XXe siècle (et le XIXe à travers les âges !), Pleynet écrivait :
Politique, humanisme et « grande politique » Pleynet, à la fin de ce passage, cite Nietzsche (et ajoute : « Il n’en va pas autrement pour Rimbaud. ») et, si, dans la suite, cette fois, de son article de L’Infini, il relève que Heidegger note (dans la Lettre sur l’humanisme) :
On pourrait sans doute citer — contradictoirement et non contradictoirement — cet autre texte de Nietzsche :
Lautréamont/Maldoror :
« Lautréamont politique donc aujourd’hui comme jamais » : cela s’entend et se lit aussi à la lumière de Nietzsche. La « grande politique » sera aussi une question de style. « Une révolution du style ». Lautréamont en PléiadePrésentation de l’éditeur
Toutes les notions qui permettent de penser la littérature — auteur, lecteur, texte, genre, plagiat, parodie, humour, ironie — sont mises à la question par Lautréamont. Il nous requiert d’abord par une révolte majeure. Il nous intrigue non moins par les procédés auxquels il a recouru pour la dire : sa technique de combat. Et il nous aide à concevoir ce qu’est la fiction moderne.
Ce volume contient :
Jean-Luc Steinmetz parle de la nouvelle éditionJean-Luc Steinmetz était l’invité de François Angelier lors de l’émission Mauvais genres le samedi 26 septembre à 21h (avec la collaboration de Michel Meurger).
« Tout arrive » : le vendredi 16 octobre, sur France Culture, Jean-Luc Steinmetz sera également l’invité d’Arnaud Laporte.
Jacques Drillon lit le début des Chants de Maldoror
Fou de Lautréamontpar Philippe Sollers ![]() Illustration YAN d’après coll. de photos prêtées par Jean-Jacques Lefrère Vous ouvrez mécaniquement la nouvelle Pléiade consacrée à Lautréamont, vous croyez connaître l’auteur, depuis longtemps archivé parmi les grands classiques du XIX’ siècle, vous jetez un coup d’œil sur le début des « Chants de Maldoror », et vous vous apercevez que, croyant les avoir lus autrefois, vous êtes saisi d’un léger vertige : « Plût au ciel que le lecteur enhardi el devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit... » Ça y est, vous êtes pris, ou repris, vous voulez en savoir davantage, vous vous enhardissez, vous devenez féroce, ce qui vous change de la lourde torpeur agitée de l’actualité. Mais votre surprise augmente en découvrant que ce volume est suivi des principaux textes écrits sur les « Chants » et sur « Poésies » depuis cent quarante ans : Breton, Aragon, Artaud, Gracq, Blanchot et bien d’autres, un fabuleux roman. Court-circuit massif : après deux guerres mondiales, des massacres insensés et des tonnes de littérature, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, est plus présent, plus vif et plus énigmatique que jamais.
Enfin surgissent Breton et Aragon. Breton, d’abord, dans dans « Littérature », en 1919 : « A mon sens, il y va de toute la question du langage. » Et l’année suivante, en plein dans le mille : « Je crois que la littérature tend à devenir, pour les modernes, une machine puissante qui remplace avantageusement les anciennes manières de penser. » La littérature serait donc là pour penser ? Ce n’est pas ce qu’on nous dit tous les jours en réclamant du cinéma social réaliste, des romans familiaux et naturalistes. Le surréalisme révèle et célèbre Lautréamont et, en même temps, le voile. Breton a certes raison de dire qu’il est « l’expression d’une révélation totale qui semble excéder les possibilités humaines », mais la nouvelle raison qu’il représente avec Rimbaud, une raison qui englobe et dissout la déraison la plus violente, reste pour une part indéchiffrable.
On comprend que Camus, en 1951, dans « l’Homme révolté » ne soit pas d’accord. Pour lui, Lautréamont tombe dans une « tentation nihiliste » et il ne voit dans « Poésies » que des « banalités laborieuses », un « morne anticonformisme » et même un goût de « l’asservissement intellectuel » qui s’épanouit dans les totalitarismes du XXe siècle. Le commandeur Breton réagit immédiatement dans un article cinglant, « Sucre jaune », où il attaque aussi le « Baudelaire » de Sartre : « On ne saurait trop s’indigner que des écrivains jouissant de la faveur publique s’emploient à ravaler ce qui est mille fois plus grand qu’eux. » Le malentendu est total. Camus et Sartre parlent morale, Breton poésie. Mais poésie dans un sens tout autre que celui de « poète », de « poèmes », et c’est là le coeur de la question. Rien n’est plus « moral » que la logique de Lautréamont, mais pour une autre raison profonde et démonstrative qui n’a plus aucun rapport avec le poison de la « moraline » (selon le mot de Nietzsche) [12]. Lautréamont poursuit sa route. On le trouve, en 1956, dans « Mode d’emploi du détournement » de Debord et Wolman, et on sait que toute l’œuvre de Debord est marquée par « Poésies », ce qui se laisse entendre dès « la Société du spectacle ». Le « détournement » est une technique de guerre corrosive, de même que l’art, extrêmement difficile, de la citation. Debord a montré là une virtuosité décapante. Le surréalisme, le situationnisme : comment comprendre le XXe siècle sans ces deux revendications passionnées de liberté ?
Et il continue de plus belle, ces temps-ci, avec « Ligne de risque », la revue de Yannick Haenel et François Meyronnis. Comme quoi, Lautréamont avait raison de déclarer : « A l’heure où j’écris, de nouveaux frissons parcourent l’atmosphère intellectuelle ; il ne s’agit que d’avoir le courage de les regarder en face. » Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 1er octobre 2009. L’insurrection Lautréamontpar Cécile Guilbert Qu’elles fassent leur chemin dans l’ombre ou sous les sunlights, bloquées par la censure ou la surproduction éditoriale qui en constitue la forme contemporaine, il est des publications qui, comme des déclarations de guerre secrètes, trouent le Temps, font refluer l’Histoire, relancent loin en avant et pour des lustres le destin du langage et de la pensée. Après elles, rien ne sera plus jamais comme avant. Même s’il faut souvent attendre très longtemps pour le comprendre. Prototype exemplaire de cette radicalité clandestine : la publication, fin 1868, du Chant premier de Maldoror, déroutante et sarcastique prose parodiant le roman gothique. Signé "***", elle est suivie, l’année suivante, des six Chants de Maldoror "par le comte de Lautréamont", lequel reprend son nom d’Isidore Ducasse pour faire paraître, au printemps 1870, Poésies I et II. Astéronyme, pseudonyme, patronyme : après ces trois glissements stratégiques d’identité, ces trois actes à compte d’auteur perpétrés en trois ans dans l’indifférence générale, c’est donc un parfait inconnu qui meurt à 24 ans, en novembre 1870. Autant dire une passionnante énigme biographique dont la révélation historique est toujours en cours (voir l’émouvant et passionnant Lautréamont de Jean-Jacques Lefrère, Flammarion, 2008). Et l’auteur de deux géniales bombes à retardement à travers lesquelles va se jouer un moment capital de la pensée moderne, détonateur de toutes les insurrections à venir. Nul hasard d’ailleurs à ce que l’oeuvre de Sade préfigure, dans sa radicalité comme dans sa longue occultation, celle de Lautréamont. Révolution, Terreur, mort de Dieu : qui dénoue dans le langage ce noeud métaphysique étrangleur conquiert la liberté. Mais comment ? La réponse se trouve dans cette nouvelle mouture des Œuvres complètes en "Pléiade", qui, quarante ans après sa première édition, constitue un événement en tant que nouvelle arme de longue portée et pari sur l’avenir. Facile à lire mais difficile à comprendre, d’une sophistication rhétorique aussi redoutable qu’antilogique, le "Montévidéen" (comme il se nomme) cherche une nouvelle raison qu’il libère en même temps qu’il la formule dans deux livres semblant s’annuler l’un l’autre. Et prend la littérature comme sujet. " A son contact, écrit Jean-Luc Steinmetz, le maître d’oeuvre de l’ouvrage, toutes les notions qui permettent de penser la littérature : auteur, lecteur, texte, genre, plagiat, parodie, humour, ironie sont, pour ainsi dire, mises à la question. " Les Chants ? Une épopée cosmique du mal qui, mêlant tous les genres, dynamite Dieu et l’espèce humaine. Les Poésies ? Un recueil de maximes détournant et plagiant pour les corriger "au bien" la fine fleur de la pensée classique française. " Il n’y a d’intérêt que là où il y a contradiction ", disait Hegel. Y en a-t-il une avec Lautréamont-Ducasse ? C’est précisément toute la question qui, d’un intérêt infini, se trouve démontée et remontée dans ce nouveau volume dont on se demande seulement, tant cela semble contredire son projet, pourquoi le nom de Ducasse ne figure pas sur la jaquette... Car, innovation majeure de cette "Pléiade", le " dispositif Maldoror-Poésies ", qui comprend aussi les sept lettres connues de Ducasse, se double ici d’un autre : la publication des textes de la quarantaine d’écrivains qui, de 1870 à nos jours (soit d’Asselineau à Sollers, en passant par Larbaud, les surréalistes, Paulhan, Caillois, Gracq, Debord, etc.) l’ont redécouvert et interprété pour tour à tour s’opposer, se compléter, se répondre à travers études, articles, numéros spéciaux de revues, pamphlets et préfaces*.
Sabordage et renflouement Lecture fascinante aussi, puisque la juste appréciation de cette révolution métaphysique opérée à travers le verbe tient à la capacité de lire simultanément les Chants et les Poésies, sans surestimer les uns par rapport aux autres. Où se vérifie qu’à l’exception de Breton et Aragon (même s’ils l’ont trop sacralisé), de Blanchot (magistral) et de Tel Quel (textes majeurs de Pleynet et Sollers), bien peu ont su se dégager des lectures symptômales qu’il provoque. Même Artaud ne peut s’empêcher de l’instrumentaliser dans un superbe numéro d’identification projective en " suicidé de la société " très à côté de la plaque. Pour ne rien dire de ceux qui, à son contact (c’est le test), se révèlent " Grandes-Têtes-Molles " : Bachelard qui, dans un ahurissant contresens, en fait " le poète des muscles et du cri " ; Camus, qui s’aveugle sur les " banalités laborieuses des Poésies" ; Le Clézio qui, le puérilisant en le tirant vers le primitivisme et " la pensée sauvage ", ose évoquer une " langue qui n’a pas su s’écrire " ! A l’écart, on saluera l’audacieux Alain Jouffroy qui, interprétant le 6e Chant comme détournement des funérailles du conventionnel régicide Lepeletier de Saint-Fargeau, se livre à un singulier et réjouissant exercice de création intuitive. " Munissez votre bibliothèque personnelle du seul dispositif permettant son sabordage et son renflouement à volonté ", recommandait Ponge avec malice, évoquant Maldoror et les Poésies. Mieux, doublez-le de cette "Bibliothèque de la Pléiade" qui n’a jamais mieux porté son nom. Et allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire. Cécile Guilbert, Le Monde des livres du 24-09-09. * On regrettera l’absence de trois brillantes contributions récentes publiées chez Gallimard et ne figurant même pas, fait incompréhensible, dans la bibliographie : Roberto Calasso (" Elucubrations d’un serial killer ", La Littérature et les Dieux, 2001), François Meyronnis (" Un hibou sérieux jusqu’à l’éternité ", L’Axe du néant, 2003), Yannick Haenel (" Lautréamont, en avant ", NRF n°588, février 2009).
Un hibou sérieux jusqu’à l’éternitépar François Meyronnis
Dans son essai L’Axe du Néant (2003), dont tout laisse à penser qu’il n’a pas encore été lu, François Meyronnis évoque la possibilité d’une nouvelle « théorie révolutionnaire » et d’un « style insurrectionnel » (Rappelons les mots de Nietzsche, cités par Marcelin Pleynet dans Poésie et Révolution : « La première chose qui soit nécessaire c’est la vie : le style doit vivre. [...] Le style doit prouver qu’on croit à ses idées et qu’on ne se contente pas de les penser, mais qu’on les ressent. »). C’est, au beau milieu du livre (p. 314), l’axe autour duquel tout pivote. Cet axe a un nom, doublé d’un pseudonyme : Isidore Ducasse, comte de Lautréamont. En pierre d’attente, cette citation de Heidegger :
Quand ça commence à sentir partout le suicide, ne cherche aucun subterfuge. Au lieu de te détourner, dirige-toi au contraire vers la lumière du Néant, cette lumière — disent les Kabbalistes — « trop sombre pour briller ».
Si tu veux que ta parole et ton être accèdent au SlGNE DE VIE, applique-leur ce que Gottfried Benn appelle la « contrainte créatrice du Néant ». Elle seule rendra de nouveau possible la permutation incessante d’une « théorie révolutionnaire », qui viendra de bien plus loin que la syntaxe hégélo-marxiste, et d’un « style insurrectionnel », qui ne détruira les formes que pour les remettre en jeu. Même lorsque le faux n’est plus dialectisable, tu as cette ressource : reprendre la question du Néant à la racine — jusqu’à faire sauter la cave sonore de la métaphysique. Premier acte, avant que la situation explose : déposer, comme avant toi Jarry, Tzara, Breton, Sollers et Debord, une carte de visite chez
Un nom parfois suffit à tout redistribuer. Un tel nom existe dans la littérature française : celui de Lautréamont. Se tourner vers lui ne va pas de soi et nécessite un effort de la pensée ; mais aussi un dire qui soit à la hauteur. Alors il en résulte de grandes conséquences. « Ouvrez Lautréamont ! écrit Ponge. Et voilà toute la littérature retournée comme un parapluie ! » Évidemment mes contemporains ne se doutent de rien ; et pas davantage les littérateurs. Cela m’étonne encore. [...] Le dispositif Maldoror-Poésies est une machine de guerre contre la pensée humaniste et donc contre « le canard du doute, aux lèvres de vermouth ». En gros, voici comment fonctionne le dispositif, qui compte plusieurs étages. Le but est la certitude absolue. Or une certitude qui considère le doute comme extérieur à soi ne peut être que relative et mensongère. D’où l’idée d’engager la partie par le faux, ou par le mal, pour atteindre l’« incontradiction », « marque de la certitude ». Celle-ci n’étant dès lors qu’un doute extrême renversé.
C’est évidemment à son œuvre, et à la littérature absolue, que pense Isidore Ducasse lorsqu’il écrit : « Dans la nouvelle science chaque chose vient à son tour, telle est son excellence » (Poésies II). Il n’a en vue ni la rhétorique ; ni d’ailleurs aucune autre discipline. Il pense aussi à son œuvre, à son caractère RËVERSIBLE, lorsqu’il note : « J’écrirai mes pensées avec ordre, par un dessin sans confusion. Si elles sont justes, la première sera la conséquence des autres. C’est le véritable ordre » (Poésies II). L’acte ducassien, dit Aragon, est « perpétuellement un attentat ». Son crime porte sur le sens même. Le comte de Lautréamont aborde les extrêmes DANS LES DEUX SENS : il sature le domaine des opinions et ridiculise à jamais tout énoncé unilatéral ou psychologisant à prétention artistique. Il signe la littérature et la retourne. « Un cri d’ironie immense » s’élève de son œuvre. François Meyronnis, L’Axe du Néant, Gallimard, coll. L’infini, p. 314-315 et 345-346. Lautréamont, en avantpar Yannick Haenel
![]() Lautréamont ne fera jamais partie de la famille. Il n’appartient à personne, ni à la communauté des poètes, ni à celle des petits amis de la sagesse. Et pas seulement parce que Les Chants de Maldoror relèvent d’une violence qui tranche la moindre accoutumance, ou rejette la notion servile d’identité, mais parce que les Chants et Poésies rendent impossible l’idée même de communauté. Ils la condamnent, avec la même inflexibilité que met Nietzsche à dissoudre les idoles. La communauté n’empêche pas seulement de vivre, de jouir, ou de penser : la communauté, c’est le crime. Quand on ouvre aujourd’hui une page de Lautréamont, on a toujours la sensation, comme il le dit de Shakespeare, de « déchiqueter la cervelle d’un jaguar ». Lautréamont joue pour son lecteur le rôle que Shakespeare jouait pour lui, c’est-à-dire celui d’un réveil de nerfs. Ce qui a lieu dans une page de Lautréamont se situe à ce point de la métaphysique où la chance et le déchaînement coïncident. La transe qui s’agite ici est froide. Le survoltage est calme. Chaque phrase émane de cette région où, dans la logique sacrificielle, la victime et le bourreau se substituent, et où le rite fait refluer le sacré sur le corps. Ce qui parle, à travers Lautréamont, c’est la voix de ce corps qui est au bord de mourir, et que le sacrifice, le temps d’un éclair, change en roi. Cet éclair dure, il a pris une forme autonome, et dans l’histoire occidentale on l’appelle la littérature. Ainsi Maldoror, le jeune homme hamletien poursuivi par le ressentiment des hordes humaines, ouvre-t-il dans sa fuite un sillon de réversibilité par lequel chaque geste se multiplie à l’infini dans la dimension explosive du sacré, et s’extirpe du cadre stérile de la morale. Si la réversibilité sacrificielle révèle le sacré au cœur de la violence, elle ne légitime pas celle-ci, mais fait entendre, dans la cervelle déchiquetée du jaguar, cette illimitation que toute cérémonie relance, et qui est immémoriale. Celui qui est sacrifié possède en effet, à l’instant du sacrifice, les clefs de l’abîme. L’éclair qui vient sur sa personne lui révèle le sens de la cérémonie elle-même, par laquelle il meurt et renaît. N’importe quelle page des Chants de Maldoror déborde sur le langage de la compréhension de base, c’est-à-dire sur le consentement à communiquer. Elle détruit en vous les accommodements, brûle les abcès de convention ; elle est pire que la hache qui brise la mer gelée : elle anéantit ces petites croyances auxquelles vous vous raccrochez, grâce auxquelles vous dissimulez ce dorlotage qui vous arrime à la confortable servitude ordinaire. Dans les phrases de Lautréamont, le scalpel ricane — il vous ouvre la tête, le cœur et le sexe, vous laisse béant comme une trombe d’air, à vif, plus vulnérable qu’un nourrisson dont la mère viendrait d’être trucidée ; mais cette agression — vous le savez — est aussi votre chance. Au cœur de cette humanité de « bêtes fauves », il y a un « tripotage infâme », par lequel les « annales du ciel » ont été renversées ; les « marcassins de l’humanité », sous prétexte de se libérer du joug divin, déchaînent leur volonté de carnage. La vérité de l’affranchissement, c’est la destruction. Ce que Lautréamont appelle avec ironie « la grande famille universelle des humains » n’est jamais qu’un consortium de massacreurs. Au point où nous en sommes du temps, c’est-à-dire à la fin des Temps modernes, à cette époque de bascule où se révèle à chaque instant combien le grand projet d’émancipation des humains rencontre planétairement sa catastrophe, un devenir-fabrication menace de conditionner biologiquement le vivant lui-même. Aujourd’hui où 1’« humanité », tout au long du XXe siècle, et après Auschwitz et Hiroshima, a révélé, sous les masques de la science et du progrès, sa nervure fondamentale d’anéantissement, Lautréamont nous parle de plus en plus près. L’apocalypse du mal qui traverse ses phrases prend en effet, avec un siècle d’avance, la mesure de l’effrayant d’aujourd’hui. La tuerie ne date pas du XXe siècle, mais l’industrialisation de la mise à mort — autrement dit l’extermination — réalise une possibilité du mal qu’à part le Marquis de Sade et Lautréamont (et tous deux dans une dimension prophétique) très peu d’écrivains entrevoient. Au regard de l’horreur dont sont capables les hommes, la littérature semble une petite chose timide et insignifiante : son savoir de la criminalité ressemble souvent à celui d’une poule mouillée. Lautréamont, lui, ne tremble pas ; ce qui est terrible lui semble clair. « Le mal qu’a fait l’homme ne peut plus se défaire », écrit-il. Il n’y a pas de limites au mal, dès lors que la terreur coïncide avec sa propre jouissance. Ce diagnostic, prononcé aux alentours de 1870, n’a pas vieilli. Je dirais même qu’on entend mieux Lautréamont depuis quelques dizaines d’années — depuis Auschwitz et Hiroshima. Il existe une histoire secrète du XXe siècle ; elle coïncide avec celle de la lecture de Lautréamont. Le surréalisme est fondé sur la rencontre d’Aragon et Breton avec Lautréamont ; et en tant que société secrète reposant sur la pratique du détournement, il en va de même pour l’Internationale Situationniste ; puis de Tel Quel. Guy Debord, dès 1967, glisse des phrases de Lautréamont sans guillemets dans La Société du spectacle ; et à la fin de sa vie, dans une page de Panégyrique, il compare la beauté insurrectionnelle d’un orage à l’écriture des Poésies : « Rien dans l’art, écrit-il, ne m’a paru donner cette impression de l’éclat sans retour, excepté la prose que Lautréamont a employée dans l’exposé programmatique qu’il a appelé Poésies. » La foudre blanche écrit son propre soulèvement ; elle provoque ce que Debord appelle une « série d’illuminations soudaines de l’horizon », Ces illuminations sont la trace dans le ciel que produit Lautréamont à travers le temps. C’est votre existence elle-même qui sera capable alors d’entendre Lautréamont — qui l’entendra comme il a écrit et pensé, c’est-à-dire avec l’ampleur d’un satori noir. A la manière dont un homme ou une femme lit Lautréamont, on reconnaît l’étendue de sa liberté. Rimbaud pourra éventuellement vous charmer pour de mauvaises raisons : vous pourrez même avoir l’illusion qu’il parle la même langue que vous. Lautréamont, d’emblée, vous rejette. Il faut, pour aimer vraiment cet événement de rupture qui se trame et se détrame au long des phrases des Chants et de Poésies, rejoindre la solitude la plus seule, celle où l’auto-déchirement de la raison s’endure comme un décapage de cerveau ; où quelque chose d’aussi prodigieux que l’acheminement du savoir absolu se produit au travers d’une machine à métamorphose permanente (ce qu’on appelle, précisément, la littérature). Trouvez la ressource personnelle pour vous rendre disponible à une telle provision de liberté : vous découvrirez alors que quelqu’un s’est rendu capable d’occuper simultanément toutes les places de la Bibliothèque. Et peut-être cette découverte réveillera-t-elle en vous la possibilité de refuser à votre tour la place homologuée que la société vous réserve a priori ; et de vous jeter vers ce point illimité à partir duquel s’ouvrent — et disparaissent — toutes les places. Comme dit Borges : « Les détails prophétisent. » C’est pourquoi j’aime tellement, dans Les Chants de Maldoror, l’évocation discrète d’« une feuille de papier accrochée à un clou fixé contre la muraille » où je devine le texte lui-même qui s’écrit ; ou même « ces étincelles dont l’œil a de la peine à suivre l’effacement rapide, sur du papier brûlé » en lesquelles se camouflent les phrases de Lautréamont.
Rien de mieux à faire, donc — aujourd’hui où les emplois du temps sont tous nivelés sur la recherche quotidienne du profit et la récolte de la détresse —, que d’ouvrir sa tête et son corps à cet orage. Celui qui distingue l’orage au cœur de cette platitude organisée a des chances de se mettre à vivre, à écrire et à penser en déshabillant les apparences actuelles. Chaque époque crée les conditions de son ravage, et aussi la nervure de sa délivrance. Lautréamont, comme quelques autres, plus « anciens » encore, éclaire ce début de XXIe siècle de son rire sombre. Est-il possible, lorsque la destruction règne, de s’excepter du ravage ? Quelque chose résiste-t-il en vous à la communication planétaire des échanges, quelque chose qui serait sans prix, qui ne se vendrait ni ne s’achèterait ? Est-il possible de vivre en dehors du marché ? Seules peut-être les phrases qui Ont traversé leur impossibilité, et qui, comme celles de Lautréamont, cheminent au voisinage de leur propre ironie, habitent cette dimension du libre. Celle-ci est à peine vivable pour les êtres humains. Car ils sont absorbés dans leur névrose, si bien qu’il leur est difficile d’occuper à chaque instant, comme le fait Maldoror, le point effervescent de leur contradiction. Cela demanderait d’évoluer dans l’existence en poète — c’est-à-dire de se libérer de la logique. Georges Bataille a raison : « La logique, en mourant, accouche de folles richesses. » La dimension du libre commence à l’instant où la logique meurt. Cette brusque entrée dans la béance, Maldotor y voit une « jouissance magique ». L’opulence est alors insurrectionnelle. La destruction est l’air que nous respirons ; un peu plus de négation là-dessus n’y change rien. Pire, cela en remet. Si bien qu’un écrivain qui attaque la frontière en brandissant le négatif risque surtout d’apparaître comme le corniaud de son temps. La pieuserie du négatif n’est que l’envers gâteux de la camelote à la mode. Lautréamont appelle ça un « tic ». Disons que le tic de ce début de XXIe siècle, c’est la croyance dans le négatif. Elle affecte principalement les amis de la mort, ceux qui ont toujours besoin, pour arriver à leur jouissance, qu’il y ait un cadavre quelque part. La mort est une erreur. Un écrivain ne doit pas compter sur elle. Il ne doit pas faire erreur. Encore moins être mort. Lautréamont a prévu ce renversement qui voit le négatif devenir la norme. Les Poésies, écrites sous le nom d’Isidore Ducasse, c’est-à-dire son nom d’état civil, sont à lire, entre autres, comme un démantèlement de la négativité propre au discours. Car si le négatif est devenu une erreur métaphysique, pas question non plus de « faire le positif ». Ce serait une croyance inverse, tout aussi aveugle — une aberration d’imbécile heureux. Quelque chose d’inouï joue ENTRE les deux pôles (que représentent, à leur manière, Les Chants de Maldoror et Poésies) — une voie presque divine, un commencement nouveau pour la pensée. André Breton écrit à ce propos en 1920 dans la NRF : « Je ne puis exiger que le passage d’un volume à l’autre ne passe pour une révolution dans le temps. » Faut-il alors exiger, en 2009, qu’on se rende enfin compte de cette révolution ? Elle n’implique pas seulement la compréhension de ce qu’écrit Lautréamont ; elle implique la compréhension de ce qui a lieu aujourd’hui, partout, sur — « le globe humain en délire ». Il sait que ces expériences n’appartiennent pas qu’au XIXe siècle, n’appartiennent à aucune époque, sont toujours en avant. Il pense que la question du mal est la grande question de la Littérature. Il réfléchit sur le mal ; et sur ses mutations actuelles. Détecte les nervures du conditionnement, et se procure des exorcismes. Travaille à se faire une tête philosophique afin de vivre librement. Explore méthodiquement la dimension extatique. Laisse être. Affirme que poésie et pensée sone une même chose. Ne s’intéresse qu’à ce qu’il est impossible de représenter. Ne se laisse pas intimider par la communauté. Débusque partout le grappin, l’intégration sociale, la volonté d’avoir raison. Ne cherche jamais à dominer. Pense que la liberté est une activité spirituelle. Travaille pour l’impossible, privilégie l’inévaluable. Fait parler dans ses phrases son corps amoureux. Tente de donner un sens nouveau au mot « jouissance ». Se fout de la respectabilité. Se sent réfractaire. Privilégie la distance dans les rapports humains, et aussi l’improvisation. Vit de biais, en lisière, et jouit du moindre souffle qui élargit sa liberté. Ne fait confiance qu·à la joie, à la concentration, à la ténacité. Fait coïncider sa manière de vivre, d’écrire et de lire dans une même ruse qui le détourne imperceptiblement des emplois du temps en usage. Accueille les épiphanies. Constate qu’Éros est la divinité de l’écriture, et que le combat spirituel est sans merci. En un sens, cherche une voie entre la Torah et le Tao. N’est ni avant-garde, ni classique. Son corps réfute la nouveauté autant que la vieillerie. Prépare ses phrases comme un recueil de nuances autant qu’un acte de guérilla. Ne se laisse pas intimider par l’invivable, ne tombe pas amoureux de ses propres limites. En toute chose est à la fois le couteau et la plaie. Plutôt froid que sentimental. Déserteur dans l’âme. Apprécie le silence, mais aussi le tumulte. Met la solitude aussi haut que l’amour. Les valeurs l’indiffèrent. Ne croit en rien, n’adhère pas. Se rend disponible aux prodiges, à l’éclair, aux éblouissements. Conçoit toute chose depuis un point infini de vertige. Éprouve le bonheur jusque dans la terreur de l’esprit. Se consacre nuit et jour au point d’abîme d’où viennent ses phrases. Et à perfectionner ses facultés amoureuses. N’est pas prisonnier de sa raison. Multiplie les occasions de métamorphose. Parcourt les domaines sataniques autant que le royaume de Dieu et sait rire autant de l’un que de l’autre. Perçoit la rumeur du crime dans la plupart des agissements. Et voit de l’érotisme dans des formes qui n’existent pas encore. N’occupe aucune place sociale, aucune position de pouvoir. Aime par-dessus tout la musique et les gestes. Se promène, fait des expériences du néant. Étudie le contenu des ténèbres. Yannick Haenel, La NRF, n° 588, février 2009.
François Meyronnis et Yannick Haenel ont publié en 2009 Prélude à la délivrance, Gallimard, collection L’infini. « L’effroyable a déjà eu lieu et ne cesse d’avoir lieu. En un sens, il n’y a plus rien à craindre. Ce livre s’adresse à toute personne de bonne foi cherchant un accès à la délivrance au coeur de la catastrophe planétaire. A chaque instant s’ouvre la possibilité du sauf. Mais qui le désire ? Vous, peut-être. » LiensLes emprunts de Sollers aux Poésies
Et aussi :
[1] Y compris sans doute pour les plus avertis : ainsi Yannick Haenel, dans son récent article Lautréamont en avant (NRF, février 2009), cite Jarry, Tzara, Aragon et Breton, Ponge, Sollers et Debord, mais ne mentionne pas Marcelin Pleynet parmi les « écrivains [qui] ont mis leurs phrases à l’épreuve de celles des Chants et des Poésies ». Voir plus bas. [2] « Des romantiques à Lautréamont, il n’y a pas de progrès réels, sinon dans le ton » « comme le révolté romantique, désespérant de la justice divine, Maldoror prendra le parti du mal. Faisant souffrir et, ce faisant, souffrir, tel est le programme », écrivait Camus en 1951. Contre-sens majeur. [3] Pleynet donne en exemple : Paul Lespès, Roger Caillois, Valéry Larbaud, Albert Camus, Maurice Saillet et J-P Soulier. Plus tard, il ajoutera Aragon . [4] [5] Publié en même temps que son roman Nombres. Collection Tel Quel. [6] On peut sans doute légitimement attribué à l’influence, non questionnée, des surréalistes ce "mariage" : on sait que Breton portait très haut Germain Nouveau qu’il n’hésitait pas à comparer à Rimbaud. [7] Steinmetz a retenu aussi un essai de Bachelard. Bachelard était philosophe. On peut regretter que n’aient pas été retenues - mais seulement signalées en note (Pléiade, p XXXVII) - les pages que Jacques Derrida consacre à l’auteur des Chants de Maldoror dans Hors livre (La dissémination, 1972, coll. Tel Quel, p. 43-51). Il y est question de la "préface hybride", la "préface du rénégat" dans Les Chants de Maldoror, cette "préface incessante" dont parle Sollers dans La science de Lautréamont et que cite Derrida en note (p. 50). La dissémination, est aussi le titre du long texte de Derrida sur le roman de Sollers Nombres. [8] Voir notre note sur LatréaUmont/LaUtréamont. [9] Ceci en écho évident de ce que disait Sollers en 1997 dans son entretien avec Ligne de risque : « Ce ne sont pas les écrivains actuels qui vont s’accorder le droit d’attaquer le consensus : ils sont bien trop terrorisés. Pourtant un écrivain qui prétend manier la langue française devrait être capable de surmonter la terreur. Mais non : il est terrorisé ; déprimé parce que terrorisé. Qui le terrorise ? Personne. Lui-même. Lautréamont, lui, n’était pas terrorisable ; au contraire. Il traite frontalement la question dans les Chants, tenez par exemple cinquième chant, strophe 3 : Maldoror rêve, il se met à rêver d’échafaud. « Assis sur la charrette, l’on m’entraîne vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras inerte s’est assimilé savamment la raideur de la souche. C’est très mauvais de rêver qu’on marche à l’échafaud. " Peut-on rien dire de plus sensé ? Pour le reste, « allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire ». [...] ». [10] Le texte d’André Breton et Paul Éluard, Notes sur la poésie, publié dans La Révolution surréaliste en 1929, n’est pas le moins surprenant. Il applique aux Notes sur la poésie de Paul Valéry le principe des Poésies d’Isidore Ducasse, détournant, retournant et niant les maximes de Valéry, une à une. [11] Édition établie par Jean-Luc Steinmetz.
[12] Breton écrit dans Sucre jaune : « " Morale " : il y a de quoi s’émouvoir dès les premiers mots [de l’article de Camus]. Lautréamont « est, comme Rimbaud, celui qui souffre et qui s’est révolté ; mais, reculant mystérieusement (sic) à dire qu’il se révolte contre ce qui est, il met en avant l’éternel alibi de l’insurgé : l’amour des hommes ». Outre que rien n’est plus faux (Lautréamont déclare qu’il s’est « proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa »), il est atterrant au possible de voir quelqu’un qu’on pouvait tenir pour un homme de coeur dénier à l’insurgé le sentiment d’agir non pour son seul bien mais pour celui de tous. » Pléiade, p. 508.
[13] Y-aurait-il, à Nantes, dans l’Université (Jean-Luc Steinmetz, Bruno Blanckemann et Philippe Forest sont aussi professeurs à l’Université de Nantes), une réticence à lire — fait incompréhensible — ce qui s’écrit à Ligne de risque ? On ira voir mais on ne veut pas le croire.
[14] Das Nichts. [15] Huld. [16] Nous ne reprenons que le début du texte et la fin plus spécifiquement consacrée aux Poésies de Ducasse. AG. [17] Sollers : « Ouvrez votre Empédocle, vous pouvez entendre la voix de Lautréamont. » Entretien sur Lautréamont, Ligne de risque n° 2-3, août 1997. [18] Ce n’est pas tout à fait exact comme la lecture de telle note de la préface de La littérature et le Mal le rappelle. Qu’en est-il du statut de la note, aussi discrète soit-elle, quand elle dit surdéterminer la lecture d’une préface, voire d’un volume entier ? Elle donne le ton. A.G. [19] En écho : « La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. » Rimbaud, Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1971.
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Nouvelle polémique Lu dans L’express : « La Quinzaine littéraire a refusé de publier une critique virulente du récent volume de la Pléiade consacré à Lautréamont, signée Jean-Jacques Lefrère, pourtant collaborateur régulier de cette dernière... » Lautréamont en Pléiade, le rendez-vous manqué... par Jean-Jacques Lefrère. La prolifération des jalousies semblent bien être le trait marquant de l’actualité éditoriale. Les jalousies universitaires n’ont rien à leur envier !
On lira aussi les nouvelles perspectives ouvertes par le "second couteau" Marcelin Pleynet dans le numéro 109 de L’infini sous le titre Lautréamont : Écrits sur la grâce dont nous avons cité quelques extraits ailleurs. Lautréamont politique comme jamais ! Du jour au lendemain, le 28-12-09 : Jean-Luc Steinmetz sur Lautréamont.
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