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De la Chine

En passant par la Chine avec François Jullien et Philippe Sollers

D 14 février 2010     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


C’est le Nouvel An selon le calendrier chinois. C’est aussi la Fête du Printemps. Et nous entrons, comme tous les douze ans, dans l’Année du Tigre ().

« La Chine obscurcit, mais il y a clarté à trouver. Cherchez -la. »
Pascal, Pensées mêlées, 663.



François Jullien à l’écart

Comment parler de la Chine, en ce début de l’Année du Tigre, sans évoquer le travail que le philosophe et sinologue François Jullien lui consacre depuis une trentaine d’années, multipliant les essais, les angles d’approche qui nous permettent de nous réapproprier notre histoire qui n’est autre que l’histoire de la métaphysique occidentale elle-même (grecque fondamentalement). Il est d’autant plus important de souligner ce travail philosophique qu’il se fait manifestement à l’écart de la philosophie universitaire, et ce bien que Jullien le soutienne à l’intérieur de l’Université. Quel autre philosophe mène ce travail ? On ne voit pas. Les philosophes sont sourds, fermés à la pensée chinoise. Il n’était qu’à regarder le "face à face" télévisé de ce vendredi 12 février [1] entre Régis Debray, qui publie « Les Cahiers de médiologie - une anthologie » aux éditions du CNRS, et François Jullien, qui publie « Le Pont des singes — De la diversité à venir », chez Galilée [2] sur le thème «  Le XXIe siècle sera-t-il chinois ? » : Debray, qui sembla empêtré dans son eurocentrisme, reconnut son incapacité à parler de la Chine (et, de fait, il accumula les poncifs) et Jullien, précis, parla... à l’écart (on comprend qu’il ne soit guère présent dans les médias).

Nous avons déjà eu l’occasion de consacrer, en décembre 2007, un dossier à François Jullien, rappelant, entre autres les articles que Sollers avait écrit sur certains de ses livres [3]. En janvier 2008, La Revue des Deux Mondes publiait un entretien entre les deux hommes. Nous le reproduisons ci-dessous [4].

Depuis lors, François Jullien, décidément prolifique et, sans doute aiguillonné par certaines critiques, a écrit d’autres livres. Outre Le Pont des singes, citons, notamment, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures (Fayard, 2008) et Les transformations silencieuses (Grasset, 2009).

Il en est question aussi dans ce dossier.

Commençons par écouter François Jullien.

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Les transformations silencieuses de François Jullien

Chemin faisant

1. Entretien avec Francesca Isidori, (Affinités électives, 29 novembre 2007, 57’34).
Des années 70 en Chine à aujourd’hui.


Pour démarrer l’écoute, cliquez deux fois sur la flèche verte

Crédit France Culture

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2. Entretien avec Alain Veinstein (Du jour au lendemain, 13 juillet, 2009, 39’51).
A l’occasion de la publication de son essai Les transformations silencieuses, François Jullien revient sur son parcours de philosophe et de sinologue.
Sur la conception traditionnelle du Temps des Grecs à Heidegger [5].


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Crédit France Culture

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Et si la Chine avait beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes, Occidentaux ? L’originalité du travail de François Jullien, helléniste de formation devenu sinologue, ne relève pas, on le sait, de l’exotisme, ni même de l’orientalisme. Ses nombreux livres, dont plusieurs ont récemment été regroupés dans la Pensée chinoise dans le miroir de la philosophie [6] en témoignent : ce que François Jullien est allé chercher en Chine, ce n’est pas seulement la découverte d’un autre monde mais aussi de nouvelles clés pour comprendre le nôtre et ses fondements. Une passion chinoise qui devait croiser celle de Philippe Sollers, sans doute un des écrivains français les plus au fait de la Chine. Dans son dernier essai, Guerres secrètes [7] ; celui-ci écrit : « Le déni de tout ce qui est chinois n’en est pas moins réel et continu de m’intriguer. D’où m’est venue une telle attirance sensuelle pour cette civilisation ? On sent d’abord, on pense après. » Une conception de l’Être qui n’est pas sans rappeler une forme d’esprit que nous avons connu en Occident, chez les penseurs présocratiques. S’il est urgent que nous comprenions la Chine, c’est que celle-ci, d’ores et déjà grande puissance mondiale, nous invite, par la force des choses, à nous resituer par rapport aux autres civilisations. L’universel dont se targue l’Occident peut-il être chinois, ou faut-il, au contraire, comme le suggère François Jullien dans son nouveau livre, en faire un « horizon partagé » ? Un débat qui ne fait que commencer...

Paul François Paoli

Revue des Deux MondesFrançois Jullien, vous êtes allé en Chine non pour oublier la Grèce mais pour la redécouvrir autrement, comme de l’extérieur. Ce n’est pas la démarche à laquelle nous ont habitués ceux qui sont allés vers l’Orient pour fuir leur mal-être en Occident. N’est-ce pas ce qui rend votre pensée déroutante ?

François Jullien — J’ai souvent présenté mon travail dans un mouvement de détour par la Chine et de retour sur l’Europe. Détour par la Chine pour éprouver ce que peut être le dépaysement de la pensée, ce qui arrive quand celle-ci sort de sa tradition philosophique et même de la langue qui l’a portée. Retour sur l’Europe pour faire apparaître les implicites, les choix enfouis que la tradition européenne a véhiculés comme des évidences et qui, parce qu’ils ne vont pas de soi, sont à réinterroger. Est-ce que mon travail est déroutant ? Moi je trouve la démarche plutôt logique... Ce qui m’étonne, c’est qu’elle n’ait pas été plus amplement engagée parce que je crois que c’est cela que nous avons à faire aujourd’hui : nous devons remettre la Raison en chantier. Nous avons la chance de bénéficier de ce cas d’extériorité de la culture chinoise avec laquelle nous n’avons pas communiqué historiquement pendant très longtemps, mais qui s’est développée d’une façon aussi importante que notre culture européenne. Je crois que c’est une chance pour la pensée. Nous avons tout à gagner à passer par cette extériorité que représente la Chine pour reconsidérer les partis pris de la philosophie et donc pour relancer celle-ci.

Philippe Sollers Les livres majeurs de François Jullien (le Détour et l’Accès, Figures de l’immanence, Un sage est sans idée, Traité de l’efficacité...) recoupent depuis le début mes propres interrogations sur la Chine, qui a d’abord été pour moi un énorme continent poétique. J’ai découvert la Chine chez des écrivains comme Claudel, qui a passé quinze ans là-bas, dans le théâtre de Brecht, chez Victor Segalen et bien sûr chez Ezra Pound [8]. Au sujet de celui-ci je me suis demandé pourquoi, tout à coup, un poète américain avait décidé de s’intéresser aux idéogrammes chinois. Je crois que le fait qu’en Chine la séparation entre la pensée et le corps, la nature et l’esthétique, la poésie et la philosophie n’ait pas été instituée, comme en Occident, m’a très tôt intrigué. Il me semble qu’à une époque, la nôtre, où la philosophie occidentale est en train, comme le dit François Jullien, de s’enliser, cela devrait nous passionner. Comme l’a mis en évidence Heidegger, la philosophie grecque ce n’est pas seulement Platon et Aristote ; c’est aussi la grande découverte de ce qu’on appelle, un peu bêtement, les présocratiques. Une forme de pensée qui n’est pas sans rappeler certains aspects de la pensée chinoise. Par exemple à propos de l’eau chez Héraclite, François Jullien fait le lien entre le Grec et Confucius. C’est aussi ce genre de lien que j’essaie d’établir dans Guerres secrètes, livre qui parle à la fois d’Homère, d’Euripide et des stratèges chinois. Quant aux philosophes français, je ne m’attends de leur part à aucune ouverture par rapport à la pensée chinoise. Ils démontreront un intérêt de curiosité, tout au plus, parce que, pour aller là où François Jullien est allé, il faut se remettre en question soi-même. François Jullien prêche dans un merveilleux désert en cours d’effondrement...

François Jullien — Je voudrais éviter un malentendu concernant ma démarche. La philosophie est pour moi moins un domaine qu’un outil. Il me semble que la rencontre de la Chine nous conduit à « décatégoriser » nos manières de penser, à ne plus rester dans les notions de la philosophie européenne comme étant d’emblée universelles. Les notions qui nous ont servi à penser doivent pouvoir être mises à l’épreuve de cette rencontre avec l’extériorité chinoise. Celle-ci constitue-t-elle pour autant une « altérité » à la pensée européenne ? C’est ce qui fait débat. Je crois que l’altérité se construit, alors que l’extériorité se constate. Il y a un dehors de la Chine, dehors de la langue, dehors de l’Histoire. Mais le constater ne suffit pas. Il faut construire une figure de l’altérité qui relève de la philosophie et pour cela remonter en deçà des partis pris, en amont de ce qu’on appelle le platonisme. De fait les présocratiques se redécouvrent tout autrement quand on les réaborde à partir du biais chinois...

Revue des Deux MondesPhilippe Sollers affirme que les philosophes occidentaux sont passés à côté de la Chine. Pourtant les jésuites se sont intéressés à la Chine, ils s’étaient même sinisés...

François Jullien — L’Europe est allée deux fois en Chine. Une fois avec les missions religieuses et une seconde avec les canons de l’impérialisme. Si on revient à la première fois, il faut se rendre compte de ce qu’a été cet étonnement des missionnaires, portugais et espagnols, puis davantage français, puis davantage jésuites qui arrivent en Chine alors qu’ils avaient débarqué un peu plus tôt au Nouveau Monde, aux Amériques. Ils avaient trouvé là-bas un monde vide ou qu’ils ont vidé et qui ne leur a pas résisté. En Chine du Sud, c’est une autre affaire ; ils arrivent dans un monde plein dont ils doivent apprendre. Un monde très avancé qui a une écriture, un système impérial, une civilisation très développée et très ritualisée. Au XVIe siècle, Canton est plus grand que Paris... Ce qui étonne à l’époque. Et étonnera les grands intellectuels européens. Montaigne écrira dans les Essais que « ce qu’on apprend au royaume de la Chine est plus divers que nous le pensions ». Il y a aussi le fameux mot de Pascal dans les Pensées, « Moïse ou la Chine », qui est d’une force étonnante [9]. Puis ce sera Leibnitz [10], Montesquieu [11] et puis Voltaire [12] soulignant que Bossuet a pu faire son discours sur l’histoire universelle sans parler de la Chine ! Alors pourquoi cette rencontre manquée ? Les missionnaires étaient des gens intelligents et cultivés et ils étaient parfois partis en Chine pour la vie ! C’est inouï quand on y pense. Ils avaient compris qu’il y avait là-bas quelque chose à comprendre. Et puis il y a ceux qui étaient à Rome, et qui n’ont pas fait cet effort et sont restés dans leur routine mentale. Aujourd’hui nous risquons de reproduire la même erreur. Il y a une rencontre intellectuelle à faire, on la fait ou on ne la fait pas. On peut continuer à être dans le quiproquo comme on l’a été durant plusieurs siècles.

Philippe Sollers La question mérite en effet d’être posée d’une rencontre qui aurait été possible, à ce moment-là, c’est-à-dire durant ce qu’on appelle bêtement la contre-Réforme et que j’appelle moi la révolution catholique, qui va se manifester par la splendeur esthétique de nouvelles formes qui surgissent à ce moment-là, en Italie, pays qui était très en avance sur le reste de l’Europe. Vous parliez d’altérité que les missionnaires ont rencontrée ; c’est là une question monumentale. La première chose que fera le grand jésuite missionnaire Ricci, qui a aujourd’hui sa tombe à Pékin, c’est d’apprendre le chinois. Il projettera le premier dictionnaire européen chinois, qui fait dans sa version longue une trentaine de kilos et qui est francophone ! Si je voulais le lire, trois vies n’y suffiraient pas. Vous n’auriez pas assez de cinquante vies pour savoir ce qui s’est pensé là [13] ! Comment ne pas sentir qu’on est confronté, avec la Chine, à une autre possibilité de pensée ? Pourquoi la rencontre qui aurait pu avoir lieu n’a pas eu lieu ? Parce que Rome n’a rien compris à ce qu’ont essayé de dire les jésuites.

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“ On redécouvre les Grecs autrement quand on les lit du dehors. ”

Revue des Deux MondesSi les jésuites ont échoué, ce n’est pas le cas des évangélistes, qui progressent aujourd’hui de manière fulgurante en Chine. Comment l’expliquez-vous ?

Philippe Sollers Je crois que c’est un phénomène lié à la mondialisation, c’est-à-dire à l’expansion du capitalisme planétaire. C’est à mes yeux une forme d’extension de la technique et une progression américaine puisque la planète s’américanise. Mais les Chinois en ont vu d’autres... La philosophie occidentale avait déjà pénétré la Chine sous sa forme la plus toxique qui soit : celle du marxisme et du léninisme. Les Chinois, qu’est ce qu’ils font d’habitude ? Et bien ils empruntent ce qu’on leur apporte et s’y intéressent sous l’angle technique.

François Jullien — Concernant les évangélistes, je crois qu’il ne faut pas tomber dans le piège. Les Chinois sont en effet intéressés par tout ce qui est « recette ». Pourquoi pas de cet ordre-là ? Est-ce pour autant une conversion à la foi, au sens où nous l’entendons en Occident. Je n’en suis pas sûr. Si la civilisation chinoise a connu, au IIe millénaire avant notre ère, l’idée d’un Dieu régnant sur le monde humain et auquel on sacrifie, elle a doublé cette notion de « Seigneur d’en haut » par celle de Ciel. Et ceci a progressivement signifié autre chose, de l’ordre de l’alternance du jour et de la nuit ou des saisons. En sinologie, on appelle cela « Ciel-Nature ». De fait globalement, la pensée chinoise n’a pas travaillé avec Dieu. Cela ne leur parlait pas. Les Chinois ont cherché à rendre compte du réel en termes de processus, de voie, de tao, plutôt qu’en termes de transcendance. C’est la viabilité des choses, leur relation, leur communication qui les a intéressés, plutôt que leur sens ou leur finalité. Tout ce qui fait que le monde ne cesse de se renouveler sans tarir, sans s’épuiser.

Revue des Deux MondesLa Chine peut-elle emprunter ses techniques à la modernité occidentale sans s’occidentaliser spirituellement ?

François Jullien — Il y a une formule de Mao qui disait « marcher sur les deux jambes ». Ils peuvent avancer une jambe, la jambe occidentale par-devant, et, en même temps garder une jambe par-derrière, qui est prise dans la tradition chinoise. Avec deux jambes on marche mieux... Je crois donc qu’il est urgent que nous dépassions un certain fondamentalisme occidental, essentiellement américain, qui confond universel et uniforme. On évoquait une première rencontre ratée avec l’Europe, attention de ne pas rééditer cet échec. La Chine a été colonisée par une culture européenne liée à la science, c’est-à-dire à un principe de modélisation mathématique et à l’idée du progrès. Il faut voir quel trauma cela a été pour eux ! Ils ont voulu prendre leur revanche et c’est ce qu’ils font aujourd’hui. Ils ont dû emprunter des catégories qui se présentaient comme universelles pour rattraper leur retard économique et scientifique. Est-ce pour autant qu’ils adhèrent aux notions véhiculées par la culture européenne ? Je n’en suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est que si nous ne déminons pas ce quiproquo nous risquons de voir la Chine valoriser ses notions culturelles par nationalisme. On dénonce cette montée des valeurs asiatiques en Extrême-Orient, mais on ne voit pas que celle-ci est liée au fait qu’un horizon d’intelligibilité commun qui prenne en compte la fécondité de la pensée chinoise n’apas été élaboré. Tant qu’on considérera que l’universel est donné d’emblée et que l’Europe le possède par principe, on fait fausse route. L’universel est un horizon, ce n’est pas un acquis. En amont de cet universel à construire, il y a un commun de l’intelligible. On peut comprendre le mode de pensée des Chinois sans le rabattre sur le nôtre. C’est une chance de pouvoir circuler entre les intelligibilités diverses. Nous devons éviter l’universalisme facile et le relativisme paresseux. D’un côté nous avons cet humanisme mou où l’on pense que les mots ont le même sens dans toutes langues, de l’autre le culturalisme auquel on a voulu me rattacher où l’on enferme une civilisation dans une identité close. Si j’étais culturaliste je n’aurais pas fait ce travail depuis vingt ans !

Revue des Deux MondesCertains, je pense au sinologue Jean-Louis Domenach, contestent votre démarche au nom de l’évidence de l’universalisme démocratique. Si la Chine veut adopter la démocratie, n’est-elle pas obligée d’en passer par l’idée d’individu tel que l’a conçu l’Occident ?

François Jullien — L’invention de la démocratie est liée à une région du monde particulière : celle de la Grèce. On voit bien que cela relève d’une histoire singulière de la pensée. Occulter cela relève d’un double déni : celui de la pensée chinoise et de la pensée européenne. Passer par la Chine a aussi cette fonction de nous faire redécouvrir ce que l’on imagine être les « banalités » de la pensée européenne. Venant de Chine et relisant Platon, je vois mieux ce que Platon a eu de génial. La démocratie, ce n’est pas seulement le droit de vote, c’est aussi le droit à la parole, l’affrontement des points de vue dans la Cité, la géométrisation, etc. Ou encore la figure de l’orateur, qui n’a pas d’existence en Chine. Le standard de l’uniformisme de la mondialisation n’est pas l’universel, mais sa perversion ! Sur cette question de la démocratie, j’ai été mis en cause et je voudrais m’expliquer. Du côté chinois, qu’est-ce qu’on a ? Une idéologie du prince puisque la Chine n’a jamais pensé d’autre forme de politique que la monarchie. Elle a pensé le pouvoir, l’obéissance, l’influence et les rouages de la bureaucratie. Ce que les Chinois ont appelé « démocratie » à l’époque moderne, c’est un rapport régulé entre le prince et le peuple. Le prince influence le peuple quand il est bon, le peuple corrige le prince quand il est mauvais. C’est une régulation entre le haut et le bas. Les Chinois revendiquent souvent la notion de démocratie en disant : « Nous aussi on met le peuple à la base. » Simplement ils ne le font pas selon les institutions, mais obéissent à des rites. La force de l’Occident et des Grecs a été de penser des institutions. La question qui se pose aujourd’hui est donc de savoir si l’Occident est assez intelligent pour prendre conscience de son histoire singulière et en même temps de reconsidérer les universalisant possibles. C’est aux intellectuels de faire ce travail en ayant un pied de chaque côté. Quand vous allez en Chine, ce dont vous vous rendez compte, c’est à quel point vous ignorez votre propre culture ! On redécouvre les Grecs autrement quand on les lit du dehors.

Philippe Sollers Le Traité de l’efficacité de François Jullien s’achève par une constatation de ce qu’on pourrait tirer de la Chine : à savoir redécouvrir la Grèce. Voilà ce qu’il faut répondre aux gens qui bombardent leurs clichés sur la réalité chinoise. On les interrogerait eux-mêmes sur ce qu’est la démocratie et d’où elle vient — Marcel Gauchet vient d’écrire deux livres à ce sujet [14] —, on aurait vite un aveu d’ignorance. Or cette ignorance galopante envahit l’Occident puisque nous avons à faire à un illettrisme mondialisable dont les États-Unis d’Amérique offrent une version effarante. Quant aux procès que l’on fait à François Jullien, ils sont l’expression d’une inquiétude considérable à être dérangé dans ce nouvel évangile mondial. En somme ce que nous avons à faire, ce n’est pas du tout de dénigrer la philosophie occidentale et la métaphysique, bien au contraire, mais à nous redécouvrir d’une façon nouvelle. Ne pas voir, concernant la Chine, que nous sommes en présence d’une civilisation fondamentale qui ne demande d’ailleurs qu’à revenir à elle-même, puisqu’il y a en Chine aujourd’hui même de nouvelles traductions et de nouveaux commentaires de Lao-Tseu et de Zhuangzi, c’est ne pas vouloir comprendre qu’il peut y avoir une ruse du temps qui fait que les Chinois, tout en s’occidentalisant à outrance, vont rester chinois. C’est donc à nous de redevenir nous-mêmes en devenant chinois...

Propos recueillis par Paul François Paoli, La Revue des Deux Mondes, janvier 2008.

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Et maintenant pensons chinois !, un entretien avec François Jullien du 7 mai 2009.

Voir également notre dossier La Chine toujours
et Julia Kristeva, Une européenne en Chine.

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Quel universel pour les droits de l’homme ?

Débat entre Marcel Gauchet et François Jullien, mercredi 8 avril 2009 (79’)

Marcel Gauchet : philosophe, rédacteur en chef de la revue Le Débat

François Jullien : philosophe, directeur de l’institut de la pensée contemporaine

Le Cercle Santé Société et la Revue Le Débat s’associent pour proposer des confrontations sur des thèmes de fond ou d’actualité ......

Autour du livre de François Jullien, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures (Fayard, 2008)

Présentation
Y a-t-il des valeurs universelles ? Où situer le commun entre les hommes ? Comment concevoir le dialogue entre les cultures ?
Pour y répondre, il nous faut suivre l’avènement du politique à partir du commun ; en même temps que remonter dans l’histoire composite de notre notion d’universel : à travers l’invention du concept, la citoyenneté romaine ou la neutralisation de tous les clivages dans le salut chrétien.
Mais il conviendra également d’interroger les autres cultures : la quête de l’universel n’est-elle pas la préoccupation singulière de la seule Europe ? Il est temps, en effet, de sortir à la fois de l’universalisme facile et du relativisme paresseux : notamment, de requalifier, mais par leur versant négatif, un absolu des droits de l’homme ; de repenser le dialogue des cultures en termes non d’identité et de différence, mais d’écart et de fécondité en même temps que sur le plan commun de l’intelligible ; d’envisager ainsi ces cultures comme autant de ressources à explorer, mais que l’uniformisation du monde aujourd’hui menace.
Car seul ce pluriel des cultures permettra de substituer au mythe arrêté de l’Homme le déploiement infini de l’humain, tel qu’il se promeut et se réfléchit entre elles.

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1ère partie (9’43)

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2ème partie (9’18)

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3ème partie (9’59)

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4ème partie (9’43)

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5ème partie (9’58)

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6ème partie (9’42)

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7ème partie (9’44)

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8ème partie (10’)

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Voir aussi François Jullien, Universels, les droits de l’homme ? (Le Monde diplomatique, février 2008).

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L’Année du Tigre, Lautréamont, la Chine, L’infini.

Philippe Sollers, en ouvrant « L’Année du Tigre » — sous-titrée « Journal de la fin du siècle - 1998 » [15] —, citait en exergue Lautréamont : « Je n’ai pas besoin de m’occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais faire ce que j’ai fait. Je n’ai pas besoin de découvrir quelles choses je découvrirai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. » La première phrase du Journal, en date du jeudi 1er janvier, était : « L’année 1998, en Chine, sera l’année du Tigre. »

J’ouvre mon vieux numéro de la revue Critique d’octobre 1967 : c’est par la même citation des Poésies que Sollers termine son essai « La science de Lautréamont ». Elle est précédée de cette phrase : « L’écriture périodisée et multidimensionnelle du temps (présente et absente) forme ainsi l’espace de son ordre noté, l’effacement de cet ordre. »
Cet essai de Sollers sera repris en avril 1968 dans Logiques (au pluriel).

Dans le dernier numéro de L’infini (109, hiver 2010), Marcelin Pleynet revient longuement sur Lautréamont et, parlant de l’essai de Sollers de 1967, il écrit : « Je retiendrai [...] comme décisif de ce qui se joue là, l’association de la « Science de Lautréamont » avec le « Tshai Chhen »... cf. la citation que Sollers a empruntée au travail alors en cours de Joseph Needham : Science et civilisation en Chine (University press). Et qui vient en note à cette déclaration de Sollers : « L’écriture mathématique — ou plutôt celle qui accomplit, à travers et malgré la langue, une pensée numérologique — est seule capable d’accomplir l’identité contradictoire de l’océan textuel. »
Et Pleynet ajoute : « Il faut retenir ici la référence quasi-explicite à une écriture et à une culture chinoise, autrement dit non-occidentale.
On n’oubliera pas que la même année (1968) Sollers publie un roman qui s’intitule Nombres, et qui met en scène une certaine quantité d’idéogrammes chinois... [...]
On se souviendra également que six ans plus tard, au printemps 1974, Sollers dirige à travers la Chine, un groupe (lui, Julia Kristeva, Roland Barthes, moi-même et un employé des éditions du Seuil)... de Pékin, Nankin, Shanghai, Luoyang, Xian, et retour à Pékin... (voir M. Pleynet, "Le voyage en Chine" Hachette, POL, 1980 [16]). Voyage qui ne manquera pas de faire événement dans la presse, et dans le milieu éditorial. »

Plus explicite encore, sous le titre LE TAO, Pleynet, citant encore l’essai de Sollers, remarque qu’il « se termine par une mise en hexagramme des six Chants de Maldoror ». Il ajoute : « quelles que soient les références que l’on retienne (Sade... Baudelaire... Joseph de Maistre... Nietzsche... [17]) on est assuré que Ducasse à sa façon en effet les traite et les métamorphose, dans un procès scriptural où c’est la langue tout entière qui manifeste ses « naissances latentes »... propre à l’hexagramme chinois et au Livre des mutations (I king)... que Sollers utilisera plus tard pour déterminer la forme d’un de ses romans... »

De Lautréamont à la Chine, et retour. Entendre qu’on ne peut sans doute pas lire Lautréamont si on n’est pas ouvert à une autre logique, si on ne connaît pas la logique chinoise, si on ne fait pas le détour par sa conception de l’écart, de la contradiction, si on ne comprend pas en quoi elle échappe au "principe de (non) contradiction" de la métaphysique occidentale [18].

Le même numéro de L’infini comporte une analyse des « Caractères chinois dans Nombres ». Comme le dit l’auteur de l’article, Jean-Michel Lou : « Je ne sache pas qu’on ait jamais examiné d’un peu près ces fameux caractères ». Plus de quarante ans après la publication du roman, c’est effectivement étrange.
On y trouve également un entretien de Nicolas Idier avec Philippe Sollers « Shanghai : corps et silence », entretien dans lequel les habituelles questions sont remplacées par des extraits des romans de Sollers où il parle de la Chine (voir sur Pileface : Le corps chinois).
Cet entretien fait suite au dernier texte que Sollers a écrit sur l’auteur des Poésies : La Révolution Lautréamont.

Si l’on admet que les numéros de la revue L’infini font aussi l’objet d’une composition réfléchie, il est évident que le rapprochement entre Lautréamont, les textes de Sollers et de Pleynet, et... la Chine ne relève pas du hasard.

« Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire. » [19]

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[1Emission de F.O. Giesbert, Vous aurez le dernier mot, France 2.

[2Sous titré Fécondité culturelle face à identité nationale.

Présentation.
Je crains qu’on ne se soit trompé de concepts.
Car ne devrait-on pas penser le culturel en termes, non de valeurs (à soumettre à la tolérance), mais de ressources à prospecter ; non d’identité (et par suite d’identitaire), mais de fécondité à exploiter ; non de différence (revendiquant une appartenance), mais d’écart faisant barrage à l’uniformisation du monde et ouvrant un autre possible ?
Une mission aux confins du Vietnam — des flancs de Sapa aux bras du Mekong — m’a conduit à reconsidérer du plus loin ce qui nous occupe aujourd’hui de si près ; ainsi qu’à sonder, dans le sort de minorités brutalement exposées à la mondialisation, la déculturation planétaire qui menace.
Ou comment articuler dorénavant le local au global, la connivence à la connaissance, l’entretien du divers au maintien d’un universel ?
Pour que nous n’en soyons pas réduits au « tourisme », mais restions voyageurs...

F. J.

Extraits sur le site de Galilée.

[3Voir notre dossier Pour François Jullien.

[4Signalons que La Revue des Deux Mondes publie dans sa dernière livraison un intéressant dossier sur le Japon.

[5On peut ne pas être d’accord avec Jullien quand il ramène Etre et Temps de Heidegger à l’histoire de la métaphysique depuis Aristote (suivant en cela la lecture de Derrida dans « Ousia et grammè », in Endurance de la pensée), mais c’est un autre débat.

[6Paru aux Éditions du Seuil, la Pensée chinoise dans le miroir de la philosophie comprend sept essais : Éloge de la fadeur, le Détour et l’Accès, Procès ou création, la Propension des choses, Figures de l’immanence, Fonder la morale et Traité de l’efficacité.

[7Philippe Sollers, Guerres secrètes, Carnets Nord, 2007. Voir notamment Guerres secrètes (III).

[11Voir la thèse de Jacques Pereira Montesquieu et la Chine.

[132010 est l’année du 400e anniversaire de la mort de Matteo Ricci (Macerata, 1552 - Pékin, 1610). Voir informations sur jesuites.com.

[14Marcel Gauchet, l’Avènement de la démocratie, tome I, la Révolution moderne, tome II, la Crise du libéralisme, Gallimard, 2007. Les tomes III et IV sont à paraître.

Le mardi 17 février 2009, à la Sorbonne, dans le cadre des Rencontres Descartes - Diderot, François Jullien présentait le travail de Marcel Gauchet avant la conférence de ce dernier : Comprendre l’histoire de la démocratie.

[15Ou encore « Journal de l’année 1998 ».

[16Voir également Le voyage en Chine.

[17Pleynet développe longuement ces références dans le cours de son article.

[18« Il est impossible que le même appartienne et n’appartienne pas en même temps au même et conformément au même » (Aristote, Métaphysique, livre Gamma, chap. 3, 1005 b. Nouvelle traduction Bernard Sichère, Pockett, 2007, p. 111).
Voir également François Jullien, De l’universel, Fayard, 2008, p. 72 (entre autres).

[19Lautréamont, Les Chants de Maldoror.

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