Mozart avec Sade (IV)
radio, mai 1983 (archives sonores : une exclusivité pileface)


« L’amour le plus grand, le plus sûr, pourrait s’accorder avec la moquerie infinie. Un tel amour ressemblerait à la plus folle musique, au ravissement d’être lucide. » Georges Bataille, Sur Nietzsche [1]

« Entendre, c’est voir. » Martin Heidegger [2]

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Sade par Man Ray

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Mozart par Lange

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1. Messes - La désinvolture avec la généalogie (43’)

Textes :
Sollers, Femmes
Mozart, Correspondance : deux lettres à son père Léopold [3].

Musique :
Mozart : Messe en ut mineur K. 427 (final), dir. Herbert von Karajan
Musique funèbre maçonnique, dir. Karl Böhm
Sonate en la mineur K. 310, par Glenn Gould
Idoménée, dir. Nicolas Harnoncourt

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Textes lus par Sollers

« Dans la séquence sur Saint-Pierre-de-Rome, j’aurais dû me promener avec Sade ! »

« Exclamation de S... Dans la séquence sur Saint-Pierre-de-Rome, j’aurais dû me promener avec Sade ! Bien sûr ! C’est la clé de Juliette ! Ce que personne ne veut voir, me dit-il, c’est que tout le roman est construit autour de cet épisode central... La messe des messes noires ! Comme quoi Sade a bien compris l’essentiel... C’est vrai... Il a senti comme personne qu’il fallait culminer là... Au point juste ! Au lieu même de la négation suprême de la matière ! A l’oméga du parcours ! Faire fulminer le retour du refoulé ! Les cultes abolis ! Les plus archaïques ! Récapituler l’histoire du coït ! Depuis la préhistoire la plus enfouie ! Avec une majesté de dinosaure ! Insatiable ! Ecumant ! Sacrifices humains ! Mayas ! Trip de tripes ! Giclages en plein charniers successifs ! Viscères déployés ! Cervelles éclatées ! Foetus foulés aux pieds ! Tringlages de culs à la chaîne ! Gougnoteries en série ! Décapitations ! Monstruosités lentes ! Pantelantes ! Le plus amusant, c’est la façon dont le mot de l’époque pour désigner le pénis, la queue, la bite, a vieilli... Le vit... Le vit du Pape ! Démasqué par la philosophie échappée du boudoir pour entrer triomphalement à la basilique ! Aujourd’hui, me dit S., l’église devrait être remplacée par l’Université, la Sorbonne ou paris VIII ; ou, encore mieux, par une salle de rédaction de la télévision, la nuit... Voilà comment vous devez baiser pour passer demain à l’antenne à l’heure de plus grande écoute... Tout évolue... On pourrait garder Juliette... La philosophie en action... Le pauvre Pape mis en scène par Sade n’est autre que Pie VI, Jean-Ange Braschi, né en 1717, mort en France, à Valence, en 1799... Les dates parlent d’elles-mêmes... Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin... Sade fait de Pie VI un blasphémateur, un enculé-enculeur, un fouteur, un dépeceur... Il semble éprouver une rage particulière, le délicieux Marquis, à représenter tout ça sous le baldaquin de Saint-Pierre... Les hosties consacrées posées sur les vits en érection et aussitôt transférés dans les culs forcés des victimes... Quel éloge de la transsubtantiation ! Quel vertigineuse analyse concrète de l’Eucharistie ! Quelle intuition du grand TUBE humain, du serpent digestif lui-même ! Quel prodigieux effort de résistance à l’endroit exact où la péripétie humaine est intrinsèquement dévoilée ! Quelle vision ! Des messes incessantes mêlées à des sacrifices répétés ! Inouï ! Sade, ou la Théologie malgré lui... On immole les corps attachés aux quatre colonnes... Bref, Bernini a beaucoup frappé l’imagination de notre écrivain le meilleur, le plus honnête... Et Rome ! Et l’Italie ! Le Vésuve ! Naples ! Olype Borghèse ! Princesse ! La duchesse Grillo ! Le cardinal de Bernis ! Albani !
Habileté de Sade... C’est le Père supérieur violé par la fillette en fureur... Le Père qui tourne au vert... Le grand Pervers mis à nu par l’échevelée paranoïaque en personne ! Le fin fond du Récit ! Curiosité brûlante ! On s’en doutait ! Même si c’est archi-faux, c’est vrai quand même ! Le Démon en direct ! L’effroyable cynisme imparable !
J’accorde tout cela à S... Il est plein de son sujet... C’est plus fort que Diderot... Plus acharné... Plus révélateur de la tornade qui a secoué la France, puis l’Europe, puis le monde...
« Un homme comme moi ne se souille jamais, ma chère fille, me répondit le Pape. Successeur des disciples de Dieu, les vertus de l’Eternel m’entourent, et je ne suis pas même un homme quand j’adopte un instant leur défauts. »
Sade se fait baiser comme un Pape... Insulter, fouetter, ordurifier, sans perdre un instant sa souveraineté... Il se donne le démon femelle adéquat... Le succube rationaliste de luxe ! Juliette est implacable ! Elle dérobe à la caisse ! Pille le trésor ! Elle arrache les faux-semblants de l’hypocrite ! De l’infâme ! Elle veut une franchise totale, Juliette ! La Vérité ! La virilité ! Caton ! Brutus ! On les voit, ces deux-là, dans le théâtre en question ! La gueule qu’ils feraient ! L’Antiquité à poil ! Dans la sodomisation intégrale ! Platon et Aristote en orgie !
Voyons ce que dit Sade du Christ, résumant l’esprit de l’époque et le porte immédiatement à son comble : « Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu’imagine-t-il pour nous prouver son Dieu ? Quelles sont ses lettres de créance ? Des gambades, des soupers, des putains, des guérisons de charlatan, des calembours et des escroqueries. » Comme le dira plus tard Goebbels, dans le genre sinistre : " Plus c’est gros, plus ça marche. " Rien n’est plus crédule que l’espèce humaine, surtout quand on lui prêche l’incrédulité ! Logique à suivre... Assez simple, au fond... Vous prenez ce qu’il y a de plus respecté , de plus sacré ; vous foncez dedans froidement... Vous montrez que ça ment partout et toujours... Que ça ne montre que des vertus pour cacher des vices... Ça fonctionne ! A coup sûr ! Tel est le Ressentiment latent ! Vous faites pisser la vésicule ! Déborder la bile ! Comment ça ? A l’héroïne ! A la femme porte-lumière ! A Lucifer ! Elle a des nerfs d’acier ! Rien ne l’arrête ! Le coup de génie est là ! Une femme ravageant la baise ! Comme si c’était possible ! Crédulité surplombante ! L’impossible, donc le réel dont on rêve ! Et dire que Fals [4], je m’en souviens, trouvait que Sade manquait d’humour ! Mais enfin !
« Plus un être a d’esprit, plus il brise de frein ; donc l’homme d’esprit sera toujours plus propre qu’un autre aux plaisirs du libertinage. »
Le "vit" du Pape ! Cadeau du vice à la vertu ! Merci ! Il n’y a que les vrais salopards pour trouver Sade "illisible", "monotone", "ennuyeux"... Quand vous entendez ça , gaffe ! Vous êtes chez les ploucs qui croient que tout ça est réel ! Que le Pape n’arrête pas d’enculer les masses !
« Sade, continue S., est visiblement révulsé, ou feint de l’être, allez savoir, par deux choses... La première : que quelqu’un osé donné un coup d’arrêt à la nature dans ce qu’elle a de plus sacré, l’excitabilité sexuelle... Il ressent ça comme une castration insupportable. Il veut démontrer qu’il n’en est pas question ; que la machine à faire du foutre à travers le meurtre est infinie comme l’espace et le temps - montrant par là-même, précieuse démonstration, qu’à la base de toute sexualité il y a, en effet, le meurtre... La seconde, et nous retrouvons ici le lieu commun des Philosophes, consiste à s’indigner que ce dieu parle des jeux de mots... « L’imbécile de Jésus, écrit-il, qui ne parlait que par logogriphes. » Tout le christianisme — comme le judaïsme, d’ailleurs — est fondé, c’est ça l’horreur, sur de « fades allégories où les lieux sont ajoutés aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifiés à l’illusion » [5]. C’est l’indication de l’autre monde par dérivation. Plus de limites aux corps, or on ne vibre que sur cette limite... Du coup, cette histoire de Pierre devenu pierre à l’envers de la pierre tombale sur laquelle on jouit, leur paraît une plaisanterie du plus mauvais goût. De quoi s’agit-il ? D’affirmer des noms, des lieux, et surtout des faits... La philosophie est toujours plus ou moins policière dans l’âme. Elle doit récuser l’équivoque, le sexe métaphorisé. Elle coupe. Elle découpe. Pourquoi ? Parce qu’elle ne saurait douter un seul instant de la réductibilité de toutes choses à une mesure simple. Littérale. Ô hystérie ! Et la mesure des mesures, si ce n’est l’Idée, c’est du moins le Sexe. Pas vrai ? L’Appétit ! La Volonté de Puissance ! Allons ! On ne nous la fait pas ! [...]
" Cela dit, ajoute S., le cas de Sade reste incroyable. Quel romancier ! En réalité, sa provocation est si énorme qu’elle demeurera toujours ambiguë. Point d’orgue. Machine infernale. Tant qu’il y aura des corps... Finalement il n’y a pas d’autre inconscient que l’inhibition à lire Sade... Et j’appelle inhibition non pas seulement le fait d’être incapable de le lire par écoeurement ou dégoût, mais aussi celui de le prendre à la lettre. Comme cet ineffable crétin, peintre, je crois, ou plutôt peinturlureur surréaloïde, qui s’est fait imprimer au fer rouge, un soir, les capitales SADE sur la poitrine, au cours d’un pauvre rituel fétichiste... Le surréalisme ! Parlons-en ! Les pruderies occultes de Breton... L’imposture minaudière d’Aragon... L’exaltation anti-sexuelle d’Artaud... Seul Bataille garde un peu d’allure dans ce grand capharnaüm refoulant... Surtout par rapport à Sartre... La nausée... C’est le cas de le dire... Genet... Bref, sexuellement, rien... Quel désastre... Le " nouveau roman " ? Vous voulez rire... Rien, rien, pas la moindre femme plausible... Donc : rien... Pas un livre... Même pas un passage érotiquement consistant... Mais passons ! Musique ! Enfonçons-nous dans le mouvement ! »
 [6]

Femmes, Gallimard, coll. blanche, p.260-265).

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La mère

Mozart, Lettre à Léopold, son père du 9 juillet 1778

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Anna Maria

La mère de Mozart, Anna Maria, vient de mourir à Paris le 3 juillet (voir aussi Mystérieux Mozart, folio, p. 131-137).

« Monsieur mon très cher père,
J’espère que vous serez préparé à entendre avec fermeté la plus triste et la plus douloureuse des nouvelles - ma lettre du 3 vous aura mis dans une disposition à n’attendre rien de bon. Ce même jour, le 3, le soir à 10 heures 21 minutes, ma mère s’est saintement endormie en Dieu. »

Quelques lignes plus loin, il ajoute :

« J’ai suffisamment pleuré. Mais à quoi bon ? Il m’a fallu ensuite me consoler. Mon cher Père, ma chère soeur, faites donc de même. Pleurez, pleurez tout votre saoul. Mais enfin, consolez-vous. Pensez que le Dieu Tout-Puissant a voulu cela. Et qu’allons nous faire contre lui ? Nous allons le prier, c’est mieux, et le remercier que ce se soit passé aussi bien - car elle est morte très paisiblement. »

Puis : « Je suis pour ainsi dire totalement immergé dans la musique, elle me hante toute la journée. »

Et : « J’écris ceci dans la maison de Madame d’Epinay où je loge. J’ai une petite chambre avec une très agréable vue et, autant que me le permet ma situation, je suis content. »

Wolfgang Mozart, lettre à son père, le 9 Juillet 1778.

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Et quant à son père...

Lettre de Mozart à son père malade (avril 1787)

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Leopold Mozart

« J’apprends maintenant que vous êtes vraiment malade. Je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle impatience j’attends une nouvelle rassurante de votre propre plume ; et je l’espère aussi fermement — bien que je me sois habitué à imaginer toujours le pire en toutes circonstances. Comme la mort (si l’on considère bien les choses) est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce véritable et meilleur ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi plus rien d’effrayant, mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur ! Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur (vous me comprenez) de le découvrir comme clé de notre véritable félicité. Je ne vais pas jamais me coucher sans penser (quel que soit mon jeune âge) que je ne serai peut-être plus le lendemain — et personne parmi tous ceux qui me connaissent ne peut dire que je sois d’un naturel chagrin ou triste. Pour cette félicité, je remercie tous les jours mon Créateur et la souhaite de tout coeur à tous mes semblables. Dans ma lettre, je vous exposais ma manière de penser sur ce point (à l’occasion de la triste disparition de mon excellent ami le comte von Hatzfeld), il avait tout juste trente et un ans comme moi ; ce n’est pas lui que je plains, mais plutôt, et cordialement, moi et tous ceux qui le connaissaient aussi bien que moi. J’espère et souhaite que vous alliez mieux au moment où j’écris ces lignes ; si contre toute attente vous n’alliez pas mieux, je vous prie par... de ne pas me le cacher et de m’écrire, ou de me faire écrire, la vérité pure, afin que je puisse aller me blottir dans vos bras, aussi rapidement qu’il serait humainement possible ; je vous en prie par tout ce qui — nous est sacré. »

Sollers : « Son père a l’autorisation de mourir. » (il le répète deux fois).

Dans Mystérieux Mozart (2001), Sollers cite cette lettre "extraordinaire" et la commente ainsi :

« Ce véritable et meilleur ami de l’homme » : Tod, la mort, est au masculin en allemand (comme la mer est au masculin en italien ou en espagnol). La mort est un ami.
« Vous me comprenez » est une allusion maçonnique transparente [7]. Clé doit aussi s’entendre comme un signe musical (clé de sol).
« Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé, un musicien même qui ai trouvé quelque chose comme la clé de l’amour » (Rimbaud).
Les points après « je vous prie par ... » sont, de la main de Mozart, une autre allusion maçonnique (trois points) très claire.
On lit bien « mon Dieu », « mon Créateur » et « félicité ».
En français, on peut dire : « la liberté ou la mort », deux féminins. En allemand, c’est « la liberté ou le mort ». Il ne s’agit pas d’un détail.

Que dit en somme Wolfang à son père ? Vous savez, votre mort n’est pas plus importante que la mienne à laquelle vous ne pensez pas, mais vous avez tort, car moi j’y pense sans cesse. Mon excellent ami le comte Hatzfeld est bien mort à trente et un ans, mon âge (erreur : Hatzfeld, chanoine violoniste, avait deux ans de plus que Mozart). Cela m’a beaucoup affecté (il n’y a pas que de mauvais comtes dans la vie). Donc si vous mourez, mon cher papa, c’est moi et non pas vous qu’il faudra plaindre.
Amen.
Wolfang n’ira pas à l’enterrement de son père. Le 2 juin, il écrit à sa « soeur chérie » qu’il lui est « absolument impossible de quitter Vienne actuellement » (opéra d’abord). »
(Folio, p. 217)

Plus loin Sollers parle de la Musique funèbre maçonnique K. 479 A, du 10 novembre 1785. Elle était également au programme de l’émission de 1983.

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2. Extrait d’Idoménée (8’29)


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[1] O.C., tome VI, p.76.

[2] Cité dans Mystérieux Mozart, folio, p.63.

[3] Des extraits de la Correspondance de Mozart.

[4] Lacan

[5] Lire ici ce que dit Sade, dans Histoire de Juliette :
« Le Pierre des chrétiens n’est autre chose que le Annac, l’Hermès et le Janus des Anciens ; tous individus auxquels on attribuait le don d’ouvrir les portes de quelque béatitude. Le mot pierre, en phénicien ou en hébreu, veut dire ouvrir : et Jésus, qui jouait sur le mot, a pu dire à Pierre : « Puisque tu es Pierre, c’est-à-dire l’homme qui ouvre, tu ouvriras les portes du Paradis », tout comme en ne prenant la signification du mot pierre que du mot cepha, des Orientaux, qui signifie pierre à bâtir, il avait dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Le verbe latin aperire a bien aussi le même son que le mot pierre. On appelle mine ce qui sort de la mine : n’a-t-on pas pu de même, appeler ouverture ce qui sortait de la carrière à laquelle primitivement on donnait le nom d’ouverture ? De là le mot ouvrir et le mot pierre peuvent avoir eu la même signification, et de là le jeu de mots de l’imbécile Jésus qui, comme on sait, ne parlait jamais que par logogriphes. Tout cela, ce sont de fades allégories, où les lieux sont ajoutés aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifiés à l’illusion. De toute façon, ce mot apostolique est des plus anciens. Il précède de beaucoup le Pierre des chrétiens. Tous les mythologistes ont reconnu ce mot pour le nom d’une personne chargée du soin de l’ouverture."

[6] On notera que dans Femmes le passage se poursuit par : « Il me fait écouter le morceau qui est, selon lui, la meilleure bande musicale pour Sade... La casa del diavolo, de Boccherini... ». Voir notre article.

[7] "Transparente" ? Pour un initié. Sollers écrit dans ses Mémoires (Folio, p. 253) :

« J’ai la plus vive sympathie pour la franc-maçonnerie, dont j’ai tendance à idéaliser la nature, m’intéressant peu, je l’avoue, à sa fonction sociale, mais beaucoup à son enseignement intérieur. De même que j’ai parlé à Rome, à Saint Louis-des-Français, et devant des Dominicains, du catholicisme de Joyce, j’ai planché en loge, avec plaisir, sur Dante, Casanova et Mozart, au point de m’entendre dire qu’après tout "il y avait des maçons sans tablier". Une affiliation ? Pourquoi pas, mais manque de temps. »

Sollers a par ailleurs participé il y a quelques années à une émission de télé sur la franc maçonnerie. Il y a sans doute quelque chose à chercher de ce côté aussi.

Qu’est-ce que la Franc-Maçonnerie ?

Extrait. Avec Michel Chomarat, André Combes, Roger Dachez, Maurice Harel, Ludovic Marcos et Philippe Sollers.

La séquence avec Sollers commence après 9’30. Il y évoque les questions de l’alchimie, des mutations et de la "résurrection" qui doivent interpeller « quelqu’un qui a envie de se réveiller et de ne pas mourir dans l’ignorance ».

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Sur Mozart Franc-Maçon lire :

Frère Wolfgang

Ce que Mozart a cherché dans les loges ? Les relations, la confiance en l’humanité et une source d’inspiration.
Le 14 décembre 1784, vers 7 heures du soir, Mozart boite. Un membre de la loge maçonnique de la Bienfaisance, à Vienne, lui a tout juste mis le soulier gauche en pantoufle ; il lui a aussi découvert la jambe et le genou droits ; il lui a dénudé l’épaule gauche ; il lui a retiré bijoux, argent et autres métaux ; il lui a enfin bandé les yeux. Maintenant, il le tient par les deux mains pour le guider vers la porte du temple. Mozart boite. Rythme régulier : longue, brève, longue, brève... Rythme initiatique, celui des grandes scènes de la « Flûte », avec les trois enfants ou Sarastro. Rythme aussi de l’andante d’un quatuor (K. 464) que Mozart va écrire aussitôt après sa réception dans la loge de la Bienfaisance. Car il s’agit d’une expérience inhabituelle et marquante, et Mozart a le sens du symbole. L’univers maçonnique ne peut que lui convenir, qui est fait d’abord de symboles, dont il sait la force communicative mais aussi l’ambiguïté. En sept années de fréquentation des loges, il vivra le symbole et le fera vivre dans sa musique, reproduisant non seulement la démarche initiatique mais aussi les batteries des trois grades, ou le G (la note sol en allemand) de l’Etoile flamboyante du temple maçonnique, qui brille aussi à la fin du même quatuor comme la note la plus haute atteinte par le premier violon.
Depuis le début des années 1780, la franc-maçonnerie a le vent en poupe dans l’empire libéral de Joseph II. En 1785, ils sont près de cinq fois plus qu’en 1780, tous issus de l’aristocratie, de l’administration, du commerce ou du monde des arts. Peu de membres du clergé, point de petites gens.
Dans le même temps, les sociétés secrètes fourmillent dans la capitale des Habsbourg. Mais la franc-maçonnerie, elle, n’en est pas une. Tout le monde sait qu’elle existe. Les activités des loges viennoises sont connues ; il arrive même qu’elles soit annoncées ou commentées dans les journaux ! Joseph II regarde d’un mauvais oeil cette tendance mystique se développer dans ses Etats. Conseillé par quelques francs-maçons rationalistes, il ordonne la réorganisation des loges de son empire. La Grande Loge nationale d’Autriche, créée en avril 1784, exclut les systèmes mystiques des hauts grades. Mais la tendance reste vive ; d’autres ont pour raison d’être l’action caritative et la convivialité ; d’autres enfin diffusent la pensée rationaliste. En 1784, Mozart choisit : ce sera la loge de la Bienfaisance. Action caritative et rationaliste, dans la lignée de Lessing et de Wieland, soutien à la politique de réformes de Joseph II.
Joseph II s’irrite de voir le mysticisme continuer à dominer certaines loges. A la fin de 1785, il en provoque la réorganisation, l’occasion pour beaucoup de cesser toute activité maçonnique. Mozart, lui, demeure. Il passe dans la loge de l’Espérance couronnée, et ne la quittera plus jusqu’à sa mort.
La musique est un agrément important de la vie maçonnique du XVIIIe siècle. On chante en loge, on chante pendant les banquets, on organise aussi de véritables concerts. Les loges ont besoin de musiciens et, pour les attirer à elles, les initient gratuitement et les dispensent de cotisation. En échange, ils jouent dans toutes les occasions où la musique est requise, et Mozart compose même des pièces pour ces circonstances. Là se cache la raison principale de son attachement à la vie maçonnique ; car les chants des loges, selon la règle de l’époque, s’achèvent toujours sur la reprise par toute l’assemblée de la dernière phrase du soliste. Il ne construit pas autrement l’air de Sarastro avec choeur « Isis und Osiris » de la « Flûte », ou la fin de sa cantate maçonnique. En nul autre endroit de Vienne Mozart ne peut connaître la joie d’entendre toute une salle reprendre en choeur son chant fraternel à l’humanité. Qu’importent les petits symboles maçonniques, les rythmes pointés, les anapestes (deux brèves-une longue), les tierces, le nombre de bémols à la clef ; l’essentiel est ailleurs : dans la communion musicale.
Une seule ombre à ce tableau — la moitié de l’humanité en est exclue, précisément celle dont « les Noces de Figaro » revendiquaient les droits , les femmes. Le débat est vif entre francs-maçons viennois. L’attitude misogyne des prêtres, dans la « Flûte », reflète l’opinion qui prévaut ; mais l’avis de Mozart est différent : il veut battre en brèche la « tradition » maçonnique en lui opposant une tradition égyptienne, plus ancienne : Héliodore d’Emèse n’a-t-il pas représenté une initiation double, masculine et féminine, dans ses « Ethiopiques » ? Tamino et Pamina suivront cet exemple.
Mozart, donc, n’est plus tout à fait satisfait de la franc-maçonnerie, qu’il connaît au moment où, précisément, éclate la Révolution française. Il ne veut pas se contenter de penser ; il veut agir, instaurer l’ère nouvelle de la franc-maçonnerie mixte. Il commence même à en rédiger les statuts ; mais la mort l’empêche de poursuivre.

Philippe A. Autexier, Musicographe, auteur d’un « Mozart » (Champion).
Article paru dans le Nouvel Observateur du 22-12-05.

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Commentaires

  • > Lettres de Mozart
    14 février 2012, par A.G.

    En mai 1983, dans une émission très singulière, Sollers lisait deux lettres de Mozart à son père Léopold (écouter et voir ci-dessus). Un autre soir, il lisait une lettre de Mozart à sa soeur en date du du 18 août 1784.

    Flammarion vient de publier la Correspondance complète de Mozart dans une nouvelle « édition révisée et augmentée d’une préface. Édition qui comprend l’intégralité de la correspondance familiale ainsi qu’une chronologie complète et plusieurs index ». Philippe Sollers s’en est fait l’écho récemment dans Le Nouvel Observateur du 19 janvier. Cf. Mozart vous écrit(GIF) .

    Du 13 au 24 février, Pierre Charvet propose sur France Musique une série de dix émissions consacrée à la lecture de morceaux choisis de cette Correspondance, avec, bien sûr, des extraits musicaux de l’oeuvre de Mozart. Chaque émission dure 20 minutes. Si vous en avez le loisir, vers 13h 40, allez voir du côté de chez Pierre. Forme garantie.

  • > Mozart avec Sade (IV)
    27 janvier 2012, par Noel Noel
    pouvez vous me dire , Monsieur , quel rapport entre Mozart et Sade ? Entre un homme délicat, sensible, pudique, qui n’aimait pas les putes et les libertins, qui était fidèle à sa femme, et ce taré du marquis de sade , ? Etes vous vous meme un adepte de sadisme ou tout au moins, du libertinage ? Dans ce ca,s ne récupérez pas Mozart, s’il vous plait ! Cherchez ailleurs, Wagner peut être, mais faire le lien entre Sade et le compositeur, ou la comparaison est abjecte, honteux, et d’"ailleurs si vous etes monsieur Sollers, v ??? Vous ne semblez pas vraiment connaitre mozart, cessez d’en parler, il n’etait pas comme vous, ne vous en dézplaise, et encore moins comme sade. NON Mais. Noel
  • > Mozart avec Sade (IV)
    5 janvier 2009, par V.K.

    Nush, vous l’avez déjà croisée dans les colonnes de pileface. Voir :
    (GIF) Baroque
    (GIF) Une réserve d’ombre

    Nous sommes heureux de ce retour avec cette Exécution du Testament du marquis en cadeau,
    et puisque Sade vous inspire,
    vous recommande de lire la lettre de Sade à Madame Sade sur le « principe de délicatesse »,
    un morceau d’anthologie ajouté récemment par AG, ici.

    ....♫♫♫-♥♥♥♥-♫♫♫.. Bonne Année(-̮̮̃ ?̃)۶٩(-̮̮̃ -̃)۶٩( ͡๏̯͡๏)۶٩(-̮̮̃ ?̃)۶٩(-̮̮̃ -̃)۶٩( ͡๏̯͡๏)۶.

  • > Mozart avec Sade (IV)
    4 janvier 2009, par Nush

    Quelle merveilleuse surprise de mettre en ligne ces émissions sur Mozart avec Sade. Cadeau pour tous les sollersiens dont je fais partie.

    Juste une petite digression, un son de cloche discordant à verser au dossier Sollers à propos du peinturlureur surréaloïde qui n’est autre que Jean Benoît. Voici comment Annie Le Brun prend la défense de son ami qui s’est prêté à une expérience artistique mémorable le 2 décembre 1959 qu’il nomme Exécution du Testament du marquis de Sade :

    Afin de rendre justice à Sade, qui avait été précisément la victime de toutes les lectures, morales, religieuses, sociales et aujourd’hui textuelles ou sexuelles, servant toutes également à dénier ses gestes, ses idées, sa mémoire, Jean Benoît prit tout à la lettre : les barreaux de la prison, le texte de son testament, "l’énergie des principes", les dimensions exactes des sexes de Brise-cul et Bande-au-ciel, le sable noir des volcans... pour en faire une saisissante construction dont la couleur était "spécialement conçus pour prendre toute son intensité à la lumière chaude du soleil couchant", un costume "absolument moderne" et absolument sauvage qui devait être le prétexte d’un "transfèrement symbolique du tombeau de D.A.F. de Sade". Ainsi, le 2 decembre 1959, vit-on apparaître "dans un vacarme de klaxons, traînant son tombeau sur des roulettes, ainsi que le rapporta la presse d’alors un personnage noir de près de trois mètres, appuyé sur des béquilles [les béquilles du temp] qui partaient comme des faisceaux autour de lui, la tête masquée surmontée d’un totem [celui de l’homme liberté] portant enfin des panneaux [les panneaux de l’esclavage] sur le dos et la poitrine. Puis Jean Benoît quitta l’une après l’autre les pièces de cette cuirasse [...] Sous le masque on vit une cagoule, sous les panneaux un médaillon dont les feuilles portaient entre autres textes la copie du testament. Les béquilles rejetées, un homme surgit en maillot couvert de larmes et sous le maillot Jean Benoît", le corps tatoué de "flèches-tentacules qui étreignaient le c ?ur de la sentimentalité" et indiquaient, en même temps, l’endroit où devait s’imprimer au fer rouge le nom de Sade. Ce qui fut fait. Si Sade eût bien ri à savoir que cette nuit-là, pas très loin du château de La Coste, cédait le barrage de Fréjus, comment ne pas voir que, par la seule révolte de Jean Benoît - affirmant que la pensée est un peu plus qu’une affaire de littérateur - ce qui était condamné à demeurer lettre morte devenait lettre vive ? Les personnes qui assistaient à cette Exécution du Testament du marquis de Sade comprirent toutes, d’emblée, l’importance du geste de Jean Benoît, redonnant soudain à la pensée et sa dignité physique et sa dignité symbolique, mieux imprimant sur sa vie, et au risque de sa vie même, que l’une ne va pas sans l’autre.

    Laissons là l’inimitié, les divergences entre les deux auteurs sont plus profondes, qui sont évoquées dans le livre Soudain un bloc d’abîme, Sade. Annie Le Brun y propose de lire Sade "littéralement et dans tous les sens" comme la poésie. Un point de vue qui se tient, est-ce pour cela de l’inhibition ? Aux lecteurs d’y puiser son vin.

    Nush